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vendredi 5 juin 2015

Atavismes, de Raymond Bock


ATAVISMES, DE RAYMOND BOCK

Maxime Raymond Bock (né en 1981) est un jeune écrivain québécois. Rendu déjà à son troisième roman, son premier recueil, Atavismes (2013), vient d’être publié en anglais et a fait l’objet d’une critique dans le célèbre New Yorker. C’est d’ailleurs par cette critique que j’ai connu le recueil. J’avoue volontiers que je ne suis pas grand lecteur de fictions. Déjà que les études historiques grugent tout mon temps, il m’est difficile d’aller vers la poésie ou le roman autrement que si un incitatif m’interpelle. C’est dire que la critique d’Atavismes a opéré sur ma curiosité.

Publié le 26 mai 2015, l’article signé Pasha Malla est intitulé : Too different and too familiar : the challenge of French-Canadian Literature. Le prologue de l’article nous renvoie à Deux Solitudes de MacLennan, roman publié en 1945 au sortir de la guerre et Malla n'ignore pas que la situation a évolué depuis. Pourtant, il reconnaît également que le Québec forme toujours un enclave en Amérique du Nord et que ses produits culturels sont fort différents de ceux de l’Ontario ou des États-Unis. Même centrée sur elle-même, la littérature québécoise, selon le traducteur Peter McCambridge, ouvre une fenêtre sur le psychisme du Québec. Le problème est que cette littérature n’est pas connue des lecteurs anglophones. McCambridge explique ainsi ce phénomène - et c’est ce qui donne le titre à l’article du New Yorker - : les expériences littéraires du Québec seraient «trop exotiques pour être facilement digérés par les Canadiens et le marché américain…, mais non assez exotique pour rivaliser avec l’attrait de quelques nouveautés de l’Indonésie ou d’Islande. Aux lecteurs Nord-Américains spécifiquement, je pense que c’est à la fois trop différent et trop familier». Puis, Malla rappelle qu’Atavismes, dont le sous-titre est Histoires, a reçu le prix Adrienne-Choquette en 2012 et a pu être traduit grâce au Programme de Traduction Littéraire Appliqué des Archives Dalkey. Il rappelle également que les lecteurs qui s’attaqueront à Atavismes devront en référer à un annexe en fin de volume où sont expliqués les mots tirés du jargon québécois ou les personnages et événements auxquels il est fait référence dans les treize nouvelles.

Malla identifie «un sentiment d’échec inévitable qui se reproduit partout dans le livre». Il évoque l’exemple de la nouvelle Dauphin; les tensions de paternité qui reviennent régulièrement (Le ver, Le voyageur immobile). Tout cela n’est pas nouveau. Clément Moisan dans L’âge de la littérature canadienne et plus tard Margaret Atwood dans La littérature canadienne-anglaise, notaient précisément que ce sentiment d’échec inévitable et les tensions familiales parcouraient tout au long, aussi bien la littérature canadienne-française que la littérature canadienne-anglaise. Certes, pour les Canadiens Français, la défaite de 1759 semblait inscrire un atavisme, celui du complexe d’échec, de la faillite et de la résignation, rendant les protagonistes des romans mélancoliques ou névrosés. Ce que reprennent les nouvelles de Bock, c’est qu’il ne reste plus que l’affirmation individuelle sur fond de passé inéluctable. Mais ce passé finit toujours par se rabattre sur les narrateurs et leur fout le mal de vivre. En ce sens, les nouvelles d’Atavismes ne sont pas une terra incognita pour qui connaît l’histoire de la littérature québécoise.

Ce qui innove dans les nouvelles de Bock, c’est le refus de passer par le roman historique pour parler de l’histoire du Québec. Il nous livre une conscience historique à chaud, voire même torride comme le montre la première nouvelle, Carcajou, ou Effacer le tableau. La post-modernité devient le champ de bataille entre la littérature traditionnelle et la modernité. D’un côté, il y a la dénonciation du roman du terroir (L’Appel), de l’autre la dénonciation de l’éradication de la connaissance historique (Effacer le tableau) ou la mémoire se perdant dans la rêverie historique (L’autre monde, Le pont, Le voyageur immobile). Ces contradictions majeures de la conscience historique nationale ne semblent jamais dépassées, ni par la littérature académique (le peu de lectorat de livres d’histoire du Québec), ni par la littérature dramatique ou romanesque (qui faussent par un présentisme anachronique l’interprétation du passé). Or, comment passer entre les mailles de ce filet tissé si serré? Bock innove en utilisant la nouvelle, avec ses paramètres classiques posées par Poe et Borgès, et s’engage dans une expérience que nous devons tâcher de bien comprendre, car ce jeune auteur a beaucoup à nous dire sur notre conscience collective de Québécois du début du XXIe siècle.

Atavisme signifie la réapparition d’un caractère primitif après un nombre indéterminé de générations. En ce sens, il faut aborder chaque nouvelle comme le surgissement d’un atavisme qui tout en se retrouvant d’une nouvelle l’autre, varie d'expressions selon chacun des récits imaginés par Bock. Il faut donc suivre les nouvelles avant de tirer une conclusion générale sur ce que l’on peut tirer (en partie) de cette expérience littéraire.

Carcajou, la première nouvelle du recueil, raconte l'anecdote de trois collégiens qui kidnappent un député Libéral enivré, l'emmène dans un bois de Morin-Heights, le frappent brutalement jusqu'à la mort sur les airs de Paul Piché, puis s'en vont pendant que le corps brûle au bord de la route. Ce conte reprend l'enlèvement et la mort de Pierre Laporte en octobre 1970. Le travail de reconstruction historique touche d'abord les kidnappeurs qui ne sont pas du Front de Libération du Québec, mais de simples étudiants plus portés à bambocher, à boire et à fumer des joints qu’à militer ardemment pour une cause. Contrairement à l'image qu'on se fait des frères Rose et autres felquistes, intellectuels idéalistes, nos larrons saisissent l'occasion d'un Turbide saoul pour le porter jusqu'à leur automobile. Bien décidés à lui donner une leçon magistrale, il l'emmène dans un lieu désert au nord de Montréal (Laporte était détenu dans une résidence de Saint-Luc, au sud de la métropole québécoise). Morin-Heights, c'est l'endroit où depuis des lustres l’esta-
blishment québécois s’est fait construire des chalets ou des résidences d'été afin de profiter de la beauté du paysage sans être trop éloignés de Montréal. Saouls, drogués, ils se mettent à varger sur le ministre Turbide en se déchaînant, en évacuant tous les ressentiments qu'ils possèdent au cœur en tant que membres d’une collectivité colonisée et aliénée. Le narrateur, appelé du sobriquet du Poète, raconte ainsi la transposition post-moderne du Manifeste du F.L.Q. lu en 1970 sur les ondes de la télévision et de la radio de Radio-Canada :
On s’est reculés pour laisser la place à Jason, Frank par déférence, moi pour observer à mon aise et relever le plus de détails possible de la scène dont j’avais à me souvenir, en tant que secrétaire, pour la postérité. Jason a pris une grande respiration, s’est approché de Turbide et s’est mis à le frapper dans le visage. Il accompagnait chacun de ses coups d’un grognement viril, tout en nous servant une leçon un peu confuse sur deux cent quarante ans d’humiliation : la déportation, la Conquête, les subsides, les masques de démocratie, tout y est passé, avec une insistance à la fin sur les saloperies plus récentes. Jason s’est défoulé sur les mesures de guerre, sur le maudit Trudeau du crisse, puis sur Mirabel, parce que Turbide avait pas vu les champs expropriés durant son somme et qu’il fallait bien lui rappeler cette grande œuvre des siens, toute cette belle gang de crosseurs qui se votent des lois à leur goût sur le dos des pauvres petits dupes du Québec dont on rogne le territoire traité après traité depuis Mathusalem, et si aujourd’hui c’est plus le territoire c’est le compétences provinciales qu’on envahit puis l’esprit des enfants avec des drapeaux mur à mur payés sur notre bras des torchons dont l’emblème lui-même a été volé à la société Saint-Jean-Baptiste et l’hymne national c’est pareil pauvre Calixa pauvre Basile s’ils avaient su je vous jure les tripes du pays en sont témoins depuis que la guenille est hissée à Ottawa, c’est plus de l’eau c’est du sang qui coule de tous les érables qu’on entaille chaque année c’est pour ça la couleur préféré toé je m’en vas t’en faire moé des concessions en veux-tu des compromis dans l’honneur et l’enthousiasme mon câlisse? (pp. 20-21).
Contrairement au réquisitoire associé d’insultes personnels que l’on trouvait dans le Manifeste du F.L.Q., texte rédigé par des indépendantistes instruits des détails de l’aliénation des Québécois par le gouvernement fédéral du Canada, Jason déballe ce que l’école lui a appris sur le passé collectif de sa nation. On devine que sans la désinhibition de ses facultés, il n’aurait jamais touché au député Turbide tout en le vomissant du plus profond de ses entrailles.

Car, en deçà des rancunes idéologiques et politiques, il y a d’abord la revanche des trois collégiens contre la figure du Père dont ils transforment le nom de Turbide en Durbite. Le nom du chantre de l’indépendance nationale, Paul Piché, subit également une transformation en Poche Pilée, dont l’œuvre est qualifiée de «classique» par Martine, la sœur indépendantiste d’un des collégiens. Évidemment le nom mutilé du Fils rebelle (pour reprendre la chanson de Félix Leclerc écrite en 1970) doit être mis en relation avec ce Père (Dure Bite) - ce mauvais Père pour reprendre la dichotomie de Mélanie Klein -, qui dormait aux Communes pendant qu’étaient votées des lois mutilant le territoire québécois, ivre comme le sont tant de pères dans les familles québécoises où ils demeurent silencieux et attendent la mort auprès d’une mégère (une Germaine, l'épouse qui gère et mène la famille). Aussi, au moment où Jason s'apprête à tuer le dragon, ce qui lui rendrait possible la réappropriation de sa volonté et de sa virilité; de son indépendance et de son autonomie, détache le corps du député, dont le visage est tuméfié et au sang duquel est collé des aiguilles d’épinettes, avatar débile du Christ couronné, c'est pour lui arroser le derrière d’essence. Puis, il le retourne afin de lui enlever son pantalon : «J’ai cru qu’il voulait l’immoler. J’allais lui dire d’au moins l’éloigner de l’arbre, mais Jason bougeait plus, les shorts baissés à mi-cuisse, bandé comme un démon». 

On peut difficilement reproduire une image aussi violente de la mise à mort du Père, le cul en l’air, prêt à être sodomisé par le Fils, mais c’est à ce moment que l’atavisme survient. Le narrateur ne nous dit pas si Jason l’a réellement enculé. Il suffit de le deviner. En fait, on se rend vite compte que le geste profanateur n’a pas été posé, n’a pu être posé, car le ressentiment est un défaut de volonté, comme l’expliquait Nietzsche. C’est là l’une des tares exceptionnel-
les du peuple québécois. Il peut se plaindre de tout : de la déportation, de la Conquête, de la querelle des subsides, des Patriotes tués ou pendus, de la Confédéra-
tion à deux vitesse, du gibet de Riel, des morts de Québec durant la crise de la conscription en 1917, de Trudeau et de ses mesures de guerre, du référendum volé de 1995, des gouvernements fédéralistes à Québec de Charest et de Couillard, de l’austérité imposée par un parti corrompu porté au pouvoir pour assurer la paix sociale au prix de la déficience morale jusqu’à accepter l’odeur de corruption, mais il ne peut franchir ce pas qui l’amènerait à rompre avec ce lourd fardeau perçu des injustices et des iniquités. Finalement, la Buick s’en retourne à Montréal pendant que le cadavre flambe. Ce n’est pas le bûcher qu’il aurait fallu, mais une crémation honteuse. La figure du Fils (bon et mauvais) a une fois de plus perdu sa volonté devant le meurtre du Père; le blocage œdipien demeure et les collégiens retourneront dans leur appartement miteux continuer à regarder des téléromans mélo, fumer des joints et boire de la bière.

