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lundi 21 décembre 2015

La conscience historique d'un indépendantiste de la onzième heure

PARABOLE DES OUVRIERS DANS LA VIGNE Salomon Koninck
1647-1649
LA CONSCIENCE HISTORIQUE 
D’UN INDÉPENDANTISTE DE LA ONZIÈME HEURE
_
ANACHRONISME DU PKPISME

Le sociologue à la retraite de l'Université Laval, J. Maurice Arbour, pose la problématique du colonialisme canadien dans un livre pamphlétaire : Cessons d'être des colonisés! (Presses de l'Université Laval, 2015). Dès la page titre, ce colonialisme nous est décrit avec des termes moraux très caractéristiques : feutré et insidieux. Plus brutal, il diagnostiquera dans  l'avant-propos, rappelant que nous sommes tous, les Québécois, des colonisés, «ce qualificatif misérable et honteux comme une maladie vénérienne». (Je ne retournerai pas chez Susan Sontag pour reprendre le sens de cette métaphore, je l'ai déjà fait dans un texte que ce monsieur ignore et qu'il aurait eu du mérite à lire : http://jeanpaulcoupal.blogspot.ca/2010/06/de-la-demoralisation-tranquille.html), mais il est décevant de constater que par manque de curiosités et par esprit corporatif dans lequel chacun lit seulement et uniquement les livres qui lui sont envoyés en service de presse, que depuis Le petite loterie de Stephane Kelly, livre qui date quand même de 25 ans, les sociologues nationalistes du Québec tendent trop souvent à tout oublier et à ne rien apprendre. Voilà pourquoi M. Lanctôt, dans son commentaire divin du Journal de Montréal du 12 décembre 2015, suggérait à M. P.-K. Péladeau de pistonner M. Arbour à la tête du nouvel Institut sur l’indépendance du Québec. Oui, ça presse! d'insister MM. Arbour et Lanctôt.

Il faut mesurer ce livre au flamboyant pamphlet paru récemment de Christian Saint-Germain, L'avenir du bluff québécois. La chute d'un peuple hors de l'histoire (Liber, 2015).* Autant celui-ci est bref, incisif et fait mal, autant l'autre est répétitif, actualisant de vieilles antiennes et contribue à nous précipiter encore plus vite hors de l'Histoire. Les qualités de sociologue de M. Arbour lui font pourtant voir là où certains des problèmes de l'indépendance du Québec se posent. Sa distinction entre l'univers individuel et l'univers collectif (p. XIV), qui veut que dans le premier nous nous sentions libre alors que dans le second pèse la chape de plomb de la Constitution canadienne, est plus que pertinente. Seulement, c'est là où le programme indépendantiste a failli : à nous faire réaliser à quel point cette chape pesait également sur l'univers individuel lorsque les événements internationaux, par exemple, pouvait s'emparer de l'individu québécois pour l'astreindre et le projeter, comme un objet qui ne s'appartient pas, à une action à laquelle il se refuserait. Tous les Québécois aiment bénéficier des lois libérales de la Constitution canadienne, très peu seraient satisfaits si cette loi était suspendue, comme en 1917, en 1942 et en 1970 pour aller faire la guerre dans des pays et pour des raisons qu'ils ne comprendraient pas ou qu'ils seraient occupés, même par l'armée nationale au nom de leur protection. Les Québécois se sentent libres, mais seulement dans un Canada empâté. Le processus avec lequel le néo-colonialisme canadien s'est imposé à l'esprit de M. Arbour montre qu'il n'est pas tout à fait conscient de cet état ontologique des Québécois dans le Canada et que ceux-ci ne le seront toujours pas après avoir lu son livre.

[* Il faut lire la critique que fait Mathieu Bock-Côté de ce livre dans Le Journal de Montréal du 27 octobre 2015. C'est à croire que ces universitaires ne prennent pas de notes de lecture, surtout lorsque Bock-Côté confond Gaston Lepage (ce qui le fait bien rigoler) avec Robert Lepage!. Très expansif, comme toujours, mais peu substantiel, il aime élargir le vocabulaire de la clientèle du journal pour qui le seul mérite de ce journal tient aux chiens écrasés et aux résultats des parties de hockey; terminant, en utilisant, fort mal à propos, un terme soviétique lorsqu'il conclut : «Et à fouetter aussi brutalement son peuple, à la manière d'un patriote absolument désespéré, peut-être réveillera-il une conscience ou deux. Le Bluff québécois est un samizdat pour notre temps». Bref, pour Bock-Côté, il y a du délire dans le livre de Saint-Germain. Eh bien si c'est cela du délire, je préfère le délire de Saint-Germain à la plate redondance de Arbour.]

Autre échec à saisir la problématique du néo-colonialisme : sa nature foncièrement économique semble lui échapper. M. Arbour part de l'Institut de la Statistique du Québec pour rappeler cette «vérité» : «Comme tout le monde le sait (et voilà où le bat blesse avec cette généralité), le Québec est actuellement l'une des nations les plus performantes au monde dans les technologies de l'information, en multimédia, en biotechnologie, en pharmaceutique, en ingénierie et dans l'industrie spatiale». Or ce sont-là des secteurs de pointe très avancés qui emploient peu de travailleurs et préfèrent même chercher leur main-d’œuvre hautement spécialisée à l’étranger. Ils profitent de généreuses subventions de la part des gouvernements canadien et québécois sans que le développement de ces secteurs redressent la situation économique du Québec. Il y a une trentaine d’année, Robert Bourassa nous conviait à la Révolution technologique; c'était le temps où les vieux secteurs manufacturiers et les mono-industries des régions commençaient à péricliter, immolés sur l’autel du libre-échange par les politiciens fédéraux, non sans être encouragés par des indépendantistes avérés comme Jacques Parizeau et Bernard Landry. Nos économistes indépendantistes pensaient plus à ce moment-là aux intérêts économiques du Canada que ceux du Québec. Le même meurtre rituel s'accomplit présentent pour l'industrie laitière québécoise sacrifiée sur l'autel du libre-échange trans-pacifique, ce qui n'a pas inquiété outre-mesure M. Péladeau. Donc, à côté des chiffres retenus par M. Arbour, il aurait fallu tenir compte également des chiffres de ce même Institut sur le chômage et l’assistance sociale, l’épuisement du syndicalisme qui, pour survivre, a transformé les fonds de grève en «fonds de solidarité», prêts ou subventions accordés à des entreprises anti-syndicales et dont l’exemple des patrons obscènes reste toujours l’actuel chef du Parti Québécois. C’est à se demander si M. Arbour ne nous lance pas une farce lorsqu’il écrit, toujours dans ce même avant-propos qui nous en dit tant : «…j’ai entrepris de mener une enquête impartiale, un peu à la manière du juge Michel Bastarache…», lorsqu’on sait que cette commission, commandée par Jean Charest, avait pour but d’étouffer les soi-disant liens entre le pouvoir politique et les nominations partisanes à la haute magistrature. Autant dire que c’est en lisant Mein Kempf qu'il aurait entrepris d'écrire l’histoire d’Israël!

Le néo-colonialisme tient encore au mauvais développement économique, entendu que cet épuisement du secteur secondaire a ramené l'exploitation des ressources naturelles au centre de l'économie québécoise. Avec des projets utopiques comme Le Plan Nord de Jean Charest, et le Plan Nord Plus de son successeur Philippe Couillard, cette économie de prédation opérée par des entreprises étrangères a suivi l'ensemble du dévelop-
pement de l'économie canadienne sous le trop long règne de Stephen Harper. Le retour du colonisé passe par l'exploitation des mines de diamants dans le Grand Nord et l'exploitation pétrolière dans le Golfe Saint-Laurent. Pendant ce temps, toutes ces merveilleuses inventions du génie québécois, du bixi à la pharmaceutique, ont vu leurs brevets passés dans les mains d'exploitants étrangers et les redevances versées au gouvernement du Québec sont tellement insignifiantes que les exploiteurs en sont même gênés. Bref, nous sommes revenus au XVIIIe-XIXe siècles, lorsque l'économie canadienne reposait sur l'exploitation des fourrures et de la forêt pour vêtir les nobles Français et construire les navires de la marine britannique. Or tout cela est occulté du livre de M. Arbour qui nous ramène des critiques d'une autre époque.

