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mercredi 12 octobre 2016

Le moment d'Arcy McGee

Funérailles de Thomas d'Arcy McGee à Montréal, avril 1868.
LE MOMENT D'ARCY McGEE
Sur l'élection de J.-F. Lisée à la tête du Parti Québécois

Enfin! Cette ennuyeuse course à la chefferie du Parti Québécois est terminée. Après plusieurs semaines où le burkini, le python en fuite, l'incendie du camion sur l'autoroute Crémazie et autres distractions estivales l'avaient complètement effacée dans l'esprit de la population, le sort en est jeté. Les dernières semaines ont vu les réseaux sociaux et les débats s'envenimer jusqu'à atteindre des affirmations outrancières et peu amènes entre les candidats. La terreur des islamopho-
bes, le peu subtil Adil Charkaoui s'est même prononcé pour Cloutier, comme si ce simple choix suffirait à mener les musulmans à voter P.Q. Il est vrai qu'une fois débarrassé de cette nuisance publique qu'est Pierre-Karl Péladeau, il fallait revenir aux «vraies affaires», et comme tout politologue le sait, pour un parti, les «vraies affaires» ne consistent pas à réaliser ses aspirations, mais à prendre le pouvoir. L'establishment du parti voulait Alexandre Cloutier, un député drabe qui siège à l'Assemblée nationale depuis une dizaine d'années. Face à lui se tenait Jean-François Lisée, personnage ambiguë, idéologue du parti, auteur de deux méchants bouquins contre l'ex-Premier ministre Robert Bourassa (le Tricheur et le Naufrageur) qui se meurent aujourd'hui par piles dans la dump du Colisée du livre.

Onctueux, princier, ambitieux... l'élection de Lisée ne peut être pire que le couronnement de P.K.P. Du moins m'apparaît-il nettement plus intelligent, mais un duel Couillard/Lisée va vite ennuyer les électeurs. On s'échangera de bons mots, genre :  «Tirez les premiers, messieurs les Fédéralistes!», et ils tireront; mais tout cela finira au Restaurant du Parlement, devant un bock-côté de bière. La prochaine décennie s'annonce platte et ronflante, comme on dit en bon Québécois québécisant. C'est ce que veulent surtout les Québécois : ne pas se faire déranger dans leur petit confort. Pour les authentiques indépendantistes, la défaite de Martine Ouellet est inconsolable. Mais, avouons-le, cela n'aurait pas changé grand chose. Le manque de discernement de l'establish-
ment péquiste au cours des vingt dernières années a creusé le tombeau du parti et surtout de son idéal, de son âme. Cette épave qui tangue entre le Parti Libéral du Québec au pouvoir et la Coalition Avenir Québec dans l'opposition condamne Lisée à relever deux défis simultanément : 1° s'affirmer comme authentique Union Nationale afin de ronger le membership de la Coalition; 2° gagner l'élection provinciale de 2018. Une chose, toutefois, était nettement visible en cette soirée du 7 octobre 2016 : l'accueil des résultats ne suscita pas de ces envolées enthousiastes que l'on retrouvait, naguère encore, du temps de l'élection de André Boisclair et de son coffre à outils. Le Parti Québécois est une épave échouée sur ses propres contradictions (et non sur l'échec de son option souverainiste). Il a beau croire qu'il a l'Île aux Trésors en vue ou d'être sur le point de mettre le pied sur la Terre Promise, mais comme Moïse, il semblerait condamné à ne jamais pouvoir y pénétrer. Avec l'élection de Lisée, Maître chez nous, on peut toujours fixer cela aux calendes grecques.

Comme troisième mousquetaire : Martine Ouellet, une «pure et dure» comme on dit dans le jargon. Agressive, elle balançait par-dessus bord la monarchie et ses symboles, affirmait la prochaine tenue d'un référendum qu'elle voyait gagnant et le retour à l'affirmation de la langue française tant la loi 101 n'est plus qu'une martingale moquée par tout le monde. Enfin, comme dans le roman de Dumas où les trois mousquetaires sont quatre, Paul Saint-Pierre Plamondon, une relève terne et sans relief mais qui a su plaire aux vieilles matantes du parti. Après avoir comptabilisé le vote des plantes et des animaux de compagnie, la surprise a été totale. Cloutier a été balayé d'une manière imprévisible et humiliante. Ouellet a fait du surplace. On a applaudi Plamondon comme prix de consolation et Jean-François Lisée s'est retrouvé élu chef du Parti Québécois; son neuvième en 39 ans d'existence (et ce, sans compter Chevrette qui a siégé comme chef intérimaire pendant des mois). Sur ces 39 années, dix ont été occupées par René Lévesque. Les autres ont vu se succéder leurs chefs sur une moyenne d'environ trois ans et un tiers chacun.

Dans l'ensemble, oui, les candidats étaient ternes et sans grandeur. Mais, ce qu'il y avait de bien chez Martine Ouellet, c'était qu'elle est jeune, enthousiaste et sa ferveur à l'opposé de la dame de Béton, Pauline Marois, dont les deux seules notoriétés auront été d'avoir été la première femme à occuper le siège du Premier ministre au Québec et d'avoir eu le mandat le plus court de l'histoire de la Province. Pour en revenir à Ouellet, la question n'était pas à savoir si elle précipiterait ou non la tenue du référendum (perdant), mais que cette maîtresse-femme pouvait très bien ne pas dépareiller le Québec face à Justin Trudeau, le selfieman du gouvernement canadien. L'insipidité de Clouter, agent de l'immobilisme de l'establishment du parti qui voulait se faire financer par les fonds de Péladeau, l'ambiguïté frappante des discours de Lisée et l'opportunisme de Plamondon, renouvelaient les pires façades de la démocratie québécoise. Quoi qu'il en soit, même s'il est certain que Lisée est un homme plus intelligent et plus expérimenté que Justin Trudeau, à l'ère de la Trudeauselfie, quelle image rappellera le futur Premier ministre du Québec, s'il s'appelle Jean-François Lisée, sinon le côté vétuste de son parti plutôt que la conviction portant avec vigueur un «plan», comme disait Trudeau durant la dernière campagne fédérale, puisque l'idée d'indépendance est placée au congélateur? (Ce qui n'empêchera pas Couillard et les Libéraux du Québec de dénoncer le fameux agenda caché de l'indépendance du chef péquiste. Cet agenda est tellement usé que le rebord des feuilles en retrousse!) Bref, on retourne à l'attentisme des Pierre-Marc Johnson et Bernard Landry. Après le long hiver Harper, Trudeau représentait pour tous les Canadiens (y compris les Québécois), une régénération, une foi dans le projet fédéraliste canadien au moment de fêter le 150e anniversaire du pays. Le résultat de vendredi soir dernier tombe plutôt mal. Lisée affichera l'image de son discours de réception, c'est-à-dire un souverainiste verbomoteur dans le visage duquel se lira l'impuissance des aspirations de son parti. Oui, Trudeau affiche la régénération du Canada, même si cette régénération est purement illusoire, mais les mille et une crosses du Parti Libéral du Québec s'effaceront devant la «résilience» péquiste. Un peu comme la reflétait René Lévesque après le coup de 1982 et qui devait le conduire à la paranoïa... Quoi qu'il en soit, la régénération du Parti passait davantage par une Martine Ouellet que par un Jean-François Lisée. Son enthousiasme n'aurait pas fait de mal pour un parti aussi usé et qui navigue au hasard entre les récifs.

Je demeure persuadé que la stratégie référendaire est la pire qui soit. D'abord, elle est impossible à réaliser pour l'ampleur du projet et ses conséquen-
ces. Les peuples n'ont jamais préféré leur indépendance à la sécurité et à l'immobilité auxquelles les condamnaient les empires (ou les fédérations). Toujours il a fallu la pression des événements et la confrontation poussée jusqu'à la guerre (c'est le cas de l'indépendance des États-Unis comme de celle de l'Algérie ou de l'Irlande). Le rêve norvégien, c'est-à-dire une indépendance négociée avec le dominant suédois est une expérience minoritaire, surtout que le territoire norvégien couvrait plus de la moitié du territoire suédois (1905)! L'Écosse a suivi la voie québécoise et s'est dite non à elle-même elle aussi. Sous l'impact du Brexit, la reprise du vote pourrait donner une toute autre réponse. Mais en aucun cas, cela n'infirmerait ce que j'en dis. Tant qu'il pensera référendum, le P.Q. creusera sa tombe. Un gouvernement élu est libre de briser une constitution à laquelle il n'a pas adhéré. Un parti qui prétend à une telle aspiration de faire naître un pays libre et indépendant ne doit pas attendre le holà de la population qui ne le lui donnera jamais. Une fois élu, le parti doit assumer la légitimité de l'auctoritas et non seulement la légalité du potestas, et c'est cela qui est révolutionnaire pour un système de monarchie constitutionnelle. La nouvelle structure mise en place, parvenant à fonctionner sans trop de pépins, se montrant cohérente et éliminant les agents étrangers dont le but est de la déstabiliser, alors il deviendra possible de plébisciter «le coup d'État», comme ses ennemis l'appelleront. Peu importe le dédain, si tout marche bien, personne ne voudra se payer le retour en arrière. Et c'est ainsi que naissent les pays et pas autrement, sinon que par la politique des armes. C'est la seule stratégie réalisable plutôt que d'attendre que la désagrégation inéluctable de la fédération laisse tomber le fruit de l'indépendance dans le bec des politiciens. Tant qu'il pensera référendum, le P.Q. creusera sa tombe et celle des Québécois en même temps.

Dans la stratégie purement électoraliste qui est celle du nouveau chef du parti, si celui-ci est porté au pouvoir, le parti pourra continuer à faire comme avec Bouchard et Couillard, rabattre leur amertume sur le dos des plus démunis de la société. C'est toujours la même question qui se pose aux Québécois – question très augustinienne d'ailleurs - : aimez-vous le Canada au détriment du Québec, ou le Québec au détriment du Canada. Dans un premier cas, on les traitera de traître; dans le second de séparatistes, anyway, les Québécois auront toujours le fardeau de la conscience malheureuse, du mal-être dans leur peau. Schizophréniques dans le premier cas, avortons dans le second. Mais dans le cas d'un adhérent au Parti Québécois, le paradoxe augustinien se formule autrement. Les Péquistes aiment-ils les Québécois au détriment de l'État du Québec ou aiment-ils plutôt l'État du Québec au détriment des Québécois? Force est d'admettre que le passé ne donne pas une réponse bien encourageante. Malgré la récupération des tunes de Gilles Vigneault ou la poésie de Gaston Miron, on a rarement vu les gouvernements péquistes montrer leur affection pour les Québécois. Afin de sauver la mise des financiers et des industriels et assurer la paix sociale qui était devenue l'obsession de Robert Bourassa après son tragique premier mandat, on a sacrifié les porteurs de la victoire de 1976 et de la défaite de 1980 sur l'autel des conventions collectives de tous les salariés de l'État; on a constamment fait porter sur le dos des plus démunis les obsessions du déficit zéro de Lucien Bouchard et le maquillage peu subtil des politiques économiques de Bernard Landry. Tant qu'à Pauline Marois, pour le peu de temps où elle fut Premier ministre du Québec, on a eu le droit à cet oxymoron méprisable de voir sa ministre en visite à Ottawa, Agnès Maltais, se faire du capital politique à la façon dont le gouverne-
ment fédéral mutilait l'assurance-chômage alors que dès son retour à Québec, elle appliquait une politique de contraintes envers les assistés sociaux, politique que les Libéraux se sont empressés de reproduire sitôt élus et même «d'améliorer» dans l'odieux à travers le parler en langues de Sam Hamad. La réponse est donc clairement toujours la même : les Péquistes aiment l'État du Québec au détriment de l'amour des Québécois... et ceux-ci le leur rendent bien.

La troisième reproduction de l'alternative augustinienne pourrait se formuler ainsi : les souverainistes aiment-ils l'indépendance du Québec au détriment de la survie du Parti (et des intérêts qui le soutiennent) ou préfèrent-ils la survie du Parti à l'indépendance du Québec qui mettrait fin, de facto, à son existence? Le «choix stratégique» se pose là. Contraire-
ment à un Gilles Duceppe qui se servait du vote par conviction pour mousser le Bloc Québécois à la Chambre des Communes contre le vote stratégique (pour le N.P.D.), les Québécois ont voté stratégiquement (libéral) de préférence à voter par conviction. Cloutier, Lisée et Plamondon auraient pu se diviser le vote stratégique, pourtant, c'est le vote par conviction, représenté par la candidate Ouellet qui s'est retrouvé minoritaire! Là encore, la stratégie l'a emporté sur les convictions. Contrairement au mythe qui dit que le Parti Québécois est un parti de débats et d'idées, aucune idée neuve ou remarquable n'a été brassée dans cette course à la chefferie et ne le sera dans les congrès ultérieurs. Rares sont les Péquistes qui entendent transcender la «résilience» (entendre la résignation, mot plus brutal et peu amène à l'époque de la bizounourserie) pour s'activer à faire du Québec un pays avec ses institutions propres, se contentant toujours du «bon gouvernement», dont on a vu qu'il n'était pas si bon pour la population québécoise que pour une multinationale comme Kenworth par exemple, ou encore les pétrolières qui souhaitaient faire de l'exploration sur l'île d'Anticosti naguère. La même minorité dominante, qui déjà gave le Parti Libéral du Québec de ses deniers, fournie également au râtelier du Parti Québécois. Durant plus de la moitié de son existence, on a vu le sauveur Bouchard, le patriote Landry, le coffre à outils à Boisclair, le Drame de Béton et l'abrutissant Péladeau faire les lèche-bottes des grands capitalistes. À chaque nouvelle compromission se développait une minorité intègre de membres du parti qui parvenait à faire sauter le chef peu fiable : le député-poète Gérald Godin a ainsi obtenu la peau de Johnson; le quadriumvirat Curzi-Lapointe-Beaudoin-Aussant a échoué à obtenir le béton de Marois, enfin c'est l'ex-épouse même de Péladeau, la sémillante Julie Snyder, qui nous en a débarrassé en lui tordant le cou devant des millions de téléspectateurs. La raison est évidente : le Canada (tel que nous le connaissons) et le Parti Québécois partagent une chose en commun : ils ne veulent pas mourir. Et devant cette coalition plus ou moins tacite, l'aspiration, l'idéal de l'indépendance, ne fait pas le poids.