Même si Raymond Bock ne nous parle pas des acteurs de 1970 sinon qu’à les évoquer parmi tant d’autres choses passées avant l’an 2000, il y a un jugement, moins politique ou idéologique que moral sur l’action des felquistes de 1970. Derrière la répétition des guerres de libération du Tiers-Monde, ces révoltés de l’époque, dont Jean-Pierre Lefebvre s’était déjà un peu moqué dans l’un de ses films où l’on voyait ces jeunes à l’entraînement militaire préparés pour le Grand Soir (1965, Le Révolutionnaire), ne sont rien de plus que ces trois jeunes collégiens pathétiques. Du mythe aux mites, Bock transforme la Chevrolet mortuaire en Buick, déplace les points géographiques, les prénoms historiques et renverse les détails de l’enlèvement du ministre libéral provincial Pierre Laporte. À l’image d’Épinal du ministre-bon père de famille qui jouait au ballon sur la pelouse avant de sa résidence avec ses enfants, on voit un ministre libéral fédéral, mauvais père, enivré et rentré cul par-dessus tête sur la banquette arrière de l’auto. Mais si le mythe peut devenir mites, les mites ne peuvent pas se faire mythes : les frères Rose et Simard, on le sait depuis, voulaient saisir Laporte qui tentait de s’échapper en le retenant par la chaîne qu’il portait autour du cou; il se serait donc étouffé lui-même. Ce n’est que décontenancés devant un cadavre de Père-fuyant-son-destin qu’ils inventèrent le mythe de l’«exécution» de l’otage! Le corps fut livré dans le coffre-arrière de la voiture même avec laquelle il avait été enlevé et non pas incinéré dans une forêt perdue. Comme Ferron qui demandait qu’on déconstruise les mythes de la Nouvelle-France, Bock déconstruit les mythes entourant la crise d’octobre et reconstruit une colonie de mites, un mythe négatif qui nous révèle l’autre façade de ceux qui tiennent encore - et il y en a - au geste héroïque des felquistes de 1970.

L'autre monde, la seconde nouvelle d'Atavismes, est le récit d'un survivant victime d'une embuscade d'Iroquois. Ceux-ci sont tombés sur son campement à l'aube et ont massacré les coureurs des bois et leurs alliés Outaouais. Ce conte, volontiers gore, détruit le mythe de la vie bienheureuse des truchements et des coureurs des bois au temps de la colonie française. Ici, le massacre est décrit avec forces détails. Nous sommes carrément dans l'atmosphère des contes d'Edgar Poe. Le narrateur pourrait être ce major A. B. C. Smith du conte L'homme qui était usé, ou encore participé à un dépeçage charnel sur le brick hollandais dans les Aventures d'Arthur Gordon Pym. Comme le narrateur le dit dès le début, «ce qui compte maintenant, c'est de devenir un rocher» (p. 25). Avec son costume qui se fond dans l’humus des bois, il peut se dissimuler, malgré une douloureuse fracture du bras, assez loin du campement tout en assistant à la mise à mort et au dépouillement de ses compagnons. Au-delà de cette histoire macabre, L'autre monde est un récit sur la rencontre entre Autochtones et Français. Deux sociétés aux rites et aux valeurs différentes.

L'anachronisme ne nous projette pas ici au XXIe siècle comme dans le conte précédent, mais sur une histoire de la Nouvelle-France où les dates sont brouillées. Le narrateur et son acolyte, Gagnon, sont partis du Fort Frontenac (aujourd'hui Kingston) érigé en 1673, mais le père Dupas, un missionnaire de la région, est en fait le père Isaac Jogues, martyrisé dans l'État de New York en 1646. Les filles du Roy (1663) précèdent l'arrivée du Régiment de Carignan (1665) et la honteuse mission décrite dans le conte est sans doute le déboire de l'expédition du gouverneur de La Barre en 1684 (La Barre jouet des Iroquois, rappelait la célèbre Histoire du Canada des PP. Farley et Lamarche). Le récit des Tsonnontouans qui massacrent le campement de nos héros, ne serait qu'un épisode de la petite guerre livrée en représailles de l'expédition de La Barre.

Pendant que les Tsonnontouans procèdent aux rites d'après-massacre, immobilisé, le narrateur se penche sur les différences qui confrontent Amérindiens et Blancs. Il compare l'efficacité du mousquet avec les arcs et les flèches bien placées des ennemis et considère qu’elles sont plus efficaces. Bock n'hésite pas à reprendre cette vision véhiculée jadis par les manuels scolaires et qui ont été condamnées par l'attitude politically correct envers les autochtones depuis trente ans. Ici, on revient à la duplicité des Indiens, et elle ne fait pas bonne mine : «S'ils n'ont pas été tués sur le champ, [les alliés Outaouais] seront faits prisonniers par les Iroquois, qui leur mangeront le cœur ou les transformeront en leurs petits frères pour compenser la mort d'un cousin, et alors les Outaouais changeront de nom, de passé et d'âme tout simplement, armés désormais par les Hollandais ou les Anglais, et ils reviendront nous tirer dessus comme si nous avions toujours été adversaires» (p. 27). La mort du Père Dupas est également racontée sans mettre de gants blancs : «…quand le père Dupas s’est finalement fait trancher la jugulaire par un Neutre qui voulait venger son fils mort dans sa morve deux heures après son baptême…» (p. 28), ce qui montre le peu de respect pour les rituels religieux. Le comble de l’ironie apparaît lorsqu’il rappelle que l'attaque dont son camp a été victime a suivi un feu de camp élevé par les coureurs des bois : «C’était un très beau feu. Aucun doute que les Tsonnontouans nous ont enfin trouvés grâce à nos remerciements à Aataentsic et qu’ils ont attendu l’aurore pour frapper, quand nous serions alourdis par le sommeil et l’alcool. Ils vont s’en faire à leur tour, une belle fête, une fois rentrés à fort Albany avec le fruit de notre travail, qu’ils vendront pour quelques arquebuses, une poignée de balles et une autre de pointes de métal pour leurs casse-têtes, et peut-être aussi pour une cassette de breloques destinées aux vieilles qui dirigent la traite des esclaves à Onontagué. Ce ne sont pas les Anglais qui se priveront de les équiper et puis ça ne changera rien, il n’y a pas assez d’armes dans toute la Nouvelle-France pour compenser» (pp. 29-30). Enfin, après une évocation de l’inutilité de la campagne de La Barre (présumons-nous), le narrateur dit : «Ils ont beau honnir ces soldats, Gagnon et tous ces Outaouais qui dansent avec les esprits même si leurs restes charcutés gisent à quelques mètres [le bel anachronisme!] de moi, je ne serais pas déçu qu’une colonne de trente de ces fantassins passe dans le secteur pour disperser un peu mes Tsonnontouans. Nous avons construit un feu de joie et, alors que nous cuvions notre alcool ce matin, ils ont coulé sur nous comme une horde de loups, comme si tous les arbres de la forêt s’abattaient en même temps sur nos corps ramollis. Nous avions pris soin de charger nos armes avant de nous coucher, mais l’embuscade nous a laissé si peu de chances qu’un seul des nôtres a pu tirer avant que les gourdins ne se mettent à pleuvoir sur les os» (p. 32).

Nous ne sommes pas dupes des allusions qui passent en douce dans cette description. L’alliance «naturelle» entre Iroquois et Anglais, qui se poursuit toujours au sein du Canada; la façon dont ces autochtones eux-mêmes sont les jouets des intérêts qui les fournissent en armes; les rites superstitieux qui, devenus marottes, sont indispensables au gambling des casinos, enfin les récriminations demandant au gouvernement du Québec de dédommager la moindre atteinte à des territoires qui ne servent plus depuis longtemps ni à la chasse ni à la pêche, meublent d’intentions les commentaires que l’auteur donne au narrateur. Certes, Bock n’est pas sans ignorer les «sanglots de l’homme blanc» dans la conquête amérindienne : «Deux Outaouais complètement saouls n’ont pas bougé après la salve, ils ont été abattus par les tireurs. Pourquoi eux et pas Gagnon ou moi, nous les Visages pâles, les sous-hommes barbus responsables de leurs dépendances et de leurs maladies, allez donc savoir» (p. 32). Le reste n’est que dépeçages et brigandages et, on le devine même si le nouvelliste ne le dit pas franchement, cannibalisme.

Dans le courant de la narration, Bock met en présence les mœurs sexuelles de deux cultures :
Je ne sais combien de fois on a traversé les Pays d’en-Haut pour ramener nos cargaisons de pelleteries aux intermédiaires. On se rendait parfois jusqu’au fleuve pour participer à la foire des fourrures et se faire chauffer le cœur et le corps par quelque fille à louer. On ne manquait pourtant pas de chaleur chez les Indiens, et le père Dupas souffrait de ses vœux de pureté tellement les sauvagesses sont généreuses. Ah, les Blancs sont si doux comparés aux locaux, les squaws l’apprécient; tout comme ces dames de la colonie qui, à l’inverse, redoutent plus que tout les incursions iroquoises, bien que certaines d’entre elles ne détestent pas un peu de vigueur. Ce dont on s’applique à leur faire profiter lors de nos passages, précédés qu’on est de notre aura d’hommes des bois. Il faut dire qu’on nous fait mauvaise presse dans la colonie. Ça en effraie peut-être quelques-unes, mais ça en intrigue bien d’autres (p. 28).
Ne cherchons pas de résistances jansénistes ou puritaines parmi ces femmes, mais seulement l’androphobie d’une virilité encore tenue pour sauvage chez l’homme. La violence sexuelle est naturelle aux hommes, le mythe n’est, là encore, que mite; alors que les squaws préfèrent la douceur du Français qui devient un mythe nouveau dans l’affaire. Sur un autre mode que l’historiographie nationaliste traditionnelle, Bock ramène la sauvagerie des Indiens contre la civilité des Français qui reçoivent moins dans la transaction métisse qu’ils ne donnent. Même lorsqu’ils sont le plus près des Outaouais ou lorsqu’ils tombent sous les casse-têtes des Tsonnontouans, nos Français demeurent les civilisés du conte, alors qu’ils ont beau se revêtir des costumes français dérobés au hasard d’une tuerie, un Iroquois demeurera toujours un sauvage :
L’un des assaillants est étonnamment vêtu, sous une cape de porc-épic il porte un justaucorps bleu et un jabot de dentelle. Comment a-t-il pu se les approprier? Beaucoup de choses insoupçonnées circulent dans le pays, même qu’un Pétun m’a déjà dit qu’il y a longtemps on a trouvé un tonneau de poivre des Indes dans la baie des Puants et que tous les clans des alentours se sont réunis pour conjurer le sort. L’accoutrement de cet Iroquois, il faut présumer qu’il l’a obtenu lors d’un raid à Québec ou à Trois-Rivières, parce qu’en plus de son justaucorps, il est coiffé non pas d’une hure de glouton, mais d’un feutre de castor avec une plume d’oiseau du paradis fatiguée, qui lui pend sur la nuque. Le chapeau d’un aristocrate qui faisait la courbette devant Talon ou dansait le menuet dans le salon d’un seigneur juste avant de se faire égorger en plein midi par une poignée d’Iroquois venus réparer une injustice dans la colonie. Le Tsonnontouan distingué est particulièrement appliqué à ciseler son Outaouais. Qui sait si ce n’est pas sa victime qui a elle-même capturé le castor qu’il porte aujourd’hui sur la tête, ce castor revenu de chez un chapelier d’un autre monde? (p. 34)
Duplicité, rapines, sadisme, le récit de notre coureur des bois brise le non-dit que les bien-pensants tiennent à taire devant la petite guerre du temps de la Nouvelle-France, souvent un carnage «chirurgical», concentré comme nous le voyons encore aujourd’hui en Irak et en Syrie dans les guerres insurrectionnelles; une nette délimitation - une Frontière - entre la sauvagerie et la civilisation, mais l’effroyable culpabilité que les Québécois se sont revêtus face au chapeau de colonisateur qu’ils arborèrent durant 160 ans avant de le voir se transformer en fardeau du colonisé. La violence dont on a perdu l’habitude - mais qui n’est pas le cas de nos Voisins du Sud -, nous pétrifie, comme l’annonce Bock dès l’entrée du récit et qu’il rappelle à la fin, comme Ægus sa condamnation à la perpétuelle angoisse à la fin de Bérénice de Poe : «Pour l’instant, je dois rester immobile, m’intégrer au décor comme un lièvre, je dois devenir un rocher, ne pas respirer plus fort que ne le ferait le vent et souffrir en silence, comme les arbres qu’on perce de nos projectiles. Le carnage s’achève, ils sont contents» (p. 35). N’était-ce pas cela que les thérapeutes en sanatorium appelaient le repos cadavérique, comme aimait le raconter les témoignages des tuberculeux en phase de rémission et qui alimentaient l’imaginaire rapetissé des Canadiens Français, si bien rappelé dans son Manuel de la petite littérature du Québec, par Victor-Lévy Beaulieu?