Certes, M. Arbour connaît ses classiques : Bouthillette, Dumont, etc. Mais sa perspective historique se limiterait uniquement à une lecture, scandalisée, des livres noirs du Canada anglais de Normand Lester. Livres contenant une documentation riche et sérieuse, Lester menait une enquête historique et journalistique. Sa conscience historique, essentiellement négative, reste pleine de lieux communs qu’il aurait mieux fait de réviser. Ainsi, lorsqu’il affirme que notre situation «coloniale trouve sa source et son fondement dans la Conquête de 1760». Or, la situation coloniale des Québécois se forge au fur et à mesure qu’une distinction s'établit entre les gouverneurs, intendants et industriels français et les Habitants, les artisans et la main-d'œuvre qui naissent sur le territoire même du Québec. C’est là que réside «la souche», et - faut-il le rappeler - l’opus de Frégault, La guerre de la Conquête, pour montrer comment la rivalité entre Français et Québécois commençait, à travers la dite guerre, à se manifester avec quelques brandons d’hostilités. Si la Nouvelle-France serait restée française, Dieu sait quelle position elle aurait tenue en 1789! Comme dans les colonies antillaises, on aurait vu un parti patriote, peut-être même jacobin, s’installer dans la colonie, et à l’exemple de Haïti, soit pour soit contre le roi, demander sa sécession de la métropole? Mais nous sommes là dans l’uchronie. Le fait est, et le livre de M. Arbour l’occulte comme ses prédécesseurs, que l’état de colonisé des Québécois a commencé sous le Régime français, bien qu’ils aient porté, un temps, le chapeau du colonisateur contre les autochtones du pays. Mais cela, il faut remonter au beau XVIIe siècle héroïque et mystique!

La dénonciation des lois anglaises sert habilement à occulter le despotisme français lorsqu’il s’agit de stigmatiser la conquête. Non que je veuille répéter, comme les prélats de l’époque, que cette conquête «providentielle» nous a sauvés de l’invasion des Américains ou de la Terreur de 1793. Il s’agit d’utiliser un souvenir-écran dont le but est d’idéaliser la vie de nos ancêtres «libres» (et ils l’étaient plus que nous à certains égards), exactement comme l’idéalisait le chanoine Groulx, opposée à l’avilissement des Québécois devenus tarés par leur soumission au colonisateur anglais. De Cartier à Montcalm, une tranche d’Histoire incomparable dans laquelle nous nous appartenions à nous-mêmes, a été maculée, violentée, déchirée, par la Conquête et la Cession. On reprochera toujours à la France de nous avoir abandonnés au traité de Paris de 1763. Jamais de nous avoir maintenus dans la pauvreté au XVIIe siècle afin de faire bénéficier les compagnies commerciales sur le dos des cultivateurs envoyés sur cette terre que Dieu donna à Caïn sans les instruments ni les aides qu’ils auraient eu besoins. Jamais d’avoir empêché l’ouverture aux protestants dont le dynamisme économique aurait pu faire venir des colons industrieux qui nous auraient permis de rattraper la rapide expansion des Anglais dans leurs colonies. Jamais d’avoir interdit la publication de journaux, ni favoriser l’instruction supérieure sauf pour les besoins de l’Église. Nous devenons un peu plus sévère lorsqu’un historien comme Bruce Trigger nous rappelle que le gouverneur français, du haut de la falaise de Québec, pouvait voir, sans bouger, les Iroquois massacrer les Hurons qu’ils poursuivaient dans l’île d’Orléans. Qu’importe! Le mal vient des Anglais et le Canada est l’héritier de cette malédiction qui s’acharne sur nous avec la complicité des traîtres corrompus et parieurs de la petite loterie de M. Kelly. Ce manichéisme nourrit moins une guerre «internationale» entre le Québec et le Canada qu’une guerre civile, comme en 1837-1838, entre Patriotes et Chouayens. M. Arbour, avec son livre, nous ramène donc le syndrome du Chouayen en injections massives, selon la nouvelle loi de l’aide à mourir dans la (in)dignité.

Comme Félix Leclerc rappelait qu’il avait pris conscience de son état de colonisé le jour où approchant de sa résidence de l'île d'Orléans, un soldat canadien lui demanda de s'identifier - on était durant la crise d'Octobre 1970 -, il a fallu trois chutes sur le chemin de Damas pour que M. Arbour ouvre (enfin) les yeux : le détournement de sens des fêtes du 400e anniversaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain, fêtes dont le déroulement fut largement planifié et préparé dans un autre pays [le Canada]; la tentative avortée de la reconsti-
tution de la bataille des Plaines d’Abraham en 2009, une entreprise qui apparut à mes yeux comme un révélateur extrêmement puissant de ma situation objective de parfait colonisé… parce qu’un organisme d’un pays étranger [le même Canada], présidé par un colonisé assimilé, a voulu damer sur une défaite en célébrant la victoire des vainqueurs, enfin un incident sur la rue Bloomfield, survenu le 21 décembre 2009.lorsqu’un Québécois se fit insulter quand il demanda qu’on s’adresse à lui en français à Montréal. Ces trois frustrations ont traumatisé notre auteur beaucoup plus que les indices statistiques qui auraient pu lui faire réaliser qu’un néo-colonialisme, un colonialisme à la maison, domestique, était en train de se développer au sein de l’économie québécoise. Le sort des démunis québécois, le miroir aux alouettes des fortunes d’entrepreneurs encensés depuis le Québec Inc des années 1980, tout cela, il ne l’avait pas vu du haut de sa chaire à l’Université. Il lui a fallu des méprises de la société du spectacle pour le faire réagir. Avouons qu’on ne peut pas être plus colonisé ni plus absent à soi-même que dans cet aveu explicite.

Sur le ton du scandale et de réciproques mépris, M. Arbour nous enseigne beaucoup sur le blocage de la conscience historique des Québécois au moment où leur nationalisme atteint sa phase réactionnaire de déchéance. En dénonçant le mépris anglo-saxon et canadian à l'égard des Québécois, la haine de soi du Québécois colonisé reflue à chaque ligne. Prenons le premier choc : les fêtes du 400e de Québec. Fête organisée par le gouvernement canadien. Et pourquoi pas le gouvernement québécois? Or voilà une question qui aurait mérité d'être posée! Faut-il croire que le gouvernement du Québec, pris avec la crise des soins de santé et de l'éducation, n'a pas la tête à célébrer le 400e de sa fondation? Auquel cas, heureusement le gouvernement du Canada y a pensé. Le prix à payer sera, bien entendu, une fête canadienne, avec la propagande fédéraliste et la sottise d'impliquer les Britanniques dans la fondation de Québec! À Ottawa, on en est pas à un mensonge près. Bon! Reste que la fête de la fondation de Québec et du territoire qui prend maintenant ce nom, n'a pas été la priorité du gouvernement libéral de l'époque et l'opposition nationaliste n'a pas insisté plus qu'il ne le faut.

Parlant du rôle ostensible de la gouverneure générale, Michaëlle Jean, M. Arbour devient rétif : «Non, je suis désolé, mais Samuel de Champlain, premier gouverneur de la Nouvelle-France, n'est pas le prédécesseur de la gouverneure générale du Canada… quoiqu’en disent les historiens du gouvernement fédéral. Non, je suis désolé, mais la fondation de l’État canadien remonte à 1867, non pas à 1608. Madame son excellente succède aux représentants de la reine Victoria et qui s’appelaient Charles Stanley Monck, Charles Ash Windham, sir John Young et une longue ribambelle de personnages qui se sont pris momentanément au sérieux dans leur rôle d’agent officiel du roi ou de la reine d’un autre pays…» (p. 7) Évidemment, Michaëlle Jean n’a jamais porté le titre de gouverneure de la Nouvelle-France puisque la Nouvelle-France est morte en 1760 avec son dernier gouverneur, et qui a été le premier gouverneur proprement Québécois, Vaudreuil-Cavagnal (qui avait été auparavant gouverneur de la Louisiane) et qu’il faudra attendre la nomination de Georges Vanier (1959) comme gouverneur général du Canada pour voir ce titre porté par un Canadien Français, c’est-à-dire près de 200 ans.  L'usage de l’itératif («Non, je suis désolé…») marque ici l’insistance à affirmer un déni. «Non, cela ne peut être… cela n’est pas possible…» Mais, avant d’être fédéraliste ou indépendantiste, l’Histoire est avant tout fait et c’est loin de clarifier les choses comme on serait à même de le penser. Le terme de Canada était utilisé dans les documents diplomatiques et c’est du Canada dont parle Voltaire lorsqu’il évoque ses arpents de neige. La Nouvelle-France était aussi distincte de l’Acadie, sur laquelle régnait des gouverneurs pirates qui s’entretuaient - la belle Acadie des déportations de 1755 a fait oublier cet état anarchique qui dura un siècle -, comme elle était distincte de la Louisiane, dont le premier gouverneur fut un authentique Québécois, d’Iberville, ce qu’on oublie encore-là trop souvent, et à dessein. De sorte que lorsqu’un Français entendait parler du Canada, il visualisait l’Amérique du Nord (Acadie + Nouvelle-France + Louisiane) qu’il avait en tête spécifiquement la Nouvelle-France. Après le dépeçage de l’empire au traité d’Utrecht en 1713, la Louisiane, impliquée dans la bulle du financier John Law, est apparue distincte de la Nouvelle-France, l’Acadie, elle, étant passée aux mains des Anglais. Bref, le gouverneur de la Nouvelle-France est bien resté l’ancêtre du gouverneur actuel du Canada par le sens de l’unité d’espace puisque le Canada actuel est le produit des explorations de Champlain qui suivirent la fondation de Québec et qui s’étendirent jusque dans l’Ontario actuelle. À la cession du Canada à l’Angleterre, les explorateurs français avaient atteint les Montagnes Rocheuses et, par-delà, voyaient les eaux bleues de l’Océan Pacifique. Ces faits donnent un fondement à la conscience historique canadienne-française pour qui le Canada est l’État successeur de la Nouvelle-France, beaucoup plus que la Province de Québec avec son lieutenant-gouverneur, coûteux et encore plus insignifiant!

