mardi 22 juillet 2014

La sauce Gaza


LA SAUCE GAZA
Lorsque j’étais enfant existait cette indigeste sauce Gaza. C’était une sauce, hot-chicken ou B.B.-Q. qu’on retrouvait en conserve. Sauce brune farineuse et épicée fait de bouillon de poulet que l'on versait sur un sandwich au poulet chaud ou sur un poulet rôti. Comme toutes ces sauces des années 1970, elle était un produit synthétique. Rien de particulièrement ragoûtant. Or, chaque fois que j’entends parler de la bande de Gaza, et surtout depuis les horreurs qui s’y commettent depuis peu, je ne peux m’enlever l’image de cette conserve de la tête.
Le bombardement intensif des Palestiniens repoussés loin des colonies israéliennes dans cette langue de terre qui, autrement, apparaîtrait assez insignifiante est un crime contre l’humanité, on ne peut dire les choses d'aucune autre manière si nous sommes habités d’une certaine lucidité. À cela s’ajoute le report au pouvoir du dictateur syrien, Bachar al-Assad, protégé par les Occidentaux qui, échaudés par le bourbier iraquien, ne voudraient pas le voir s’étendre jusqu’aux frontières de la Turquie. Également, le tir de missile, qui a frappé l’avion de la Malaysia Airlines, le MH17 et fait 298 victimes, dont beaucoup étaient des chercheurs sur le sida, aurait été lancé par des séparatistes ukrainiens armés par la Russie qui rêve déjà de reconquérir son berceau kiévien. Cette bévue monumentale montre combien, confier des armes aussi puissantes à des rebelles atteignant à peine l’âge mental de dix ans, on ne peut obtenir que ce genre de résultat! Ce tir, qui ressemble à l’incident du vol 007 de la Korean Airline au moment du retour de la Guerre Froide, en septembre 1983, laisse penser que l’affrontement entre la civilisation occidentale menée par les États-Unis et la civilisation orthodoxe menée par la Russie serait en phase d'amorce d'une nouvelle guerre de tensions Est/Ouest et il est difficile ici d’y voir une raison de nature sociale, le communisme n’étant plus de mise dans la Russie poutinienne.
Quoi qu’il en soit, tous ces événements, à un siècle du déclenchement de la Première Guerre mondiale, font déjà de l’été 2014 un été véritablement meurtrier. Il n'y a pas jusqu'à une certaine gêne derrière l'utilisation du 75e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale afin d'occulter, comme par un souvenir-écran; la Première. La Seconde repose entièrement sur la responsabilité d’un individu, Adolf Hitler et de sa bande de voyous, ce qui est une occasion d’asseoir Mama Angela entre Cameron, Hollande, Poutine et Obama, alors que la Première Guerre reste une guerre entre impérialismes où l'Allemagne est tenue seule responsable des cinq années de souffrances endurées par des millions d’hommes, de femmes et d’enfants et qui marque incontestablement, a posteriori, le déclin de l'Europe.
Comme si un vent de folie, d’inconscience, d’irrationalité s’était soudainement emparé de la planète. Tous ces drames qui prennent une expansion universelle sont nés d’événements relativement mineurs. Plutôt que de déclencher une enquête sérieuse sur l'assassinat des trois adolescents israéliens, Jérusalem s’est mise à bombarder la bande de Gaza en guise de représailles. Ce qui était une scène de crime s’est répandue à l’étendue d’une province pilonnée faisant des victimes quotidiennes. Comme s’il ne fallait pas interroger plus avant les déclarations du gouverne-
ment israélien? Lorsqu’on connaît les tours vicieux que le Mossad opère pour maintenir un état de guerre permanent en Israël – allant de l’espionnage aux États-Unis (car le Mossad ne pouvait ignorer, avec les moyens dont il dispose, le coup fumant qui se préparait pour le 11 septembre 2001), lorsque le gouvernement américain «expulsa» des espions israéliens de son territoire quelques jours à peine avant les attentats du World Trade Center, jusqu'à l’assassinat de l’ingénieur canadien Gerald Bull, à Bruxelles, en 1990, alors qu’il mettait au point un super-canon pour l’Irak de Saddam Hussein -, rien n'empêche de penser que pour la victoire du Peuple Élu, le sacrifice de trois petits Isaacs relevait de la nécessité de la raison d’État! Plus ou moins largué diplomatiquement par les démocrates américains sur la scène internationale, Israël a besoin de compenser par son agressivité sa légitimité contestée. Le lynchage d’un jeune Palestinien par un Israélien n’a fait qu’envenimer ce qui était déjà mortel.
Il ne fait plus de doute qu’Israël est l’État héritier du Troisième Reich. Il en a l’esprit, la forme, et ses institutions démocratiques sont défaillantes devant le totalitarisme appliqué par un esprit vengeur comme celui de Benyamin Netanyahu. Quoique puisse contenir la constitution israélienne, l’esprit vindicatif qui s’est installé tout au long de l’histoire de l’Israël contemporain à travers le pouvoir exécutif, c’est l’esprit de la loi du talion du Pentateuque qui prédomine (outre la Genèse, on retrouve l’expression du œil pour œil, dent pour dent dans le Deutéronome, le Lévitique et l’Exode). La déformation totalitaire rejoint celle des nazis qui pour un officier allemand tué, pouvaient exécuter 10, 20 ou 100 civils selon les endroits et les circonstances. Pour une rocket du Hamas qui pète un palmier à Tel-Aviv, la bande de Gaza sera mise à feu et à sang.
En face, on ne retrouve guère plus d’intelligence de la part du Hamas. L’Islam aussi applique stricto sensu la loi du talion, comme l’ont montré les rebelles syriens en exécutant des combattants du gouvernement. Le verset 179 de la sourate II énonce : «C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie, ô vous doués d’intelligence, ainsi at-
teindrez-vous la piété». Si encore ce fut été la pitié… À la sourate V, au verset 45, nous lisons : «Et Nous (Allah et son Prophète) y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation. Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, ceux-là sont des injustes». Et plus loin : «Âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent, le talion pour les blessures».
La loi du talion apparaît dans le code d’Hammourabi vers 1730 av. J.-C. Elle est un produit de l’antique civilisation assyro-babylonienne, mais son esprit était partagé dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans la tragédie d’Eschyle, les Choéphores (313), on y retrouve : «Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier; au coupable le châtiment». Cette loi persiste toujours dans les sociétés secrètes criminelles dont la Mafia est l’illustration la plus forte.
Le christianisme a voulu renverser la loi du talion en «loi d’amour» : «Vous avez appris qu’il a été dit : “œil pour œil et dent pour dent”. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. À qui vient te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos» (Matt. 5, 38-40). Même si le masochisme chrétien s’est nourri de cette maxime morale, on ne peut refuser d’admettre qu’elle a été à la source des réflexions à l’origine du droit pénal occidental. Si les pays germaniques ou de confessions protestantes, imbus de lectures et d’interprétations de l’Ancien Testament, ont ramené la loi du talion à travers l’application de la peine de mort, le concept de «guerre juste», développé par les Pères de l’Église, a fait son chemin au cours des siècles de la modernité.
Si l’idée était déjà en germe chez Cicéron, ce sont Augustin d’Hippone, Thomas d’Aquin, Francisco de Vitoria (l’un des principaux défenseurs des autochtones d’Amérique auprès de la cour d’Espagne), qui ont été les théologiens ayant le plus fait pour imposer cette idée dans les relations internatio-
nales. On ne cherche pas de coupables à une guerre considérant que chacun des partis a ses raisons justifiées. Cette pratique conduit à l’idée de conférences préliminaires pour la paix, de trêves de Dieu, de traités de paix, de compensations territoriales ou financières plutôt que d’asservissement des vaincus.
C’est précisément la Première Guerre mondiale qui a rompu la tradition de la guerre juste en faisant en sorte que tout le poids de la faute repose sur un seul des partis, celui des vaincus. L’absence de la participation de l’Allemagne aux discussions de Versailles (1919) contraste avec la présence de la France à la table des négociations du traité de Vienne de 1815 mettant fin aux guerres napoléoniennes qui avaient dévasté l’Europe entière. Le traité de Versailles prononça le dépècement de l’Autriche-Hongrie selon le principe du droit des nations à l’auto-détermination imposé par les 14 points du président américain Woodrow Wilson. De plus, un fardeau financier incroyable fut imposé à l’Allemagne, amputée de certains territoires aux ressources industrielles indispensables à son économie. Comme Keynes l’avait bien vu, le remboursement des dettes de guerre ne fit que contribuer à nourrir une crise financière qui conduisit les Allemands à cultiver des ressentiments inouïs sur lesquels capitalisa Hitler. La fin de la Seconde Guerre mondiale, pis encore, se résuma à trois partenaires qui se partagèrent l’Europe avant de se retrouver simplement deux à prendre chacun sa tranche de la planète.
L’effondrement de la diplomatie occidentale, lestée du principe de la guerre juste au moment où s'est développée l'idée de guerre totale, donne aux puissances non-occidentales l’occasion de ressusciter des droits antiques anachroniques par rapport aux principes des droits de l’homme tels qu’imposés par l’O.N.U. Israël peut officialiser les droits de l’homme dans sa constitution et ne pas en tenir compte pour recourir à la loi du talion qui favorise sa soif de vengeance tribale. Les pays arabes peuvent faire de même, considérant que si les puissances occidentales et Israël ne respectent aucunement les principes de l’O.N.U., pourquoi seraient-ils les seuls à les respecter? (Le double standard fut mis en évidence par la Résolution 181 de l’O.N.U., votée en majorité le 29 novembre 1947, stipulant la double création d’un État juif et d’un État arabe; résolution qui ne fut pas respectée par Israël qui commença aussitôt une première guerre judéo-palestinienne sans être mis au ban de l’Organisation). L’impuissance occidentale devant la révolution iranienne ou l’agressivité décérébrée des États-Unis dans leur acharnement contre Saddam Hussein ont montré que les sacro-saints droits de l’homme avaient moins de résonance sur la satisfaction affective des peuples syriens que les bonnes vieilles lois tribales.
En ce sens Samuel Huntington a raison. C’est bien à un choc des civilisations que nous assistons. Mais la réalité historique est plus complexe encore de ce que le technocrate américain pouvait imaginer en 1996. D’abord, il y a un conflit qui se développe entre les civilisations sous la pression même de la mondialisation. Toutes les civilisations ne sont pas à un même degré de dévelop-
pement moral pour s’adapter en un temps si bref aux pressions des marchés et de la technologie de pointe. Ensuite, cette pression s’exerce sur chaque civilisation en elle-même, créant des tensions intérieures propres à les faire éclater. Revêtant des habits archaïques de sunnites et de chi’ites; de néo-libéraux conservateurs et de réactionnaires progressistes; de panrussiens et de fédéralistes slaves, de démocrates et de communistes chinois, les civilisations ne naviguent plus sur un magma socio-économique, comme au cours des deux siècles précédents, mais sont emportées par un véritable maëlstrom qui précipite les uns contre les autres ces ensembles fragilisés. D’où cette impression d’incohérence qui domine notre monde.