«J'ai marché vers le vide», cette phrase du narrateur résume assez bien l'essentiel de Dauphin, la troisième nouvelle d'Atavismes. L'espace est au centre de la nouvelle. Un espace qui, comme le temps dans les précédentes nouvelles, est confusion. L'auteur pourtant semble nous situer avec précision : Dauphin, site de l'ancien fort construit par La Vérendrye et qui porte ce nom en l'honneur de la naissance du fils de Louis XV, qui donnera les trois derniers rois de France : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Sans nous le dire directement Bock nous raconte une certaine histoire de déchéance, d'où le nom particulièrement choisi du bled où il se retrouve dans les Prairies Canadiennes, proche de Winnipeg. Des montérégiennes d'où il part, il arrive dans la prairie désolée, comme si son autocar n'avait pas bougé, était resté sur place alors que les paysages défilaient sous les yeux éteints du voyageur. Cet homme quitte son épouse, enseignante, pour un périple afin de ressourcer son imaginaire tout en fuyant une ombre qui restera omniprésente tout au long de la nouvelle.

Dès le début, avant même le départ de la région montréalaise, le narrateur nous parle de son angoisse devant sa perception géographique déconstruite :
J'avais observé la mappemonde durant les jours précédant notre voyage. Sur la carte de l'Amérique du Nord, une multitude de routes éloignent les villes les unes des autres à mesure qu'elles montent au nord. Dans de minuscules villages, des humains encore plus microscopiques ralentissent comme le mercure descend. Atomes insignifiants craqués par le gel. Pays arbitraires. Peinture à numéro. Tout était à l'endroit. J'appréciais la planète telle que je la connaissais depuis mon enfance : une grand carton bleu où sont tracées des formes, toujours les mêmes. De quelle année datait cette carte? Il n'y avait plus d'U.R.S.S., mais le Nunavut n'avait pas trouvé sa place dans les représentations de la Terre. Comment faire d'une boule un rectangle? Un autre tour de passe-passe pour le physicien, j'imagine. Il existe aussi une carte du Nord, que j'avais regardée dans un atlas. Il m'avait fallu quelques secondes pour comprendre ces formes autour d'un point greffées à des cercles concentriques. Je pensais à la Renaissance, à une terra incognita inimaginable, aux contours flous, peuplée de cyclopes mangeurs d'hommes. Pourtant, cette carte montrait un monde d'invention contemporaine. Je ne reconnaissais pas le Québec, dont la péninsule d'Ungava pointait à droite vers un nord central, axe révolutionnaire tournant au milieu de la page. Mon visage était devenu une nouvelle étoile polaire. Avant ce renversement, je n'avais jamais remarqué la Nouvelle-Zemble. La Sibérie acquérait la grandeur qu'elle avait eue de tout temps dans les contes. Les îles arctiques américaines existaient enfin (pp. 40-41).
Cet espace universel, devenu soudain inapte à la reproduction mentale, est un espace travaillé par des durées inouïes : «Tu pourrais faire les cent pas pendant cent ans, tu ne t'emmerderais pas autant que je me suis emmerdé dans cette prairie tamisée par des océans d'un autre âge, moulue par des tonnes de glaciers battant lentement en retraite, arpentée par le désordre nomade de bons génies et de meilleurs guerriers encore, ratissée par les moissonneuses à l'allée, au retour, dans la poussière des ossements de bisons» (p. 40). Arrivé à Dauphin, le narrateur se remémore le récit des La Vérendrye. Il voit dans Dauphin la fin de son périple, alors que pour l'explorateur, ce n'était qu'une étape dans cet espace interminable. Cet espace, qui prend la distance qui le sépare de sa femme : «Tu peux faire une danse païenne si tu veux, ça ne dérangera rien à la réalité de notre absence l'un à l'autre. La sens-tu, enfin? Allez, touche l'espace» (p. 44). Longtemps nous avons cru que la symbiose impossible entre Canadiens reposait sur l'infranchissable mur ethnique : la religion, la langue, le rapport inégalitaire fondé par la Confédération de 1867... Bock nous dit que cette incommunicabilité réside dans l'espace inassouvissable. Paralysé, amorphe dans son appartement minable, le narrateur lit des romans, rêve à son apprentissage sexuel,  brûle ses cartons, fait des démarches pour trouver un emploi qui arrivera, à temps partiel, dans un supermarché. Il rencontre Heather, qui parle français, mais qui est un amalgame d'origines croisées : «Ses grands-parents étaient irlandaise et ojibwé, ukrainien et canadienne-française. Je ne cherche pas à comprendre ce que brasse en elle un tel héritage. Je sédimente depuis des centaines d'années dans le limon de la vallée du Saint-Laurent. Plus grand-chose ne remue. Nous nous énervons pour notre identité non pas en raison des ressacs, mais d'une lente habitude. Peut-être avons-nous saisi, malgré quelques sursauts d'honneur obligatoire, que l'eau se retire doucement. J'étais heureux. Il y avait de nouveaux mystères sous les vêtements» (p. 47).

Heather amène le narrateur à la ferme familiale où l'on sent la nette dominance ukrainienne. Tout le monde s'attarde aux travaux, mais le narrateur n'a qu'une idée en tête : peloter Heather, ce qu'il parviendra, à la fin des travaux, à travers de torrides étreintes dans une alcôve de pailles dans la grange. Mais comme toujours dans le roman canadien, l'hiver, la neige, le froid vient à bout de l'amour : «Nulle part je n'ai connu de plus violent vent d'ouest. C'était un froid mortel, au sens propre : un Indien fut retrouvé congelé dans un canal d'aqueduc, sous le chemin de fer. Je te dis qu'il aurait peut-être fallu le laisser là pour l'hiver, mais nous sommes vite passés à autre chose dans nos discussions. Le vélo valait mieux que la marche, surtout dans cette bourrasque. Là-bas, on ne risquait pas de se briser les os dans une pente…» (p. 53). Finalement, la passion s’étiole et on ne sait plus très bien si le narrateur nous parle de ses rapports avec son épouse ou avec Heather lorsqu’il rappelle comment, le soir, «évaché sur le canapé, nous regardions CTV malgré la neige qui brouillait l’image…» (p. 53). Peu importe. Le Québécois a beau chercher le point d’inaccessibilité relative, la réalité de l’incommunicabilité est plus forte que ses efforts d’explorateur. La Vérendrye n’atteindra pas les eaux bleues de l’océan Pacifique et ne pourra les contempler que de loin, du sommet des Rocheuses.

Là se joue sans doute l’un de nos grands drames fondateurs :
Danse autour de ton feu, ne crois pas au destin. Ne te laisse pas aller à la superstition. Non qu’il faille manquer de confiance, seulement, on doit être prêt, à tout moment, à émettre un doute. Tu le sais, je pense qu’on est responsable des grandes étapes de notre vie. Je suis une sorte d’antidéterministe apathique. Ou d’existentialiste passif? Enfin, ce que je veux dire c’est qu’il arrive qu’on ait le choix. Dans ces moments-là, on a la possibilité d’influencer ce qui nous attend. On rencontre quelqu’un, on hésite un peu, mais on s’engage sur la foi d’une simple émotion, ou pire, d’un orgasme, au point de changer de maison, de famille. On se fait labourer l’esprit toute notre enfance, et un jour, après un cours d’orientation, on s’enlise volontiers dans une carrière (p. 48).
Sans doute n’y a-t-il rien d’original dans cette critique dramatique. Le narrateur a relevé le pari canadien en allant vers l’ouest, à la rencontre de l’Autre, canadian. Ça n’a pas marché mieux qu’avec son épouse, alors pourquoi? La question n’est posée ni en termes d’ethnies, de langues ou même de lieux; c'est l'individu, le narrateur, devenant misanthrope, enveloppé par cette neige qui le domine, aussi bien dans l’ouest canadien que dans la ville de Montréal, qui s'égraine sur lui comme le sable coule dans le sablier : «Il n’y a pas d’histoire, vraiment. Seulement des personnages, des lieux, des objets et des événements qui se mélangent en suites de mots que je ne comprends pas. Pourtant, tous ces mots sont d’une simplicité. Je n’ai même pas besoin de dictionnaire. C’est comme si je m’étais infiltré chez un étranger. Il neige encore, si bien qu’il n’y a plus un angle, plus une courbe dehors, tout est plat. Que peut-on distinguer au fond d’un sablier? Quand tout cela aura monté cristal par cristal au-dessus de mon toit, j’éteindrai les lumières et me coucherai au milieu du salon» (p. 55). On ne pourrait mieux définir le sens de l’histoire canadienne et la profonde schizophrénie à laquelle Bock, le Québécois, demeure sensible et qui court tout au long de ses nouvelles.

Peur pastel est une série de «méditations» associées à des photos souvenirs marqués d'une date. Or, à chaque nouveau cliché, la date remonte dans le temps. Chaque photographie est également le lieu d'où surgit une appréhension panique mais livrée sur un mode quasi désaffecté. On se sent moins comme Scipion pleurant sur le sort de Carthage en pensant à celui qui attend Rome qu'aux méditations mélancoliques de Volney devant les ruines de Palmyre. «Nous squattons des terres volées, nos dollars sont des octets, chaque vestige mis au jour nous rappelle que ce que nous voyons, cette feuille entre nos mains, ces vêtements que nous portons, ces babioles, ces trésors, tout sera enseveli et délavé» (p. 59). Tel est ce jeu pervers de la projection et de l'angoisse auquel s'abandonne les réflexions du narrateur à chaque nouvelle photo.