De plus, M. Arbour énumère certains gouverneurs généraux qualifiés d’insignifiants à l’image du poste qu’occupe aujourd’hui David Johnston. On se demande, subitement, où sont passés les gouverneurs qui se sont succédé à la tête de l’Empire britannique d’Amérique du Nord instauré en 1763? Où sont les Murray, les Carleton, les Craig, les Dalhousie, les Gosford, les Durham, les Sydenham, les Elgin, les Metcalf…? C’est contre leurs administrations que la conscience nationale des Québécois s’est constituée. Cette conscience dont M. Arbour presse tout le venin lorsqu’il rappelle la phrase de George-Étienne Cartier : nous sommes des Britanniques parlant français, et qui aurait pu être prononcé par Louis-Joseph Papineau, dont on sait l’admiration infatigable qu’il portait aux institutions britanniques. Tout cela, M. Arbour l’ignore ou ne veut en parler. Les gouverneurs insignifiants installés depuis la Confédération - et il oublie que l’un de ces insignifiants a été la cause de la réduction de son poste à l’insignifiance même par une tentative malheureuse de coup d’État, lord Byng de Vimy -, prenaient leur rôle au sérieux car il était sérieux dans le contexte de l’Empire britannique au XIXe siècle. Ces gouverneurs anglais qui ont pris le relais des gouverneurs français ont très bien vu les avantages d’être gouverneur en Canada plutôt que dans l’une ou l’autre des colonies américaines. Ici, les gouverneurs anglais purent chausser les bottes des gouverneurs français car aucune constitution, aucun parlement (du moins pas avant 1791) ne pouvait venir s’interposer dans leurs actions. Seules les manigances des marchands anglophones de Montréal parvinrent à obtenir le rappel de Murray par Londres. Craig gouverna dans la terreur et la tyrannie contre le goût de la liberté qui se manifestait parmi les Québécois de l’époque et ce sont anglo-saxons et québécois francophones qui firent aussi bien alliance dans le Parti Patriote que parmi les Chouayens de la réaction bureaucratique en 1837-1838. Contrairement à Durham et M. Arbour, qui affirment la lutte de races comme moteur du développement (ou du mal-développement du Québec ou du Canada), c’est bien les conflits sociaux qui ont mené à 1837 aussi bien qu’à 1867. De même qu’aujourd’hui ils mènent au fédéralisme aussi bien qu’à l’indépendance selon un rapport de force que Pierre-Karl Péladeau aimerait voir tourner à l’avantage des «millionnaires» du Québec. La rencontre actuelle, par empires médiatiques interposés, entre le clan Desmarais et le couple Péladeau, c’est la rencontre du pot de fer et du pot de terre, et le pot de terre était déjà fêlé quand on le porta à la tête du parti souverainiste. Enfin, heureusement que les commentaires de Bizz sont là pour aider notre auteur à nourrir sa réflexion «historique».

M. Arbour s’étonne de l’attitude de Philippe Couillard, alors ministre de la Santé. Il rappelle que le «simple ministre de la santé» s’est levé debout pour «dénoncer la tricherie»…qui «digéra très mal sa visite au pays des ancêtres, puisqu’il passa inaperçu lors des cérémonies où madame la gouverneur Jean jouait à la presque petite reine du Canada…» Pourtant, c’est le même Philippe Couillard qui veut nous faire entrer complètement dans la galère constitutionnelle de 1982. En quoi réside la contradiction que ne perçoit pas M. Arbour? C’est qu’il oublie que M. Couillard est le descendant direct du gendre de Louis Hébert, Guillaume Couillard, le premier colon, celui-là même qui s’était fait leurrer par la Compagnie des Cent-Associés, attendant qu’on lui livre la charrue et les instruments aratoires qu’il avait besoin pour développer sa concession de terre. Comme le sociologue notait d’entrée de jeu, il y a le niveau individuel et le niveau collectif, les deux portent souvent à s’interpénétrer, mais il arrive des cas dans lesquels ils demeurent séparés : c’est le cas de Philippe Couillard. Ce n’est pas par blessure nationaliste que M. Couillard a babouné, c’est par blessure narcissique personnelle.

Bien sûr, on ne peut pas ne pas faire référence à la tragédie nationale que représente la Conquête. On ne peut, par exemple, ignorer la grande analyse qu'en donna jadis Jean Bouthillette dans Le Canadien Français et son double. Les fameuses célébrations spectaculaires, prévues par le gouvernement fédéral de 2009 et la Commission des champs de bataille nationaux gérée par une marionnette de Jean Chrétien, étaient là pour nous la rappeler. Certes, le scandale et la répugnance ressentis par M. Arbour sont partagés par une très grande partie des Québécois, et avec raison. Ce sur quoi il n'appuie pas assez, c'est que la Commission avait recruté des «reconstituteurs américains» de shows de boucane qu'on aurait attifés de costumes bleus français et de costumes rouges anglais pour refaire la bataille des Plaines et celle de Sainte-Foy. Il est sûr que nous sommes-là en pleine histoire-spectacle, de cet exotisme du temps qui compense la perte de l'exotisme de l'espace. Des petits esprits comme Régis Labeaume ou Denis Coderre s'adonnent à ce type de mascarade qui maculent l'Histoire pour créer des sensations de fêtes foraines au détriment de la mémoire. Mais qu'on se sente obligés d'aller passer des contrats avec des entreprises américaines habituées à reconstituer Gettysburg ou Valley Forge, voilà qui présente un autre aspect de ce néo-colonialisme qui, finalement, ne touche pas seulement les Québécois mais l'ensemble des Canadiens. On a vu depuis, en 2012, des reconstitutions mineures, ici et là, des batailles de la guerre de 1812, mais faut-il croire que le gouvernement Harper, solide de l'échec de 2009, ait préféré ne pas trop s'engager dans la voie du spectacle, finançant plutôt la production de pièces de monnaie et de timbres. Comme ces poupées de polices montées dont la fabrication a été vendue aux entreprises Disney, nos combats historiques seraient personnifiés par des acteurs américains. Français et Anglais auraient disparu sous la peau d’acteurs américains; et on s'imagine mal un marquis de Montcalm donner ses ordres avec un accent yankee! Cela est particulièrement tragique pour la conscience québécoise, mais également pour la conscience canadienne dans son ensemble. Plus que la menace de soi-disant terroristes indépendantistes, le malaise existait dans l'organisation même de cette mascarade de mauvais goût qui en commanda l’avortement au grand soulagement de tous. Depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, les Américains vendent leur historicité partout à travers le monde par le biais du cinéma et de la télévision, des livres, des parcs d'attraction. Tous les Occidentaux ont entendu parler de George Washington, d'Abraham Lincoln, du général Custer, de Buffalo Bill et de Sitting Bull. Lorsque les Américains s'emparent de l'histoire des autres, il est certain que la relecture se fera selon l'historicité des Américains. Ainsi voit-on successivement les anciens Égyptiens, les Grecs d'Athènes, les Romains de l'Empire, les Mongols de Genghis Khan ou les Aztèques de Montezuma parler et réfléchir en anglais. Par le nivellement des cultures nationales par l'historicité américaine, toutes les historicités nationales finiront par véhiculer les mêmes symboles et les mêmes valeurs dans un Imaginaire formaté par Hollywood et ses équipes de reconstituteurs. Sur ce point, le danger ne provient pas tant du côté qu'Ottawa voulut fêter la défaite des Français en 1759, mais qu'il l'aurait fait dans une ambiance américaine. Un Québec indépendant pourrait ne pas résister à faire la même chose en recourant à ces reconstitueurs professionnels pour refaire la bataille de Saint-Eustache en 2037.

Couverture française : Mort de Montcalm
Il est amusant - pour ne pas dire attristant -, de voir M. Arbour confirmer l'un de ces historiens fédéralistes qu’il déteste tant, auteur d'un 1759, Laurier LaPierre, qui s'époumonait à rappeler que la défaite des Plaines d'Abraham était celle des Français et non des Québécois. La formulation des phrases de M. Arbour rappelle que ce sont bien les Français qui sont défaits en 1759 et non les Québécois. Notre sociologue s’apitoie naturellement sur les champs dévastés, la ville de Québec réduite en ruines par un été de bombardements intensifs, etc. Rappelons que ce 13 septembre 1759, les 4 400 soldats de Wolfe affrontaient 1 900 soldats réguliers (Français) et 1 500 francs-tireurs (Canadiens pour la plupart). Donc 3 400 combattants. Ce n'est pas seulement 1 000 hommes qui ont fait la différence, c'est que la défense de la colonie française s'est faite essentiellement par les francs-tireurs - les snipers
Couverture anglaise : Mort de Wolfe
- qui, comprenant le ridicule de l'affrontement à l'européenne que Wolfe et Montcalm s’obstinaient tacitement à reproduire devait donner la victoire à l'armée qui avait l'avantage et des hommes et du terrain. Les résultats furent 116 morts du côté français (600 blessés) et 58 seulement du côté anglais (600 blessés). Compte-tenu de la différence des membres engagés dans l'affrontement, le nombre égal de blessés anglais et français montre que les blessés français furent le fait des soldats anglais mais que les blessés anglais furent le fait de francs-tireurs québécois. Les Québécois se sont donc bien défendus et, contrairement à l'affirmation de LaPierre, ce sont eux les défaits de 1759. Les Français avaient jeté la serviette, malgré la détermination précipitée de Montcalm, avant de s'engager sur les Plaines. En ce sens, pour reprendre le mot de Pascal, victoire en deçà de l'Outaouais, défaite au delà.