L’idée que ce soit un technocrate de droite américain qui ait pu parler de choc des civilisations a suffi à faire surgir dans l'esprit des idéologues de gauche l’impression que ce n’était qu’une tentative de cover-up des intérêts impérialistes occidentaux manigançants l’asservissement du reste du monde pour ses intérêts égoïstes. Outre qu’il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, il faut élever un peu plus le niveau de la critique. Derrière cette réaction, nous retrouvons un cosmopolitisme souvent moins réaliste que bon enfant. On se justifie des bienfaits des métissages pour amoindrir les revendications spécifiques aux nations. À l’unidimensionnalité entretenue par le marché et les systèmes de communication de masse s’oppose l’uniformisation des cultures qui les font s’échapper à toutes normes conjoncturelles. Nous obtenons ainsi des oxymorons, véritables bijoux d'inepties, qui semblent jaillir tout droit d’un roman de Huxley ou d’Orwell. Ainsi, un signe de soumission en devient un de libération et d’affirmation de soi!  On donne des droits de citoyenneté à des individus à qui on les leur retirera à la première suspicion venue. On arme des alliés d'un État ami en pensant que les amis de nos amis sont nécessairement nos amis… Depuis la guerre du Vietnam, jamais n’a-t-on vu une suite de comportements aussi incohérents se succéder au point de plonger actuellement l’ensemble du monde dans un non-sens auto-destructeur.
Tout au long du XXe siècle, les Occidentaux ont présenté leur lutte contre l’U.R.S.S. comme la lutte du bien et du mal, c’est-à-dire de la propriété des moyens de production (et non nécessairement la propriété privée) par des individus contre cette même propriété entre les mains de l’État. Capitalisme libéral et capitalisme d’État et non pas société avec Dieu et société sans Dieu. Va pour les mensonges idéologiques. Les universités occidentales inventaient des «soviétologues» qui ne faisaient que reprendre ce que les libéraux écrivaient déjà au XIXe siècle contre la Russie du tsar Nicolas Ier qui, lui, ne pouvait être soupçonné d’avoir lu Marx et Lénine. Un certain panslavisme se glissait derrière le régime stalinien qu’on a refusé de reconnaître, tandis que les classes supérieures, technocratiques, lorgnaient les apports occidentaux en matière de communications et de défenses. Ainsi, ce n’est pas sans être un écho des procrastina-
tions dostoïevskiennes que nous entendons les condamnés de Moscou de 1936 défiler devant leurs juges en s’accusant de tous les péchés bourgeois, de reconnaître qu'ils sont «vipères lubriques», des trotskystes au service de l’impérialisme anglais ou allemand et de participer à des complots démoniaques visant la mort du Petit Père des peuples. Aujourd’hui, Staline s’appelle Poutine. Il n’a pas la férocité de son prédécesseur, mais il n’en a pas besoin. La Russie est maintenant revenue, comme au temps de Nicolas Ier, membre des puissances dominantes du monde européen. Qu’importe ce que pensent les États-Unis, aucune puissance européenne ne voudra envenimer sérieusement ses relations avec la Russie. Les membres des familles néerlandaises qui ont péri dans la destruction de l’appareil de la Malaysia Airlines ne recevront jamais les réponses ou les excuses qu’on leur dit qu’ils sont en droit d'attendre de Moscou. Des dédomagements moraux et financiers seront les seules rétributions qu’ils obtiendront. En plus du corps de leur défunt, si jamais on réussit à le reconstituer.
Parallèlement, la Russie de Poutine est confrontée à une crise intérieure que n’ont pas subi ni Nicolas Ier, ni Staline. Leur côté vindicatif savait mettre les minorités nationales au pas. L’implosion de l’Union Soviétique a égrainé une série de pays (les pays baltes, mais surtout la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Azeirbadjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, l’Arménie…) qui, dans la pensée civilisationnelle chrétienne-orthodoxe, appartiennent «naturellement» à la Russie. Un millénaire depuis la naissance de ce qui allait devenir la Russie, sous le sceptre de saint Vladimir Ier (958-1015) dans la ville de Kiev, celle-ci est devenue la capitale de l’Ukraine, osant défier même la «fédération» qui était censée avoir succédé à l’ancien impérialisme moscovite. Vladimir Poutine ne peut résister à la prédestination historique de reconstituer l'ensemble fondé par son lointain homonyme, et c’est ce que la diplomatie internationale de Poutine est sensée faire accepter par l'Occident : le retour au bercail des brebis égarées. Sa subversion de l’Ukraine, en commençant par la Crimée, n’était qu’un premier pas dans cette direction. Désormais, Moscou reprend son rôle de force centripète et visera à reformer l’ancienne unité territoriale d’avant 1990. Le sens de l’unité slavophile va dans cette direction, affirme cette nécessité qui constitue l’essence même de l’historicité russe : les origines slaves, matinées d’apports turco-mongols. Pour beaucoup d'Ukrainiens, le retour à l'intérieur de l'État universel russe, fort et riche, vaut mieux que l'indépendance dans un petit pays faible et corrompu. Et bientôt les Géorgiens et la Biélorusses penseront de même. Si les Européens veulent que les appétits résurgents de la Russie stoppent aux frontière de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, ils n’auront pas d’autres choix que d’accepter la réinsertion de ces satellites dans le grand corps traditionnel russe.
Sous les différents khalifats arabes et le Sultanat de Turquie, le Moyen-Orient formait une unité où Arabes et Juifs cohabitaient avec moins de confrontations que les Juifs dans les pays occidentaux. Ici, nul pogrome. Des taxes discriminatoires sans doute, mais qui amenaient Méhémet II à ridiculiser les Rois espagnols qui chassaient les Juifs de la péninsule ibérique pour les inviter à venir s’établir sur les terres de l’empire ottoman. Dans la foulée du traité de Versailles (1919), l’empire fut réduit au seul état turc alors que ses possessions entre l’Égypte et l’Iran se voyaient partagés par l'accord Sykes-Picot de 1916 : la Société des Nations confia à la France le «protectorat» sur le Liban et la Syrie tandis que l’Angleterre – et surtout la British Petroleum – recevait en partage la Palestine et l’Irak. Le Premier ministre anglais Balfour se crût même obligé d'offrir la Palestine au mouvement sioniste qui le prit très au sérieux et commença la colonisation d’un protectorat déclaré «zone internationale» dans l'attente d'en obtenir l'entière disposition. Au moment où sept millions de Juifs pénétrèrent dans les chambres à gaz de l’Allemagne nazie, un million d'Israéliens nouveaux peuplaient la Palestine anglaise dont on attendait toujours la remise des clefs par le gouvernement de Londres. Ce qui se fit en 1948 après l'«odyssée» de l'Exodus. Pendant ce temps, le président Franklin Delano Roosevelt convolait en justes noces avec Ibn Séoud afin de créer les pétrodollars qui enrichiraient à la fois les chefs de tribus nomades du désert d’Arabie et les pétrolières américaines. Une diplomatie plus sinistre encore se jouait en Iran.
Dans le contexte de la Guerre Froide, Américains et Soviétiques trouvèrent gênante la présence des anciens coloniaux européens et se servirent de la crise de Suez (1956) pour les évincer de la Méditerranée orientale. Déjà les Israéliens avaient fondé leur «patrie» et encourager le retour des fils de David dans l’ancienne colonie britannique. Les Américains encouragèrent ce flux d’immigration. Non en laissant les Juifs américains émigrer, mais en y envoyant les survivants des camps de concentration qui n’étaient pas reçus avec plus de sympathie qu’il fallait. Les sionistes américains pompaient l’argent et finançaient les Juifs européens qui voulaient s’établir dans le foyer national Juif. Beaucoup avaient appris de la montée des fascismes européens et de la façon de faire du totalitarisme, qui se mariait mieux avec les vieilles monarchies antiques qu’avec les embrouillaminis des droits de l’homme et de la pensée kantienne. L’expulsion des Palestiniens musulmans, la création de colonies peuplées de la jeunesse sioniste occidentale, les kibboutzim qui, aux yeux des Occidentaux, passaient pour des colonies socialistes utopiques parties à la conquête du désert, le mépris d’Israël pour le partage de la Résolution 181 de l’O.N.U., enfin l’équipement nucléaire qui fit d’Israël la première puissance non-occidentale et non-slave à se voir équipée de l’arme atomique, faisait d’Israël la tête de pont de l’impérialisme occidental au Moyen-Orient.
En retour, l'Union soviétique offrit son aide aux pays arabes en voie d’indépendance contre les métropoles européennes. Nationalisme et socialisme, tantôt unis tantôt adversaires, agitaient les pays arabes. Des officiers militaires prenaient le pouvoir. Nasser, en Égypte, fut un appui à la fois contre les traditiona-
listes que représen-
taient les Frères Musulmans et contre les interventions des gouvernements européens dans les affaires du Moyen-Orient. Avec la Syrie en 1958 – auquel s’ajouta un bref laps de temps le Yémen -, l’Égypte devint la République Arabe unie, titre qu’elle garda jusqu’en 1971, à la fin du rêve de la réunification des pays arabes sous un même drapeau. Tous ces pays sémites, descendants de la civilisation commune syrienne, adoptaient les idéologies occidentales, même si ils ne les intégraient pas véritablement dans leurs pratiques institutionnelles. Ils profitaient de l’opposition entre Américains et Soviétiques pour tirer de l’aide financière au développement, à l’armement et à la modernisation. Contre les dissensions religieuses qui nuisaient au développement pétrolier, on trouva des dictateurs qui délaissèrent l’aide soviétique pour se rabattre sur celle, plus généreuse, des Américains. Le parti Baas, qui annonce la renaissance du monde arabe sous l'étiquette «socialiste», s’installa à Damas et se perpétue aujourd’hui avec son dictateur, Bachir Al Assad, puis à Bagdad avec Saddam Hussein. Il finit par servir de police et de loquet aux poussées centrifuges du monde arabe. Communistes et khoumeynistes devaient être exterminés pour les plus grands profits de l’or noir. Après la révolution iranienne, la guerre (chimique) que mena Saddam Hussein contre le djihad chi’ite suffit à en faire un mur de protection contre l’expansion de l’islamisme radical. Quand il devint trop gourmand et crut s’approprier en toute impunité le Koweit par un coup de force pour accéder directement au golfe persique, les Américains, suivis de la communauté internationale, le larguèrent pour se porter à la défense de la «démocratie koweitien-
ne». Le régime dura une décennie encore, jusqu’à ce que l’inénarrable George W. Bush, profitant du terrorisme auteur les attentats du 11 septembre 2001, se porta en Irak. Il réussit par obtenir la tête de Saddam Hussein, mais après des milliers de morts américains, c’est la queue entre les deux jambes et un pays en permanente guerre civile que laissèrent les intrus de 2004. Cette fois-ci, ce n’est pas entre libéraux capitalistes et partisans du bloc soviétique que se livrait la guerre civile, mais entre sunnites minoritaires et chi’ites majoritaires. Le loquet ayant sauté avec la tête de Saddam, les forces centrifuges plongèrent l'Iraq dans un bain de sang, tandis que son voisin du nord, la Syrie, était elle aussi plongée dans la guerre civile.