Le narrateur et sa blonde fouillent dans les ruelles les amas de détritus afin de «recycler» dans leur demeure personnelle ces choux gras jetés par les voisins. Il ne cache pas sa satisfaction pour son fils : «Mon fils est une merveille, au sens où très peu l'entendent, même si tous emploient l'expression. Il n'accomplit aucun exploit. Il est ma fenêtre sur ce monde verrouillé, celui qui me fait prendre conscience de l'étrangeté de l'habituel et de la précarité du droit acquis d'être ici, en ces temps d'obscurité stroboscopique, côtoyant des gens qu'on aime oisivement au point de ne plus les voir, car aujourd'hui nous accapare et demain arrive, prévu, rempli d'avance, prêt à être biffé sur le calendrier» (p. 61). Bien sûr, comme dans d'autres romans québécois - je pense à Marie Didace de Germaine Guèvremont -, l'enfant en éveil pourrait apparaître comme la promesse d'un monde futur, d'un monde qui nous aura échappé et qui tirera enfin la race de sa nonchalance et de son atavisme. Mais le narrateur est hanté par une angoisse tout à l'opposé : «Quelque chose de terré attend de se manifester, gris, ocre, s'immisçant par la frange des rideaux, peut-être la fatalité de disparaître que nous prétendons oublier en vivant, en vivant beaucoup. Quand je ne peux dormir, je m'assois au salon et je regarde les photos. L'ordre tel que l'humain l'a vécu et théorisé veut que les parents partent d'abord et que leurs enfants les remplacent sur le quai» (p. 62). Avec Marie Didace, on le sait, le nom des Beauchemin s'éteignait. Quelque chose de semblable pourrait peser sur l'enfant du narrateur, mais celui-ci est un garçon : la Figure du Fils, du bon Fils.

Puis, les signes eschatologiques apparaissent. «Vrillant lentement juste au-dessus de nos têtes, un Boeing était allé s'écraser sur Montréal-Nord, et la panique nous avait fait rentrer pêle-mêle. Nous aurions pu rester sur place : un nouvel engin venait droit sur nous en hurlant si fort que je n'entendais plus rien. Je perdrais ma famille. Père, je ne pouvais rien pour mon fils. Quand l'avion nous avait enfin anéantis, c'était seulement lent, noir, silencieux et sans douleur, en suspens» (p. 63). Comme il n'y a pas de World Trade Center à Montréal pour forcer le regard à lever vers le ciel et voir venir la foudre, il ne reste plus que ce bourg sans intérêt - Montréal-Mort, comme l'appelait Victor-Lévy Beaulieu -, ce ground zero devient lieu de la catastrophe qui révèle l'impuissance du Père et l'avortement du Fils. Race sans avenir squatter sur une terre qui ne lui appartient pas et qu'elle a volée, tout résonne comme si une malédiction originelle pesait sur le Canada Français. Le sentiment d'être des étrangers dans leur propre pays, d'être happés par la démarche gyrovague baroque, le coureur des bois est devenu le déménageur annuel :
Il n'y a rien de neuf chez nous. C'est un musée brun, couleur modeste s'il en est, prix à payer quand ça ne coûte rien. Le premier juillet est toujours une célébration, non pas parce que nous nous amusons de constater que les Québécois attendent la fête du Canada pour changer de logement, mais parce qu'ils laissent un nombre effarant d'éclats de leur passé dans les rues et les ruelles, nous en profitons sans vergogne. La récolte dure une semaine, c'est la haute saison. Le reste de l'année, on escompte un malheur : une rupture, une perte d'emploi, un retour chez maman; il faut savoir flairer les fins de cycle. Les rebuts hibernent avec les mammifères, nous ne découvrons presque jamais rien dans le froid. Cet hiver, toutefois, nous avons trouvé. Au bout de la rue, derrière le bloc aux briques sales, un ameublement complet gisait dans la neige, des boîtes de carton éventrées débordant d'ustensiles, de draps, de rideaux aux motifs floraux encore entourloupés aux tringles, de romans d'amour à trente cennes. Un appartement entièrement recraché dehors, qu'une chenillette raclait pour faire un tas que les pick-up de la ville viendraient ramasser ou que la souffleuse réduirait en flocons» (p. 64).
Le peuple québécois vit comme un parasite sur lui-même. Il accumule des choux gras qu'il n'utilisera pas et enverra aux détritus alors qu'il ira courir les ruelles pour récupérer les déchets de ses voisins. L'incapacité de s'approprier un chez-soi bien à soi est la métaphore de la propriété qui coule entre nos doigts. Plutôt que le Séraphin Poudrier d'Un homme et son péché ou l'Euchariste Moisan de Trente Arpents qui s'agrippent au-delà de toutes morales à leurs parcelles de terrain, le narrateur balance entre l'angoisse de la perte et le fantasme de la destruction :
Si ma mort n'est qu'un néant, je l'accepte, elle ne me fait pas peur. Mais je refuse celle des autres. Quand l'essentiel ressurgit et que je remarque ma blonde, je lui dit : j'ignore ce que je deviens s'il t'arrive quelque chose. Mon garçon est un enfant solide, il fait la culbute et se cogne la tête sur tout ce qui obstrue son avancée acrobate. De courts pleurs et une poque ne compromettent pas la prochaine roulade. Il est aussi vulnérable que nous. Les heures pastel m'empêchent de dormir, je me moule à la chaleur de ma blonde en redoutant les horreurs qui arracheront mon enfant à mes bras. Peut-être qu'un jour nous croiserons un homme dont le molosse s'élancera sans raison sur la poussette, pour refermer ses mâchoires sur le visage de notre fils, ce visage qui ressemble tant au mien. De telles bêtes sont imprévisibles, en elles peut remonter d'âges lointains une furie de loup. "Votre enfant a fait un geste, mon chien s'est senti attaqué", hurlera l'homme pour se défendre au moment où je le tuerai de mes mains. Peut-être qu'un jour, en faisant la vaisselle, j'échapperai le couteau de boucher qui ira se planter entre ses petites vertèbres cervicales, à travers la douceur de son cou qui sent le caramel. Peut-être qu'un jour, en voiture, la malchance nous choisira et, dans la tôle écrabouillée, tête en bas, retenu dans le vide par la ceinture de sécurité, j'entendrai la radio continuer sa chanson, mais aucun pleur ne viendra du siège d'appoint. Peut-être qu'un jour une maladie le défigurera, une maladie qui attendait tapie en nous, de père en fils, pour germer au hasard, déformant son corps et nous faisant tous pourrir par ricochet.
Rien ne lui arrive encore que la beauté, rien ne nous appartient en propre que la lenteur, il ne faut pas l'oublier (pp. 64-65).
Ce paragraphe est particulièrement pervers. Plus que la fatalité qui s'acharnerait à travers un molosse géant, un couteau de boucher maladroite-
ment échappé d'une main, un accident d'auto ou une maladie congénitale, c'est le désir secret du mauvais Père de tuer le Fils après l'avoir possédé. C'est le revers du premier conte, Carcajou, où le Fils tue le mauvais Père. Il y a là un érotisme de même nature que celui que Jason exhibait à l'envie de sodomiser le Père mort. Ici, le Père, comme von Aschenbach dans Mort à Venise de Thomas Mann, fantasme la mort du Fils, la mort de la beauté, la mort de l'Amour. Il voudrait prévenir certes, mais le danger se métamorphose en désir euphorisant. «Les plus sublimes paysages me font ressentir ma putrescence imminente. Ce que je crois mien peut m'être enlevé à tout instant par la loi ou les armes. On n'attend qu'un léger débordement de détresse pour nous fondre dessus» (p. 66). Dans un dernier portrait daté de septembre 1986 où il se donne l'âge de 67 ans, le narrateur nous laisse penser qu'il suivrait le même parcours que le personnage de Scott Fitzgerald, Benjamin Button, rajeunissant dans le temps. Peut-être est-ce cela qui le forcera à donner sa chance à l'angoisse plutôt qu'à s'abandonner dans le fantasme de destruction.  «Mon fils est beau et le sera sûrement longtemps, en lui réside tout ce qui reste d'humain dans ce pays d'épluchures desséchées. J'attends la catastrophe, le grand chaos. J'attends qu'en pleine nuit les cloches des dernières églises encore invendues se mettent à sonner pour rassembler ceux qui sauront encore ce que veut dire être ensemble. S'il est alors assez vieux et souhaite se mêler à l'assemblée, j'en bénirai mon fils, puis j'irai, avec qui voudra m'accompagner, survivre quelques mois, quelque part, probablement au Nord» (p. 68).

Le retour-d'âge, qui va à contre-courant du temps mais qui n'est en rien une régression au sens où on l'entend généralement du point de vue clinique, ajoute un effet fantastique qui n'est pas étranger non plus aux autres nouvelles d'Atavismes. Bock échappe à la banalité à laquelle n'échappent pas nos actuelles solutions économiques qui nous ramènent à l'état d'un Canada - et d'un Québec - colonial du XIXe siècle, ni au cynisme de la gente politique. Les Québécois marchent à reculons, face au passé, non pas pour le défier et le maîtriser, mais pour s'assurer de son immobilité, sa pétrification, comme dans le conte L'autre monde. C'est de là que génèrent à la fois l'angoisse de la répétition historique comme le fantasme de détruire un avenir qui nous échappe et nous porterait ombrage en même temps. Voilà ce que sont, effectivement, les peurs pastels.

Eldorado est une nouvelle de la même nature que L'autre monde. L'action ne se situe plus à la fin du XVIIe siècle, mais lors du voyage de Roberval vers le mythique Royaume du Saguenay en 1542. Bock reste fidèle aux récits que nous avons de cet autre voyage désenchanté des Français afin de venir prendre leur part du Testament d'Adam, aussi toute la nouvelle est-elle ponctuée par les vers de La ballade des pendus de François Villon. Le narrateur est le prêtre de l'équipage. Un équipage formé de bandits, de putains, d'assassins et autres types sans scrupules. Cherchant le passage du Nord-Ouest, Roberval vient s'établir sur les restes de Charlesbourg-Royal érigé plus tôt par Cartier. La mutinerie s'est mise de la partie et Roberval se montre impitoyable en faisant pendre les rebelles. Bock rappelle à quel point ces voyages impossibles se construisent sur des rêves, des imaginations inouïes crées à partir de comptes-rendus des voyageurs espagnols : «…Cartier… avait refusé de rebrousser chemin malgré l’intimation de Roberval, et avait tendu la voilure pour la France en pleine nuit. Sûrement souhaitait-il rivaliser à son seul profit avec les galions qui se pressent dans les ports ibériques, rentrant du Nouveau Monde alourdit d’or, d’argent, de cuivre, de perroquets multicolores et de sous-hommes au nez percé qui s’agencent si bien aux tapisseries des palais. Nous entendions leurs histoires jusque dans les campagnes. Plus d’un fermier m’avait dit vouloir traverser l’océan et récolter les fruits dorés dans les jardins de l’Eldorado. Roberval a le même appétit que Cartier, nous souffrons aujourd’hui de sa démesure» (pp. 72-73). Pour les géographes de l’époque qui suivaient la symbolique antique, s’il y avait un Eldorado dans l’hémisphère Sud, il devait sûrement y en avoir un dans l’hémisphère Nord. Or des autochtones ont mentionné à Jacques Cartier qu’il existait un Royaume du Saguenay couvert d’or un peu plus au nord. La réalité fut toute autre.