Le troisième choc qui heurte M. Arbour est un incident comme il s'en vit couramment à Montréal. Un allophone, dans le quartier huppé d'Outremont, demande à un Québécois une information en anglais. Le Québécois lui demande s'il sait le français. L'autre répond oui. Le Québécois rétorque alors : pourquoi ne pas m'avoir demandé en français au départ? Et l'allophone de le traité d'intolérant en l'insultant : «Oh! you are one of those. Fuck you!» (p. 13). La question de la langue est toujours la marque visible (pour ne pas dire audible) de l'infériorité des Québécois dans le Canada. Elle véhicule à la fois toute notre fierté et toute notre honte. Le bilinguisme est un des mythes du fédéralisme qu'entretiennent les différents gouvernements canadiens depuis l'époque de Pierre Elliot Trudeau. Refusant de reconnaître l'échec des aspirations du fédéralisme et la tentative de noyer la minorité linguistique française dans le multiculturalisme atomisant, les politiciens fédéralistes ont échoué à faire taire les réclamations des Québécois, même souvent parmi les plus «colonisés», pour reprendre l'expression de M. Arbour. 

De la langue, on passe facilement à la question de l'immigration. M. Arbour entend partager sa foi aveugle dans les vertus du nouveau chef du Parti Québécois, Pierre-Karl Péladeau. Il le cite en exergue comme si nous lui devions une prise de conscience : «Nous devons cesser d'être des colonisés», a déclaré le nouveau cheuf. En effet, mais en quoi nous ressert-il - et notre auteur avec - la signification exacte de ce mot? C'est le déficit linguistique qui nous rappelle que nous sommes colonisés. Or tout colonialisme entraîne un double effet : le métissage d'une part, ce qui donne nos colonisés cocus-contents, nos Chouayens; et nos rebelles, l'indépendantiste, le patriote. Or, nous l'avons dit, contre Durham et contre Arbour, le partage ne se fait pas sur le plan linguistique mais sur le plan économique et social. Or, c'est cet aspect qu'il faut occulter à tous prix et qui seul permet à un millionnaire anti-ouvrier comme Pierre-Karl Péladeau de maintenir la galère d'un parti déjà fossilisé en espérant y attirer des fortunes québécoises.

Ainsi donc, une autre de ces farces juteuses de M. Arbour est le rappel du «réveil» de la conscience historique de Lucien Bouchard. Lui, qui après avoir sabordé le référendum de 1995 en réduisant le projet de Parizeau à celui d'une souveraineté-partenariat avec Ottawa et caché le tout, a posteriori, derrière la tarte à la crème du référendum volé, pour ensuite faire payer la victoire du Non aux Québécois à coups de triques économiques au nom du déficit zéro pour l'an 2000, accélérant par le fait même la déstructu-
ration des institutions québécoises de santé et d'éducation au point, qu'avec le coup de mort que lui assène présentement le gouvernement Couillard, il a contribué autant que son ancien collègue Charest à la mutilation des instruments et outils sensés nous libérer de la mentalité coloniale, écrit dans sa Lettre à un jeune politicien (2012) : «Il y a quelques temps, je me suis mis à relire l'histoire du Québec. J'ai pris pleine conscience du traumatisme que fut la Conquête. Quand je pense que des historiens ont tenté récemment de nous faire croire qu'elle n'a jamais eu lieu. Celle-là, je ne peux pas la digérer. Je t'invite à relire le récit de cet épisode tragique de notre histoire dont on ressent encore aujourd'hui les conséquences». Beau réveil, mais trop tard, mon chum! Car le jeune politicien, Philothée de Lucien, ne devrait pas se contenter de lire seulement l’opus de Frégault, mais toutes ces séries d’études publiées conjointement par Armand Colin en France et Septentrion au Québec et supervisés généralement par Bertrand Funck et Laurent Veyssière sur la Guerre de Sept Ans en Amérique, la défaite des Plaines d’Abraham, le traité de Paris, etc. Ce que les néo-colonisés qui veulent revenir à la lutte au colonialisme canadien devrait réaliser une fois pour toutes, c’est que l’historiographie est une discipline qui se perfectionne et abat bien des préjugés utilitaires pour les esprits idéologiques.

Ce qui est triste, finalement, c'est que le livre de M. Arbour reproduit tous les poncifs avec lesquels le discours de la décolonisation a échoué dans le courant des années 70. En focalisant sur les symboles - le mythistoire, la langue, la constitution -, la mentalité coloniale s'est développée, dans l'ensemble du Canada, par la décroissance économique même. Le néo-colonialisme québécois se joue moins sous la férule d'Ottawa que de la mondialisation à l'américaine. Ces traités de libre-échange ne cessent de miner les forces économiques du Québec, et ils ont été signés par des dirigeants canadiens avec la bénédiction des indépen-
dantistes québécois. Ancien directeur du Sun News, chaîne d'information conservatrice canadienne, Pierre-Karl Péladeau, en tant qu'actionnaire principal de Québécor, est le pourvoyeur de toute la junk culturelle américaine depuis une génération, à la suite de son père. Le premier pratiquait la philanthropie, le second l'indépendantisme. Les anciens conflits père/fils entre le nationaliste et le marxiste-léniniste ont produit la pire espèce de mixité qu’on pouvait s’attendre : le nationalisme-léniniste - que certains confondent avec une sorte de fascisme - qui ramène au néo-libéralisme sur le modèle du capitalisme sauvage. Les salaires sont maintenus au minimum, les profits sont détournés hors du pays dans des paradis fiscaux et la répression est l'arme visant à étouffer toutes contestations. Les révoltes sociales ont remplacé les anciennes manifestations pour la langue et pour l'indépendance du Québec et ce passage du positif au négatif est un indice inquiétant de l'humeur d'un peuple qui se refuse à la violence pour une image de soi fondue dans le colonialisme même.

M. Arbour parle d'histoire - ou plutôt d'une conscience historique malheureuse qui n'est qu'une interprétation subjective d'une connaissance imparfaite de l'histoire (on s'étonne lorsqu'on le voit écrire : «Dans les jours qui ont suivi la capitulation de Montréal, les Anglais se sont réunis au bar du Château Frontenac pour prendre un scotch et se sont demandés tous ensemble : «What are we going to do with these bastards?»… On imagine facilement la scène se déroulant dans le décor dIci Laflaque). Évidemment, il s’agit du Château Saint-Louis et je doute qu’il y eut un bar public dans la place! -; il parle de la langue et des immigrants, problème effectivement sérieux mais qui appartient au gouvernement du Québec qui se refuse à le résoudre pour avoir plus de colonisés étrangers à travailler pour des salaires de crève-la-faim. Il parle de Constitution, comme si le problème du colonialisme résidait dans un papier parcheminé. Il parle de l’assimilation des identités et, malgré les citations de Falardeau, n’apporte rien de plus à la schizophrénie déjà détectée par Bouthillette. Il parle également des symboles canadian qui s’imposent à la vie politique et quotidienne des Québécois : drapeau, gouverneur général, etc. Bref, le colonialisme de M. Arbour est un colonialisme ratatiné dont l’aspect fantômatique permet de dérober à notre vue le nouveau colonialisme, plus vigoureux, qui émerge et atteint, cette fois-ci, l’univers individuel des Québécois. Voilà pourquoi la rhétorique indépendantiste apparaît désuète quoique la mentalité coloniale perdure, aussi bien parmi les métissés Chouayens que parmi les «de souche» pure laine.

Ce ne sont donc pas les vieux symboles qui soulevaient notre colère dans les années 70 qui véhiculent aujourd’hui la recolonisation du Québec (et du Canada), mais les conflits sociaux dont le but est de retarder l’explosion d’une impasse paroissiale d’une crise économique mondiale. Ce n’est pas par son génie inexistant qu’un Justin Trudeau a dépassé ses adversaires pour s’emparer du gouver-
nement canadien. Sa victoire n’a pas été un balayage comme on l’a vu dans les comtés des provinces maritimes, mais une suite de heureux hasards qui entre trois candidats équivalents lui a permis de se faufiler dans tel comté et tel autre, en Ontario comme au Québec, comme en Colombie Britannique. Mais si Trudeau a fini par l’emporter sur Mulcair, c’est qu’il était le seul à refuser la solution de l’austérité et de la compression budgétaire qui étouffe les institutions et étrangle la population québécoise pour voir son argent fuir dans la corruption, les paradis fiscaux et une dette dont il faut admettre qu’il n’a pas été le principal bénéficiaire. Trudeau parle de réinvestir dans les infrastructures, de dépenser, de recevoir des immigrants, de couper les budgets dans l’armée. Qu’importe qu’il réalise ou pas ces promesses, il a fait rêver là où les Harper, Couillard et Mulcair de ce monde ennuient à mourir avec un réalisme aussi faux qu’inefficace. Bref, les peuples ont besoin de rêver, c’est connu, et il a fallu un quasi attardé mental pour le faire, et nous avons là les résultats d’une conscience CANADIENNE atrophiée.