On devine déjà ce que serait un gouvernement Lisée, ce maintien du mélodrame bourgeois du p'tit patira qui, transportant son petit panier, ira chercher chez la mégère d'Ottawa un p'tit chèque de péréquation en promettant qu'à la prochaine fois qu'il reviendra, il sera plus gros... Lorsqu'on est habitué depuis un demi-siècle à un même scénario, pourquoi en changer? En mettant l'option sur la glace – comme le patriote Landry à l'époque -, on sentira assez vite les relents du duplessisme émaner des discours de M. Lisée, ne serait-ce qu'afin de servir de sucre pour les abeilles de la Coalition Avenir Québec et rassurer les conservateurs et les bailleurs de fonds du parti. Puis, il y a cette tare du Parti Libéral que le P.Q. porte dans son A.D.N. et que le Premier ministre Couillard rappelait à Sylvain Gaudreault – le chef intérimaire du parti après la défection de Péladeau – à travers les vers d'un petit poème. (C'est sans doute ce qui a choqué le plus les Péquistes, ce rappel de la scission du Parti Québécois du Parti Libéral en 1968.) Politiquement velléitaire et économiquement opportuniste, c'est l'impuissance même qui marque les Québécois depuis 200 ans et qui se ramène à la formule : Quand dire, c'est faire. Et comme l'on peut dire tout et son contraire (ce qui est plutôt problématique pour le "faire"), on réalise assez vite qu'il y a beaucoup de vent dans le dire autant qu'il y a peu d'action dans le faire. Ce qui fait régresser encore plus la cause indépendantiste et ce que soulignait l'impayable Gilles Duceppe, «critique politique» et supporteur avoué de Cloutier : Jean-François Lisée parle un double langage. C'est-à-dire qu'il parle des deux côtés de la bouche. Une semaine avant le vote, il affirme que «la souveraineté est un fardeau pour le parti» et le soir de son élection, il rappelle que son parti conserve son option qui guidera son action. Suivant le schéma infantile exposé par Mélanie Klein, il y a là l'imago du patriote (dans la deuxième phrase), le bon Jean-François Lisée disait Duceppe et l'imago du traître (dans la première phrase) le mauvais Jean-François Lisée. Dans l'esprit des indépendantistes (ceux qui ne se laissent pas prendre par la stratégie référendaire et le discours sur la souveraineté), la psychologie est fractionnée dans l'image qu'il a de lui-même et ne peut la réconcilier pour former un tout qui le conduirait au-delà de la simple partisanerie. Or s'il en est ainsi, que penser des Québécois dans leur ensemble? C'est ici que le choix augustinien donne naissance à deux véritables poupées gigognes : Ceux qui aiment le Canada, le Parti Québécois, la stratégie de l'impuissance référendaire et ceux qui aiment le Québec, les Québécois et l'auto-détermination active.

Mais de préférence aux grandes théories, le politicien préférera les rivalités stratégiques entre copains de golf et de bordel de luxe à Cuba. La première course se livrera entre le P.Q. et la C.A.Q. afin de chausser les vieilles godasses de l'Union Nationale. La tentation unioniste a toujours marqué le Parti Québécois. C'est d'ailleurs un député de l'Union Nationale, Jérôme Proulx, qui a traversé la chambre pour aller rejoindre René Lévesque en 1968. Dès sa fondation sous la dénomination d'Action Démocratique du Québec, Mario Dumont avait récupéré le concept d'autonomie provinciale de Maurice Duplessis. Ce concept plaît aux conservateurs de province qui rejoignent le Parti Conservateur du Canada. Mais dans la deuxième course, en vue de vaincre les Libéraux, le P.Q. devra recourir à la rengaine du référendum, balancé comme la carotte devant l'âne pour faire avancer l'électorat partisan afin d'obtenir le nombre de sièges requis. En le repoussant en 2022, Lisée pense pouvoir s'assurer la victoire pour 2018; puis en 2020, le référendum sera repoussé à 2024 et ainsi de suite. Pour piquer les fesses de l'âne, on insistera sur les magouilles du gang Charest-Couillard et on vaselinera le tout avec des déclarations anti-islamistes. Comme un mauvais soap d'après-midi, la stratégie péquiste et les répliques libérales sont prévisibles deux ans à l'avance.

Lorsqu'on a une aspiration profonde dont le but est de changer les fondements des institutions et créer un monde selon un modèle éthique qui répondrait à la définition donnée par Lincoln de la démocratie, i.e. un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple; qu'on se verrait une république sociale (et non socialiste) avec un souci d'équité de la redistribution de la richesse qui n'est pas le produit du capital mais du travail; que l'on valorise l'égalité des chances contre les blocages corporatifs qui discriminent selon l'âge, le sexe ou le népotisme; il n'y a aucun parti au Québec qui va dans cette direction. L'échec du second référendum a tué le Parti Québécois dans la mesure où même en ayant concédé aux frileux que le passeport, l'armée, les douanes et autres privilèges de l'État canadien seraient conservés, le Non l'a emporté. On a dissimulé le geste honteux d'abord sous l'immigration et le Capital, puis sous la formule de Philpot du référendum volé, mais c'était l'inefficacité même du processus référendaire que l'on cherchait à voiler. Soyons profondément machiavélique. On n'attend pas que l'État du pays nous tombe dans les mains. Il faut s'en emparer. Il y aura des cris, des holà!, des "ce n'est pas démocratique" - comme si l'État actuel était démocratique alors qu'il n'est qu'électoraliste -, la peur de la guerre civile qui hantait les pires cauchemars de René Lévesque (entre deux clopes, une game de cartes puis une pute). Après avoir carburé à l'enthousiasme des RINistes, Lévesque le premier, avec «le beau risque» à la François Hertel, a laissé mourir la flamme des années 60. Ce parti n'est plus alors devenu que l'ombre de lui-même : impuissant, vidé de toute la confiance populaire et entretenu par des gens qui s'imaginent que la conjoncture des années 60 reviendra.

Entre temps, des opportunistes véreux sont venus, comme Péladeau, phagocyter ces espoirs en espérant mettre leur nom dans le dictionnaire. Le Parti Libéral du Québec est haïssable, mais le Parti Québécois est méprisable, et derrière la haine, il y a un sentiment d'amour inavouable, alors que le méprisable porte en lui le mépris de soi-même. Voilà pourquoi, si on ne pourra jamais l'effacer des manuels d'histoire, du moins qu'on lui injecte l'aide électorale à mourir le plus rapidement possible car si la nécessité de l'Indépendance s'impose, elle ressuscitera sous des augures nouvelles et peut-être meilleures. Tant qu'on s'attachera, comme le divin Bock-Côté, à cette momie péquiste, oui, le monde s'écroulera! Avoir confiance dans la vie, c'est, comme dit l'Ancien Testament, amputer le membre dévoré par la gangrène qui nous tue. Les compromis vont pour la gestion domestique de l'administration publique. Lorsqu'on place un changement constitutionnel au centre de sa politique, la tactique du compromis ne satisfait personne et accroît les frustrations. Voilà pourquoi les deux échecs référendaires ont amené le P.Q. a se venger sur la population comme il a été rappelé plus haut.

Les hésitations et les incertitudes du Parti Québécois ont sans doute divisé la droite politique, mais la gauche a subi les contre-coups de son association avec le nationalisme québécois. Le Parti Québécois a joué à son aile gauche le mauvais tour que Duplessis avait jadis joué à l'Action Libérale Nationale, surtout après l'amertume de la défaite de 1980. Le vote en masse et sans lecture des décrets la veille de Noël 1981, puis la menace du renérendum contre ceux qui voulaient soustraire l'association de la souveraineté (chantage affectif de la démission brandit par Lévesque, stratégie ignoble que reprendra Lucien Bouchard), enfin le comportement méprisant de Lévesque lors de la grève tenace des enseignants de la C.E.Q. ont sévèrement été jugés par l'un des premiers historiographes du Parti, Graham Fraser :
«Quoique les syndicats aient été les grands perdants, on ne saurait dire que le gouvernement soit sorti gagnant de toute cette histoire. Il s'était mépris sur le sens véritable de la négociation en inscrivant la masse salariale dans son budget avant même que les discussions ne commencent, et il se méprit également sur la détermination des syndicats à résister. Ce qu'il ne put obtenir par la persuasion au cours de ce que Gérard Bergeron appela "cette bizarre négociation à l'envers", il l'arracha par la menace et la coercition.
Par conséquent, le gouvernement se coupa des éléments les plus idéalistes, les plus progressistes et les plus actifs du parti. Il dévalorisa le concept de la loi en l'utilisant comme un instrument circonstanciel. Il fit montre de mépris à l'égard des droits fondamentaux. Sa crédibilité comme gouvernement responsable s'en trouva sérieusement entamée "il serait impossible de faire pire une prochaine fois", comme le dira Gérard Bergeron.
Comme Lévesque le prouva par sa remarque impatiente sur les "gens normaux", il ne fut pas fâché que le parti se détache de ceux qu'il avait toujours considérés comme des extrémistes irresponsables. Selon ce qu'il laissa entendre à Peter Desbarats, en 1969, il prévoyait que le Parti québécois se scinderait après l'indépendance en un parti de gauche et un parti de droite. En 1960, Lévesque s'était senti à l'aise dans la dissidence; vingt ans plus tard, il la considérait comme une conduite anormale et intéressée.
Le conflit mit fin au désir du parti de s'identifier au mouvement ouvrier. Du même coup, il intensifia la tendance à penser en termes corporatistes de "concertation", c'est à dire de groupes d'intérêts, en l'occurrence le salariat et le patronat, appelés à collaborer sous l'égide gouvernementale à la planification économique. Les événements forcèrent le parti à se redéfinir idéologiquement comme un parti centriste et dirigiste à la fois» (G. Fraser. Le Parti Québécois, Libre Expression, 1984, pp. 356-357)
Le Anybody but Ryan avait ramené un Parti Québécois démoralisé au début de 1981, obligé de négocier le rapatriement de la Constitution, promesse faite par Pierre-Elliott Trudeau si le Non était vainqueur au référendum. On en connaît la suite douloureuse. La gauche, c'étaient alors les centrales syndicales, des groupes communautaires, des groupes représentant surtout le mouvement féministe. Ceux-ci finirent, après de longues années, par se fusionner et produire un parti de gauche, Québec Solidaire, essentiellement actif dans le centre de Montréal, premiers fiefs péquistes en 1972. Mais qu'est-ce que Québec Solidaire?

Q.S. n'est pas un parti... c'est un menu à la carte qui rappelle la pastorale pizza des années 70. Un amalgame de toutes sortes de revendications englobées sous le parapluie social. Mais on y retrouve la pensée la plus égotiste qui soit. Les féministes, l'environnement, les vieux cocos passés date, des anarchistes bon teint, des véganes, des groupes de défenses de malades, des handicapés, des alarmistes de la diététique, les groupes d'inclusion d'immigrants, les L.G.B.T.Q.... mais il n'y a pas de pâte pour faire lever tout cela. En fait, Q.S. est aussi le plus Québécois des partis car il montre quelle est la conception de l'État que ceux-ci se font : une machine distributrice de services. On ne se préoccupe pas trop comment la machine se remplit (ce que ses adversaires ne cessent de lui rappeler), mais seulement comment la vider en fonction de justifications humanitaires, de droits humains inaliénables, de la justice sociale, équitable, d'engagements contre les injustices étrangères, l'accueil aux réfugiés et la protection tout azimut de l'environnement, de la santé individuelle tant côté prévention que cathartique. La distribution à la consommation la plus démocratiquement possible. Au niveau du remplissage de la machine, on n'élabore guère au-delà de piller les coffres en banque des riches, ramener l'argent détourné et caché dans les paradis fiscaux par les salopards, jouer sur des taxes répressives... Le reste viendrait comme par miracle.

Pour avoir accès aux tas de cochonneries étrangères, même Parizeau a conseillé Mulroney dans la négociation du Traité de libre-échange Canada-USA-Mexique. Notre secteur de production, non seulement au Québec mais dans l'ensemble du Canada, en a subi les contre-coups que les syndicats avaient vus venir. Nous consommons trop pour ce que nous produisons et le résultat est un déséquilibre budgétaire autant privé que public. Le secteur agro-alimentaire a été démantelé pour l'expansion urbaine et pour le secteur de l'agriculture extensive orienté pour le commerce étranger, des pans entiers de la production québécoise ont été sacrifiés sur l'autel de l'Organisation Mondiale du Commerce. Et on remet ça avec le traité transpacifique et l'accord de libre-échange Canada-Europe. L'effet est de nous ramener 200 ans en arrière, avec un statut économique colonial dont Harper a été le principal artisan et que le P.Q. endosse : la prédation des ressources naturelles. Entendons-nous, ne serait-ce que sur la crise de l'oléoduc Énergie-Est. On y retrouve, militant contre son passage sous le Saint-Laurent, des environnementalistes, oui certes, mais aussi beaucoup de petits propriétaires qui ne voudraient pas voir le mastodonte crever sous leur terrain entraînant la perte de la valeur immobilière. Évidemment, Q.S. va vanter le nombre impressionnant des manifestants participant à des mouvements de masse anti-oléoduc pour confirmer sa position, mais tous ces participants n'accepteraient pas pour autant la politique migratoire de Q.S. ou l'indépendance du Québec qui font également partis du menu. Comme les Libéraux, les Péquistes au pouvoir seraient moins catégoriques dans leur refus de laisser passer le pipeline si les redevances et les garanties de l'entreprise satisfaisaient les coffres de l'État toujours aussi bizarrement vidés...