Car Bock plonge ensuite son lecteur dans les entrailles du navire. Un véritable enfer. Le froid, la faim, le scorbut, la débauche. Le missionnaire-narrateur ne se perd pas dans des leçons de morale, rapportant de la façon la plus objective possible cette croisière de misères. Le Canada n’est pas l’Eldorado. Il n’a jamais été et ne sera ce «plus meilleur pays du monde» de Jean Chrétien. Bock évoque le célèbre événement que Marguerite de Navarre a repris dans son Heptaméron : «J’oubliais le vice-roi. Nous savions Roberval despote. Ceux qui l’ignoraient l’ont appris quand il a abandonné sa nièce sur une île minuscule au beau milieu de la mère des Terres Neuves, avec sa duègne et le marin dont elle s’était entichée. Sûrement méritait-elle meilleur sort, elle qui avait aidé à financer le voyage de son oncle, guerrier reconnu et hâbleur en vue à la cour, mais ruiné par le train du haut rang et dont nous entendions parler jusque dans les campagnes. La jeune fille et ses compagnons sont certainement congelés aujourd’hui, leurs corps de glace roulent dans le ressac et s’entaillent sur les saillies du roc. A-t-elle eu pire fin que nous?» (p. 74). Marguerite de La Rocque était en effet parente de Roberval, mais rien ne dit qu’elle finança le voyage. Elle tomba amoureuse d’un jeune homme dont nous ignorons le nom. De même, les documents se contredisent à savoir si ce ne serait pas plutôt l’amant qui aurait été abandonné sur une île dite île des Démons et Marguerite serait venu l’y rejoindre, suivie de sa servante Damienne. Là, dit Thevet, l’historiographe du voyage, Marguerite aurait donné naissance à un enfant qui serait mort, tout comme le père puis la servante. Un navire de passage aurait récupéré la malheureuse et ramené en Europe. Le récit de Thevet est d’une exactitude indiscutable, mais la romance est œuvre d’imagination de la reine de Navarre. Aussi, Bock ne s’attarde-t-il pas sur ce récit qui est même lourd de symbolisme pour l’histoire du Canada Français : l’amour est interdit au Canada. Les amants sont livrés à eux-mêmes et à un sort cruel pour raison de leurs amours et abandonnés aux périls de la nature. Ce récit, que les historiens canadiens préfèrent ne pas reprendre dans leur vision épique des débuts de la colonie française, ne nous révèle-t-il pas la source de la malédiction qui semble peser sur le destin de cette nation?

Et le curé-narrateur est bien obligé de le reconnaître : «Ce pays en entier est la terre de Caïn, les forêts luxuriantes et les sols arables ne sont qu’un maquillage du Diable pour nous attirer dans ses rets. Frères humains, n’ayez pas le cœur endurci contre nous. Nous avons fait de notre mieux» (pp. 74-75). Cet appel pathétique semble résonner d’une décennie à l’autre, d’un siècle l’autre, inlassa-
blement, devant une richesse qui se dérobe à nous alors qu’elle abonde pour les conquistadores espagnols et les conquérants anglais des vastes prairies américaines. L'ingratitude de la mauvaise Mère (la Terre québécoise) semble convoler en justes noces avec la cruauté de Roberval, mauvais Père, qui pratique une cruauté gratuite, sans résultats. C’est une autre figure de Mauvais Père dont le plaisir est de regarder souffrir la racaille de son navire et pendre les audacieux qui ont osé ourdir une mutinerie : «Mes exhortations ont été inutiles. Je suis convaincu que Roberval ne s’était pas converti au catholicisme pour s’attirer les faveurs du roi, comme nous l’entendions jusque dans la campagne. Il m’a ordonné de me mêler des affaires des cieux quand il avait le pouvoir sur terre. N’est-ce pourtant le ciel qui fait descendre sur lui, sur nous, le froid qui maintenant crevasse le sol et nous paralyse un par un?» (p. 77).

Turbide est apparu, dès la première nouvelle, comme la figure de mauvais Père, mais jusqu’à Roberval, les personnages placés dans cette situation n’ont cessé de se révéler du même modèle; insouciant, présomptueux et maintenant cruel par cupidité et vanité. Dans L’autre monde, le narrateur dit : «N’empêche qu’avec leurs fusils qui reluisent dans les bois et leur attitude arrogante qu’ils se permettent d’avoir grâce à eux, les Iroquois ont presque l’air aussi con que les soldats du Carignan, mais au moins ils peuvent se transformer en arbre quand vient le moment de disparaître. Les pauvres soldats ne savent qu’obéir aux lois d’obèses à perruques en souliers vernis et ne comprennent rien à celles de la nature. Lorsqu’une buse vous parle, il faut écouter. Gagnon et moi, on a tellement ri, il y a quelques années - et je pense qu’il en rit encore, avec sa grande bouche fendue jusqu’aux clavicules -, des militaires envoyés ici par ce roi qui ne connaît rien ni aux rivières ni aux hivers. Il a sommé cinq cents fantassins, entraînés pour le tir en rangée et le bivouac sous les étoiles des tropiques, de se faire congeler dans la forêt en plein janvier, nourris aux biscuits, avec des cartes gribouillées à peu près, à la recherche de croque-mitaines inventés pour effrayer les couventines, sans guide, sans truchement, sans bottes ni fourrures…» (pp. 30-31) On le voit, Roberval n’est qu’un autre roi au titre duquel est ajouté le terme «vice», placé à la tête d’un équipage constitué de vicieux personnages raclés dans le fond des geôles de France. Voilà pourquoi l’Eldorado se révèle finalement être l’enfer : «l’enfer n’est pas de flammes mais de glace» (p. 80), ce qui est une autre façon de chanter : Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver…

Le ver est un autre conte qui s'inscrit dans la veine de ceux d'Edgar Poe. Le narrateur hérite de la maison paternelle qui marque aussi sa séparation d'avec sa femme, Alice. Le narrateur est poète - comme celui du premier conte, Carcajou, tant il voit «des histoires partout au lieu de la réalité» (p. 85). Mais il souffre également d'une névrose de culpabilité d'hériter de la maison paternelle à la suite d'un accident mortel qui a fauché du même coup son père et sa mère. Alice, elle, n'en a cure et le narrateur y est «le seul en deuil»; «mais je croyais devoir faire ma part et souffrir un peu pour qu'on ait un chez nous. Cela comptait, à mes yeux du moins, pour une compensation» (p. 86). Scrupules que n'apprécie guère Alice qui s'installe partout comme chez elle.

Le narrateur se console de sa séparation en travaillant le jardin dans la cour. Il commence par un nettoyage qui s'achève assez vite en jeu sadique qui consiste à couper les vers de terre. Des vers toujours de plus en plus visqueux et toujours de plus en plus laids. Manipulant la treille dans une sorte de transe, le narrateur s'écorche les doigts, mais il plonge toujours la main plus profondément dans la terre pour en extirper toutes les bestioles. Comme un personnage de Poe, l'extase de la mort l'entraîne à des fantasmes bizarres : «Je remarquai alors que des dizaines d'oiseaux m'entouraient, se chamaillant pour dérober les morceaux de chair. Comment avais-je pu ne pas les entendre? Étaient-ils là depuis longtemps? Avaient-ils attendu, silencieux, le sacrifice du ver roi avant de se manifester? L'ombre indiquait seize heures. J'avais passé la journée à découper des lombrics. Mon cou élançait, et je ressentis d'un coup une brûlure intense, mes bras étaient complètement rougis. Je regardai mes mains, boueuses et tailladées, et j'eus peur de mon égarement, mais surtout de ce que je venais de découvrir. Le ver de terre n'avait pas une colonne vertébrale mutante comme je l'avais cru. Son corps contenait une bobépine» (pp. 88-89). Alice, qui a quitté la demeure, répandait partout ses bobépines. Cet accident biologique devient l'énigme remuante qui envahit l'esprit du narrateur.

C'est à ce moment, en effet, que la nouvelle de Bock défie la définition que Todorov donne du fantastique : le narrateur est-il fou ou bien ce qu'il nous raconte se déroule-t-il dans la réalité? Depuis son enfance, le narrateur est fasciné par la façon dont la nature conquiert du terrain, y compris sur les constructions humaines. Tout en continuant à souffrir des brûlures sur son corps, le narrateur explore la maison paternelle, y sème même son fatras qui le satisfait. Sous l'évier de la cuisine, parmi la tuyauterie, il découvre une colonie de champignons qui se répandent autour des bouteilles de plastiques. Alors le narrateur se questionne :
N'empêche que quelque chose clochait. Le jardin contingent, le rêve désagréable, le ver, les bobépines, les souvenirs, les vesses-de-loup dans la cuisine… Je tissais des liens avec une grande clarté, mais quelque chose achoppait, et ce ne pouvait être moi. Même de m’être oublié, pendant plusieurs heures sous le soleil cuisant, à ma dégoûtante besogne, s’expliquait. La joie. De punir. Ceux qui se repaissent du malheur des autres. Non, la zone grise était ailleurs. Ces chinoiseries me faisaient me sentir étranger dans ma propre maison pour la première fois de ma vie. (p. 93).
Comme un personnage poesque, le narrateur reste obsédé par l’addition d’une série de liens purement contingents. Il a beau tisser des liens avec une grande clarté, mais cette clarté fait ressortir, justement, que quelque chose ne marche pas dans cette continuité. Analysant les contes de Poe, Jacques Cabau a montré en quoi ce type d’associations pouvait conduire à deux éventualités contraires : «Dupin, Legrand, c’est la merveilleuse clarté de l’intelligence logique, formée par le siècle des lumières. Tous les névrosés appartiennent au royaume des ténèbres, et Poe n’a aucun respect pour ce que nous appelons aujourd’hui l’inconscient. Il partage avec son époque l’idée que tout ce qui ne s’étale pas au grand jour est suspect. Il fait de ces régions ténébreuses le monde du crime et de la déchéance. À l’obscurité psychologi-
que de ces régions inexplorées, il ajoute la noirceur morale. Dupin est récompensé par un chèque, Legrand par un trésor. Mais tous les névrosés sont punis. Poe est un auteur singulièrement moral et bien-pensant» (J. Cabau. Edgar Poe par lui-même, Paris, Seuil, Col. Écrivains de toujours, # 49, 1960, p. 74). Il en va de même pour Raymond Bock, du moins ici, pour son narrateur. Ce dernier considère comme une aubaine l’héritage de la maison paternelle. Mais sa névrose de culpabilité l’engage non dans la voie de la lumière et des bénéfices de la propriété, mais dans celle des ténèbres et de la destruction de la vie. Il pénètre dans le monde du crime, celui contre la nature; il confronte la logique en établissant un état bordélique autour de lui; il laisse la moisissure et les champignons végéter dans la maison. Intoxiqué par la fièvre, il sombre dans des états de contemplations morbides, ici d’un baldaquin de la Nouvelle-France :
Étendu sur le dos, je scrutais les replis du baldaquin, les détails parfaits du piqué de soie à mes pieds et le dessin du papier peint bleu et or d’une richesse extravagante : une volute se ramifiait en quelques branches autour d’un bourgeon, et ce motif foisonnait autour, avec, dans les interstices, une voie lactée de fleurs de lys. Dans ma chambre, parfaite réplique de celle du gouverneur Jean de Lauson dans sa seigneurie de la rive sud de Québec, je saisis ce qu’il me fallait pour sortir de cet état étrange, léthargique. Je m’approchai de la superbe fresque pour la détailler et en comprendre la composition (pp. 93-94).
Le motif poesque se limite généralement aux impressions visionnaires, mais nous sommes au XXIe siècle et Bock nous plonge dans une vision dont les motifs prêtent à confusions sexuelles :
La fibre dorée partait d’un nœud central, sorte de gland pansu à la base et terminé par une tête creuse, et s’entourloupait rapidement comme la fumée d’un cigare. Après une circonvolution autour du gland, la fibre s’élargissait et s’incurvait comme un crochet à pitoune - oui, cet outil viril créé par nos ancêtres pour asservir les grands espaces vierges - avant de s’affiner à nouveau en remontant vers un autre nœud. Et cette faucille magnifique se répétait éternellement dans des proportions identiques. Je voyais scintiller les fleurs de lys. Je me dis : "Voilà" (p. 94).
Pour un instant, on penserait le narrateur en marche de ressaisir son patrimoine, c’est-à-dire sa virilité propre contre l’invasion de la maison par la nature :
De la maîtrise. De la rigueur. Celui qui avait conçu cette fresque impeccable n’avait rien laissé au hasard. Je devais changer. Je devais l’imiter. Reprendre le contrôle de la cour. J’en ferais ce que je voudrais. Mon terrain était pour ainsi dire retourné en friches. Ni mon jardin de trois par cinq mètres ni mon cabanon de tôle ne le faisaient mien tout à fait. J’avais rempli la maison de tous mes objets. Elle était un lieu habité, pleinement. Les champignons sous l’évier n’étaient qu’un petit écart, commis par mes parents, de surcroît. Je résolus que, dès le lendemain, j’occuperais mon terrain, pluie ou pas; que je marquerais de ma présence chaque centimètre de mon territoire, de mon patrimoine, du seul endroit au monde que je pouvais appeler "chez moi" sans que la loi des hommes me contredise. Et j’avais bien sûr en ma possession les documents légaux pour le prouver, que j’allai chercher dans le classeur, au fond du cabinet de lecture style fin dix-neuvième. Ce ne fut pas facile de m’y rendre. […] Je pris le titre de propriété, le pliai et le glissai dans ma poche-revolver. Maître chez moi. Quelle puissance (pp. 94-95).
Cette lueur de clarté surgit toutefois dans un esprit déjà enténébré, dévoré par la fièvre. En revenant, le narrateur trouve le portrait de l’aïeul tombé par terre. Des renflements irréguliers déformant les murs ont fait tomber le vénérable portrait. Les racines des plantes prennent possession de l'intérieur de la maison. Non seulement la figure de la Mère envahit-elle le domaine du Père, mais le Fils se précipite pour se réfugier dans ses bras, c’est-à-dire se rend à la salle de bain où il se plonge dans la baignoire. Son corps brûlant, ses ongles ternis par la terre, la migraine lui causent des souffrances qui témoignent de sa propre déchéance. L'eau, l'humidité, la moiteur de la terre, les insectes et invertébrés qui grouillent au sein de la Terre-Mère, se donnent rendez-vous dans la maison du narrateur qui les retrouve dans chaque pièce, nichés dans chaque meuble : «Je ramassai et m'épongeai doucement. J'ouvris la pharmacie. Des cloportes tombèrent dans le lavabo avec un cliquetis de sable et de carapaces entrechoquées, puis un énorme scutigère, lourdement, mi-félin mi-couleuvre, qui s'enfuit par le drain. Il restait bien un pot de crème dans la pharmacie. Son bouchon émergeait à moitié de la masse de branches, de racines et de feuillage poussant dans la terre riche qui tapissait la cavité. Je me détournai du lavabo en serrant les dents» (p. 97). La nouvelle s'achève avec l'invasion complète de la maison, puis la métamorphose progressive du narrateur : «À la lueur oscillante du fanal, je vis ma peau rosâtre, visqueuse, un peu diaphane. En se régénérant, mes bras s'étaient enrobés d'anneaux contractiles et ma peau translucide laissait paraître des morceaux plus foncés, gris-bleu comme la nuit. Mon cou était toujours ankylosé. J'en contractai les muscles, que je sentais m'encercler comme un collier, et ma tête roula tout autour, sur une épaule, vers l'arrière, sur l'autre épaule, puis encore vers mon sternum. Je tentai de toucher ma nuque, mais mon bras ne répondit pas, pendant à l'articulation de mon coude» (p. 102).