L’approche de M. Arbour est une approche conservatrice, réductrice, passive où l’insulte tient la place de l’action, parce que l’action impossible est préférable à l’action désespérée. Il ne peut supporter que le bluff ait assez duré car il s’est joint au groupe à la onzième heure. Se nourrissant de Falardeau et des chroniqueurs du Journal de Montréal, il met à jour les injustices nationales déjà exposées par des Lester, Philpot et Le Hire. Consacré par un ex-terroriste d’opérette à occuper le poste de directeur de l’Institut sur l’Indépendance, souhaitons qu’il obtienne ce poste et, comme le capitaine Smith, coule avec honneur à la proue de son navire qui commence déjà à prendre l’eau, pendant que son bien-aimé cheuf ramera sous le coup de la panique dans l’unique chaloupe de sauvetage que sont ses entreprises médiatiques⌛

Montréal
20 décembre 2015

lundi 7 décembre 2015

Un peuple sans-dasein


École de Leonhard Kern (XVIIe s.) Enfant endormi
UN PEUPLE SANS-DASEIN

Quand un pays vote non à son indépendance deux fois,
 qu'il ne se reproduit pas, 
qu'il compte sur l'immigration pour le remplacer,
 le moins qu'il puisse faire c'est de leur faire de la place.

DANIEL PINARD sur l'immigration des réfugiés syriens
à Tout le monde en parle, dimanche, 6 décembre 2015.

Tout cela pourrait commencer comme le récit de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, une demande nettement intempestive : «Je veux une tartine sur le rôle du milliardaire Jean-Paul Getty dans la restauration du château de Versailles... Combien il a donné... Ses motivations... Son effet d'entraînement... Peut-être même montrer comment, par son audace, il fait honte au mécénat trop souvent pépère au Québec (Desmarais, PK Subban, Jean Coutu....)...Allez, JP, une tartine, une tartine, une tartine...Une tartine de bon aloi! Go JP GO...» Puis, il y a eu récidive : «Raconte-nous, la jolie histoire des fonds engagés par Paul Getty pour la rénovation du plus somptueux château de tous les temps : Versailles... Passablement amoché par les Staline français de la fin du 18 siècle... Ayoye donc JP...Une tartine, Maître, please!» Certes, cela reflète peu la poésie qui se dégageait de la question posée à Saint-Ex, mais enfin! La requête vient d'un ami facebook, un certain monsieur qui se fait appeler John Gionta et dont l'identitifcation reste douteuse, ce qui est un particularisme, me direz-vous, très québécois. 

Pourtant, les hypothèses concernant ce M. Gionta sont nombreuses. Depuis des années, des enquêteurs chevronnés cherchent à cerner cet étrange individu. (Car il faut être «étrange», véritablement et de manière inquiétante, pour réitérer une telle demande!). On a pensé, au début, que John Gionta était un pseudonyme de Mariloup Wolfe, un peu comme un tata Vennat de La Presse, il y a une trentaine d'années, affirmait le plus sérieusement du monde que la comédienne Luce Guilbeault était la véritable plume derrière les romans de Réjean Ducharme. Mais Guillaume Lemay-Thivierge a démenti catégoriquement l'hypothèse, ce qui a créé sa séparation d’avec la comédienne. D'autres, pour leur part, soutiennent que John Gionta serait un nom de plume dissimulant deux larbins de Pierre-Karl Péladeau du Journal de Montréal - comme le frère et la sœur qui signaient des romans doucereux au XIXe siècle sous le nom de plume Delly -, Mathieu Bock-Côté et Lise Ravary. Mais, après avoir fait de minutieuses analyses de styles, trop complexes pour que j’ose m’y plonger, des spécialistes de la maison XYZ, rattachée au Département d’Études Littéraires de l’UQAM, ont prouvé hors de tous doutes que l’écriture de M. Gionta ne correspondait nullement ni à l’un ni à l’autre des deux protagonistes. Une troisième voie s’est ouverte quand un expert profiler venu des États-Unis a fait un rapprochement entre le dit Gionta et un certain Dennis Rader, aka B.T.K. (Bind, Torture and Kill - Ligoter, torturer et tuer), un tueur en série qui assassina dix femmes entre 1974 et 1991 dans les environs de Wichita, au Kansas. Comme Jack l’Éventreur, il aimait envoyer ce genre de mots aux enquêteurs de la police afin de les narguer. Le rapprochement a été fait surtout quand Rader a demandé la nationalisation du Wichita Thunder Hockey team. Depuis 2005, il purge une sentence à vie. Gionta, en effet, ne cesse pour sa part de voir tout le monde tout nu et de réclamer la nationalisation du CH, du Canadien de Montréal, une équipe de hockey devenue médiocre depuis une vingtaine d’années mais qui vit sur une légende issue d’un autre âge. Conforme au degré de dégénérescence de sa population, l’équipe ne compte qu’un joueur québécois parmi ses membres, le reste étant constitué de Canadiens anglais, d’Américains et d’Européens. Équipe dont l’esprit passif est difficile à transformer en esprit actif tant le principal joueur - qui n’a pas toujours eu le statut de joueur dans les règlements de la ligue de hockey - est le gardien de but! C’est l’hypothèse aujourd’hui la plus crédible malgré certaines critiques qu’il faut prendre avec sérieux. Enfin, il y a le nom d’un poète montréalais, Michel Dumas, qui a été soulevé, mais qui n’obtient aucune crédibilité de la part des spécialistes de la question. Donc, pour le moment, le mystère demeure entier.

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Bon! Assez niaiser. 

Qu'a tant fait Paul Getty pour Versailles? D'abord, qui est ce Paul Getty? Jean Paul Getty (1892-1976) devint un magnat du pétrole avec la Getty Oil qu'il fonda et lui permit d'être milliardaire. Dans la pure tradition américaine de la philanthropie qui consiste aux fortunés ayant réussi en affaires à reverser une part de leur fortune dans des activités caritatives et culturelles, Getty fonda, en 1974, un premier musée, le J. Paul Getty Museum consacré à l'Antiquité et qui est une reconstitution de la villa des Papyrus d'Herculanum dans sa propriété de Malibu, en Californie. Plus tard, elle fut renommée Villa Getty. À sa mort, en 1976, la fondation hérita d'une grande partie de sa fortune. Getty avait une admiration pour Versailles, mais il était impensable de déménager une telle pièce du patrimoine français en Californie, aussi créa-t-il une collection de photographies anciennes - dont celles de Eugène Atget (1857-1927) - montrant des objets du château et des jardins de Versailles. Collection aujourd'hui que l'on retrouve à Malibu. 

Il faut rappeler surtout qu'il y avait surenchère de sa part face au coup fameux des Cloisters, nom donné aux cinq cloîtres (d'où leur nom) médiévaux français — Saint-Michel-de-Cuxa, Saint-Guilhem-le-Désert, Bonnefont-en-Comminges, Trie-en-Bigorre et de Froville et d une abside de la chapelle de Fuentidueña de la province de Segovia (Castilla y Léon, Espagne).— qui ont été déménagés d'Europe pour être incorporés, à New York, à l’édifice construit pour les accueillir afin de constituer un ensemble d'espaces, de salles, de galeries et de jardins qui évoquent un cadre harmonieux et paisible dans lequel les visiteurs peuvent découvrir la riche tradition de la production artistique médiévale. Une grande partie des sculptures des «Cloisters» a été acquise par George Grey Barnard, sculpteur américain et fervent collectionneur d'art médiéval. Barnard, qui travaillait en France avant la Première Guerre mondiale, achetait chez des antiquaires et des particuliers des sculptures médiévales et des fragments architecturaux provenant de monastères vendus comme biens nationaux à la Révolution et démantelés par leurs propriétaires. À son retour aux États-Unis, il présentait au public sa collection dans un bâtiment en briques sur Fort Washington Avenue. C’était la première installation d'art médiéval du genre en Amérique. Grâce à la générosité du philanthrope et collectionneur John D. Rockefeller, Jr., la collection et le bâtiment furent acquis par le Metropolitan Museum en 1925 et les nouveaux bâtiments du musée édifiés sur le site actuel et ouvert au public en 1938. Depuis, «The Cloisters» constituent la plus grande collection d'art médiéval du continent américain. Pour ne pas être en reste, la Fondation Getty entrepris d'investir essentiellement dans la conservation aussi bien de l'art antique ressuscité par les fouilles de Pompéi que dans de châteaux, tel Versailles, afin surtout de restaurer les œuvres peintes et les statuaires des jardins La Villa Getty étant un lieu muséal chargé de la conservation de certaines de ces œuvres.