Entre-temps, les rivalités entre les Palestiniens et les Israéliens ne cessaient de s’étendre d’un point à l’autre, soit vers le Liban, que les bombardements israéliens réduisirent en ruines à plusieurs reprises, soit vers l’Égypte, où la bande de Gaza est devenue un lieu où les terroristes du Hamas, groupe palestinien extrémiste dissident de l’O.L.P., continuent la guerre d’extermina-
tion contre Israël. Évidemment, le Hamas ne représente de véritable danger que comme cellules terroristes car au niveau de l’équipement militaire, ils ne peuvent supporter une véritable guerre nationale. Au long de son histoire récente, Israël a connu des menaces plus sérieuses que le Hamas, mais en tant que némésis de Netanyahu, les objectifs d’Israël seront atteints par les armes et non par la diplomatie. L’application de la loi du Talion x 10 utilisée par le fascisme israélien trahit le déficit démographique des Israéliens dans un monde majoritairement arabe. Ici, il n’y a qu’une guerre juste : celle des sionistes ou celle des musulmans (encore déchirés entre eux, pour le plus grand bénéfice d’Israël et des Occidentaux).
Cette guerre civile sanglante se produit au moment où l’Occident semble se désintéresser du Moyen-Orient. Les capitales occidentales appuient Israël du bout des lèvres. Seuls quelques décérébrés comme le ministère Harper du Canada continue de se rentrer le nez dans la craque appropriée de Netanyahu. Sa population ne le suit pas. Les Européens se tiennent loin et s’investissent dans l’huma-
nitaire. De la bande de Gaza à l’Afghanistan, les Occidentaux sont écœurés des boucheries qu’ils supportent tous les jours sur leurs écrans Facebook, sans surprendre le moindre signe de vouloir en finir une fois pour toute avec cette situation déconcertante. L’or noir ne mobilise plus les capitaux de la même façon. Désormais, on exploitera les ressources naturelles fossiles sur les propres territoires occidentaux ou dans des pays où il est encore possible d’y exercer la police. Des méthodes d’extraction plus polluantes, au risque de miner à la fois l’environnement terrestre et le réchauffement climatique, étendront le bordel du Moyen-Orient sur la planète entière. La rapacité énergétique et la cupidité capitaliste conduiront non seulement la civilisation, mais l’espèce humaine à la mort si des mesures, oserai-je écrire meurtrières, mais déstructurantes ne sont pas prises rapidement contre cette minorité dominante internationale et nécrosée.
Le choc des civilisations n’est donc pas, comme au XIXe siècle, lors de la grande poussée coloniale des bourgeois conquérants qui opposaient la «civilisation» à la «barbarie» : la première technologiquement avancée et l’autre encore dans un état attentiste sur ses acquis souvent multiséculaires. C’était encore la vision de Huntington en 1996 et, sur ce, on ne peut que lui donner tort. Le choc de/dans les civilisations apparaît comme un moment de l’histoire qui rappelle celui du déclin de l’empire romain, quand l’effondrement intérieur se produisait au même moment où les élites de l’empire se heurtait à la conquête de la frontière perse. Contre le pot de fer sassanide, le pot de terre romain s’est fracturé. L’Empire d’Occident tomba d’abord sous le coup de la dislocation administrative porté par Constantinople, puis par les invasions des royautés «barbares», et ce, quoiqu'on puisse dire de cette «révolution culturelle» que fut l'antiquité tardive. L’Empire d’Orient se transforma en une nouvelle civilisation, chrétienne-orthodoxe, qui accompagna Byzance tout au long de sa longue histoire qui dura presque un millénaire et qui s'acheva une fois qu’elle fut bien en selle sur le dos de son avatar slave avec le royaume de Kiev.
Comme les nations qui les constituent, les civilisations ne cessent de s’entrechoquer. Ce qui les gardait relativement impénétrable, c’était une cohérence entre les différents aspects de leurs représentations sociales propres. La religion, le droit, les institutions de gouvernance, les cultures ou les spécificités nationales et surtout leurs mœurs. Comme fondement, les organisations familiales, les structures sociales, la nature des liens interper-
sonnels, assuraient une homo-
génisation qui ne faisait que suivre la loi de la vie et de la mort de tout organisme vivant sur lequel elles étaient reproduites. La poussée impérialiste occidentale a déséquilibré la plupart d’entre elles. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale ont entraîné la mise sous tension par la foudroyante diffusion de techniques domestiquées et des réseaux de communication qui, non seulement nivellent les représentations sur le modèle occidental et particulièrement américain, mais désintègrent, font imploser de l’intérieur, tous les équilibres homogènes d’entre elles. Incapables d’assimiler les «valeurs» occidentales et se voyant rejeter du divin Marché si elles ne s’adaptent pas aux contraintes morales de l’Occident «post-moderne», les occasions des guerres civiles ne font que se multiplier.
Ainsi, un aspect inconnu jusque-là des guerres civiles au sein des civilisations s’exprime dans les luttes liées au genre et à la sexualité. Alors que les pays slaves sont devenus de véritables industries de pornographies, la politique violemment anti-gay du gouvernement russe ainsi que sa répression des femens, ces manifestantes qui, torses nus, profanent les églises orthodoxes, révoltent le sens moral accordé au mot liberté par les Occidentaux. C’est oublier un peu vite qu’il n'y a à peine plus d’un demi-siècle, le droit occidental a cessé de considérer les pratiques homo-
sexuelles et l’exhibitionnisme de la nudité comme relevant du code criminel. Cette orientation libérale, qui faisait partie du programme de la révolution soviétique de 1917, qui a duré moins d’une dizaine d’années avant que Staline ne restaure les mœurs bourgeoises de la société russe, se trouve aujourd’hui confrontée à une résistance des idéologues nationalistes réactionnaires dont le fascisme est la tentation constante.
Mais le cas le plus tragique se trouve dans le tour prit par la dégradation de la condition féminine dans la civilisation syrienne, que ce soit en Israël aussi bien dans les pays arabes. Comment expliquer ce retour des femmes sous la coupe des mœurs patriarcales et la violence commise contre elles lorsqu’elles tentent de s’afficher comme elles le faisaient, voilà à peine un tiers de siècles encore, suivant la mode vestimentaire des femmes occidentales? Cette mise au pas des femmes n’est pas qu’un produit de l’intégrisme musulman. Comme dans toutes sociétés traditionalistes, «le démon s'exprime par les femmes». Pour les membres de la civilisation syrienne, l’émancipation de la femme est la tête de pont de la déstructuration de l’homogénéité de la civilisation. Elles sont la porte d'entrée de l'ennemi dans la cité, la Grande Putain de Babylone dirions-nous. Si l’impérialisme a été emmené par l’exploitation capitaliste, la cohérence des liens interpersonnels, des ménages et des familles se trouve menacée par les femmes qui refusent de suivre la tradition culturelle locale (ce qui va du port de la burka jusqu’à l’ablation d’une partie du clitoris chez les filles prépubères). Une véritable guerre des sexes s’ensuit. Dans un commun esprit réactionnaire, les femmes retourneront aux rôles traditionnels en invoquant leur libre-choix tandis que celles qui affirmeront s’occidentaliser seront soumises à des châtiments qui peuvent aller du viol à la mise à mort purement et simplement.  