Qu'est-ce qui empêche vraiment le narrateur de devenir enfin maître chez lui? Non pas ces régions ténébreuses qui entraînent le narrateur à tirer de fausses conclusions de liens contingents qui échappent à la clarté. Au contraire. Ces régions ténébreuses émanent de l'incapacité à devenir maître de soi, donc maître chez soi : «Je sentis contre mon ventre mon titre de propriété, qui me procurait une chaleur agréable. Le papier continuait de m'entailler la peau, les coins me perforant comme des épines, mais plus rien ne causait de soucis désormais. Mon esprit était libéré. Tout était si simple. J'avais pour moi seul toute la terre. Je m'y étendis avec peine et m'y avançai lentement, avec l'irrépressible désir de la creuser, de l'embrasser, de m'y enfouir» (pp. 102-103). Ce rêve incestueux du Fils avec la Terre-Mère avoue l'incapacité à la dominer, à la cultiver, à l'exploiter avec intelligence et profits. La progéniture ne sera que lombrics, scutigères, champi-
gnons. Le Fils qui remplacera le Père héritera de la maison paternelle en ignorant qu'elle ne lui appartient pas mais à la Terre-Mère. Terre-Québec, figure de la mauvaise Mère car elle est la terre que Dieu donna à Caïn, n'est pas fait pour être le creuset d'une race, d'une nation forte et virile, mais féminine et vulnérable comme le rappelait Bock à propos du fils dans Peur pastel. Sa malédiction pèse pour toujours sur la civilisation qu'on voudrait y transplanter; la violence entre les Pères et les Fils, la jalousie entre les Frères, la manducation cannibale de la Terre-Mère, l'holocauste d'un peuple dépend moins de l'invasion étrangère (des Anglais, de l'américanité ou de l'immigration) que de ce désir pervers polymorphe de s'assimiler totalement en sa terre. Cela jetterait-il une certaine lueur sur la proximité psychologique entre Edgar Poe et Raymond Bock?

La nouvelle suivante, Une histoire canadienne, se déroule sur deux temps parallèles. En 1964, Jean-Marc Pothier s'engage dans des fouilles en archivistique afin de confirmer l'usage de la torture à la prison Au pied du Courant, à Montréal, lors de la détention des patriotes de 1837-1838 et l'usage de la délation et de la trahison. Parmi les documents, il trouve la pièce maîtresse qui est une lettre de son ancêtre, le Dr. Arthur Pothier, à son épouse, Aimée, qui lui raconte comment, à Saint-Jean-sur-Richelieu [la ville ne portait pas un tel nom en 1837, elle s'appelait Dorchester; Saint-Jean était le nom de la paroisse], où il exerçait la médecine, il n'a pu être conduit par celui qui devait l'amener en sûreté de l'autre côté de la frontière américaine avant d'être capturé par les Anglais. Pothier, averti de sa pendaison prochaine, est conduit auprès du corps horriblement torturé de Charles Louis Talbot en qui il reconnaît le charretier chargé de le conduire. Concluant que Talbot l'a trahi, il le tue en simulant des soins médicaux. Dans une dernière lettre à son épouse, Pothier écrit ainsi : «Je te prie de garder cette lettre, pour que le souvenir de mon crime ne s'éteigne pas à ma mort. Je ne compte pas m'amender par cette confession, mais je formule le souhait que quelqu'un, un jour, la lisant, reconnaisse ma faiblesse comme humaine». Ici encore, nous retrouvons l'influence de Poe et de Borgès par ce goût excentrique de publier des canards, d'inventer des personnages (Arthur Pothier n'a jamais existé comme médecin de Saint-Jean, il s'agit d'une vague réminiscence du docteur Davignon qui, arrêté par un corps de police en novembre 1837, a été libéré par un coup de force d'un groupe de patriotes mené par Bonaventure Viger. Davignon put franchir la frontière où il demeura aux États-Unis jusqu'à sa mort), voire de mêler des noms authentiques à d'autres, déformés. Le nom de Arthur Pothier évoque également le docteur Chénier, chef patriote mort dans le combat de Saint-Eustache. Morale de cette histoire canadienne : mêmes les aspirations les plus nobles qui recourent à la violence dissimulent parfois des vengeances personnelles les plus basses.

Raton, c'est l'enfant autour duquel est centré la vie d’un couple de classe moyenne. Entièrement dominé par les cacas du bébé, le couple vit en serre chaude, voire avec une mentalité de garnison qui leur fait craindre l'irruption des microbes et des virus de l’extérieur. Le narrateur s'interroge sur sa condition masculine et angoisse sur son rôle de père en pensant à son propre paternel : «sur le coup ça nous a créé une grande inquiétude et j'ai pensé à papa qui me répétait que j'étais sa plus belle erreur…» (p. 128). On devine aisément l’estime de soi de ce narrateur!

Pour se camper dans une certitude inquiète, le narrateur fantasme comme le défenseur impitoyable de sa petite famille : «N’importe qui protégerait comme moi son enfant : un samouraï, un cow-boy, un ours, c’est l’ordre des choses. Nancy est pas d’accord vu que son père était du genre à tout lui défendre plutôt que de la défendre de tout, et qu’en plus dans notre téléroman le père est un beau trou de cul qui fait jamais rien pour les siens» (p. 129). L’ombre du mauvais Père plane ici encore sur les angoisses du narrateur. Ce père semble d’ailleurs appartenir à un lointain passé : «Quand mon père est né, la télé existait pas et les pauvres de son époque en ont jamais eu même quand elle a été inventée, alors que nous on en a une belle grosse, toute grise et luisante, avec un écran plat en bonus. Même que son quartier à papa, c’était rien qu’un ramassis de cages à feu et de vidanges alors qu’aujourd’hui ils passent le balai mécanique deux fois par semaine dans toute la ville. Ils étaient tellement pauvres dans son coin que personne avait de frigo, juste des espèces de caissons gros comme des armoires à glace qu’un livreur venait remplir par la ruelle, et un jour chez son ami il s’était fait servir le spaghetti directement sur la table parce qu’ils manquaient d’assiettes. Jamais je me rendrai jusque-là, je suis trop responsable…», ce qui certifie la première phrase du paragraphe : «C’est vrai qu’on est chanceux, on n’a pas besoin de millions» (p. 129). Dans sa forteresse (p. 130), le petit couple replié sur Raton se dresse contre les intrus qui, venant de l’extérieur, ne peuvent qu’être des menteurs (p. 131).

Le pont raconte les méditations d’un professeur d’histoire qui habite Saint-Jérôme. Comme tous les autres narrateurs, François, ici nommé, comme un contemporain de Jean Bouthillette, se rappelle de ses propres leçons d’histoire par une boutade qu’il avait lancée en classe : «Ça n’a pas été une Conquête en sable, mais une Conquête en glaise» (p. 137). La Conquête, comme source de schizophrénie des Canadiens Français, semble encore affecter l’auteur aussi bien que ses personnages. François, lui, ne se fait pas d’illusions sur l’importance que ses élèves accordent à son cours. Au début, comme tous jeunes enseignants, François était stimulé et enthousiasme afin de révolutionner l’enseignement de l’histoire. Puis, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Une dépression a suivi. Depuis, il suit le manuel et voit que ses élèves ne font pas de progrès.

Alors, François se prend à rêver l’histoire : «Il suit son manuel, mais son esprit louvoie…» (p. 137). Il imagine ce qu’était le décor au XVIIe siècle, ajoutant des esquisses qui ne trouveraient sûrement pas place dans le manuel de l’État. Cette démarche le force à s’interroger sur la mémoire. Rendu à Saint-Jérôme, il arpente la promenade de bois qui surplombe la rivière : «Souvent, François se demande si ses souvenirs s’adaptent à ce qu’il vit au fur et à mesure, à ce dont il a conscience. Peut-être, au fond, ne se rappelle-t-il certains détails qu’en fonction de ses inter-
locuteurs» (p. 139). Mais le question-
nement de François le pousse à dépasser ce niveau circonstanciel de la fonction de la mémoire. Par ses propres expériences de rêveries, s’il est possible de nourrir ses rêves diurnes, pourquoi notre mémoire ne pourrait-elle pas être une constance de l’Être, voire l’une des sources de la conscience dans l’Imaginaire? Nous ne sommes pas loin ici des questions qui nourrissaient la pensée de Bergson, celle de Heidegger et cette formidable entreprise que fut La Recherche du temps perdu de Proust : «Peut-être que les infinis détails de nos souvenirs sont là, en tout temps, en puissance, mais qu’ils ne se dévoilent qu’avec la maturité, avec l’expérience de vie, avec la somme de tout ce présent qui ne cesse, à chaque instant disparu, d’aller augmenter le passé. Il faut être mûr pour rendre justice à la mémoire» (p. 140), car au fond, les individus laissent bien peu de choses après leur mort.