La Fondation Getty n’est donc pas unique en son genre. Sa vocation en est une essentiellement de conservation de l’art occidental, d’expertise et d’achat d’œuvres d’art. Mais la demande de M. Gionta concerne moins les sommes investies annuellement dans les divers programmes auxquels participe la Fondation que le «peut-être» qui vise à souligner «comment, par son audace, [le mécénat de Getty] fait honte au mécénat trop souvent pépère au Québec (Desmarais, PK Subban, Jean Coutu». Pourtant, comme nous le verrons, la fortune de l’empire Desmarais peut être comparable à celle issue de la Getty Oil! La fortune de la famille Getty, comme celle de Paul Desmarais, s’est construite au fil du XXe siècle, non uniquement dans les champs pétrolifères de l’Oklahoma et d’Arabie Saoudite mais aussi d’usines fabriquant aussi bien des avions que des maisons mobiles ou des salles de réunions pour Wall Street. Forbes évalue la fortune de la famille à $ 5 milliards, ce qui en fait la 54ème famille la plus riche, et Gordon Getty (81 ans) est aujourd’hui le philanthrope attitré et qui, à lui seul, fait $ 2,1 milliard. Il est le fils de Jean Paul Getty. 


C’est dans l’État de l’Oklahoma que Jean Paul Getty avait fait sa fortune en temps de guerre, en 1916. Il poursuivit sa vie en Californie où il devint une sorte de dilettante, profitant d’une vie de playboy. Il se maria cinq fois avec différentes épouses et sa riche collection d’art devait servir de base à l’actuel musée Getty. Il fut aussi à la tête de la Spartan Aircraft dès les années 1930 et fabriqua des pièces détachées d’aéronautique durant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il profita du boom économique pour vendre les premières maisons mobiles. L’essence demeura toutefois la base de la fortune Getty et profitant des ouvertures établies par le président Roosevelt avec les rois saoudiens, il réussit de fructueuses affaires autant en Arabie Saoudite qu’au Koweit à partir de 1949. Ce qui, dans le contexte de la Guerre Froide, en fit l’un des hommes les plus riches sur terre. Lorsque Jean Paul Getty mourut, il laissa un montant estimé de $ 700 million au musée, ce qui est considéré comme la plus grande donation jamais versée pour les arts! Gordon, son fils, reprit en main la Getty Oil mais la zizanie s’installa au conseil d’administration de l’entreprise. Finalement, pris entre les intérêts compétitifs de Pennzoil et de Texaco, cette dernière acheta la compagnie en 1984 pour la coquette somme de $ 10,1 milliard. La famille Getty resta propriétaire de 40% des actions, continuant de profiter de l’exploitation pétrolière.

Revenons-en maintenant à la fortune Desmarais. Paul Guy Desmarais (1927-2013) figure également parmi les multi-milliardaires. En 2008, il était le 8e parmi les hommes les plus riches du Canada. Franco-ontarien de naissance, son père était chauffeur d’autobus inter-régional, puis devint propriétaire de sa propre entreprise qu’il enrichit en rachetant les compagnies de transport déficitaires de la région d’Ottawa. Financier habile, il devint en 1968 le PDG de Power Corporation of Canada, entreprise active dans les domaines de mass medias, des pâtes et papiers et des services financiers, poste qu’il céda à ses deux fils cette même année tout en continuant à siéger au conseil d’administration pour devenir président du Comité exécutif et actionnaire de contrôle de Power Corporation. Ce pouvoir financier lui permit de battre la mesure jusqu’en 2008, année où le crash financier fit baisser la valeur des actions de l’entreprise. En attendant, Power Corp. avait pris le contrôle de l’importante papeterie Consolidated Bathurst (puis intégrée dans la Stone-Consolidated), ensuite fusionnée avec Abitibi-Price pour former l’Abitibi-Consolidated, aujourd’hui Produits forestiers Résolu. Power Corp. mit la main également sur le quotidien La Presse (les entreprises Gesca) dont l’allégeance aux partis Libéral, fédéral et provincial, n’a jamais fait défaut, surtout lors des campagnes du Non lors des référendums sur la souveraineté du Québec en 1980 et 1995. Son rayonnement politique pèse aussi bien sur le Parti Conservateur que sur le Parti Libéral, l’argent n’ayant d’autre idéologie que lui-même. Pendant qu’il investissait ainsi au Québec, Desmarais étendait son empire financier et économique à l’étranger. Avec le financier belge Albert Frère, il entra au conseil d’adminis-
tration de Paribas. Ensemble ils fondèrent l’O.P.A., amicale d’entreprises saines vivant des difficultés financières graves mais passagères. (Il répétait ainsi l’acte fondateur de son père rachetant les lignes de transport déficitaires). Desmarais obtint également 15% du Groupe Bruxelles Lambert, société de holding belge qui a acquis une participation de 25% dans le groupe de médias allemand Bertelsmann en 2001, dont les filiales comprennent B.M.G. et Random House. Le Groupe Bruxelles Lambert détient pour sa part, Imery, Lafarge, Total, S.G.S., Pernod Ricard, G.D.F. Suez et Suez Environnement. En 2015, au moment de la mort du patriarche, la richesse des propriétaires de Power Corporation s'élève à $ 4,93 milliards, une hausse de 12 %, passant à la 7e position des familles riches du Canada.

Avec des fortunes comparables, Desmarais s’engage dans la même voie que Getty. Lui aussi se dote d’une collection d’œuvres d’art, mais essentiellement des œuvres canadiennes plutôt qu’européennes ou universelles. Son approche, toutefois, est essentiellement financière : «C’est ainsi que nous nous efforçons d’encourager la production et le marché artistique de notre pays» déclare-t-il lors de l’exposition organisée au Musée des Beaux-Arts de Montréal en 1989, exposition consacrée aux œuvres de sa collection privée : des Riopelle, des Krieghoff, James Morrice, Borduas, Cosgrove, du Groupe des Sept, etc. Il reste le principal mécène du Musée des Beaux-Arts de Montréal dont il a fait construire le nouveau pavillon dédié à son père, Jean-Noël Desmarais. Au musée, il a donné des tableaux d’Alfred Pellan, du peintre français Hubert Robert (XVIIIe siècle), une commode en marqueterie de Jean-Pierre Latz et des bronzes de Pierre-Pilippe Thomire. Il a également donné à l’Université d’Ottawa un immeuble de 12 étages nommé en son honneur ainsi qu’une contribution de $ 15 millions à l’Université. La bibliothèque de l’Université Laurentienne, située dans sa ville natale de Sudbury, porte également le nom de son père. Ses fils continuent le même type de philanthropie tandis que sa veuve, Jacqueline, encourage les jeunes chanteurs d’opéra avec sa Fondation Jacqueline Desmarais.

En retour, Desmarais s’est fait construire un château au style bigarré, kitch, dans le beau paysage de Charlevoix. Le domaine avait été acheté d’abord par Canada Steamship Lines en 1974 au coût d'un dollar symbolique. La même terre fut ensuite vendue à Power Corp. en 1976, puis à Paul Desmarais dans les années 1980. C’est alors le domaine Laforest, domaine forestier de 76,3 km² (21 000 acres). Le domaine est parcouru par la rivière Petit Saguenay, rivière à saumons et le ruisseau Laurent. C’est un endroit de villégiature où s’érige une véritable forteresse digne des rêves fous de Louis II de Bavière. Les travaux commencent en 1997. Le manoir, de style renaissance italienne, est inspiré de la Villa Foscari, ou La Malcontenta, de l'architecte Andrea Palladio située à Mira, près de Venise. Il comporte deux étages entouré de jardins où siège une réplique du Penseur de Rodin. Le domaine comporte aussi un superbe terrain de golfe et un héliport pour recevoir dignitaires et politiciens. Selon le rôle d'évaluation foncière, le terrain vaut $ 2 169 000 (canadiens) et les bâtiments valent $ 41 150 500, pour une valeur totale de plus de 43 millions de dollars. Un tournoi de bienfaisance auquel participent des milliardaires s’y déroule annuellement. 

Il serait inutile de retracer les investissements de bienfaisance des autres millionnaires ou milliardaires québécois ou canadiens. Retenons que la fortune des Getty s’est faite d’abord dans le pétrole, un secteur énergétique situé au cœur des contingences historiques du temps (les guerres, la reconversion en société de consommation). La fortune Desmarais se diversifie très vite dans des secteurs de transports, le bois et le papier, l’information, puis des affaires plus financières qu’économiques. Malgré les aléas de 2008 qui ont autant touché Getty que Desmarais, les deux tycoons ont maintenu la barre élevée de leurs fortunes.