Je veux bien qu'on pleurniche sur nous les délaissés du système, mais comment créer la richesse dans un Québec social quand l'économie mondiale carbure à l'avidité des capitalistes? Les Québécois sont quand même contents de la manière dont vont les choses. Mais contents ou pas, cela n'a rien à voir avec l'option soulevée par le Parti Québécois. De telles réactions montrent combien les Québécois ne comprennent rien à ce qu'est LE politique. Ils suivent les joutes comme des amateurs de hockey avec des commentateurs sortis des ligues de garage. Et, en effet, comment pourrait-on avoir de l'intérêt pour ces opinions superficielles sur des enjeux aussi fondamentaux? Les Grecs anciens savaient que lorsqu'une fin de culture arrive, il est important de savoir choisir la forme avec laquelle on devra disparaître. Entre les malversations des Libéraux et la couardise des Péquistes, entre l'inconscience manifeste des Caquistes et les contradictions pathétiques des Solidaires, nous sommes encore à en chercher une qui sera au moins digne du peuple que nous nous disons être. N'est-ce pas le Parti Québécois qui, dans sa foulée des obsessions du déficit zéro de Bouchard a liquidé l'un des meilleurs programmes d'intégration des immigrants à la société québécoise? Les Libéraux ont continué à sous-financer ces programmes, puis le P.Q. de Marois a joué la carte de la Charte des valeurs québécoises. On voulait bien paraître. On a paru une bande d'arriérés mentaux. Se montrer accueillant? Soit en jouant la carte du multiculturalisme des Libéraux, soit en jouant la carte de l'intolérance identitaire des Caquistes : entre les deux, des Indépendantistes toujours aussi incertains. L'option indépendantiste dépasse les compromis au ras de pâquerettes auxquels se livrent les politiciens. Toute la différence entre LE et LA politique tient dans cette impasse. Trudeau le comprenait mieux que Lévesque. Il aimait le Canada au détriment du Québec, mais il n'aimait pas le Parti Libéral du Québec au détriment de lui-même, de sorte que même le Parti Libéral du Québec ne peut entièrement se fondre, malgré les efforts successifs de Charest et de Couillard, dans le projet constitutionnel de 1982. Pour l'ensemble des Québécois, la population s'abandonne au jeu de hasard et des paris de la politique de partis, ce qui ne cesse de miner LE politique du pays.

La joute politique ne se tient plus en fonction du pouvoir du peuple, encore moins par le peuple, et sûrement pas pour le peuple. Il s'agit de la viabilité de ces intermédiaires présentés comme un mal nécessaire dans le principe de la représen-
tativité : les partis politiques. L'erreur première du Parti Québécois, préalable à toutes les autres, fut qu'une identité ethnique soit associée à un parti, car il est de nature que les partis ne changent rien. Tous les partis sont nocifs pour la société à cause du désengagement des populations. On voit la chose aux États-Unis, en France, et à peu près partout en Europe. Plus personne ne croit ni aux politiques, ni aux partis, ni aux politiciens dont très peu montrent de réelles qualités de chefs d'État. Ce sont les événements, souvent imprévus, qui obligent à changer en vue d'adapter des institutions qui ne conviennent plus au nouveau mode d'être. Les partis sont des avatars religieux, des reliquats du temps où ils étaient encore des sociétés secrètes en lutte contre des despotismes. Ce sont eux qui ont pris la place des absolutistes et s'y trouvent parfaitement bien installés. Le Parti Libéral du Québec se présentait comme le parti des libertés du temps de l'ultramontanisme clérical. Depuis qu'il s'est assis au gouverne-
ment, au début du XXe siècle, il s'est approprié le pouvoir jusqu'à l'exercer de façon autoritaire car il ne trouve devant lui aucun principe unificateur. Le seul principe unificateur qui le dépasse, c'est l'idole mal conçue qu'est le lieutenant-gouverneur, représentant de la Reine du Canada au Québec. Jamais l'idée de Voltaire (ou d'Alain, ou de lord Acton au choix) - que le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument - ne lui effleure l'esprit. Aussi le Parti Libéral vit-il cette prétention centenaire d'être le parti des Québécois, capable de réconcilier les ethnies et les intérêts. Cette prétention est précisément celle que les Péquistes aimeraient goûter; cette tare héritée de leurs origines libérales. Comme tous les partis dans le monde, ils peuvent promettre l'indépendance ou la prospérité; le socialisme ou le communisme; le bonheur pour tous sur terre comme au Paradis : et voilà pourquoi, vivant d'espoir, les gens s'accrochent à eux. Et dans le cas où l'éducation politique est pratiquement nulle, comme parmi les Québécois, ces partis deviennent rapidement de petits despotes.

Mais ils sont indispensables, car l'anarchie telle que nous la voyons dans une grande partie du monde entraîne souffrances inutiles et désolations. La société québécoise n'a pas eu à lutter pour que la démocratie s'inscrive dans ses institutions. La monarchie anglaise elle-même a montré, depuis la Glorious Revolution de 1688, qu'elle pouvait évoluer et un Patriote comme Papineau n'avait qu'éloges pour le système britannique. L'auctoritas, si elle n'est pas incarnée par un roi, le sera par un président de la République. L'essentiel qui se dégage de cette fonction plus symbolique qu'idéologique, c'est le sens de l'unité subjectif que ces institutions assurent à la collectivité. La couronne britannique (devenue canadienne avec la Constitution de 1982), qui est le chef d'État du Québec dans la personne du lieutenant-gouverneur, n'a jamais réussi à endosser le sens de l'unité des Québécois. A priori, le chef du gouvernement ne l'incarne pas non plus. Il n'y a donc aucune structure supérieure en laquelle notre collectivité peut reconnaître ce sens de l'unité, en cela réside la différence fondamentale entre le Canada et le Québec. Les Canadiens peuvent se reconnaître dans la figure du gouverneur-général, délégué de la reine au Canada, gardant son siège bien au chaud entre ses visites; mais le lieutenant-gouverneur, par son insignifiance et sa vacuité politique, renforce la fonction symbolique du Premier ministre. Elle a jadis permis à des individus comme Duplessis ou Lévesque, d'incarner cette auctoritas au-delà des intérêts paroissiaux qu'ils représentaient. Le Parti Québécois n'a cessé de jouer sur cette ambiguïté qui, à défaut de réel pouvoir, dans l'opposition par exemple, prétendre surpasser son rôle parlementaire. Nous l'avons vu à travers la citation de Fraser, lorsque Lévesque, au gouvernement, a abusé de cette ambiguïté pour bafouer et la dimension éthique ou morale de la grève des enseignants, et les lois votées, ce qui a maintenu ouverte cette porte par laquelle ses successeurs, essentiellement Lucien Bouchard, Jean Charest et Philippe Couillard, se sont engouffrés avec l'impunité la plus scabreuse. Un Québec indépendant - et il faut reconnaître à Martine Ouellet cette maturité politique - ne s'imagine pas sans une proposition définie de l'exécutif du pays à venir, ce que Jacques Parizeau lui-même avait conscience en formant son cabinet en 1993. Ses héritiers ne l'ont pas compris et nous passons d'un opportuniste à l'autre depuis 20 ans. Le fait de ne pas résoudre définitivement la question constitutionnelle laisse un vide juridique plus important symboliquement dans la mesure où le sens de l'unité des Québécois tendra de plus en plus à se déplacer vers le gouvernement fédéral, le commun des Québécois ne distinguant pas un chef de gouvernement d'un chef d'État. Ce sens de l'unité se dissout dans le tout canadien, tuant en lui sa spécificité culturelle et historique. L'idée que les Québécois forment bien un peuple distinct dans l'ensemble occidental s'efface plutôt que de se raffermir. Les Québécois prétendent de moins en moins appartenir à un Volksgeist, ramenant leur sens de l'unité à l'orientation sexuelle ou à des réseaux d'intérêts qui ne dépassent pas souvent le niveau du virtuel. Et notre extinction réside là et non dans les querelles stériles de partis.

Il faut lire ces textes du XIXe siècle, les mandements des évêques ou les discours des politiciens, même les plus patriotes, pour voir tous les mérites reconnus et les bienfaits de la cession de 1763 qui nous a soustrait aux turpitudes de la Révolution française. Ce n'est pas la monarchie anglaise la cause des problèmes du Bas-Canada, mais la lutte des partis au Parlement de Londres dont le gouvernement colonial est tributaire. À son retour d'exil, Papineau ne prônera pas l'indépendance du Bas-Canada, mais son annexion aux États-Unis. Papineau s'adressait en anglais au Parlement du Canada-Uni, même lorsque Lafontaine eut fait reconnaître l'usage des deux langues officielles. Ce qui étonna d'ailleurs le jeune Louis Fréchette qui assistait à un débat parlementaire. Le sens de l'unité portant l'auctoritas était investi jadis dans un ordre supérieur, divin et monarchique. Avec la montée de la bourgeoisie occidentale, c'est la fiction du contrat social qu'elle imposa. Le régime britannique, consistant en une constitution (non écrite) passée entre les citoyens et leur gouvernement est le modèle qui s'applique au Canada : le contrat social tel qu'interprété par le philosophe Hobbes. Un siècle plus tard, le contrat social, dans la version de Jean-Jacques Rousseau, liait les citoyens les uns aux autres d'où se dégageait la volonté populaire garantie par une constitution écrite, c'est le système français et le modèle exporté en Europe par les conquêtes napoléoniennes. Dans le contrat social hobbesien, le roi est l'incarnation du sens de l'unité de ses sujets. Il serait ainsi protégé contre l'action des intérêts particuliers, élevé au-dessus des partis; le potestas, lui, devenant le vrai gouvernement, renvoyé au scrutin populaire avec l'établissement de la démocratie. Voilà pourquoi un parti qui parvient à s'identifier à l'État, comme dans le fascisme, le nazisme ou autres formes de totalitarisme, apparaît vite inacceptable et anti-démo-
cratique. La fiction du contrat social n'est jamais totalement rassurée sur la légitimité de qui incarne l'unité. De l'impératif catégorique de l'État selon Kant à la monarchie britannique convertie en monarchie canadienne, Trudeau enchâssa dans la Constitution une Déclaration des droits et liberté qui, en bon catholique qu'il était, fit de Dieu le principe suprême dans lequel se ralliait le maximum des consciences de la population. On comprend que les partisans du P.Q. aient fulminé. Implicitement, c'était reconnaître à la fois le multiculturalisme (toutes les cultures ou presque reconnaissant l'existence de Dieu quel que soit le nom qu'on lui donne) et la primauté du droit individuel sur le droit collectif ou historique sur lequel se base la légitimité de l'indépendance du Québec (mais aussi les prétentions amérindiennes de posséder des territoires nationaux). Le gouvernement Lévesque fit voter une charte analogue, mais répondant aux traits spécifiques de la nation québécoise. Qu'en sera-t-il de la constitution que le think tank péquiste cogite présentement autour de Daniel Turp?

Certes, bien des gens ne croient ni en Dieu ni au Diable, ni en Couillard ni en Élizabeth II, ni en Obama et pour les Péquistes, ni en Jean-François Lisée, mais ce ne sont pas les individus qui décident de cela! C'est un PRINCIPE, une transcendance à laquelle chacun accepte de se rallier par convention. Voilà pourquoi la démocratie-en-mouvement représente le mieux l'unité d'une communauté : une identité, une distinction qui ne peut se démontrer par une méthode scientifique ou mathématique. Une motivation psychologique, purement subjective (croire et non savoir), permet d'adhérer à une commu-
nauté, une société, bref un tout qui se distingue des autres touts qui l'environnent. Si on ne croit pas dans cette unité du peuple québécois, qu'il existe ou non dans le réel, on ne peut adhérer à son destin qui est de s'incarner dans une structure supérieure à chacun de ses membres. Voilà pourquoi cette croyance dépasse les intérêts paroissiaux ou individuels et pourquoi le Canada n'est pas une nation, mais le résidu de l'Amérique Britannique du Nord, comme le stipulait le titre de l'acte de naissance de 1867. Simple loi votée par le Parlement de Londres et déposée dans les filières du Colonial Office. La notion de nation canadienne, une fois qu'elle se fut répandue du Québec vers le reste du Canada, fut une annexion fédérale plus qu'une convention à laquelle ce R.O.C. résista jusque dans les années soixante du XXe siècle! (Pensons au refus de la Colombie Britannique de prendre le nom de Colombie Canadienne dans ces années 1960.)