Lorsque les membres de la civilisation syrienne regardent le contraste des mœurs occidentales qu’ils jugent selon les règles morales prescrites par le Coran et la charia, ils ne font qu’y voir une anarchie morale conduisant aux pires vices et à la dégradation. Ils ne peuvent réaliser que les i-phones, Internet, les gadgets de la technologie consumériste occidentale, sont indissociables des mœurs qui leur ont donné naissance et que c’est là ce que Toynbee appelait un cake of customs qu’on ne peut sélectionner à la carte. La lutte des genres, en Occident, a été vite intégrée à un ensemble de luttes sociales qui, des suffragettes britanniques ou américaines à la lutte pour le droit au travail, à l’avortement libre et gratuit, ou à l’accès aux garderies subventionnées par l’État, s’est trouvée confondue avec un ensemble de revendications sociales. Dans la civilisation chrétienne orthodoxe slave et la civilisation syrienne, la lutte des genres se présente dans une nudité dramatique, exclue des luttes sociales. La régression psychologique et morale vers le traditionalisme et les valeurs ancestrales, après l’échec des différentes tentatives socialistes des lendemains de la décolonisation, montre le niveau dangereux de dérive de civilisations qui ont complètement perdu leurs facultés d’auto-détermination, même lorsqu’elles sont munies de portables et de bombes atomiques et s’autodétruisent d’une façon quasi génocidaire.
Le bombardement insensé de l’appareil de la Malaysia Airlines par les rebelles ukrainiens pro-russes comme le carnage qui s’accomplit présentement dans la bande de Gaza ont de quoi faire lever le cœur de dégoût et de mépris pour le genre humain. Ici, au Canada, au Québec, nos jérémiades peuvent facilement apparaître dérisoires à côté de la peine des Néerlandais qui viennent de perdre des leurs dans la carcasse de l’avion désintégrée ou des Palestiniens innocents (ce qui n’existe pas dans la conscience israélienne) massacrés par les bombardements intensifs de la bande de Gaza. Quoi de plus déconcertant, en effet, qu’une population - les Québécois -, qui a réélu, majoritairement, un gouvernement constitué d’un parti politique aussi corrompu que ceux que l’on retrouverait dans la première république de bananes venue ou de l’Italie? Une population qui pose un tel geste démocratique a perdu tout respect de soi ou alors, elle a sombré dans une mélancolie telle qu’elle atteint le niveau d’une acédie politique préparatoire à un suicide culturel ou national.
Mais il faut prendre LA JUSTE MESURE des dommages que les crimes d’État entraînent. La restauration de l’empire russe sur ses satellites éclatés au cours de l’effondrement du régime soviétique ne concerne que quelques territoires et quelques populations relevant d’une même homogénéité culturelle. Des marches du Levant au golfe persique, des frontières de l’Égypte à celles de la Turquie, ce qu’on appelait autrefois le Croissant fertile, est un territoire désertique totalement déchiré par des luttes intestines sanglantes mais circonscrites territorialement. Ces crises dureront un siècle et plus, peut-être? Et on ne peut présumer de ce qui en sortira définitivement après tant de chagrins et de destructions inutiles.
À côté, le Canada, tout paisible qu’il paraisse, est administré depuis une décennie par le gouvernement le plus larvaire – ce qui est un comble, quand même, pour un pays qui, en quatre siècles d’histoire, en a connu des assez corrompus, merci -, et le premier gou-
vernement CONSCIEM-
MENT GÉ-
NOCIDAIRE depuis le IIIe Reich d’Adolf Hitler. Sa politique régressive de retour au staple system colonial entraîne le pillage de ses ressources naturelles les plus polluantes dans un état de crise géo-climatique jamais connu et qui contribue à mettre en péril la survie de sa propre population et de l’ensemble de l’hémisphère nord. Face à un développement énergétique incontrôlé, les Stephen Harper, John Baird, Peter MacKay et autres Denis Lebel, utilisant un déni idéologique, avec la rhétorique la plus mesurée qu’on puisse employer, compte tenu de la responsabilité des dommages irréversibles qu’ils endossent criminellement, nous autorisent à affirmer que VOICI VENU LE RETOUR DES ASSASSINS.
Profitant de la crise qui a suivi les attentats terroristes de 2001, le gouvernement Harper utilise avec une gratuité machiavélique exemplaire les recours aux mesures anti-terroristes pour faire taire les contestataires de sa politique de «développement énergétique». Des mesures visant à museler ceux qui essaient de faire connaître ou prendre conscience aux libres citoyens combien l’investissement volontaire du Canada dans une politique de développement des sources d’énergie fossiles à outrance sont des abus juridiques et politiques et équivalent à des crimes contre l'humanité. Ces gouvernants sont d’aussi grands criminels que ceux qu’on a jugé à Nuremberg. Au moment où c’est la vie de l’espèce qui se trouve en jeu, nous n’avons pas le choix d’agir autrement qu'à la manière des résistants des territoires occupés durant le dernier conflit mondial. On peut partager des collaborateurs : affairistes, politiciens, sous-traitants, média d’information, idéologues et trashers, comme les nouveaux miliciens de l’Occupation, des résistants qui, menacés par le terrorisme d’État, en seront réduits tôt ou tard à recourir aux moyens terroristes dont on les accuse déjà et qui s’imposeront comme seule façon de faire avorter ce développement insensé qui coure à la ruine de l’humanité. Plaisent à ces futurs terroristes d’assassiner les criminels responsables et non les «victimes colatérales» emportées par les criminels dans leurs méfaits politiques, juridiques et économiques.
Des sanglots, des lamentations s’élèvent des églises des Pays-Bas. Des misérables sans gîtes se traînent d’un désert l’autre de ces camps de réfugiés syriens. Des délires religieux de vengeances, de sunnites à chi’ites, s’élèvent des mosquées de l’Irak sur les vestiges des monuments de l’aube de la civilisation pilonnés par les tirs d'armes. Une ministre israélienne hystérique appelle à l'extermina-
tion des Palestiniens jusqu'au dernier. Des gémissements inouïs émergent des rues de Gaza, comme si un torrent où se mélangent le sable, la boue, des blocs de pierre pulvérisés ou provenant des ruptures d’égout qui charrient la merde, le sang, les restes humains, les corps d’enfants morts annonçait la venue d'une nouvelle peste d'Ashod. Toute cette décharge de tripes des civilisations entrechoquées ressemble à une nouvelle recette de la sauce Gaza arrosée de ces longues plaintes qui, comme le disait le poète T. S.Eliot, sont le bruit que fera le monde lorsqu'il en sera à sa toute fin
Montréal
22 juillet 2014