François est hanté par des pensées suicidaires que son mariage et la naissance de son enfant ont temporairement écartées. Au fond, il y pense toujours et lors de cette randonnée sur la promenade, elles émergent à nouveau : «François n’a pas songé à se suicider depuis plus d’un an. À toutes les fois qu’il en a ressenti l’envie, qu’il a échafaudé des stratégies, prévu des instruments, des positions, un endroit où déposer sa lettre, advenant qu’il eût réussi à préserver assez de lucidité dans son dernier délire pour l’écrire (vous me détesterez, vous détesterez la vie et vous aurez raison), la crainte de causer plus de mal aux autres qu’il n’en avait lui-même l’a arrêté. Il a écopé, et le temps a joué en sa faveur. À ses yeux, aujourd’hui, son salaire, son condo, sa femme et son enfant le récompensent d’avoir résisté à l’idée de se tuer. Tous les hommes dans la vingtaine pensent à la mort. C’est un rite initiatique. Il se dit que lui aussi, il est passé par là. L’épreuve est réussie. Mais la mort fortuite, la tragédie qui surprend ceux qui restent et leur fait maudire le sort, il l’espère encore un peu. Au bout du compte, pour le mort, qu’il s’agisse d’un suicide ou non, le résultat est le même. Il efface les douleurs» (p. 144).

Dans ces conditions, la folle du logis l’entraîne à imaginer le sort de ses cendres qui se disperseraient dans le monde, à la manière qu’il imaginait le décor reporté quelques siècles plus tôt : «Son corps une fois décomposé après des années, il retournerait aider les marées gigantesques de la baie d’Ungava, les déluges interminables des moussons d’Asie, les cyclones au large du Japon et les ruisseaux chantant dans les sous-bois des Cantons-de-l’Est. Il glisserait le long des hanches de plus jolies Tahitiennes tout juste nubiles, au même moment où il passerait d’une bouche à l’autre lors d’un premier baiser d’adolescent, sans fin, malhabile et emporté, quelque part dans les rousseurs d’Irlande» (p. 145). Et François de passer son chemin, mais rien ne dit qu’au prochain arrêt, il ne succombera pas au chant des Sirènes.

Voir ses cendres se disperser dans les fleuves et les océans du monde entier, se laisser absorber par le soleil pour se reformer en nuages et pleuvoir aux quatre coins du monde, c’est le fantasme qui complète logiquement celui du narrateur dans Le ver. L’osmose maternelle avec la Terre-Mère et la dispersion dans l’immensité de l’existence. Cette fuite du temps dans l’éternité est un palliatif au temps présent; un aveu d’impuissance à le dominer, à Être-là au moment où l’Histoire nous place. On se contente en disant que l’immensité du monde vaut bien plus qu’un terrain grouillant de vers et d’insectes, mais le désir de mort ne crée rien, comme le veut la loi de la chimie. Elle ne peut que se répéter inlassablement au cours des millénaires, voire des millions d’années. Placés ainsi en dehors des contradictions mêmes de la nature, les cendres de François ne seraient que stérilités.

Effacer le tableau nous offre une autre facette des talents de Raymond Bock. C'est le récit haleté d'une attaque d’un musée par une cellule de maquisards à Montréal dans un avenir imprécis. Tout ce que l'on sait, c'est que depuis la Révolution tranquille, il y a eu une Troisième Guerre mondiale qui n'a rien changé au confort petit-bourgeois de la population. Seul le découpage géographique nous indique un changement majeur dans l'ordre des pays. Il semble que les États-Unis et l'Ouest du Canada aient été les territoires vaincus puisque l'afflux de réfugiés a été un «événement qu'on enseignait depuis des générations sous le vocable "l'arrivée des Canaméri-
cains"» (p. 153) et qui semble avoir touché particulièrement le Québec. Autre modification cartographique, lorsque le narrateur parle de l'action de la cellule Tonnerre qui consiste à reprendre «le contrôle des centrales phagocytées lors de la fusion de la Newfoudland and Labrador Hydro et d'Hydro-Québec, monstre à deux têtes qui s'était finalement transformé en la North-Eastern Power Co. après l'expansion du Labrador à tout le Nord québécois» (p. 157). Ce découpage du Québec montre un repli centralisateur du Canada sur la Province de Québec; au point que l'Assemblée nationale n'est plus qu'une «Assemblée provinciale» (pp. 162-163), et que la population est désignée sous le vocable de «Québécois français» (p. 163). Au niveau démographique, la situation n'est guère plus reluisante : «Même si les Québécois français ne représentaient plus la majorité absolue dans la province, leur groupe, plus populeux que chacun des autres, pouvait se réclamer d'un principe encore en usage malgré l'état de la démocratie : la majorité simple. Comme celle-ci se résorbait tranquillement à chaque génération, il fallait agir maintenant pour préserver une fois pour toutes ce qui s'érodait» (p. 156). Bref, nous sommes à une époque lointaine où les Québécois francophones subissent, à l'intérieur même du territoire québécois, ce qu'aujourd'hui, les Canadiens Français subissent à l'échelle du Canada.

Dans cette atmosphère crépusculaire, les résistants pratiquent une guerre insurrectionnelle contre le pouvoir canadien. Lalonde, la femme de la cellule Blaireau, s'inspire «des livres qui ne la quittaient plus, un Refus global original, jaune, pourri, qui sentait le sous-sol et dont elle ignorait comment il pouvait encore tenir en un morceau tant ses pages se désagrégeaient, et une réédition commémorative d'Au moins avant le XXIIe siècle» (p. 155), ce qui signifie que nous somme quelque part entre 2020 et 2099. La lutte menée pour le Québec apparaît étrangement archaïque. Alors que nos modernes patriotes en appellent à leurs ancêtres, les Patriotes de 1837-1838, le résistant Dumas, qui est l’un de leurs tribuns, évoque «cet essentiel qui nous est refusé depuis la tragédie du 13 septembre 1759, laquelle coûta la vie au courageux Montcalm et à combien d’autres après lui jusqu’à nous, j’ai nommé - et c’est d’ailleurs la seule raison d’être, la source de toute dignité, l’inextinguible étincelle qui permet à notre cœur de battre encore malgré la ténèbre que les siècles n’ont pu dissiper, cette étincelle qui grâce à nous deviendra une torche éblouissante -, j’ai nommé, dis-je, la liberté…» (p. 156) Il semblerait que de larges pans de l’histoire du Québec aient été effacés de la mémoire, qui elle-même semble plutôt falote si on tient compte de la réaction des auditeurs du discours : «Durant le discours, les camarades s’exclamèrent à chaque virgule un peu longue sans pourtant rien y comprendre, sauf pour la seule quincaillerie qui leur importât réellement» (p. 156). Voilà donc le tableau effacé de la nouvelle de Bock. La connaissance historique, effacée depuis la bataille des Plaines d’Abraham jusqu’à la publication du Refus global de Borduas (1948). Le reste (depuis la Révolution tranquille) ne serait que l’histoire contemporaine du Québec.

Or, parmi les différentes cellules de résistants qui harmonisent leurs actions, «la cellule Blaireau avait son mandat elle aussi, "le plus important d’entre tous", comme Bernatchez et Lalonde ne cessaient de le répéter aux camarades, "car les bras, les jambes, la tête ne peuvent rien sans le sang qui y circule". […] Rien d’autre que les arts n’aurait pu les pousser à prendre les armes», concrètement, cela voulait dire que «la cellule Blaireau défendrait le pavillon québécois au Musée des arts canadiens, en plein centre-ville de Montréal» (pp. 157 et 158).

Ce pavillon québécois du Musée des arts canadiens possède une poétique de l’espace proprement surréaliste. Bock donne à ses maquisards des plans des lieux, des portes, des corridors, des liens avec la station de métro, exactement comme dans un projet d’attaque ciblée. On y a apprend que l’escalier de secours est situé dans la salle Sun Circus Ltd, «dont on avait découvert qu’il ne se trouvait sur aucun des plans de l’édifice et qui débouchait dans un local d’entretien du métro, quatre étages plus bas» (p. 159). Étrange prémonition lorsqu’on apprend que Guy Laliberté vient de vendre le Cirque du Soleil à des propriétaires américains qui ne tarderont pas trop à angliciser l’entreprise! Mais lorsque ces combattants de l’ombre constitués de poètes et d’artistes parviennent à investir les salles du pavillon, nous découvrons la salle O’Brien-El Gahmed, où est exposé L’étoile noire de Borduas : «Un épilogue concédant leur défaite aurait gagné en gravité devant le grand tableau» (p. 163). Cette salle, qui sert de quartier général, contient les trésors de l’art québécois : «Les masses sales tendant vers les hauteurs dans un contraste cru de noir et de blanc, le spectre triangulaire suggéré par les formes décalées, convergeant vers une impossibilité, une antimatière, un néant à l’attraction pourtant incoercible, tout cela ne pouvait qu’être l’allégorie d’un renversement, ni plus ni moins, d’une révolution, et Lalonde voulait que cette image s’imprime dans l’esprit de ses camarades. Il y avait dans la salle d’autres toiles importantes, encore des Borduas, des Ferron, des Riopelle, des Gauvreau, des Barbeau. Un peu plus loin, elle apercevait un portrait de Leduc, un désordre de Pellan, un sous-bois de Suzor-Côté, un coq de Dallaire, une figure sans bouche de Lemieux, une bicoque de Fortin et, au bout d’un tapis rouge, de Vaillancourt, une cuvette de toilette d’où sortaient des clubs de golf. Bernatchez souriait en serrant Lalonde par les épaules, trouvant toutes ces œuvres bien poétiques» (p. 164).

Cette salle, qui contient donc toutes les œuvres les plus significatives de l’histoire de l’art québécois et dont le nom est un doublet étranger (irlandais-arabe) - véritable hommage au multiculturalisme fédéral -, contraste avec l’autre salle qui porte le nom de deux mécènes canadiens-français dont un fut premier-ministre indépendantiste et l'autre de l’épouse du grand argentier du parti libéral : «La salle Bouchard-Desmarais débordait quant à elle d’objets hétéroclites accrochés aux murs. Des briques partout, des amoncel-
lements de rebuts dans les coins, une marionnette étranglée par ses propres fils. Au centre de la salle se trouvait une énorme sculpture montant jusqu’au plafond, une sorte de totem à trois branches d’où jaillissaient des seins et des phallus de plastique, où s’encastrait un chariot d’épicerie à moitié momifié par des rouleaux de papier hygiénique. Si Minelli [un du maquis] n’avait eu qu’à endurer la laideur de la chose, ç’aurait été au pire un désagrément bénin, au mieux une nouvelle source d’indifférence, mais la structure obstruait tout un pan du mur, incluant l’intersection qu’occupait en principe Dumas…» (pp. 165-166). Pour un peu, nous serions en présence d’un avatar de la bipartition muséologique d’Adolf Hitler. L’art pur et l’art dégénéré, mais on ne sait pas trop ici ce que les dirigeants de la société canadienne entendraient comme «art dégénéré»? Il suffit, pour le savoir, d’inverser les valeurs esthétiques des résistants pour comprendre qu’est tenu pour «art dégénéré» le contenu de la salle O’Brien-El Gahmed, alors que la salle Bouchard-Desmarais est la compilation de l’art post-contemporain (du XXIe siècle) des deux mécènes politiques et financiers qui enchante les snobs et stérilise la tradition culturelle.