Côté philanthropique, l’esprit est par contre totalement différent. Getty, qui ira mourir en Angleterre alors que, hanté par la mort qui approchait, Desmarais s’est éteint dans son manoir de pacotilles dans un décor qui lui servait d’alternative à une image de calendrier. Getty, comme Henry James avant lui, goûtait l’art classique, de l’Égypte du Nouvel Empire à la France de Versailles, en passant par la Renaissance italienne. Les goûts de Desmarais n’ont jamais vraiment dépassé le seuil de l’art canadien. Getty se situait dans une course entre milliardaires savoir lequel s’approprierait, d’une façon ou d’une autre, les œuvres les plus remarquables encore disponibles sur le marché. En retour, il investissait dans la restauration et la conservation des monuments européens. Desmarais et les siens financent des artistes, des vedettes, des politiciens, des amuseurs publics. Il s’agit de créer une valeur monétaire aux œuvres et aux artistes là où elle n’existe pas encore, c’est-à-dire dans le catalogue mondial. Bref, Desmarais veut donner naissance à un véritable marché mondial des œuvres canadiennes. Getty et Desmarais feront des émules à leur image respective tant chez des producteurs artistiques que des entrepreneurs prospères qui financeront le soutien à des artistes ou poètes qui vite s’institutionnaliseront. Le mécénat reprend ici l’aspect de commandites tel que Cosme de Médicis l’ancien (1389-1464) l’instaura en déménageant le concile de Ferrare à sa ville, Florence, pour en faire une réussite commerciale et touristique à la gloire de son clan. Dans le cas de Getty, le financement philanthropique des arts concerne le rayonnement et la gloire de l’individu accompagné de la valeur des œuvres; dans le cas de Desmarais, le financement philanthropique des artistes concerne la réputation charitable du mécène comme substitut à l’État dans les dépenses liées aux sciences et aux arts. D’où que l’impulsion s’oriente vers deux directions opposées : la première, celle de Getty, vers l’universel et l’appartenance à la civilisation; la seconde, celle de Desmarais, vers le national (canadien) et la montée de la valeur d’un commerce international.

La tartine économique peut maintenant se beurrer de considérations culturelles. Quand les équipiers du Canadien font le tour des étages de l’hôpital Sainte-Justine pour encourager les enfants malades; quand la fondation Chagnon pallie la pauvreté organisée par les décisions gouvernementales en créant des petits déjeuners pour les journées d’école; quand Centraide ramasse des fonds pour les distribuer au mérite des organismes qui entretiennent l’aliénation des pauvres à leur condition à coups de bisounours, nous sommes dans la philanthropie desmarai-
siennes. Et dans Des Marais (origine ancestrale du nom), il y a le mot marais, marécageux, swamp. Sagard, certes, n’est pas érigé sur une swamp, mais c’est tout comme. L’argent sur lequel il repose provient de la compétition capitaliste qui pollue, déforeste, corrompt et stérilise la culture nationale plutôt que de l’ouvrir à la célébration de l’universel. Getty fait peu dans la charité. Sa philanthropie est également construite sur l’argent, l’argent sale, l’or noir, l’or des rois arabes tortionnaires, lapidaires et assassins au nom de l’Islam et du puritanisme wahhabite. Cet or noir, il faut le transformer en or pur et le processus alchimiste se réalise à travers la restauration des œuvres d’art du passé, négligées ou maltraitées. Il s’agit d’une forme morale de blanchiment d’argent. Issu du rapport de la puissance au luxe des sociétés aristocratiques, de l’Égypte ancienne à la France louisquatrozième, c’est un culte rendu aux dieux, au pouvoir que donnent la domination et la richesse, ce qui a d’universel dans la beauté produite par les civilisations. Il ne s’agit pas d’élever la valeur commerciale ou symbolique des œuvres comme dans le cas canadien, mais d’astiquer ce que le temps a usé au cours des siècles. C’est le gage offert pour consoler des conditions de vie épouvantables des peuples des mauvais temps. Un allègement spirituel du fardeau de la culpabilité intérieure des magnats. Un hommage que le vice des puissants rend à la vertu des plus humbles, à leur soumission pour les grands travaux hydrauliques, la corvée des cathédrales, le coût citoyen des architectures nationales ou patriotiques. Nous ne nous situons plus ici dans la swamp, mais sur les hauteurs de l’Olympe.

Pourtant, la Villa Getty est aussi kitch que Sagard. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de recréer sur la terre américaine un ersatz d’œuves originales. Malibu n’est pas Herculanum, pas plus que Sagard est la Villa Foscari. Ce qu’il y a ici de commun, c’est le complexe psychique de l’américanité, complexe apparu dès l’Indépendance, quand l’auteur du dictionnaire Webster prétendit que l’anglais américain était plus authentique que celui de la Grande-Bretagne, un complexe culturel devant la noblesse des antiques civilisations. C’est l’aspect proprement américain que prend la vieille querelle des Anciens et des Modernes. Comme Henry James (1843-1916) et sa coupe d’or, l’Américain magnifique éprouve toujours son sentiment d’infériorité refoulé devant le somptueux de l’expression artistique étrangère. Le derrick de pétrole, qu’il soit en Oklahoma ou perdu dans un désert d’Arabie, n’a rien des statues d’Abou Simbel ou des colonnes ornant la façade de Versailles. Comment s’inscrire dans cette continuité et faire que les œuvres américaines s’élèvent à la hauteur des merveilles du monde ancien? On ne peut comprendre cette œuvre tétracéphale du mont Rushmore, de ses présidents sculptés à la dynamite dans le roc, si on ne comprend pas cette motivation, ce refoulé de la gêne d’être des modernes médiocres devant le sublime des Anciens.

Desmarais n’a jamais atteint ce niveau de questionnement. Retourné sur une production nationale, souvent inspirée elle-même de productions européennes ou asiatiques, il en est encore à la phase de «l’accumulation primitive» des arts nationaux. Les artistes canadiens ont besoin du mécénat plus que les artistes américains qui peuvent compter sur un soutien populaire. Au Canada, on meuble les foyers de reproductions d’œuvres d’art achetées chez le brocanteur ou fabriquer par des faussaires (quand on a les moyens de se les payer); aux États-Unis, très vite l’art colonial est sorti de l’enfance, poussé par la Révolution américaine, et s’est raffiné au point de s’élever au niveau d’un art national apprécié par l’ensemble du peuple américain. Dans ces conditions, on peut dire que la Querelle des Anciens et des Modernes n’a plus sa raison d’être car il y a un patrimoine national qui appartient à l’universel, qui s’inscrit dans la continuité occidentale. Ainsi donc, les artistes et l’art américain sont-ils publiés en album chez Taschen. Ce qui n’est pas le cas de l’art canadien. Au Canada, et principalement au Québec, la censure catholique avait vite fait de réprimer la liberté de l’artiste pour la soumettre aux commandes de l’Église. Lorsque l’Église s’effaça, Desmarais et consorts sortirent de terre. Profitant que les Riopelle et Thomson commençaient à coter sur les marchés internationaux et que l’on pouvait classer Riopelle parmi les «surréalistes abstraits» ou faire de Pellan un Mirò local, les œuvres prenaient de la valeur (financière) aux yeux du mécénat. Mais, à la différence de nos Voisins du Sud, ces œuvres ne nous ont pas sorti de la Querelle où le mécénat de l’Église catholique - Église romaine - avait imposée à la mentalité du colonisé des Canadiens Français; l’idée que l’Ancien serait toujours supérieur au Moderne, et que l’Ancien, c’était l’art religieux, l’art médiéval, l’art classique. Bref, des styles étrangers à la fois à l’américanité et à la modernité. Si l’Église pouvait se commander des compositions pour orner ses monuments, les Desmarais et consorts ne pouvaient que sortir de la thésaurisation pour l’échange, le commerce, l’achat et la vente, se servant des musées comme salles de montre. Getty cesse d’être un homme d’affaires lorsqu’il se fait esthète; Desmarais ne peut apprécier la production culturelle que dans le cycle économique de commercer, de négocier, de vendre. Le mécénat de Desmarais n’a pas sorti l’art canadien et québécois de la Querelle des Anciens et des Modernes, car anciens ou modernes, chaque œuvre a son prix. Pour Getty et ses émules américains, chaque œuvre a sa valeur intrinsèque, confondant les espaces et les temps.

D’où le toc que représente Sagard malgré son aspect somptuaire, alors que la Villa Getty essaie de repousser le toc à l’arrière-plan, comme un décor peint sur une scène de théâtre ou dans un film. On n’achètera pas un faux Penseur de Rodin pour l’installer dans son jardin, oubliant la déclaration de Rodin à Gsell qui rappelait que c’était le jardin qui donnait son sens à la sculpture et non l’inverse. Un faux Penseur ridiculise le jardin, si bien entretenu soit-il. Un peu comme ces bâtiments de poupées dont le clergé et la grande bourgeoisie québécoises étaient friands au XIXe siècle : l’hôtel de ville de Montréal reproduisant celui de Bordeaux; la colonne Nelson celle de Trafalgar Square; Marie-Reine du Monde le Vatican, etc. Le gigantisme dinosaurien de ces bâtiments entourés de petites maisons de bois équarris habitées par des cultivateurs ou des artisans ne pouvaient apparaître, aux yeux d’un observateur critique, que comme inapproprié à l’ensemble de l’espace. À la rigueur, à Malibu, le ciel californien peut évoquer le ciel méditerranéen propre aussi bien aux œuvres égyptiennes que grecques ou romaines. Le kitch fait moins pâtiras! 