mercredi 25 juin 2014

Mémoires croisées

Cadavres d'Arméniens : photo prise par H. Morgenthau.
MÉMOIRES CROISÉES

Dans une entrevue devant un auditoire turc, une psychanalyste de renom d'origine arménienne, Janine Altounian, s’est interrogée sur ce que le vécu de ses parents arméniens, ayant survécu au génocide turc du début du XXe siècle et réfugiés en France, avait laissé comme trace dans sa propre psyché. Son autoanalyse et sa réflexion l’ont conduite à considérer qu’elle n’avait pu - qu'elle n'aurait pu - amorcer le processus de libération de ses névroses familiales qu'en utilisant la langue et la mémoire du pays d'accueil. En parler, en arménien ou en turc, avec des Arméniens ou des Turcs, n’aurait pu la libérer autant qu’elle a su profiter de la société laïque française. C’est ce type de rencontres qu’elle appelle «mémoires croisées». La culture du pays d'accueil doit servir de territoire neutre entre les souffrances inscrites dans une mémoire mutilée par des traumas et la rencontre de d'autres mémoires, également affectées par des traumas à la fois différents mais semblables.

Il est vrai que le cas arménien est de la même gravité que la Shoah. Hitler d'ailleurs demandait à son entourage, au moment de fixer les préliminaires de la Solution Finale, en 1941, qui se souvenait des Arméniens? Preuve qu'il savait très bien ce qu'il faisait, avec ou sans autorisations portant sa signature. Par contre, la façon dont le gouvernement turc, tant sous Abdul Hamid que sous les Jeunes-Turcs, pratiquait les pogroms anti-arméniens reproduisait la façon dont leurs voisins russes pratiquaient des pogroms antisémites. Sous le dernier sultan, Abdul Hamid II, la répression des organisations revendicatrices arméniennes a conduit à des pogroms où 200 000 d'entre eux furent tués, de Constantinople au Haut-Plateau arménien en passant par toute l'Anatolie, entre 1894 et 1896. Quelques 100 000 qui étaient chrétiens furent forcés à s'islamiser et 100 000 femmes envoyées dans des harems. À partir de là, Abdul Hamid devint, pour les Occidentaux, le Sultan Rouge. Deux décennies plus tard, dans le contexte de la Première Guerre mondiale où les Turcs étaient alliés aux Puissances centrales (l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie), le gouvernement révolutionnaire Jeunes-Turcs, qui avait renversé le Sultan Rouge, reprenait ses mesures extrêmes afin d'éradiquer la population arménienne de l'Anatolie. Profitant de la fermeture du pays en guerre contre sa voisine russe, les années 1915-1916 verront une chasse à l'homme organisée par le gouvernement et qui se soldera par la mort de six cent mille à un million et demi de Turcs arméniens. Certains parviendront à fuir grâce à l'intervention des marines alliées, anglaise et française. Ce génocide est depuis démenti par les différents gouvernements turcs qui se sont succédé, ce qui rend le traumatisme encore plus grand, puisqu'à l'odieux du crime s'ajoute le déni des criminels. Situation que ne connaissent pas les Juifs face au gouvernement allemand.

Lors de cette conférence devant un auditoire turc, Mme Altounian explique comment les descendants de ces immigrants arméniens, qui avaient réussi à fuir le génocide, ont hérité d'un discours mémoriel clos qui épouse ce que Freud appelle la compulsion à répétitions. Pour échapper à cette répétition morbide du deuil impossible, du «nous avons tout perdu» qui ne se limite certainement pas aux biens matériels mais s'étend jusqu'au déracinement du milieu de vie, le travail est apparu comme une forme d'«évasion» dont le but était d'assumer cette transplan-tation en terre étrangère. C'est alors que Janine Altounian parle de l'importance que la société d'accueil a eu pour elle, fille d'une famille de survivants arméniens. Par le fait que cette société était laïque et démocratique, elle a pu rencontrer l'Autre, c'est-à-dire une société qui ignorait tout ou à peu près de ce qu'était le parcours historique des Arméniens. Une population dont ses membres, pour la plupart, n'avaient pas vécu ce qu'avait été le trauma qui affectait les survivants arméniens. C'est ainsi que la psychanalyste a fait ses premières expériences de mémoires croisées. À une mémoire d'un trauma familial inlassablement ressassé et clos sur lui-même, elle rencontrait d'autres mémoires véhiculant d'autres traumatismes qui, pour être différents, ne lui étaient pas totalement étrangers : mémoire française, mémoire juive; mémoires douloureuses, mais qui restaient étrangères dans les détails à l’expérience arménienne et à qui elle pouvait parler ouvertement de ce qu'elle ressentait devant le trouble familial.

Par ce détour à travers des mémoires autres, l'entrecroisement lui a permis d’effectuer un retour sur les traumatismes hérités de la mémoire collective des réfugiés arméniens par leurs descendants. Ainsi, elle a pu exorciser son propre trauma du fardeau de la répétition close comme elle a pu se réapproprier ses origines turques qu’elle sentait comme une menace qui pesait sur elle. La menace du peuple exterminateur, négationniste, qui poursuivait le travail de génocide par son déni. Cet exercice rendait possible de se libérer, peut-être pas pour de bon mais du moins suffisamment, afin de permettre à la raison de dominer ses angoisses, des fantasmes générés par la névrose obsessionnelle arménienne d'un deuil toujours jamais accompli. Ce travail sur soi exorcisait également la hantise des croque-mitaines turcs revêtus des personnalités historiques d'Abdul Hamid, ou des escadrons de la mort des Jeunes-Turcs d'Enver Pacha qui pratiquaient un panturquisme copié sur le pangermanisme allemand et le panslavisme russe. Mme Altounian pouvait alors venir en Turquie, retrouver les lieux de la mémoire, et se rendre compte que le monde avait changé, qu'il n'y avait plus de loups-garous turcs ni de brebis arméniennes. Le monde actuel n’était plus celui qu’avaient connu ses parents avant le départ de la Turquie.

Bien sûr, le cheminement de Mme Altounian n'est pas celui de tous les Arméniens pour qui la dette turque reste impayée. En un sens, la mémoire d'une personne ne reproduit pas le tracé de la mémoire collective; aussi bien des Arméniens qui ont survécu en Turquie, islamisés ou non, que des Arméniens occidentalisés qui militent pour une reconnaissance du génocide par les autorités turques qui, depuis longtemps, résistent à cette reconnaissance historique. En cela, les mémoires croisées jouent davantage au niveau des cheminements d'après-coup des individus que des sociétés migrantes elles-mêmes qui éprouvent toujours plus de difficultés à se trouver un «terrain neutre» que les individus. Et c'est ici que la connaissance historique peut aider une conscience historique lourde à se réapproprier sa liberté et assumer les faits, même les plus douloureux, de son passé.