Dans le cas du Québec, la foi nationaliste est le résultat du déplacement de la foi catholique vers la nation sans qu'on ait jamais pensé définir cette nation au-delà de ses traits ethniques. Sieyès ou Mirabeau, en 1789, pouvaient définir la nation sur la base de tous ceux qui produisent à l'intérieur et contribuent à enrichir le royaume. On y voyait surtout les bourgeois, les cultivateurs libres, les propriétaires et ceux qui étaient sous leur dépendance (ouvriers et employés). La nation française ne se définissait pas par des structures ethniques ou linguistiques et on pouvait appeler l'empire napoléonien la Grande Nation, défendue par la Grande Armée, qui regroupait des soldats provenant de toutes les régions d'Europe... Mais le clergé ultramontain et nationaliste du Québec de la fin du XIXe siècle a préparé la voie à la transition qui s'est opérée avec la Révolution tranquille. La nation québécoise est-elle ethnique ou non? Elle le fut dans la mesure où la religion cédant ses privilèges institutionnels, la langue resta seule la garantie de son identité, d'où la vigueur des débats et des manifestations en faveur de la protection de l'usage courant de la langue française au Québec entre les années 1960 et la fin des années 1980. La défaite référendaire de 1995 a coïncidé avec l'anglicisation progressive de la planète due à l'étendue de la toile électronique. On discute sur le WEB essentiellement en anglais. Les publications savantes et même littéraires sont favorisées par le marché qui est essentiellement anglophone et multinational. Les Québécois instruits ne cessent de vanter la magie de la langue anglaise dans les affaires, les sciences et les techniques, voire dans les arts et la littérature, le cinéma, la dramaturgie. Faire carrière à New York ou à Hollywood est devenu facilement accessible aux réalisateurs québécois. Et les universitaires maîtrisent mieux l'anglais écrit et parlé qu'ils ne saisissent le français. Un des Pères de la Confédération, l'Irlandais Thomas d'Arcy McGee (qui tomba sous la balle d'un assassin le 7 avril 1868) avait bien saisi la corde sensible des Québécois de l'époque : «La langue est pour eux un point d'honneur et le levier du pouvoir. Aussi longtemps qu'ils la conservent, ils sont inconquis. Si leurs enfants cessent de la parler, ce sera une perte encore plus grande que celle de Montcalm» (cité in G. Fraser. p. 113). L'observation de D'Arcy McGee est importante car, en tant qu'Irlandais, lui-même avait lutté dans sa jeunesse contre l'imperium britannique et pour l'indépendance de l'Irlande. C'est un indépendantiste irlandais d'ailleurs, Patrick Whelan, le considérant comme traître à sa patrie irlandaise, qui le tua. Les Irlandais avaient choisi de sacrifier leur langue pour se rabattre sur la religion catholique. Les Canadiens Français demeuraient accrochés à leur Église, certes, mais bien davantage à leur langue, choix que la Révolution tranquille confirma. Or, nous en sommes précisément à ce moment prophétisé par McGee du laisser-aller de la langue française, surtout dans la métropole du Québec qu'est Montréal, ce qui, selon la métaphore même de McGee, devrait sonner l'heure de la conquête définitive et irréversible.

La crise identitaire des Québécois, telle que nous la percevons à travers des manifestations disproportionnées vis-à-vis les signes «ostentatoires» des cultures musulmanes et l'islamophobie qui s'installe parmi la population, surtout en région, est un dérivatif sur lequel Libéraux, Caquistes et Péquistes s'entendent, car elle cache ce moment d'Arcy McGee que, politique-
ment, aucun parti ne veut assumer. Ouvrir la question de la langue au Québec devient synonyme d'ouvrir la boîte de Pandore. Même durant le court laps de temps où le gouvernement Marois était à la barre de l'État, ce gouvernement souverainiste glissa vers la Charte des valeurs avec l'obsession (légitime) de l'égalité homme/femme. Or cette égalité est moins structurante de l'identité québécoise (en fait, elle ne l'est pas du tout) que la question de la vivacité de la langue française comme trait caractéristique des Québécois en tant que peuple tenu par un sens de l'unité. Les gouvernements libéraux de Charest et Couillard laissent dériver l'application des mesures de la loi 101 à la grande satisfaction d'une partie des commerçants et des industriels. L'arrogance avec laquelle certains commerçants de Montréal refusent le service en français devient injurieux, voire intolérable. Et au moment où s'achève cette course stérile à la chefferie du Parti Québécois, les journaux révèlent que 53% des étudiants qui franchissent le secondaire ou obtiennent des diplômes du CEGEP sont des analphabètes fonctionnels. Il aura fallu moins de trente ans pour abaisser la garde et permettre ce que les lointains ancêtres, avec leur latin prétentieux, n'avaient permis. À quoi sert alors une stratégie référendaire si, de toutes façons, nous nous acheminons volontairement vers la mort? Un affrontement Trudeau-Lisée sur les Plaines d'Abraham complèterait le sort tiré le 13 septembre 1759. Telle est l'aboutissement de cette tare nationale de l'auto-destruction et l'impossible sens de l'unité identitaire des Québécois devant le reste du monde. Du moins aura-t-on les figures de styles onctueuses de MM. Couillard et Lisée pour prononcer l'oraison funèbre et un chœur cacophonique qui entamera le Te Deum multiculturel⌛
Montréal
12 octobre 2016

samedi 10 septembre 2016

Les rapaces périront avec leurs charognes

Le ministre de l'Éducation du Québec, Sébastien Proulx, avec le Premier ministre Couillard et le Lieutenant-Gouverneur
LES RAPACES PÉRIRONT AVEC LEURS CHAROGNES

Au Québec, il y a, mettons, quarante ans, on disputait l'interprétation de l'Histoire entre la vision fédéraliste (Arthur Maheux) et la vision nationaliste (Lionel Groulx). Cette dernière l'a emportée durant tout le XXe siècle. Maintenant, on dispute entre l'histoire nationale et l'histoire citoyenne. Plus que des changements d'étiquettes, il s'agit d'une confrontation nouvelle due aux mutations qui touchèrent la Belle Province au cours du dernier demi-siècle.

Je veux bien qu'on dise que le fait de ne pas mettre un nouveau programme d'enseignement de l'histoire du Québec centré sur la nation québécoise relève d'un coup du fédéralisme canadien des Libéraux du Québec; qu'on parle de leur volonté de faire oublier certains épisodes litigieux de l'histoire nationale; d'encourager l'assimilation canadienne; angliciser mieux que franciser les élèves, mais j'ose encore espérer en l'honnêteté de la vocation des enseignants sur le terrain, car qu'importe le parti au pouvoir, ils ont toujours le dernier mot en première ligne. Ce sont eux qui, en définitive, vont faire en sorte que l'histoire nationale puisse survivre ou non. Ils sont à l'avant-poste chargé de faire triompher la mémoire et la critique sur la propagande et l'ignorance. Faire aimer l'Histoire ne se traduit pas en termes pédagogiques - faire aimer l'Histoire s'impose par l'enthousiasme.

Tant qu'à l'histoire-citoyenne et à la formule tautologique du nous inclusif que véhiculait Pauline Marois lorsque le Parti Québécois proposa la réforme de cet enseignement durant le court mandat d'un an qu'il fut au pouvoir (2012-2013), il faut les analyser sous un autre angle. Le ministre de l'Éducation de la province, Sébastien Proulx, préfère pour sa part reprendre l'esprit du gouvernement Charest qui persiste depuis plus de dix ans. Celle-ci est en parfaite symbiose avec ce qui se passe ailleurs - en France, notamment, depuis le virage à droite sous les socialistes de François... Mitterrand. Cette histoire, qui se répand dans plusieurs pays, vise plusieurs objectifs dont a) l'intégration des immigrants en leur donnant l'impression qu'ils ont déjà participé à une histoire dans laquelle ils viennent de mettre les pieds; b) contre l'histoire axée sur la violence, les guerres et les révolutions perçues comme histoire négative, lui préférer une histoire positive de collaboration, de paix et de contributions partagées; c) extraire le tragique de l'Histoire pour en limiter les perceptions aux actions humanitaires et pacifistes.

a) L'intégration des immigrants en leur donnant l'impression qu'ils ont déjà participé à une histoire dans laquelle ils viennent de mettre les pieds.

Les pédagogues libéraux n'oublient pas que la mission traditionnelle de l'enseignement de l'histoire est le développement de la mnémotechnie. Date, événement, personnage, situation globale. Ce qu'ils semblent oublier, c'est l'aspect culturel que cet exercice de mémorisation entraîne. C'est dans la narration que se transmet l'empathie ou l'antipathie pour une Histoire. L'enseignement de l'histoire américaine est fortement empathique, elle sait, par des moyens behavioristes sans doute, faire entrer le sentiment d'appartenance à une histoire commune à des gens de communautés ethniques différentes, à des régionalismes jadis opposés de manières à ouvrir sur la guerre civile, à des gens sévèrement opposés également sur des aspects particuliers du «vivre-ensemble» américain. Mais partout, dans toutes les écoles des États-Unis, au commencement de la journée, les enfants mettent leur main droite sur le cœur et entonnent l'hymne national patriotique. Exercice de mon enfance qui se ramenait, une fois par semaine, le vendredi après-midi, lorsque le directeur Bruno Choquette nous faisait mettre en rang dans le gymnase de l'École Forget pour nous donner le la, lui qui était baryton, du Ô Canada, avant de retourner dans nos classes. On peut certes critiquer le type d'enseignement offert aux enfants dans les écoles américaines. Ce n'est sûrement pas la version d'Howard Zinn qui est enseignée, mais le fait de connaître l'histoire nationale américaine leur permettra, si la curiosité les pousse, à aborder la version d'Howard Zinn quand ils seront mieux à même de critiquer l'idéologie de l'enseignement qu'ils auront reçu.

Or, on ne peut penser que les immigrants souscrivent, dès leur arrivée, à cette histoire. Pour les Irlandais ou les Italiens qui immigrèrent en Amérique au XIXe et au XXe siècles, c'étaient les histoires de l'Irlande et de l'Italie qui demeuraient leur histoire. Les enfants apprenaient à l'école les tribulations du Canada au sein de l'Empire britannique et lorsqu'ils revenaient à la maison, les parents leurs parlaient d'O'Connell et de Garibaldi. Les travailleurs des mines d'anthracite de Pennsylvanie soutenaient les bandes de Molly Maguires qui volaient de l'argent pour financer les sociétés secrètes irlandaises, comme celle qui assassina au rasoir lord Cavendish et le secrétaire Burke dans Phoenix Park le 6 mai 1882. Ces gens-là, il faut le dire, se balançaient pas mal de l'assassinat du président Garfield et de la lutte interne des Républicains entre Stalwarts et Half-Breeds! En ce qui a trait aux Italiens, le fait d'avoir fait figurer Mussolini sur la fresque de l'abside de l'église Notre-Dame-de-la-Défense à Montréal par l'artiste Guido Nincheri (qui n'est pas d'une grande œuvre d'art), montre malgré tout que les immigrants italiens s'étaient non seulement anglicisés pour un bon nombre, mais qu'ils partageaient l'admiration que Churchill avait encore, en 1933, pour Le Duce. L'extrême violence manifestée par les gouvernements américains et canadiens pour les ressortissants du Pacte d'Acier Rome-Berlin-Tokyo au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale démontre que non seulement les sociétés d'accueil doutaient de la fidélité des néo-concitoyens envers leur nouvelle patrie, mais en plus d'être parqués dans des camps de concentration, ils furent souvent dépossédés de leurs biens. Pour répondre à cette distorsion des historicités, voilà pourquoi il est indispensable d'abolir le temps ou si vous préférez, de le niveler et transmettre aux nouveaux arrivants une forme de présentisme qui les mettrait sur un même palier chronologique que les premiers autochtones, les Français (1534), les Anglais (1760), les Irlandais (± 1840) puis les autres ethnies venues peupler le Canada. Il n'y aurait plus vingt-quatre heure dans l'Histoire du Québec, mais une seule.

Il est douteux toutefois que le présentisme libéral opère de façon aussi magique. Le passé étant garant de l'avenir... et du présent, les groupes d'immigrants syriens ou africains provenant des lieux où se livrent des activités terroristes ne sont pas davantage assimilables à une histoire qui leur restera pour au moins deux générations complètement étrangère, voire inexistante, et les gouvernements, qui ne sont pas reconnus pour être des œuvres de bienfaisance, reviendront rapidement à leur paranoïa instinctive si jamais ils sentent leur pouvoir leur échapper des mains face à l'intégration de ces nouveaux arrivants. De part et d'autre, chaque groupe est assis sur une mine qui pourrait (mais qui, également, pourrait ne pas) exploser.

Quoi qu'il en soit, il est difficile pour eux de recevoir cette empathie d'une histoire du Québec que les Libéraux voudraient voir conciliante, coopérative, inclusive. L'empathie n'est jamais gratuite, elle se mérite par des actions d'éclats ou la seule morale consiste à s'élever par des efforts surhumains. Par contre, l'enseignement traditionnel de l'histoire nationale n'a pas trop à se féliciter non plus. Combien d'enseignants ont véhiculé une histoire donnée essentiellement de manière pathétique, surtout pour la période après le Régime français, et forgée sur l'antagonisme fédéral/provincial? Les gestes qui captivent ordinairement les enfants – ces gestes merveilleux, épiques, généreux, courageux propres aux contes de fées – sont disparus avec le régime Français et sont remplacés par des débats logorrhéiques entre députés. Les personnages combatifs qui sont présentés comme des modèles de cette période : les Patriotes de 37-38, Riel, les combattants des deux Guerres, René Lévesque, etc. sont marqués par des défaites sans retour. Rien de la trépidante histoire européenne, ni des innovations marquantes de l'histoire américaine. À côté de Watt, de Volta ou d'Edison, J.-Armand Bombardier fait piètre figure; les Rothschild ne sont pas les Big Five de la Banque de Montréal et encore moins Alphonse Desjardins. Si comparaison n'est pas raison et chaque Histoire irréductible à elle-même, l'histoire racontée à la maison finira par faire toute la différence, et provenant de pays où les mythistoires sont plus spectaculaires que les nôtres, il est impossible d'éviter la dépréciations de notre Histoire. Matière scolaire ennuyeuse, offrant peu de débouchés sur le marché du travail, concession des milieux d'affaires aux caprices des gouvernements qui conservent un brin de sens moral et culturel au point que les deux derniers gouvernements se sont crus obligés de justifier sa permanence en y associant the making of citizenship. Le programme d'enseignement d'histoire, entériné par les libéraux, est lui-même un échec parce que tout simplement inefficace. Il porte en lui-même sa propre abolition et, avec lui, la discipline entière.

b) contre l'histoire axée sur la violence, les guerres et les révolutions perçues comme histoire négative, lui préférer une histoire positive de collaboration, de paix et de contributions partagées.