Pourquoi nos millionnaires n’investissent-ils pas davantage dans la conservation du patrimoine? Parlons seulement ici du patrimoine local, étant entendu qu’aucune fortune québécoise ne pourrait s’engager dans des dépenses semblables à celles des tycoons américains pour l’art européen. Combien de villes et villages québécois détruisent leur patrimoine architectural ou naturel par manque d’intérêt et surtout de subventions de l’État? Une ville comme Saint-Jean-sur-Richelieu - parce que je la connais personnellement - devrait voir ses dirigeants tenus pour criminellement responsables de l’abandon, de la détérioration et de la destruction du patrimoine depuis un quart de siècle, voués qu’ils sont à la rapacité et la cupidité de la spéculation sur des condos qui enlaidissent sans donner un quelconque air «moderne» à la ville. Et des Saint-Jean-sur-Richelieu, il y en quinze à la douzaine dans les régions du Québec. La vitesse avec laquelle l’ad-
ministration Coderre de Montréal a fait disparaître les vestiges des tanneries découverts lors de la construction du nouvel échangeur Turcot montre le réel manque d’intérêt des institutions pour le patrimoine local. Cette façon de conchier son héritage est le propre d’un nationalisme immature et, dans le cas québécois, d’une haine de soi qui se vouerait volontiers à sa propre disparition. Alors que nous sommes à la veille de célébrer le cinquantenaire de l’Exposition Universelle de Montréal de 1967, exposition considérée comme ayant ouvert Montréal sur le Monde et donnée rendez-vous aux peuples du monde entier à se rassembler sur la Terre des hommes, le retour à des attitudes réfractaires est plus que navrant. Il favorise plutôt ce mimétisme new-yorkais où les Séguin et les Corbo de nos arts visuels vont se vendre avec la bénédiction des critiques et des professeurs d’histoire de l’art de nos universités, toujours aussi friands d’inventer des styles à des artistes qui font du n’importe-quoi et du presque-rien.

Il y a un problème ontologique majeur avec un peuple qui se dit à lui-même deux fois non pour accéder à son autonomie nationale, constitutionnelle et étatique. Ce choix coïncide avec un mal qui ronge une démographie qui fut longtemps la pierre angulaire du discours de la survivance (le revanche des berceaux) et qui s'est renversé en une pratique du refus d’enfant par honte de se reproduire (le cas du poète Claude Péloquin n'est pas exceptionnel). Il a fallu les grandes détresses suites à la violence des exterminations pour conduire Mexicas, Mayas et Incas vers le métissage et la disparition comme civilisations authentiques, or rien au Québec n’est d’une ampleur comparable. Même les chocs après-coup suite aux traumatismes de la Conquête et de la répression exagérée des Troubles de 1837-1838 apparaissent relativement bénins. Ces traumatismes ne cessent toutefois d’être entretenus, comme des abcès de fixation, par un discours nationaliste morbide. Là où il devrait y avoir affirmation d’une claire volonté d’Être, il y a des négociations d’accommodements raisonnables qu’on se sert à soi comme un immigrant dans son propre pays! Des sentiments de culpabilité inouïs pour des actes dont nous ne sommes responsables en rien permettent à une bienfaisance condescendante de s’exercer, dissimulant un néo-colonialisme à domicile à la place d’une expropriation étrangère comme en opèrent tant les industries minières canadiennes en Amérique du Sud et en Afrique. Cette complaisance dans la folklorisation des Anciens et la consommation du Moderne ne parvient pas à émanciper la création québécoise de ses démons. Entre un héritage refusé, bafoué, ridiculisé et l’impossible affirmation devant une assimilation à l’américanité étrangère des États-Unis, achève de pourrir le génie québécois. Parce que nous sommes absents à nous-mêmes, étrangers à notre espace et à notre temps, que nous ne sommes plus (car nous l’avons été) un peuple-là, ancré dans la Terre Québec et réceptif aux humeurs des temps, nous ne sommes plus rien. Et c’est ce que consacre le cri «libérateur» Fuck tout(es)!

Il y a une génération, dans son film incomparable, Léolo (1992), le cinéaste Jean-Claude Lauzon faisait répéter à son personnage éponyme : «Parce que moi je rêve, je ne suis pas…» Réaliser dans le rêve ce qui ne peut être réalisable que dans l’Histoire est sans doute la tare propre aux Québécois. Ils réalisent, sur le mode du rêve éveillé, des constructions théoriques et plastiques dont bien peu sont réalisés dans les faits. Ce sont des rêves de grandeur, de puissance, de virilité, d’argent. Le rêve de Desmarais est dans le fond la réalisation de Getty. Getty a marqué directement les œuvres qu’il prenait sous sa protection en les sauvant de l'usure et en leur redonnant leur authenticité. Desmarais a rêvé qu'en moussant les cotes d’œuvres nationales, il lançait l’art canadien et québécois à l'intérieur des grands circuits. En fait, plutôt que de les conserver, il les bradait sur le marché. Il a rêalisé Sagard, mais la beauté du paysage enchanteur ne fait que trahir la fausseté de l'architecture inauthentique parce que composite. Il n’a ni protégé les Anciens, ni défini les Modernes : il a tout simplement collectionné sans pour autant ouvrir la voie entre l'art national et l’art universel. À l'exemple de la cathédrale de poupées d'Ignace Bourget, Sagard ne fait que reproduire un manoir de poupées riches. 

Normalement, ce sont les Êtres qui rêvent, mais quand le rêve abolit l’Être comme l'énonce la phrase de Léolo; quand les différentes relativités spatiales et temporelles de l’étant ne parviennent pas à dégager un Être transcendant de ses dimensions sublunaires, alors c’est toute la collectivité elle-même qui est entraînée vers sa propre dissolution et son éventuel remplacement par des populations exogènes. Tandis que la partie la plus «progressiste», la plus «moderne» ou «post-moderne» de la jeunesse québécoise s’américanise avec les accents et les tonalités de l’étranger, les forces exogènes qui les remplacent achèvent de rapetisser le territoire et le temps des formes archaïques et folklorisées de l'identité collective. Bref le dessein du Québec francophone, tel que nous pouvons l'évaluer en ce début du XXIe siècle, conduit tout droit à reproduire ces réserves où les conquérants britanniques ont entassé les Amérindiens à partir de la fin du XVIIIe siècle. Le rêve d’un pays, c’est d’abord le désir d’État, le désir d’une Figure de Père par laquelle se constituera la Figure de l’Enfant, entendons, le peuple. Il n’y a pas de peuple libre s’il n’y a pas un État pour le constituer, administrer le bien de la famille et la défendre contre ses agresseurs, d'où qu'ils viennent. Il n’y a donc pas de peuple québécois puisque son État est sous la tutelle d'une constitution d'un État supérieur. L'idée de peuple québécois ne renvoie qu'à une description administrative opérée par un État multinational. N'existe, n'est réel et historique, qu’un peuple canadien-français folklorisé dans un État canadien qui a lui-même de la difficulté à se définir en termes ontologiques et qui, de toute évidence, à échoué à exister en pleine autonomie - ce Canada bilingue et biculturel de la Commission Laurendeau-Dunton -; une simagrée de pays pour un peuple atomisé à travers ses individus et entièrement multiculturalisé. 

Mais, répliquerons les tenants de la souveraineté québécoise, l’État du Québec existe! Oui. Mais un État qui est incapable de se créer un peuple, qui subsiste à partir de ce qui n’est plus qu’une fiction d’identité collective archaïque (celle de canadien-français localisés dans la province de Québec) et inadapté à l'auto-détermination exigée par l’existence per se et in se n’a pour destin que disparaître comme n’importe quel État paroissial ou provincial. Jamais les Québécois ne conquerront leurs «envahisseurs» comme les Gallo-Romains le firent jadis des Francs et autres tribus germaniques, car eux-mêmes ne se possèdent pas et la négligence qui conduit à la destruction du patrimoine, artistique et naturel, est un processus de négation de soi que la minorité dominante encourage comme prix à sa participation aux décisions économiques et politiques du Canada. La philanthropie de Desmarais n'aura donc qu'esquissé une tentative de rétention d’œuvres sur une base d'évaluation financière, tandis que ses émules, par contre, ne cesseront de gaspiller le patrimoine en le jouant à la petite loterie de Durham. L’incapacité d’assimiler les populations exogènes à la culture québécoise provient de la propre négligence de cette minorité, par son type de philanthropies mesquines retournées sur soi et son accumulation de biens symboliques à consommation domestique. À la rigueur un Tex Lecor ou un Muriel Millard valent autant qu’un Van Gogh ou un Picasso. On ne peut mieux exprimer le mur qui existe entre la culture québécoise et la civilisation universelle. Voici ce qui explique pourquoi, M. Gionta, que le mécénat trop souvent pépère de l’élite fortunée du Québec fait honte, mais qu’à ceux qui ont réconcilié les Anciens et les Modernes sur l’autel de la civilisation

Montréal,
7 décembre 2015