L'importance prise par la mémoire comme thématique d'historiographie remonte guère avant les années 80 du siècle dernier. La Shoah, les revendications des Afro-américains descendants d'esclaves, le génocide arménien ont donné à la mémoire collective un aspect essentiellement psychologique à cause des problèmes traumatiques qu'ils imposaient. Vécus collectivement, ces traumatismes focalisaient sur eux le rapport au passé : un avant bienheureux - un drame épouvantable - une réparation impossible. Le travail de la mémoire est devenu même un «devoir de mémoire» qui, au lieu de libérer de la névrose, vise souvent à l'entretenir car cette mémoire n’est qu’un construit a posteriori. L'âge d'or d'avant le massacre est amplifié; le traumatisme se nourrit de perceptions et souvent de légendes horrifiantes; la réparation ne compense jamais suffisamment l'impression de ce qu'on a perdu. On se met à cultiver cette mode par des enre-
gistrements de témoins qui souvent racontent à peu près la même chose d'un témoignage à l'autre; des banques de données archivistiques, des musées qui servent autant de divertissements que de lieux mémoriels; des romans, des films, des séries télé qui nourrissent les publicitaires. Bref, la mémoire collective est une re-création à partir de l'Imaginaire collectif d'épisodes qui touchent des proches parents ou amis ou encore des expériences affectives personnelles. L'exactitude reste douteuse autant qu'il y a rarement un retour réflexif sur le vécu relaté. D'une séance à l'autre, il n'est pas rare de voir cette mémoire se nourrir de faits distordus ou confondus. Vouloir placer la mémoire devant l'histoire, c'est échanger un reconstruit critique par une expérience émotionnelle qu'on juge de valeurs supérieures car l'épreuve est plus importante que les preuves.

Pourtant, le concept de mémoire collective, surtout cultivé par le sociologue Maurice Halbwachs durant l'Entre-deux-Guerres, concernait surtout la mémoire des pèlerinages. Il appert que le langage est une source commune sur laquelle s'appuient les expériences collectives. Non seulement parce qu'il permet, entre les individus, de s'échanger des témoignages oraux, mais parce qu'il sert également à les enregistrer par écrit et donner ainsi les bases de la littérature. Qu'est le récit de l'Iliade sinon que l'expérience commune des Grecs au-delà de leurs divergences entre cités? Et le Livre de l'Exode dans la Bible sinon que le rappel du passage des tribus hapiroux sur le sol égyptien? La Chanson de Roland fonde ainsi le mythe européen des croisades. S'il est vrai, comme le rappelle Ricœur, que c’est dans le même mouvement de polarisation que se constituent une identité collective et des identités personnelles, la mémoire collective, avant d’être porteuse de traumas, reste le creuset de l’identité de groupes. Ainsi, une nation, une civilisation se constitue-t-elle à partir de métissages qui ont pour corollaire le partage de mémoires croisées. Comme le démontrait Halbwachs, c’est de la transmission des grands-parents aux petits-enfants, que la mémoire personnelle devient familiale. Avec l’école, la mémoire familiale apprend à s’intégrer à travers un roman national qui atteint le stade de l’écriture, et plus précisément, celui de l'histoire.

Voilà pourquoi l’histoire racontée aux enfants n’est pas exactement la même que celle racontée par les historiens, même si ce sont les historiens qui écrivent des manuels scolaires. Comme le rappelle Philippe Joutard, connu pour ses travaux sur la mémoire des camisards du Cévenol : «Individuelle ou collective, la mémoire obéit à des règles connues. Son rapport au passé est direct, affectif, puisqu’elle est d’abord souvenir d’événements vécus par soi-même, ses ancêtres, ou les personnes de son groupe. Pour employer des expressions de Paul Ricœur, il y a un phénomène de "reconnaissance", "c’est le passé, présent", l’écart temporel étant aboli et l’anachronisme la tentation permanente. Cependant, cette mémoire n’est pas le souvenir de tout le passé vécu par soi-même ou son groupe. Sans cultiver le paradoxe, on peut dire que ce qui lui est constitutif est aussi l’oubli. La mémoire collective est terriblement sélective, concentrée sur quelques faits. L’oubli est de deux ordres : l’oubli des faits estimés insignifiants et l’oubli-occultation volontaire, le passé dont on ne veut pas se souvenir, car il brouille l’image que l’on se fait de soi» (P. Joutard. entrée : Mémoire collective, in C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia & N. Offenstadt. Historiographie II Concepts et débats, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, # 180, 2010, p. 783). Dans cette perspective, on comprend que les événements traumatiques participent plus que tout autre à l'élaboration d'une identité collective. On tente, comme les immigrants arméniens, de refouler, donc d'oublier les souvenirs qui ne sont pas reliés de près ou de loin au trauma qui finit par constituer l'identité du peuple traumatisé (c'est l'industrie de la Shoah au service de la justification de l'État israélien), ou encore, comme pour les autorités turques, on nie l'existence des souvenirs traumatiques par décrets politiques autant pour des raisons mesquines (la peur qu'en reconnaissant le crime on se voit obligé de payer une facture) qu'afin de ne pas tacher le roman national d'un acte honteux (ainsi du passage de Hitler qui a été occulté de l'enseignement de l'histoire en Allemagne après 1945).

Ainsi triturée, la mémoire collective peut facilement servir de marchepied aux différentes utilisations idéologiques de la connaissance historique. La propagande se nourrit de ces mémoires qui souvent dissimulent l’essentiel d’une épreuve historique derrière des événements dissimulateurs, les souvenirs-écrans. Comme tient à le souligner Joutard : «Les calamités naturelles, les faits divers ont laissé généralement plus de traces que la Révolution française, 1936 ou parfois même la Seconde Guerre mondiale. Pour cette dernière période, on évoque les difficultés alimentaires plus que l’Occupation nazie ou les maquis. Il est facile d’en relever les distorsions avec la réalité comme, par exemple, la négation des tensions sociales. Le monde paraît immobile ou avec une temporalité simplifiée, binaire, aujourd’hui et autrefois, ou ternaire : actuellement, au temps des grands-parents, il y a très longtemps. Cette mémoire intègre constamment de nouveaux objets…» (ibid. p. 784). Voila pourquoi de la Révolution, on retiendra les adieux de Louis XVI à sa famille ou le voile de deuil de Marie-Antoinette à la Conciergerie, plutôt que la crise frumentaire de 1793-1794. Par contre, les tickets de rationnement du temps de l’Occupation tiendront une place plus grande que les Résistants fusillés ou les patrouilles de Miliciens. Plus le temps s’étire en longueur, plus les objets risquent de se vider de leurs affects pour les voir se transférer dans un autre. Ainsi, aux tickets de rationnement s’est substituée la mémoire des Juifs en cavale devant la Gestapo. Sans doute est-ce là le fruit de l’industrie de l’Holocauste, mais dans l’ensemble, la production culturelle exercera une pression sur cette mémoire collective afin de la «mettre au goût du jour». Plus l’enseignement de l’histoire se développe dans les écoles, en vue d’affirmer l’identité nationale par exemple, plus la sélection «officielle» des souvenirs de la mémoire collective finira par repousser au second rang la mémoire familiale. Bref, il faut toujours se garder «contre la confusion entre mémoire collective et usage politique du passé».

Si l’histoire, comme la mémoire, sont des (re-)construits, la première selon l’ordre institué du roman national, la seconde selon les expériences affectives vécues, il n’est pas rare de retrouver, surtout sous les dictatures, des histoires qui ne se croisent jamais. Celles qu’ensei-gnaient les écoles soviétiques ou qu’enseignent encore les écoles chinoises et celles qui se transmettaient dans les familles. Voilà pourquoi, malgré les imperfections de la société démocratique et laïque, Mme Altounian considère que la situation de la France comme pays d’accueil avait rendu possible cette expérience (naturelle?) de mémoires croisées. Dans la mesure où la société d’accueil et les personnes migrantes acceptent le métissage, les mémoires croisée deviennent un processus de libération, autant des traumatismes subis par les uns, que la perte de vue de sa propre histoire pour les autres. Car l’important, c’est le dialogue historiographique, peut-on dire, qui s’établit entre société d’accueil et cultures migrantes. La trajectoire de Mme Altounian n’est peut-être pas unique mais elle reste exceptionnelle, car comme elle le dit elle-même, son père restait un homme muet. Sa famille restait attachée au deuil qui devenait leur identité dans un monde étranger. L’impossible commu-nication empêchait la libération psychique des traumas endurés durant l’expérience du génocide et de la fuite de Turquie. Une société autoritaire aurait contribué à mettre le couvert sur la communication libératrice. D’un autre côté, si la société d’accueil se montre trop fuyante, inquiète, incertaine, la communication ne s’établira pas. On voit se dresser alors l’ombre des ghettos, des banlieues zonées, des villages. C’est la politique de la réserve qui fut celle des Anglo-Saxons en Amérique du Nord face aux sociétés autochtones. Le dialogue des mémoires devient dialogue de sourds. Les mémoires croisées dépendent donc de facteurs différents : ouverture de la société d’accueil certes, mais également volonté des immigrants de vouloir s’intégrer à la conscience collective de la société d’accueil. Refuser la transplantation au nom de l’idéalisation des racines lointaines qui, comme l’expérimente Mme Altounian lorsqu’elle retourne en Turquie, sont souvent disparues, risque d'entraîner une réaction viscérale négative de la part des sociétés d’accueil.