Les fédéralistes libéraux du Québec savent très bien que l'histoire du Canada, dans son ensemble, est parsemée d'affrontements que les générations ont tenu à dissimuler sous le tapis. Le cas des discours laudateurs adressés aux Premières Nations entretient plus qu'il ne dissipe un sentiment de culpabilité. La propagande d'Ottawa, depuis longtemps, cherchait à montrer que la volonté génocidaire des autochtones manifestée par les voisins Américains ne trouvaient pas de correspondants au nord du 49e parallèle. On racontait comment Sitting Bull, fuyant aux lendemains du massacre de la troupe de Custer à Little Big Horn (1876), avait trouvé asile dans les Prairies Canadiennes sous la protection de la Police montée du Nord-Ouest. On rappelait, dans les minutes du Patrimoine, comment le major Walsh, dans la région de Cypress Hills, rencontra le général Terry, supérieur de Custer et autres représentants américains pour leur interdire de pourchasser les Sioux en terres canadiennes. Ce pétage de bretelles s'est arrêté avec la publication du livre de James Daschuk qui, documents à l'appui, montre la volonté manifeste du Premier ministre MacDonald d'en finir avec les autochtones par tous les moyens, y compris les famines organisées (Staline ne fut donc pas le premier à avoir cette géniale idée!) (J. Daschuk. La destruction des Indiens des Plaines, Québec, P.U.L., 2015). Le livre noir du Canada anglais ne concerne donc pas uniquement les Québécois et les francophones. Le mythistoire canadien-anglais se fissure et les cabotinages de Justin Trudeau et de Sophie Grégoire ne suffisent pas à effacer la fausseté d'un pacte économique qu'on a toujours voulu transformer en nation identitaire. L'Histoire du Canada n'échappe donc pas à la violence, à l'injustice, à l'ignominie de ses dirigeants et de ses gouvernements. Ses guerres n'ont pas toutes été, comme essaya de nous en convaincre les efforts du gouvernement Harper, en vue de défendre le Canada contre des (un) envahisseur(s) étranger(s). Ce n'est pas par intérêt démocratique qu'on y envoya, par deux fois, des Canadiens se faire tuer en Europe (Oublie-t-on que MacKenzie King avait eu l'insigne honneur de rencontrer le Führer Adolf Hitler et était revenu enchanté de sa rencontre?) King, comme Borden avant lui, entrèrent dans la guerre par le vieux pacte défensif victorien qui voulait que lorsque la métropole était en danger, toutes ses colonies l'étaient pareillement. Cet odieux monument aux victimes du communisme, fleuron malodorant du gouvernement Harper et auquel les Libéraux ont donné leur accréditation, est un autre gaspillage des fonds publics en vue de satisfaire à un désir de culpabilité qui ne nous concerne pas davantage que le monument érigé aux victimes de la Shoah, également érigé à Ottawa. Qu'avons-nous fait pour libérer les Juifs des camps de la mort ou les victimes du communisme lorsque la famille Mini-Pet joue à la nouvelle famille von Trapp, se baladant sur la Muraille multimillénaire et se refuse d'aborder du litigieux cas du couple Garratt accusé d'espionnage et détenu en Chine? La vérité des gouvernements occidentaux face aux injustices flagrantes : les affaires avant les droits de l'homme. Y a-t-il si peu à se souvenir au Canada pour que sa capitale contienne tant de monuments anachroniques qui ne concernent pas l'histoire du pays? Tout n'est que mythologie hypocrite inventée a posteriori et que l'on essaie d'inculquer à notre conscience. La hantise de la violence est un aspect paranoïaque de la classe bourgeoise, celle-ci étant née dans la violence déchaînée contre la classe féodale au temps des révolutions. Aussi, de positive (quand elle est utilisée par la bourgeoisie, la classe de l'ordre), la violence devient-elle négative lorsqu'elle concerne d'autres groupes sociaux (les cultivateurs patriotes, les ouvriers surexploités, les militants de tous genres). Quiconque use de la violence déroge à l'autorité, une autorité non désintéressée. Et, par le fait même, sème le désordre dans l'ensemble du corps social. 

Du coup, on comprend pourquoi l'Histoire, temps de violence, de révolutions et de guerres, n'est pas très bonne pour les affaires (à l'exception des marchands de canons), et peu devenir cette matière scolaire dangereuse que dénonçait Paul Valéry. Dans un extrait célèbre des Regards sur le monde actuel (1931), il écrivait ce brûlot contre une certaine connaissance historique :
«L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes,  insupportables et vaines.
L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.
Que de livres furent écrits qui se nom­maient : La Leçon de Ceci, Les Enseigne­ments de Cela ! ... Rien de plus ridicule à lire après les événements qui ont suivi les événements que ces livres interprétaient dans le sens de l’avenir.

Dans l’état actuel du monde, le danger de se laisser séduire à l’Histoire est plus grand que jamais il ne fut.
Les phénomènes politiques de notre époque s’accompagnent et se compliquent d’un changement d’échelle sans exemple, ou plutôt d’un changement d’ordre des choses. Le monde auquel nous commen­çons d’appartenir, hommes et nations, n’est pas une figure semblable du monde qui nous était familier. Le système des causes qui commande le sort de chacun de nous, s’étendant désormais à la totalité du globe, le fait résonner tout entier à chaque ébranlement ; il n’y a plus de questions locales, il n’y a plus de questions finies pour être finies sur un point».
C'est à peu près ce qu'en pensent nos actuels néo-libéraux déjà obsolètes malgré leur répugnance à avouer leur erreur d'orientation socio-économique. Valéry aurait dû ajouter le déni comme sous-produit subversif de la connaissance historique. Qu'importe! L'histoire nationaliste empathique ou antipathique, est un récit qui insiste sur les violences (les conquêtes), les guerres (de Champlain aux Plaines d'Abraham essentiellement), les révolutions (les Troubles de 37-38, les révoltes métisses menées par Riel, les grandes grèves sous Taschereau et Duplessis, la crise d'Octobre). Le déni de la violence contenue potentiellement dans le peuple québécois doit s'accorder avec celui de la violence contenue potentiellement dans le reste du Canada. L'ombre de la guerre civile pourrait émerger à tout instant d'une histoire trop nationale du Québec. D'où l'antidote d'une histoire canadienne axée sur l'importance de l'individu mais aussi sur la collaboration entre ces mêmes individus qui donne l'essence canadienne. Ce que fait la propagande géniale des selfies de Justin Trudeau avec tous les Canadiens qui l'abordent, le sourire fendue d'une oreille à l'autre. Mais l'apparente solidité du Canada repose sur des fondements aux incertitudes inouïes. De même, comme en 1970, un attentat terroriste pourrait allumer l'incendie et présenter à la face du monde un aspect incongrue du Canada. On se souvient du traumatisme de la crise d'Oka, qui s'est répandu comme une traînée de poudre dans le monde entier : les Québécois étaient soudainement devenus violents parce qu'ils avaient fait une puck à une squaw en lui serrant le bras un peu trop fort. Or, ce vilain bleu, il avait tout de même été le résultat d'une application trop sévère des doigts mignons d'un soldat canadien. Le seul mort issu de cette crise fut un policier de la Sûreté du Québec. Même l'ONU avait envoyé des représentants sur place pour dénoncer le manque de respect de la culture autochtone par les québécois alors que les autochtones d'Amérique du Sud et d'Asie du Sud-Est étaient mitraillés à qui mieux mieux par leurs dictateurs fous! L'hypocrisie, comme l'air, est sans frontière et partout elle pue la béatitude. En attendant, les seuls terroristes abattus par la police lancent des Allahu akbar, ce qui, au lieu de gêner la propagande fédéraliste, la favorise pleinement.


Voilà pourquoi les Libéraux veulent inverser la vieille histoire nationale pour en faire une histoire multiculturelle individualisée, à la manière dont elle est conçue dans le reste du Canada anglais. C'est-à-dire une histoire du Québec où chaque Québécois incarnerait le sens de l'Histoire à l'extérieur même du sentiment d'appartenance organique à une catégorie particulière, comme le voulait Pierre Elliott Trudeau. Ainsi, les vedettes et les sportifs prennent-ils la place des héros de jadis et accomplissent-ils régulièrement des gestes qualifiés d'historiques par des commentateurs intoxiqués de statistiques : Celine Dion, Patrick Roy, Denis Villeneuve, Guy Laliberté, Eugenie Bouchard et autres sont de nouveaux modèles de héros québécois car ils ont accompli leurs rêves, ont travaillé à l'étranger, sont devenus riches, voire millionnaires. Ils remplacent nos Champlain, nos Maisonneuve, nos d'Iberville, nos Montcalm, nos Patriotes, bref, tous nos vaincus de jadis. Ces nouveaux héros sont des vainqueurs car ils ont atteint leur but. Ils font rêver les individus sans qualité. Et puis, ce ne sont plus des héros organiques (i.e. ayant fonctions psychologique et sociale liées à l'ensemble de la communauté), mais des héros mécaniques (i.e. ayant fonctions psychologique et sociale d'isoler les individus sur leurs ambitions propres et une reconnaissance médiatique). Dans les deux cas, nous ne sommes pas dans l'Histoire, mais dans le mythistoire. Les réseaux d'information, tenus pour «historiographes» de la démocratie libérale cherchent le moindre individu pour en faire un nouveau Terry Fox ou de nouvelles jumelles Dionne; les politiciens ont quitté leurs officines d'avocats et de juges pour faire les mariolles à Tout le monde en parle ou autre quiz populaire. Depuis le Soldat Inconnu, il n'y a pas que le Mal qui ait sombré dans la banalité, les héros aussi. 

Il est donc fondamental que les cours libéraux d'histoire désamorcent tous raisonnements ouvrant sur la violence, la guerre et les révoltes. Il faut refouler de la connaissance historique ces facteurs : les guerres sous le Régime français étaient entre la France et l'Angleterre et ne concernaient en rien les Canadiens : c'était la rengaine de Laurier LaPierre. Les luttes entre le pouvoir colonial et l'Assemblée législative sont des débats politiques et non des combats de société. Les Troubles de 37-38 ont été animés par l'agressivité de certains extrémistes (Chénier, Côté, Girod) qui ont dépassé la volonté légale de Papineau, ses amis La Fontaine et Cartier ayant ultérieurement contribué positivement à l'Union et à la Confédération. Mercier, Laurier ont été des rouges repentants. Henri Bourassa et Honoré Beaugrand se sont métamorphosés en stations de métro, tout comme Lionel Groulx et Octave Crémazie. Toute situation conflictuelle doit être minimisée dans la leçon libérale de l'histoire. Les luttes récentes entre Libéraux et Nationalistes sont de bonne guerre en démocratie puisqu'il s'agit d'une lutte qui concerne uniquement le potestas, c'est-à-dire la gouvernance de la société, et non l'auctoritas, la structure même de l'État et du régime politique. C'est pour n'avoir pas su élever le débat national du potestas à l'auctoritas aussi que le rêve nationaliste s'étiole en cette ère de consensus médiocres. Tous les partis politiques ont donc contribué à cet effondrement de l'enseignement de l'histoire au Québec tant l'Histoire du Québec, incapable de s'inscrire dans l'Histoire de l'humanité est dissoute par elle. Lorsque la charte des valeurs québécoises de 2013 s'est contentée d'énumérer comme valeurs québécoises des valeurs de portées occidentales, le couvert se refermait sur le cercueil. 

La collaboration, la paix (sociale) et les contributions partagées forment une nouvelle philosophie de l'histoire défendue par les théoriciens du multiculturalisme. La collaboration est certes une vertu, mais elle ne l'est plus lorsqu'il s'agit de faire oublier les antagonismes sociaux. Car cette vision oblitère les réalités sociales, les groupements sociaux (classes, castes, corporations, etc.), les inégalités de statuts dans la société (j'en appelle ici à Weber et Pareto), les gouffres qui séparent les revenus entre la majorité des citoyens et la minorité dominante dont les intérêts sont diamétralement opposés dans les cadres d'une société capitaliste. La collaboration, devenue un concept vide de toute substance, s'élève comme une morale suspendue au-dessus des compétitions et des rivalités qui sont la base de la dynamique du système économique. Déjà là, l'enseignement est biaisé. La collaboration mythique repose sur une vision de l'esprit comme la démocratie électorale, et laisse libre cours aux jeux du marché et des traités inégaux de libre-échange signés entre participants de forces inégales.