Dans le contexte de la mondialisation et de la crise économique qui grève présentement l’ordre capitaliste, la tendance des sociétés d’accueil est à se replier sur un néo-protectionnisme qui entend affronter l’économie néo-libérale. Non sans raisons d’ailleurs. D’autre part, les sociétés migrantes se renfrognent dans des valeurs d’origine incompatibles avec les sociétés d’accueil et refusent carrément de rencontrer l’Autre sauf pour les nécessités commerciales et administratives. Des mémoires croisées, nous nous engageons vers les mémoires parallèles et un oubli partagé des souvenirs pour des chimères futurisantes. Dans un cas comme dans l’autre, les troubles caractériels des cultures iront en se développant. Les formes idéologiques négatives (l’antisé-mitisme, l’antiamé-ricanisme, l’antislavisme [successeur de l’anti-soviétisme], l’anti-islamisme, etc.) se répandront dans les sociétés d'accueil fermées qui sentent leur identité menacée ou incertaine. La tendance à l’isolement, au regroupement qui ressemble plus à un «parking volontaire» des communautés, créera des enclaves étrangères où se développeront des comportements agressifs aussi bien entre les membres du même groupe qu’envers les membres de la société d’accueil. Bientôt ces troubles se nourriront des uns des autres et les antiques formes de racismes, de pogroms ou d’exclusivismes se révèleront sous d’autres aspects nouveaux, adaptés aux technologies modernes et à la paranoïa entretenue par les productions culturelles et les informations biaisées par des réseaux plus ou moins manipulés. Voilà pour ce qui est du mauvais usage des mémoires parallèles.

Par contre, l’irruption de minorités diverses venues du monde entier exerce un bien salutaire sur les sociétés d’accueil. Non seulement pour l’aspect d’étroitesse d’esprit des capitalistes qui y trouvent là une main-d’œuvre à bon marché, difficilement syndicable et prête à se livrer à un consumé-
risme débilitant, mais bien plus par l’opportunité d’ouvrir le monde à une société qui, par définition, est sédentaire et repose sur ses acquis. La mémoire autre ouvre à l’histoire de l’autre. À sa trajectoire dans l’espace et dans le temps. À ses représentations sociales de son développement. À ses spécificités comme à ce qui est universel. Elle permet à la société d'accueil de réviser sa mémoire, de la réinterroger et, avec la connaissance historique, à la critiquer et à la mettre à jour. C’est le cœur de la philosophie, située non dans les spéculations livresques mais dans les communications humaines, qui réside dans ces croisements mémoriels et ces investigations historiques. S’il y a un bien que l’on peut tirer de la mondialisation, c’est bien celui-là.

Les expériences vécues par une société d’accueil comme par un groupe migrant doivent ouvrir sur le questionnement historique de chacun. Autant la société d’accueil doit-elle être sensible au passé perçu comme étranger de l’immigrant que les migrants doivent accepter de s’intégrer à la continuité spatio-temporelle de la société d’accueil. Voilà ce que permet l’école libre, entendons l’école laïque, non soumise à des prédicats religieux ou idéologiques. Et l’école laïque ne s’épanouit que dans une société véritablement démocratique. Plus démocratique même que nos démocraties partielles du tour de carrousel aux urnes à tous les quatre ou cinq ans.

Tout cela est bien sûr idéal. Dans la réalité, rare sont les immigrants qui arrivent dans un pays en pleine liberté. L’émigration joyeuse pour refaire sa vie dans un pays neuf est un rêve dépassé depuis longtemps et qui appartient surtout à la littérature. De même, le temps où «on partait faire fortune en Amérique» a révélé depuis belle lurette ses illusions. Il en va ainsi de l’émigration avec l’espoir d’un éventuel retour, les poches remplies par le Klondyke nord-américain. Mais les immigrants ne sont pas des touristes qui ne font que passer; c’est sous la contrainte encore que les immigrants arrivent dans les sociétés d’accueil occidentales. Voilà pourquoi les histoires comparées ne doivent pas être présentées comme des exotismes historiques. La mondialisation va entraîner des rencontres de mémoires, mais ce sont les déplacements de population, ces éternelles Völkerwanderung, qui nécessitent de dépasser les expériences individuelles. Les sociétés d’accueil doivent se donner les outils indispensa-
bles afin que les mémoires croisées trouvent un terrain neutre en vue d’établir un véritable dialogue libérateur, autant pour la société d’accueil que pour la société migrante. Bien sûr, me dira-t-on, on n’émigre pas en société; mais il est convenu qu’on n’émigre jamais seul non plus. Si le russe et le mandarin sont appelés à remplacer comme langue tierce l’espagnol et l’allemand, il est certain que des défis d’un nouveau genre attendent les sociétés d’accueil. L’habitude des membres de la civilisation extrême-orientale a se fermer sur eux-mêmes lorsqu’ils émigrent ou l’arrogance des membres de la civilisation chrétienne-orthodoxe slave à mépriser les sociétés d’accueil accentuent les difficultés autant, sinon plus, que les fanfaronnades des membres de la civilisation syrienne musulmane qui présentement occupent le front page des journaux.

Rappelons le fait qu'un flux d'immi-gration affecte la société d’accueil elle-même, qui se voit traumatiser par la venue de populations étrangères aux mœurs parfois totalement antithétiques aux coutumes nationales. Dans un contexte de mutations technologiques qui modifient profondément le monde du travail et les valeurs morales, la réception de gens qui se représentent encore le monde comme leurs aïeux se le représentaient voilà un ou deux siècles réactivent des traumas refoulés depuis longtemps dans l’inconscient collectif des sociétés d’accueil. On ne peut comprendre la pro-
blématique du voile musulman chez la femme sans se rappeler de l’époque où les femmes occidentales se voyaient soumises par les règles sévères du catholicisme. Cela explique, en partie, pourquoi les sociétés d’accueil semblent toujours de moins en moins accueillantes et les immigrants de plus en plus rébarbatifs aux mœurs «post-modernes» des sociétés d’accueil. Non seulement le déracinement est spatial – on quitte son patelin pour atterrir dans un autre qui nous est étranger -, mais également temporel – on quitte un zeitgeist pour se trouver confronter à un autre qui est difficile à déchiffrer -, d’où l’attitude des deux parties à se camper sur des positions exclusives et à éloigner les mémoires l’une de l’autre.

Malgré ce qu’elle pense d’elle, la société québécoise a longtemps été une société aux mémoires parallèles. C’est lorsqu’on redécouvre l’histoire de la Nouvelle-France que l’on s’aperçoit que les mémoires étaient beaucoup plus croisées qu’elles le furent sous le régime anglais. Les mariniers français, les truchements, les Récollets puis les Jésuites, l’échange des langues et des traditions coïncidait avec le premier commerce des fourrures. Avec la Conquête de 1759, les Anglais ont résolu la question autochtone en établissant des «réserves» plus ou moins fermées, afin surtout de créer un «état tampon» entre les Treize colonies américaines de plus en plus expansionnistes et le territoire canadien où les Anglais demeuraient en faible minorité, noyés au sein de colons français et de leurs alliés autochtones. Durant le premier demi-siècle du régime anglais, les mémoires croisées restèrent à peu près identiques. Mais après l’écrasement des Troubles de 37-38, les mémoires commencè-
rent à se décroiser. D’une part, l’Église catholique se dota du nationalisme romantique qu’elle plongea dans le conservatisme le plus étroit d’esprit. Puis, sous l’Acte d’Union, le peuplement anglais et orangiste de l’Ontario tendit à faire du Québec une «réserve» close de francophones catholiques. La façon dont la Confédération trancha et distribua les pouvoirs confirmera le rôle de réserve au bassin du Saint-Laurent. Le Québec était une société démocratique, dans le sens où l’entend Mme Altounian, mais elle n’était pas une société laïque car le pouvoir politique transféra au domaine religieux tout ce qui relevait de ses responsabilités sociales et culturelles.

Aux traumas refoulés de la Conquête puis des échecs de 1837-1838, s’ajoutèrent dès lors tout un ensemble de traumas nouveaux : la rébellion métis dans l’Ouest; les deux conscriptions de 1917 (suivit du meurtre de cinq individus à Québec) et de 1942 (où fut tué un déserteur, sans parler de la chasse à ceux qui prenaient les bois), ce qui donna l’impression que la guerre mondiale signifiait également la guerre du Canada contre les Canadiens-français du Québec. La crise d’Octobre 1970 et l’application de la loi des mesures de guerre réactivèrent cette impression de l’agressivité potentielle du gouvernement d’Ottawa sur le Québec. En retour, la société québécoise se mit à réagir un peu comme les parents de Mme Altounian. Elle se referma dans la compulsion à répétitions de sa pratique religieuse, plus ostentatoire et sociale qu’intériorisée, et se perdit dans le travail de la terre comme compensation idéaliste de ses faiblesses.

Pourtant, la société québécoise ne cessait pas d’être une société d’accueil pour autant. Seulement, elle sélectionnait ses mémoires croisées. Italiens et Irlandais (s’ils perdaient leur langue anglaise pour se franciser) se voyaient vite intégrés au milieu francophone par l’appartenance commune à la catholicité. Par contre, beaucoup d’Italiens préférèrent s’angliciser car ils appartenaient au monde du Risorgimento qui avait obligé le pape à se déclarer «prisonnier au Vatican», ce que les catholiques québécois prenaient au pied de la lettre jusqu’à s’engager dans des troupes de zouaves partis libérer Pie IX en 1867. De même, s’il y a beaucoup de jactance sur le sang indien qui coule dans les veines des Québécois, la réalité est moins généreuse. En fait, la Confédération faisait de la question autochtone une question purement de juridiction fédérale et l’anglicisation des Indiens accentua le parallèle avec la mémoire québécoise.

Ce n’est qu’après la Révolution tranquille et le rapatriement des pouvoirs sociaux dans la pratique de l’État que les choses commencèrent à s’améliorer. Déjà des Hongrois et des Polonais fuyant la répression communiste avaient débarqué en grand nombre au Québec, et leur catholicisme parvint à les assimiler à la société d’accueil. Il en fut de même de l’immigration latino-américaine qui suivit les répressions au Chili, au El Salvador et au Nicaragua dans les années 70. Après la chute du communisme, l’immigration vint surtout d’Afrique du Nord. Le droit de regard du Québec sur la politique canadienne de l’immigration favorisait l’immigration francophone, considérant l’aspect religieux comme secondaire. Le regain de l’Islam au cours de la première décennie du siècle nouveau changea la donne et apporta de nouveaux problèmes.

Malgré ces flux continus d’immigration au Québec, il est difficile de parler de mémoires croisées. Les immigrants Irlandais et Italiens du XIXe siècle contribuèrent aux institutions québécoises, tant religieuses que politiques. Ils le firent essentiellement dans le camp conservateur et clérical. Un ancien pro home rule de l’Irlande comme Thomas d’Arcy McGee, devenu père de la Confédération et ministre de Macdonald, finit sous les balles d’un insurgé fénian. Les Bruchési donnèrent un auteur et historien et un évêque à la ville de Montréal, Mgr Paul Bruchési (qui passa la plus grande partie de son mandat en institution, étant fou ou dément). Pour ce qui est des mémoires croisées plus récentes, si les Vietnamiens, les Chiliens, les Libanais, les Nord-Africains s’insérèrent dans la société québécoise, il est difficile d’apprécier vraiment les effets de mémoires croisées alors que la quotidienneté tendrait plutôt à montrer une mutuelle ignorance. Les cours d’histoire ayant été banalisés au cours de la même période, celle-ci n’apparaît guère plus qu’une matière abstraite comme le sont les mathématiques ou la musique. À la différence de la première, ces dernières matières scolaires signifient quelque chose de plus important ou de plus intéressant.

Voilà pourquoi à l’alternative de mémoires croisées, le véritable champ neutre apparaît être la connaissance historique dans la mesure où celle-ci est, en plus d’un apprentissage empirique, exige un retour réflexif sur le temps passé. Une histoire qui n’est pas réfléchie se prête très bien au bourrage de crâne religieux ou idéologique. L’expérience des mémoires croisées permet aux individus d’en tirer davantage profit que l’ensemble de la collectivité. Des préjugés, des stéréotypes se perpétuent malgré l’aspect bénéfique d’être deux pour parler d’un tiers, comme l’enseigne la linguistique de Benveniste. Même si ce tiers est le Vietnam, le Chili ou la Pologne. Le difficile croisement procède de la difficulté à évaluer les heurs et malheurs de tous et chacun. Que valent en effet les Rébellions de 37-38 devant les résistances des Vietnamiens devant l’oppression française puis la guerre civile qui suivit la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la paix de 1975? Si on mesure la répression exercée par la dictature militaire chilienne à l’occupation du Québec en automne 1970, on ne tarde pas à saisir la démesure de la comparaison. Il en va de même des personnalités historiques. Qui oserait dire que Louis-Joseph Papineau a été notre Ho-Chi Minh? Et l’éclat de la défaite de Koscziusko à Maciejowice ne reproduit en rien l’aspect pitoyable de la mort du patriote Chénier à Saint-Eustache. Dans tous les cas, il semblerait que les histoires croisées joueraient toujours en défaveur de la société québécoise. Si le commun des Québécois l’ignore, son élite intellectuelle le sait fort bien.

L’erreur, à ce stade, vient d’une comparaison maladroite. Comparer des événements, des personnages historiques, tirés hors de leurs contextes respectifs, brouille plus les histoires qu’elles ne les éclairent mutuellement. Quatre siècles d’histoire du Québec peuvent-ils receler autant de richesses vécues que des sociétés qui ont parfois près d’un millénaire d’histoire? Les mémoires croisées ont l’avantage de jouer sur la contemporanéité des individus. Mais chaque mémoire collective provient d’une longue durée, d’une historicité plus complexe et que les porteurs de mémoires ne saisissent pas toujours. La mémoire familiale n’a pas toujours eu le temps de se transformer en roman national. Parfois, elle en reste au niveau mythique d’une histoire sainte (chrétienne, juive ou musulmane). D’autres fois, elle est le produit d’un endoctrinement sévère qui devient une mise en condition qui permet aux individus de répéter, comme des cassettes, la doxa religieuse ou idéologique et avec lesquels il devient impossible de dialoguer. Comme il n’y a jamais une seule interprétation de l’histoire, tout finit dans des débats qui parfois atteignent des degrés acrimonieux. De même qu’il y a l’histoire du Québec et l’histoire du Québec dans le Canada; de même il y a l’histoire polonaise du Parti et l’histoire polonaise des Jésuites (actifs artisans de la résistance à l’État communiste). Lech Walesa peut paraître une figure d’émancipation, alors que la connaissance historique nous le présente sous un jour moins glorieux. Ce qui est possible de dire pour nous ne l’est pas de l’entendre pour d’autres. Si le principe du rasoir d’Ockham va pour l’analyse en sciences pures, il n’en va pas de même pour les analyses en sciences humaines et sociales.

Voilà l’optique nouvelle dans laquelle l’enseignement de l’histoire au Québec doit être vu. Si les gais ont raison d’être fiers de leur identité, pourquoi les Québécois répugnent-ils à se dire Québécois (avec sérieux) ou Canadiens (par opportunisme)? Lorsque entre deux identités on n’en choisit aucune ou on accepte les deux comme des poupées gigognes sans préciser laquelle contient l’autre, il est difficile de s’assumer devant l’Autre qui, par la seule expérience de sa migration, est certain de son identité et de son historicité. L’identité n’est donc plus cette vanité propre au narcissisme des nations, mais devient l’élévation métaphysique à l’Être-ensemble, à la collectivité, à ses caractéristiques culturelles certes, mais aussi à son auto-détermination politique et même économique dans la mesure où elle n’entend pas perpétuer l’aliénation coloniale d’être un simple fournisseur de matières premières ou de ressources professionnelles à un exploitant étranger. S’il était déjà impossible d’attendre ça d’un gouvernement du Parti Québécois, avec un gouvernement majoritaire du Parti Libéral, autant dire que non seulement nous serons vendus à rabais sur le marché international, mais en plus les histoires parallèles risquent de s’accentuer avec tous les risques éventuels que cela comporte dans une période de crise économique majeure
Montréal
24 juin 2014