D'où le besoin de dispenser un enseignement qui valorise la paix sociale. À ce compte, les Rébellion, qu'ils aient eu lieu au Bas ou Haut-Canada ou dans les provinces de l'Ouest; qu'ils eussent été des conflits nationaux ou sociaux, ethniques ou politiques, il ne faut pas trop insister. Reconnaître des erreurs commises par le passé, mais toujours rattrapées par la bonne volonté et les intentions sincères des acteurs historiques (sur le point de l'expiation, nous reviendrons plus loin). Riel sera réhabilité; les Patriotes auront leur jour de fête au Québec (mais pas en Ontario); on fumera des calumets comme au temps de la Grande Paix de Montréal (1701); on s'exhibera, comme Trudeau père et fils, dans des cérémonies exotiques de religions, de sectes ou de traditions de minorités néo-canadiennes. Cette histoire remplie de bons sentiments rivalise avec celle des mauvais sentiments des nationalistes québécois pour qui chaque page de l'histoire du Québec s'achève par la même leçon d'humiliation : c'est comme ça qu'on s'est faite fourrer.  

Voilà pourquoi, dernier point mais essentiel pour l'idéologie du «vivre-ensemble» dans le contexte de la collaboration individuelle (et de la collaboration de classes, comme les syndicats nous l'enseignent si bien depuis qu'ils dirigent des fonds de solidarité patroneux), l'Histoire du Québec est le produit du côte à côte. Autochtones et Français dans l'établissement du commerce de «l'Empire du Saint-Laurent»; dans la défense contre les Anglais puis contre les Américains (de Frontenac à Salaberry); côte à côte avec Écossais et Anglais dans la construction du premier Parlement occidental hors d'Angleterre (1791) où les députés firent siéger un juif à l'Assemblée législative, puis dans l'industrialisation du Québec; côte à côte avec les Irlandais dans la construction du Pont Victoria et au creusage du canal de Lachine; côte à côte avec nos frères d'armes de toute le Canada à Courcelette ou à Dieppe, à Vimy comme au Monte-Cassino; côte à côte dans les missions des Casques bleus de l'ONU en Bosnie ou au Rwanda ou dans la guerre en Afghanistan. Côte à côte maintenant avec tous les migrants venus des quatre coins du monde en tant qu'individus libres ou indépendants, concevant leur «vivre-ensemble» selon la façon qu'ils doivent le comprendre... puisqu'ils sont venus au Canada, dit-on, pour y faire une meilleure vie... Tout cela est dit avec le plus grand des sérieux, oubliant, comme on le sait, que les principes des droits de la personne n'empêchent pas Justin Trudeau de vendre des canons à l'Arabie Saoudite, qui les refilera aux Salafistes de l'État islamique; ni Philippe Couillard de traiter avec des gouvernements qui détiennent prisonniers des citoyens québécois sans se sentir obligé de donner la moindre justification en tant que petit potentat de la province. De Duplessis à Couillard, la ligne est droite dans tous les domaines : gouvernance, économie, déficit culturel.

c) extraire le tragique de l'Histoire pour en limiter les perceptions aux actions humanitaires et pacifistes.  

L'Histoire ne doit plus être considérée comme tragique. Certes, on n'ira pas jusqu'à en faire une comédie, ce qui reviendrait au même tant toute comédie possède sa part de tragique. Mais plutôt qu'aux animosités qui motivent les individus, tant du passé que du présent, il vaut mieux montrer le bon côté de l'humanité. Bref, les cours poursuivent la morale de garderie de bien-pensants qui croient qu'à la bonté, l'homme raisonnable répondra toujours par la bonté. À la violence, aux guerres et aux révoltes, il faut soulever les actions humanitaires et pacifistes en même temps qu'il faut blâmer les actes répréhensibles du passé. Au «maudit sauvage», on parlera aux élèves pendant des heures de la façon dont les petits indiens ont été séquestrés dans des pensionnats autochtones tenus par des missionnaires pédophiles et abuseurs qui ont déculturé les Cris, les Hurons, les Pieds Noirs et autres victimes dont la réconciliation papale d'Ottawa impose la juste rétribution. Bien sûr, on ne peut nier ces horreurs du passé, mais est-ce à nos enfants de les expier pendant des heures de cours comme si nos rapports métissés avec l'autochtone se limitaient à ces seules monstruosités? Où est le temps où l'un des plus grands poème de langue anglaise du Canada, Brébeuf and his bretheren, de E. J. Pratt (1940) célébrait les martyrs jésuites de la Huronnie en Ontario? L'expiation doit-elle se faire au prix de dissimuler ce que cet apport occidental n'avait pas que du pire? Pourtant, la réconciliation devrait être faite à ce prix, et personne ne voit que la collaboration dans l'histoire se ramène à une contradiction des plus élémentaires. On est pas côte à côte avec celui sur lequel on crache. On doit donc expier nos fautes du passé. Contrairement à René Lévesque, qui voulait qu'on arrête de s'excuser d'exister, la nouvelle histoire libérale doit enseigner tous les torts qu'on a pu faire subir à qui que ce soit... sauf à nous-mêmes.

Il en va ainsi des torts subis par les femmes qui n'ont pas été traitées avec égalité par les hommes. Bien entendue, il s'agit ici de satisfaire à la démagogie féministe qui aime bien rappeler les luttes de Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain contre la lâcheté du gouvernement Taschereau face au clergé et les rigolades paternalistes de Maurice Duplessis pour l'acquisition du droit de vote. Évidemment, un esprit formé dans une idéologie mécaniste comme le libéralisme soutient mal la compréhension des structures communautaires de jadis qui reposaient sur la complémentarité des rôles au sein de la famille. Qui ignore que le Québec fut un véritable matriarcat dont le patriarcat ne s'exerçait essentiellement qu'au niveau du droit civil. Ce qui se dit, ce qui s'écrit dans le Code civil est bien différent de ce qui se vie dans le couple ou dans la famille. Dans la famille, où les hommes étaient souvent absents ou longtemps partis, c'était la mère, la femme, qui exerçait les deux rôles. Ce n'étaient pas toujours des romances à la Roméo et Juliette et les familles étaient rarement des familles heureuses, mais il y en avait. Comme celle décrite par Félix Leclerc dans Pieds nus dans l'aube. La vie des colons, la vie des petits fermiers, des familles ouvrières n'auraient pu se développer sans cette organisation complémentaire de ses membres. Bref, avec la morale libérale actuelle, ni le colons francophones ni les anglophones n'auraient pu survivre aux défis de l'environnement canadien. C'est dire que ni le Québec ni le Canada n'auraient pu se développer avec les valeurs qui sont les nôtres présentement. Qu'il y ait des inégalités inacceptables entre hommes et femmes, l'affaire se conclura toujours dans des rapports de forces, exigeant parfois une certaine dose de violence comme dans certaines manifestations publiques, et ça, le gouvernement n'aime pas ça. Il rigole aujourd'hui des seins nus des Femens comme il rigolait jadis des chapeaux à épingle des suffragettes. D'autre part, considérant la somme encore embryonnaire de nos informations, il est difficile de pouvoir expier les dommages subis par les gays, lesbiennes, transgenres, queers, bisexuels ou autres minorités d'orientation sexuelle. Le passé étant muet sur le non-dit sexuel (tant dans les couples hétéro qu'homosexuels), on ne peut encore battre sa culpe... mais ça viendra.

N'oublions pas les gens de couleurs, les Noirs. Depuis qu'un mois de l'année (février) est consacrée à l'Histoire des Noirs on a jamais autant entendu parler de l'esclavage en Nouvelle-France. Un raper connu se permet même d'enseigner cette histoire sur des rimes morales. La chose pourtant n'était pas oubliée. On connaissait depuis longtemps le fameux tableau de François Beaucourt, Portrait d'une femme haïtienne, de 1786. La thèse sur l'esclavage en Nouvelle-France de Marcel Trudel date des années 1960, où il les désignait encore de ce mot, nègre, qui fut biffé dans la récente édition de poche. Les Québécois doivent-ils donc se considérer comme ayant été des esclavagistes? Dans le contexte du mercantilisme et du commerce triangulaire régis par le Roi, il n'est rien de plus banal que de retrouver des Antillais en Nouvelle-France, mais ils n'étaient pas employés sur des fermes. C'étaient essentiellement des domestiques ou des gens rattachés à la navigation. Donc, rien à voir avec les plantations du Sud des États-Unis ou des territoires d'Amérique latine. Les Noirs qui arrivèrent après la Conquête le furent, de même, par le commerce maritime et lorsque les campagnes d'émancipation de Wilberforce (1833) parvinrent à un acte du Parlement abolissant l'esclavage, le Canada devint le terminus du chemin de fer souterrain qui drainait les esclaves américains en fuite. D'ailleurs, la Noire de service de cette historiographie libérale est la servante Marie-Josèphe-Angélique qui, en mettant le feu à la maison de sa maîtresse, fit brûler une partie de la ville de Montréal en avril 1734. Torturée, jugée, condamnée, elle fut exécutée en place publique. Quelques esclaves ne font pas un système esclavagiste, et encore moins un mode de production basée sur la servilité et la ségrégation raciale. De plus, les Noirs qui sont arrivés au Québec depuis la Seconde Guerre mondiale n'ont aucun lien de filiation avec ces premiers esclaves qui généralement mouraient des hivers rigoureux et des maladies locales. En 1969, alors que les Haïtiens étaient peu nombreux au Québec, à notre école Notre-Dame-de-Lourdes d'Iberville, il y avait une institutrice de géographie à temps partiel qui venait faire la classe. Nous la regardions, non sans étonnement, mais sans grimaces racistes. Bien au contraire, tout le monde aurait voulu l'avoir, ne serait-ce que par expérience. Tous les Haïtiens qui vinrent au Québec ne furent pas toujours accueillis avec la même courtoisie et c'est dommage. Le furent-ils mieux ailleurs? Qu'aurions-nous donc tant à expier?

L'expiation agit comme une auto-mutilation que le programme d'histoire libérale affûte depuis quelques années. Elle vise sans doute à modérer l'enthousiasme d'une fierté reposant déjà sur peu de choses. Son but essentiel est de prévenir le retour des anciens péchés du Québec nationaliste du premier XXe siècle. L'antisémitisme, l'antiféminisme ou toutes autres formes discriminatoires ayant joué un rôle important ou peu important dans le passé, doivent être sinon extirpés, du moins conservés comme mémoire honteuse. On n'insistera pas sur le quota juif des dirigeants anglophones de l'Université McGill, mais on rappellera sempiternellement les campagnes antisémites de Lionel Groulx, comme on aura rappelé sous le régime français l'exécution barbare d'Angélique, et comme on battra notre culpe pour les enfants-martyrs des pensionnats autochtones catholiques. Les campagnes actuelles contre les us et coutumes musulmanes pratiqués par les nouveaux arrivants déplaisent joyeusement au gouvernement libéral, car d'un côté, cela confirme l'intolérance structurelle du nationalisme québécois et draine vers le vote libéral le futur électorat de ces nouveaux citoyens. La manipulation électoraliste du «vive-ensemble» québécois suppose une tare de la société d'accueil et cette tare est quotidiennement confirmée par les média, les déclarations tonitruantes des citoyens les moins subtils et les discours sirupeux jusqu'à l'écœurement des Trudeau et Couillard qui pissent le cosmopolitisme comme deux érables au printemps.

COMME SOUS L'OCCUPATION...

Les Québécois, subvertis par le Parti Libéral aux intentions douteuses et à l'éthique plus que laxiste comme par les lâchetés des nationalistes qui sacrifient le principe de la nation au principe de la démocratie, doivent se sentir comme les Résistants européens sous l'Occupation nazie. Ils ne peuvent que créer des actions parallèles qui échappent à la dictature du consensus castrateur propre à toute idéologie dominante. L'enseignement qui doit être dispensé afin de maintenir un rapport de force dans l'imaginaire historien des jeunes Québécois doit ressembler à l'enseignement que les Irlandais ou les Polonais donnaient à leurs enfants sous la domination de la Grande-Bretagne ou de la Russie et de l'Union soviétique. Les livres existent là où des tableaux électroniques et des jouets pédagogiques, immatures d'esprit, amputent l'intelligence pour la subordonner à des réactions conditionnées propres à des émotions d'enfants. Entre plusieurs mythistoires, l'idéal serait d'accéder à une certaine vérité objective qui s'appuie aussi bien sur la réalité et l'importance historique de la violence, de la guerre et des révoltes, aussi bien que sur l'importance de la collaboration, du goût pour la paix sociale et de la coopération partagée. D'une histoire nationale maladroitement négative à une histoire des Québécois onctueusement positive, nous balançons entre deux extrêmes : l'appartenance organique à la nation et le processus d'isolisme sadien associé au multiculturalisme. Dans une société de consommation soumise au Divin Marché, l'enfermement des individus dans leurs bulles psychotiques dissout d'une force corrosive les anciens liens qui pouvaient unir la communauté francophone d'Amérique.

a) L'intégration des immigrants passe par la distinction entre une histoire qui est la leur et non pas la nôtre et notre histoire qui n'est pas encore la leur mais qui le deviendra au cours de leur vie.

Il est donc inutile de censurer les conflits qui constituent notre histoire. Les enfants venus d'ailleurs ont vécu des histoires nationales conflictuelles et la chose leur paraît plus normale que nous le supposons. Les études de Marc Ferro sur Comment on raconte l'histoire aux enfants (Payot, Col. Bibliothèque historique, 1982) montrent combien chaque peuple a ses mythistoires diffusés autant par les traditions familiales que les institutions officielles d'enseignement. Leur faire croire qu'il n'y a jamais eu d'antagonismes déchirants dans l'histoire du Québec serait les prendre pour des imbéciles ou alors laisser sous-entendre qu'il n'y a pas d'histoire au Québec – ou que celle-ci est d'un ennui mortel -; donc, ne rien cacher de la violence potentielle des Québécois... et des Canadiens. Ramener le côté épique des commencements du Québec; faire l'effort pour les enseignants de trouver des équivalents afin de montrer que nous sommes tous humains dans la mesure où si nos parcours sont différents, ils sont tous de même nature. Tout cela vaut mieux que des enfants sans histoires (J.-F. Fayard (dir.) Perrin, 1984).

Bien qu'immigrants de plusieurs générations, il n'est pas étonnant de retrouver des noms d'origine italienne comme Ferretti et Corbo parmi les chauds partisans de l'indépendance du Québec. Ces familles installées ici depuis plusieurs générations ne sont pas dépourvues de la connaissance de leur passé italien. La difficile unification contre les intérêts étrangers d'envahisseurs de la péninsule; la nécessité de s'affranchir; l'importance de la culture commune face à l'unité impossible; l'héritage historique, enfin le processus mi-politique, mi-
révolutionnaire qui a accouché de l'unité italienne toujours à reconsidérer se sont perpétués, voire métissés avec un enseignement de l'histoire nationale québécoise encore plus radicalement nationaliste que celle pratiquée depuis 1960 : je parle de la théologie de l'histoire groulxienne. Cesser de vanter l'histoire du Québec comme exceptionnelle, fantastique, hors du commun. Une conscience historique ne se tisse pas sur le repli et l'isolement, même narcissique. Michelet, à qui on ne peut reprocher son manque de patriotisme, vantait l'heureuse mixité de races qui avait donné la France. Ces races, à l'époque, reposaient sur différentes provinces de France, aux langues et aux mœurs étrangères les unes aux autres. Des mouvements indépendantistes en Corse comme en Bretagne mènent encore la vie dure à l'indivisibilité de la République. C'est dans la vieille historicité, l'historicité italienne, que ces Ferretti et Corbo ont puisé leur passion pour le Québec et son indépendance. Il ne faudrait pas l'oublier, comme nous avons su si bien oublier nos origines françaises d'avant la colonisation de la Nouvelle-France.

Croix-mémoriale des Irlandais mort à Grosse-Îsle
Aujourd'hui, plutôt que des régionalismes, ce sont les nationalismes étrangers qui participent du «vivre-ensemble» d'une société d'accueil. Il n'y a pas dialogue des histoires s'il n'y a qu'une histoire qui est retenue : celle de la tradition ou celle de la société d'accueil. La conscience historique de la société d'accueil ne doit pas censurer son passé pour les projets idéologiques, nationalistes ou fédéralistes. Dans son rapport avec la conscience nationale, elle doit véhiculer une vision organiste de l'histoire, celle non pas tant d'individus isolés dans leurs sphères personnelles, qu'appartenant à une communauté de pensées, de traditions mais aussi de ruptures et d'innovations et que le projet pédagogique du gouvernement menace dangereusement le sens de l'unité à venir. Il n'est donc pas impossible que dans deux ou trois générations, l'indépendance du Québec se fasse par une participation active des fils de nos migrants actuels. Cela ne sera possible qu'à travers une perception dynamique de l'histoire centrée non seulement sur l'amélioration de la condition individuelle – ce sur quoi les minorités dominantes du système capitaliste ne cessent de rogner -, mais que cette amélioration ne peut provenir que d'une action collaboratrice, organique, de l'ensemble de la société québécoise tant nous sommes jamais mieux servis que par nous-mêmes. Le Québec ne doit pas reproduire la sottise commise par le Canada : il ne peut pas faire vivre en son sein deux solitudes. Mieux vaut saisir le mythistoire des nouveaux arrivants et le jumeler, en parallèle et en continuité, avec le mythistoire national. Bien entendue, il y aura des résistances enfantines : la superbe défensive des migrants résistera en dévaluant le mythistoire national. C'est par la culture historienne des enseignants et leur habileté à évaluer les susceptibilités et les cas qui se présenteront que le processus pourra se faire. Sur ce point, toutefois, il est inutile d'attendre le moindre secours du Ministère de l'Éducation.

Le temps fera son œuvre. Appeler à vivre au Québec, au Canada, en Amérique du Nord, avec toutes les diversités du continent, les historicités viendront à se fondre en une, l'important est que cette historicité demeure celle de la société d'accueil, l'historicité québécoise. Le travail des enseignants est de faire en sorte que l'historicité québécoise finisse par dominer l'historicité originelle au cours des générations.

b) Accepter la violence, les guerres et les révolutions comme des incontournables dans le processus de développement collectif, sans omettre que la collaboration, la paix (sociale) et un travail commun participent autant que la violence.

La morale de la pensée positive issue d'une psychologie populaire facilement récupérable par les intérêts dominants est la pire chose qui soit. Elle abrutit les esprits, brouille les réalités pour des songes creux, développe une langue de bois qu'utilisent amplement les entreprises privées et publiques pour contourner la vérité, pour établir une oppression par le langage sur les non-initiés au code, pour accroître les angoisses et déconcentrer le bon fonctionnement de l'acte de penser, enfin pour métamorphoser la violence légale et administrative en nécessité pour le maintien de l'ordre social. Face à elle, toute autre pensée est jugée négative. Les mélancoliques sont des bilieux. Les névrosés des mésadaptés sociaux. Les dépressifs des retardataires. À tout cela, le pédo-psychiatre behavioriste de l'école ouvrira le DSM-V (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ouvrage de référence publié par la Société américaine de psychiatrie décrivant et classifiant les troubles mentaux sur la base des symptômes comportementaux). Cette tyrannie qui faisait le thème du roman, puis du film Vol au-dessus d'un nid de coucou dans les années 1970, est bien devenue une réalité. Pensée positive et DSM sont complémentaires. Ils collaborent à la dénaturation d'une espèce vivante – l'homme -, enfermée dans un zoo qu'on appelle société et dont les gardiens sont rétribués par l'État. L'objectif est de (bien) faire fonctionner la société afin de maintenir les hiérarchies de valeurs que sont l'argent, le pouvoir, le sexe et la célébrité. Si la fin du XXe siècle, en pleine post-modernité, a cru bon associer ces deux produits – la pensée positive et le DSM -, c'est qu'il faut croire que le bon fonctionnement de la société laisse encore à désirer.

En retour, la morale de la pensée négative repose sur une vision tragique de l'Histoire. C'est une conscience malheureuse qui ne parvient pas à trouver dans le passé humain les événements, les situations qui lui donneraient foi dans le présent et dans l'avenir. Lorsque cette morale devient pathologique, elle tend à discréditer l'essentiel pour honorer le superflu. Elle finit par pratiquer l'éloge de la fuite (et du déni) plutôt que relever le défi du combat. En ce sens, la violence, les guerres et les révolutions ont permis l'évolution depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos jours, mais, au final, les résultats comptent peu car la nature humaine étant ce qu'elle est, le Mal persiste toujours dans notre monde. Ce composé de psychologique et de moral a pris la relève de la théologie de l'histoire groulxienne pour hanter la philosophie nationaliste bourgeoise de l'histoire du Québec. Entre 1960 et 1980, les Québécois étaient géniaux, fiers, aventureux; ils retrouvaient l'essence de leurs ancêtres coureurs des bois. C'était prendre le contre-pied de la culture misérabilisme que traînait avec elle la théologie catholique de l'histoire du Canada, dans laquelle les franco-catholiques devaient faire abnégation de leur confort existentiel dans le but de parvenir à leur mission historique : finir par faire dominer la vraie foi par la langue française (si possible) en Amérique du Nord. Puisqu'on n'était plus né pour un petit pain, il était tout à fait normal de viser la brioche. L'échec du référendum de 1980 a brisé cet élan positif et l'a détourné vers le salut individuel par la business (le Québec inc). C'était la génération des Thatcher et des Reagan, des Mulroney et des Bourassa (2e version). Évidemment, on ne gère pas une société comme une entreprise, ce que s'obstinent à défendre les néo-libéraux à travers les gouvernements qui se succèdent depuis 30 ans. Ce déni de l'impossible finit toujours par coûter le pouvoir aux partis au pouvoir, quelle que soit leur étiquette, et comme présentement ils le sont à peu près tous, malgré leurs étiquettes, la base démocratique perd progressivement et totalement confiance dans leurs gouvernements. On comprend que l'État-policier se remet tranquillement en place, prêt à affronter d'éventuels mauvais jours. À cela se mêle le terrorisme international, produit des magouilles impérialistes occidentales dans la déstructuration des sociétés, des cultures et des civilisations autres. Devant le retour de la pensée négative à travers les désordres psychiques et moraux, les discours et les praxis des gouvernements consistent à souffler sur la pensée positive qui s'étiole (la selfie-trudeaumania) et à feuilleter plus en longueur les pages techniques du DSM. Comment s'étonner, après tout cela, de recevoir des un-friendly missils sur la noix? Quoi enseigner alors et comment enseigner l'histoire du Québec dans ces conditions?

Le mythistoire doit donc revenir à ce qu'il était dans la théologie groulxienne de l'histoire. Non plus sous sa forme de la civilisation qui vient apporter les lumières du christianisme aux païens, ce qui serait très mal vu par les migrants et n'était pas, de toutes façons, l'objectif premier des découvreurs. Mais en tant qu'expérience collective visant à établir une société nouvelle, différente de celle de la métropole. Et, de fait, la Nouvelle-France fut organisée, gérée, développée d'une manière tout à fait différente des provinces françaises. Le Régime français s'insérait sans doute dans l'esprit de l'Ancien Régime (le refus catégorique de Louis XIV d'implanter des imprimeries dans la colonie n'est qu'un exemple parmi d'autres), mais les rigueurs du climat, la sauvagerie du milieu naturel, et surtout la qualité d'adaptation des premiers colons le long du Saint-Laurent appelèrent à une utopie nouvelle; celle qui a donné naissance à ce que Frégault appelait la civilisation de la Nouvelle-France au XVIIIe siècle. La paix de Trente ans (1713-1744) permit aux colons de développer une vie paisible de cultivateurs, d'Habitants, toute différente de la misère qu'enduraient les paysans en France à la même époque. C'est la reproduction des guerres de l'ancien monde qui devait briser net l'utopie. L'avortement de cette civilisation par les deux guerres, de la succession d'Autriche puis sa poursuite avec la guerre de Sept Ans, marqua sans doute l'un des traumatismes historiques les plus graves de l'Histoire du Québec. Nous sommes toujours en quête de cette civilisation trop tôt avortée, soit sous le modèle clérical, à l'époque des ultramontains de la fin du XIXe siècle et de Groulx, soit sous le modèle du Québec souverain-associé ou partenaire, qui vivrait sans avoir le poids sur les épaules des tâches encombrantes qui reposaient alors sur le gouvernement métropolitain de la Régence et de Louis XV. Née dans la violence des affrontements sur le territoire entre ses habitants et les légitimes possesseurs du continent, l'utopie de la civilisation de la Nouvelle-France s'achevait dans la violence d'une guerre mondiale, la première de toutes. La Nouvelle-France, pleine et entière, devenait une province de l'Empire britannique, le Bas-Canada par l'acte constitutionnel de 1791.

Malgré la paisible passation des pouvoirs, le Régime anglais commença assez tôt dans la violence. L'affrontement avec le gouverneur pour rétablir le clergé catholique (Acte de Québec, 1774), puis l'invasion américaine de 1775 montrèrent que la paix de 1763 ne serait pas celle de 1713. Fidèle au potestas, les Canadiens français acceptèrent le gouvernement colonial anglais et l'appuyèrent majoritairement afin de repousser les envahisseurs. Eh puis les crises reprirent de plus belles. Des complots dans le contexte des guerres napoléoniennes. Une exécution publique. Des dissensions d'une structure impossible entre une Assemblée démocratiquement élue et un exécutif lié aux intérêts de la métropole débouchèrent sur encore plus de violence en 1837-1838, puis finalement avec la volonté londonienne d'en finir avec l'irréductibilité des Habitants. Peu à peu, la violence physique se métamorphosait en violence légale, administrative, juridique. C'est ainsi qu'il faut percevoir les stratégies de l'Acte d'Union et même de la Confédération. Au mythistoire des Pères fondateurs du Canada, il faut opposer le mythistoire du mépris démocratique avec lequel fut votée et sanctionnée la nouvelle «constitution» qui n'était, dans les faits, qu'une loi perdue quelque part dans les cartons du Colonial Office britannique.

Certes, les éruptions de violence au cours de l'histoire québécoise depuis 1840 apparaissent relativement insignifiantes si on les compare aux crises que la plupart des pays européens ont vécu. Pourtant, en toute relativité, les engagements nationaux qui se sont succédé en 1837 et 1838 valent bien ceux du Printemps des peuples de 1848. Il en va de même des pays asiatiques et africains dans leurs luttes à la colonisation et les révolutions de la décolonisation. À part l'épisode des Chouayens durant les troubles de 37-38, ces Canadiens Français qui participèrent à la répression des Patriotes, aucune guerre civile, aucune révolution sanglante ne tache les pages de notre histoire moderne, parce que la violence s'est insérée et diffusée dans les comportements et la répression morale et auto-punitive du masochisme catholique. Dans ce contexte, la position sociale des femmes et l'éducation des enfants ont servi à inhiber les caractères individuels pour un modèle de comportements standardisés par les valeurs réactionnaires catholiques. Les grèves dans les milieux du travail et les répressions policières et cléricales ont également permis à la violence de se révéler dans toute sa force potentielle. La vision libérale de l'histoire du Québec ne fait pas que refuser la violence du conflit national, elle nie également les multiples formes de violences qui ont leur correspondantes ailleurs.

Par contre, la collaboration demeure liée aux liens familiaux, à l'organisation des campagnes qui se voit progressivement détruite par l'anarchie urbaine et le travail industriel. En aucun moment cette collaboration se concrétise dans la coopération partagée entre les deux solitudes canadiennes. Durant la Première Guerre mondiale, les Orangistes d'Ontario associaient Henri Bourassa aux Boches du Kaiser et Henri Bourassa considérait les Ontariens plus dangereux pour les Canadiens Français que les Allemands de Guillaume II. La collaboration se perpétua à travers les efforts de groupes communautaires, vite récupérés par le clergé catholique, se marginalisant dans des œuvres de charité qui sont aussi des œuvres de conditionnement à l'obéissance civile et morale (Les œuvres de la Saint-Vincent-de-Paul, etc.). La collaboration et le partage en coopération ne sauraient être synonymes de consensus aliénants.

En bout de ligne, nous constatons que la confrontation des historicités rend possible une meilleure compréhension et de notre historicité nationale et des historicités autres. La dédramatisation de la violence ne laisse pas place à une citoyenneté de sauvagerie mais à une conscience de la réalité des rapports de force qui se cachent dans les institutions et derrière les politiques et contribue à consolider la conscience individuelle devant les choix qui sont laissés à sa liberté dans les limites même de cette liberté. La violence n'est pas menace à venir; elle est déjà là, présente et active, dans n'importe quelle organisation sociale, dans n'importe quel code de lois, dans les liens interpersonnels comme dans les rapports sociaux. Elle subvertie toutes les institutions.

c) La condition existentielle de l'humain dans l'Histoire ne débouche sur un homme bon ou un homme mauvais; ni une société bonne ou une société mauvaise, mais dans une conception ou la nécessité contient les libertés et les libertés engendrent de nouvelles nécessités.

Les notions éthiques ne relèvent pas de l'analyse de l'Histoire, mais l'historiographie possède sa dimension de science morale qui en fait une éducatrice à la citoyenneté dans le contexte où l'adaptation se déroule dans un milieu toujours en pleine transformation. Dans n'importe quelle société d'accueil, tant le groupe homogène qui reçoit que celui des migrants hétérogènes qui arrivent doivent s'adapter les uns aux autres. Les différents mythistoires soulignent des événements ou des personnages marquants, grandioses ou spectaculaires, symboliques par-dessus tout. Ce sont eux qui portent l'essentiel de l'empathie ou de l'antipathie qui se développera parmi la population. Les jugements qui seront portés sur eux consolideront, d'une manière raisonnante, les affects portés à leurs égard. À travers le mythistoire québécois, on peut se diviser sur les opinions politiques, mais il y a des affects heureux et des valeurs positives qui s'accordent sur les personnages de la Nouvelle-France, sur les Patriotes de 37-38 (sur une échelle variable, toutefois), sur Papineau (dont on ne retient qu'un petit aspect de sa carrière), sur Mercier (qui unit libéraux et indépendantistes), sur Laurier (lui aussi sur une échelle variable) tout comme Henri Bourassa et la participation aux deux guerres mondiales. Gouin et Taschereau sont oubliés tandis que Duplessis commence à scinder l'opinion. Puis, nous entrons dans l'histoire contemporaine du Québec où les opinions sont tranchées et antagoniques. Lorsque les souverainistes honorent la mémoire de Jean Lesage tout comme lorsque les libéraux évoquent celle de René Lévesque, c'est avant tout la fonction d'autorité du Premier ministre qui est célébrée. Dans ce contexte, au moment où tant de migrants arrivent avec des bagages historiques assez lourds à porter, le manque d'unanimité sur l'historicité québécoise (et non canadienne) rend l'intégration difficile. On comprend que dans ce western politique, il n'y a pas de place pour une tiers historicité qui ne pourrait être qu'étrangère à notre débat constitutionnel.

Entre les contraintes qui s'imposent à travers les contextes situationnels et la liberté des aspirations utopiques, stratégiques, idéologiques, se dessinent des manières de «vivre-ensemble» qui seront acceptées ou rejetées. Or les contraintes ne sont pas coulées dans les fondations de la nécessité historique. Elles peuvent, et souvent doivent être levées, qu'importe les conséquences dont une grande partie restera toujours imperceptible avant l'accomplissement des événements. La condition humaine n'est pas immuable. Même ce qui fut longtemps tenu pour fondements de la vie sociale s'est révélé, avec les contradictions du temps, superflu. La variété des cultures et des civilisations donne une plus grande accessibilité à la relativité de notre situation et des événements qui nous auront traumatisés dans le passé. Contre les dogmatismes de tous genres, il est indispensable que plus les élèves apprendront le rapport entre les valeurs fondamentales et les valeurs relatives, mieux ils seront à même de saisir les possibilités et les limites de leur liberté ainsi que celles de la société dans laquelle ils vivent. 

Devant la nécessité du sens de l'unité, les valeurs se hiérarchisent et imposent souvent un prix à payer, sources de frustrations individuelles mais incontournables pour l'harmonie indispensable au «vivre-ensemble». Bref, la conscience historique repose non seulement sur un sentiment d'appartenance nationale, ou un mode du «vivre-ensemble», pas même ce référendum quotidien dont parlait Renan, mais sur l'Imaginaire d'un sens de l'unité, force énergétique centripète qui doit l'emporter sur les désirs et les aspirations parcellaires. À l'isolisme du chacun, électron libre isolé dans sa bulle, sans identité et sans appartenance sinon qu'à un menu à la carte erratique, il faut réinventer un sens de l'unité appelé à dominer les contradictions qui agitent l'ensemble sociétal. La diversité nationale ne peut pas reposer sur des individus isolés mais sur les différents groupes qui la constituent, dans ses contradictions, ses perméabilités mais aussi ses imperméabilités. La juste mesure n'apparaît pas lorsque l'imperméabilité culturelle maintient la diversité dans ses appartenances réciproques, ce qui crée des ghettos de solitudes comme le Canada a fait du Québec un ghetto franco-catholique au sein du Canada de 1867. Si un individu peut se faire tout à tous, une société, une collectivité ne le peut sans se déstructurer en tant que groupe humain. En ce sens l'individualité spontanée et temporaire de la foule deviendrait la seule individualité reconnue par les gouvernements, à condition qu'ils approuvent la dynamique qui mobilise cette foule. La consommation, les spectacles sont les seules dynamiques aujourd'hui entérinées par les États car on suppose qu'elles sont inoffensives ou porteuses de paix, alors que toutes autres dynamiques seront tenues pour menaçantes de l'ordre et de la sécurité. Cette situation qui peut nous apparaître éminemment abstraite est pourtant la plus concrète et la plus commune qui interpelle les enfants, déjà dans la cour d'école.

CONCLUSION

Depuis trois ans, le gouvernement libéral de Philippe Couillard a vu se succéder quatre ministres de l'Éducation, ce qui démontre assez bien que l'Éducation est son talon d'Achille. D'abord l'inepte docteur Bolduc qu'on ne pouvait pas renvoyer back-bencher par plaisir de laisser sa place au grossier ventripotent Gaétan Barrette; ensuite une motte universitaire de l'ordre des mollusques venimeux, Blais, le remplaça sans améliorer les choses bien au contraire, puis le suave Moreau qui ne fit que passer tant la nouvelle de sa nomination au ministère lui fut fatal et l'entraîna vers la sortie sur une civière. Enfin, le transfuge de la Coalition Avenir Québec, Sébastien Proulx, qui adore jouer au mon oncl' en visitant les petites classes. Pourquoi toutes ces chiffes molles se retrouvent-ils sur le banc de l'Éducation? Parce qu'il faut laisser aux rapaces de la société, cette minorité dominante toujours cupide et toujours affamée des biens d'autrui, maintenir son emprise sur la société québécoise. Tous les débats sur l'environnement, que ce soit avec les coupes à blanc dans la foresterie, la construction d'une cimenterie à Port-Daniel, Pauline Marois qui avait ouvert Anticosti à l'exploration pétrolière et l'inénarrable oléoduc d'Énergie-Est, qui achète politicien après maire, après ministre, après d'autres, constatent les fortunes à faire avec une province redevenue une colonie dont l'économie est centrée sur la ponction des ressources du sous-sol. Après l'asphyxie libre-échangiste des industries de transformation québécoises, l'accroissement du coût des services, les seules possibilités de richesses reposent sur le vieux staple d'Innis, les ressources naturelles.

À ce compte, le retour de la vieille structure de prédation qui domina si longtemps la province de Québec ramène avec elle sa superstructure culturelle qui se veut non plus théologie mais philosophie libérale de l'Histoire. Ce que le nouvel enseignement de l'histoire préfère vanter, ce sont l'entrepreneuriat industrieux des premiers colons français; les subventions d'État, bien que dérogeant à la doxa de la libre-entreprise, par l'investissement des anciens intendants dans le développement de la construction navale ou des forges du Saint-Maurice; le commerce libre des peaux des vaillants coureurs des bois qui annonceraient, à leur tour, nos modernes entrepreneurs, toujours entre deux vols, pour vendre le sirop d'érable en Chine ou les merveilleux jouets d'Ubisoft partout dans le monde sous l'étiquette made in Quebec. Inutile de dire que ces parallèles sont purement aléatoires et perpétuent un mythistoire depuis longtemps dépassé. Le nationalisme bourgeois des années 1960-1970, qui mettait l'accent sur les débats constitutionnels à l'Assemblée législative et l'avortement du projet contenu dans la Déclaration d'Indépendance du Bas-Canada, se voit remplacé par une nouvelle pensée négative, celle de l'expiation. Cet expiationnisme québécois, qui ne condamne plus le projet de colonisation de la Nouvelle-France pour lui préférer le modèle des comptoirs commerciaux anglo-saxons comme chez Trigger et Delâge, accumule des concessions expiatoires à des groupes parcellaires qui ont obtenu des jugements favorables de la Cour Suprême pour exiger des réparations qui sont d'ordre moral et/ou financier. À l'échelle de l'Histoire du Québec, que valent les odieux gestes commis dans les pensionnats pour autochtones? Le traitement injuste de la seule Angélique si horrible fut-il? Les citoyens italiens et allemands séquestrés dans des camps de concentration en 1940? Et en ce qui concerne les contaminations de couvertures à la vérole ou la manière d'affamer les Indiens des Plaines, cela ne relève-t-il pas du seul gouvernement fédéral qui a toute autorité en matière des relations avec les autochtones? Avons-nous à expier pour les crimes commis par d'autres en sus de nos propres péchés? Ce retour de la conscience malheureuse par la bande non plus de la civilisation ou de la rébellion avortée mais par les fautes parcellaires commises au cours des trois derniers siècles ne sert ni les valeurs de collaboration, ni la paix (sociale) ou les coopérations partagées. Voilà pourquoi le programme d'enseignement de l'histoire du Parti Libéral du Québec est voué à l'échec. Non parce qu'il manque d'intelligence ou que sa sournoiserie idéologique est trop évidente, mais parce qu'il est émotionnellement et instinctivement inassimilable. L'expiation ne peut que contribuer seulement à ramener une vision haineuse et honteuse des Québécois pour eux-mêmes, mais un tel discours idéologique ne peut plus miser sur le masochisme catholique d'il y a cent ans. Aucune historicité digne de ce nom n'accepterait que la mémoire historique se constitue sur ses seules fautes morales envers des groupes parcellaires.

En attendant, cette vision libérale mais négative (un oxymoron de plus dans notre répertoire culturel) concoure au rapetissement de la culture québécoise vers le burlesque (la tyrannie de l'humour) et à répéter les obscénités trash de la sous-culture américaine (les télé-réalités). Le désir d'expiation prolonge l'asphyxie des neurones par une surcharge de bons sentiments qui dissimulent la poursuite des inégalités sociales, l'exploitation capitaliste des individus, la désintégration de la communauté nationale pour la société anonyme et multiculturelle de la vision d'esprit des Trudeau et des Taylor. Ce dernier coup porté à l'historicité nationale québécoise, pour ne même pas être remplacée par une historicité canadienne qui aurait au moins de la substance, s'abîme dans les sermons idéologiques fédéralistes. La putréfaction de la conscience, charognes vendues pas cher à nos busards cupides qui habitent Sagard ou Toronto, New York, Dubaï ou Shangaï, est le prix à payer pour gagner une américanité fantasmatique. Le long règne des gouvernements du Parti Québécois et du Parti Libéral aura réduit à néant la poussée de conscience que n'avait pu abattre totalement la défaite au référendum sur l'Indépendance en 1980, voire même en 1995. Cette volonté de ne plus rouvrir d'anciennes blessures et laisser l'usage imposer la Constitution de 1982 plutôt que d'y associer une signature historiquement compromettante, se satisfait d'un nationalisme libéral brandissant encore timidement le non possumus de l'assimilation canadienne; un peu comme le faisait déjà Robert Bourassa, de l'échec de la conférence de Victoria à son célèbre discours lors du rejet par deux provinces des accords du Lac Meech. Les farces qui s'étirent finissent toujours par perdre leur sens humoristique.

Lorsque les rapaces auront fini de luncher au frais des Québécois, comme dans un mauvais film de zombies, il ne restera qu'un grand Canada sans âme et sans constitution. Comme un vaste désert où déambuleront plus de 40 millions d'électrons libres, sur une aire blanche sur la carte du monde, il sera possible d'effacer des manuels d'histoire universelle ce qui succéda au vaste empire britannique d'Amérique du Nord. Et de fait, il faut savoir mériter qu'on se souvienne de nous

Montréal,
10 septembre 2016