Les contre-révolutionnaires finissent par faire irruption dans le musée et un violent combat s’engage. Des maquisards sont bientôt tués ou blessés. Ils décident de décrocher quelques tableaux - dont L’Étoile noire - pour l’apporter à Québec comme trophée. Mal leur en prend car ces grands tableaux ralentissent leur fuite et les tableaux sont affectés autant des balles qui ricochent que du sang qui gicle des blessures des maquisards. Il s’agit de fuir par le tunnel du métro qu’un coup de la cellule Tonnerre a immobilisé en rompant l’alimentation électrique. Mais les maquisards survivants sont trop faibles pour poursuivre leur marche. À Lalonde, Bernatchez qui entend se sacrifier en couvrant les arrières répond : «Tu veux-tu sauver tes peintures ou non? Allez-y! Let’s go! Allez-y! On sauve pas un pays avec des rimes, simonaque!». Bernatchez protégera ainsi la fuite de Lalonde et de Sanchez en y perdant la vie. Rendus dans le tunnel du métro, les survivants peuvent regarder maintenant leur butin dérobé. Sanchez, ayant réussi un coup de maître se voit déjà promue ministre de la Culture, mais lorsqu’on examine le tableau à la lueur des torches, ils voient…
deux superbes femmes nues s’épongeaient sur le bord d’une rivière, offertes aux regards, au soleil, aux fantasmes. L’eau était sautillante, une tache de feuillus en retrait égayant la scène, semblait amoindrir la canicule qui les avait convaincues d’aller se rafraichir. 

Lalonde s’étouffa puis s’agenouilla, le visage entre les mains.

- Quoi? dit Dumas. Qu’est-ce qu’il y a?

Deux nouveaux détachements de militaires s’étaient engagés à chaque extrémité du tunnel principal. Après quelques minutes, n’ayant rien trouvé, ils s’apprêtaient à quitter le métro pour remonter quand retentit, quelque part dans le souterrain, un cri qui résonna longtemps dans les profondeurs, un signe qu’ils n’eussent pas osé demander à la Providence :

- Un Holgate, tabarnac! (p. 174)
Edwin Holgate étant ce peintre ontarien, membre du Groupe des Sept, qui finit par enseigner à l’École des Beaux-Arts de Montréal. Ce type d’ironie, qui appartient encore à la perversion de la logique dans l’esthétique littéraire d’Edgar Poe, où la confusion mène directement au tragique, est aussi un regard moins cynique que cruel sur les ruses de la raison. Effacer le tableau - rappelons que le tableau véritable ici est la connaissance historique québécoise - ramène à tout confondre et à ne plus identifier avec certitude ce qui est entre nos bras. Il ne s’agit pas de déconsidérer la beauté des chef-d’œuvres du Groupe des Sept, mais reconnaître que l’art canadien ne se confond pas avec l’art québécois. Qu’il y a une fracture culturelle entre les deux et que l’oubli consiste précisément à effacer cette fracture sans pour autant combler la crevasse qu’elle représente. C’est ce procédé pluricentenaire qui est à l’origine de cette schizophrénie décrite par Bouthillette dans Le Canadien Français et son double. Sanchez, futur ministre de la Culture d’un Québec indépendant, se trouve à avoir risqué sa vie pour un tableau canadien, tandis que le cri de Lalonde va ramener, avec précipitation, les détachements vers les fuyards.

Ceux qui, actuellement, abusent le plus de cette confusion sont ceux qui, précisément, ramènent à l’intérieur de la culture québécoise des œuvres qui appartiennent à des cultures autres. Le besoin de se montrer absolument accueillant nous fait prendre des œuvres de différents milieux culturels ethniques pour récupérable en tant qu’œuvres québécoises. Le Holgate joue précisément ce rôle dans l’ensemble des toiles amassées dans la galerie O’Brien-El Gahmed, dont le nom composé trahit déjà le mélange de nationalités des œuvres qui composent le pavillon québécois du musée canadien.

L’appel est une nième réplique à L'appel de la race (1922) de Lionel Groulx et à la vogue du roman du terroir qui sévissait à la fin du XIXe et au début du XXe siècle : romans moralisateurs, agriculturistes, idéalistes. La nouvelle se passe en avril 1900 lorsqu'un couple, Baptiste et Rose-Aimée, quittant la terre paternelle épuisée, s'engage dans l'aventure de la colonisation du Témiscamingue. Le récit commence au moment où ils arrivent à Hull dévasté par un incendie majeur (26 avril 1900). Baptiste et Rose-Aimée aident du mieux qu'ils peuvent les sinistrés. Baptiste s'engage même dans une scierie où il gagne une petite fortune qui va leur permettre de s'installer sur le lot octroyé par le gouvernement. Mais lorsqu'ils arrivent à destination, le lot s'avère être une immense forêt quasi impénétrable. Chaque matin, laissant sa femme atteinte de plus en plus par la neurasthénie, s'enfonce dans l'épaisseur de la forêt et travaille à y construire sa maison. Bientôt tout son argent est épuisé. Sa femme frôle la dépression nerveuse. Une fois installés dans cette cabane malsaine qu'il a construit à la sueur de son front et sous le froid glacial, Baptiste se prend de dispute avec Rose-Aimée. Dans la confrontation, une lampe à l'huile se renverse et le feu prend à la maison qui est détruite. Rose-Aimée abandonne Baptiste - dont on ignore s'il est toujours vivant - pour s'enfoncer dans l'hiver.

Cette nouvelle est un exercice de style réussi. Il rappelle les récurrents Plans Nord de notre histoire qui ne se sont jamais révélés que des fantasmes répétés de l'Eldorado de Cartier et de Roberval; sans jamais rien n'être rien d'autre que des entreprises vaines d'implantation de peuplement sur des terres inhospitalières, sans perspectives d'avenir pour des particuliers.

Chambre 130, c'est le numéro de la chambre où Antoine est hospitalisé. Le narrateur, son fils, vient lui rendre quotidiennement visite et lui parle/se parle, car Antoine n’a plus conscience de son environnement. Branché sur des tubes, il est maintenu artificiellement en vie. Bien que, contrairement à tant d'autres nouvelles, Antoine nous apparaît sous la figure du bon Père, mais son interminable agonie épuise son fils :
Je n'ai plus de projet, Antoine. Même mon bébé vit au jour le jour, j'ignore s'il deviendra quelqu'un. Je ne me sens bon qu'à brasser notre vieux fond vaseux, pour faire lever un nuage opaque qui décantera jusqu'à demain. Tout ce qui traîne derrière moi, derrière toi, je le ramène entre nous chaque fois que je m'assois ici. Je ne dois pas être l'unique bonhomme qui vient parler tout seul devant son père. Ils doivent tous avoir leurs raisons. Je croyais que je le faisais pour toi, pour t'aider d'une manière ou d'une autre. Je me rends compte que c'est pour moi que je viens tous les jours (p. 189).
Ce corps mourant, semblant vidé de sa substance, exerce une emprise morbide sur le narrateur : «Je n'ai pas envie de me mettre à ta place pour t'imaginer des souvenirs, mais ai-je le choix? Les miens vont disparaître aussi. Probablement que c'est noir comme chez le diable dans ton corps…» (p. 189). Ce «devoir de mémoire», le narrateur se l’impose par l’angoisse du jour de sa propre déchéance. Il est tiraillé par le fait que la mort d’Antoine signifiera la disparition de sa propre mémoire : «Moi, quand je t’ai parqué ici, j’ai achevé ma jeunesse. Mes souvenirs sont ceux d’un enfant que je ne suis plus, ni dans mes rêves ni dans mon cœur; ceux d’une autre personne. Je n’arrive pas à comprendre comment je me suis transformé en cet homme gris dans le miroir, gris et fatigué» (p. 195). Il ne peut que difficilement supporter l’appréhension de ce qui sera tôt ou tard inévitable : «Chaque fois que les portes de l’ascenseur ouvrent, j’ai la chienne…» (p. 191), parce que la mort d’Antoine signifie la sienne propre.

Pour dominer cette angoisse, comme dans tous les contes de Bock, le narrateur se rabat sur son fils. Comme dans Le pont, il se met à rêver l’enfance d’Antoine, enfance qu’il confronte à l’état actuel de décomposition vivante de son corps. De l’enfance d’Antoine, rien de plus naturel que de passer à l’enfant du narrateur et le présenter comme l’éventuelle réincarnation du vieil homme puisque la grossesse de sa femme s’est déroulée tout le long de la convalescence d’Antoine : 
Vous vous ressemblez. Vous tenez ma main avec le même réflexe tranquille. Quand il dort, la tête renversée, la bouche ouverte, sans une dent, la couette hirsute et les paupières mauves, je me surprends à croire que vous inversez vos rôles, que vous vous rejoignez quelque part dans un champ neutre entre le sommeil et la mort pour faire tout ce que vous ne ferez jamais ensemble. (pp. 197)
Comme Morella-mère se réincarnait dans Morella-fille dans le célèbre conte des Histoire extraordinaires de Poe, le grand-père semble ici revivre dans le petit-fils, annulant du même coup l’existence pour soi du narrateur. Son épuisement au chevet d’un père qui n’en finit plus de mourir, délaissant sa famille, le narrateur achève la nouvelle en espérant que son fils n’aura pas la tâche que lui-même s’est imposée à la mort de son père.

Le voyageur immobile est le conte le plus long du recueil. C'est une nouvelle fantastique qui commence ainsi :
Il y a plusieurs mois que je me demande si je dois écrire mon histoire ou tout emporter dans le vacuum. J'achève. Le prochain voyage sera le dernier. Ceux qui m'ont vu vieillir aussi vite ne se doutent de rien, présument que je suis atteint d'une maladie rare, une sorte de progéria pour adulte, une dégénérescence congénitale. J'ai réussi à le leur faire croire. Vaut mieux connaître un malade qu'un fou. Qu'aurais-je gagné à prendre un confident, à lui proposer de m'observer ou de m'accompagner? On m'aurait embarqué, donné des pilules roses, jeté dans une cellule. Quoique j'eus pu m'en évader facilement… Ceux qui découvriront ce texte penseront qu’il s’agit de l’œuvre d’un vieillard à l’imagination baroque. Ils auraient tort. Pourtant, je ne cours aucun risque, précisément parce que mon témoignage sera reçu comme une fiction. Je n’ai pas le choix de l’écrire. J’ai passé ma vie à chercher des traces. Pourquoi disparaîtrais-je sans en laisser moi-même? (p. 201)
Comme au début de ses voyages fantastiques Poe nous avertissait que son compte-rendu laisserait ses lecteurs sceptiques. Le narrateur situe le lecteur entre l’option de le croire fou ou de le prendre comme un témoin authentique. Il est vrai que le narrateur travaille dans les dépôts d’archives. Il est vrai, également, qu’il a une résidence à quelques minutes de Montréal dans le sous-sol de laquelle il a trouvé un coffre et des objets ayant appartenu à son arrière-grand-père, lequel voyagea avec le capitaine Bernier, au début du XXe siècle, dans les terres arctiques. Envoûté par les objets rapportés des nombreux voyages de l’aïeul, surtout les pièces de collection inuites, le narrateur se révolte soudain contre le fait que ces objets d’art ont été tout simplement volé par l’équipage du navire. C’est là que le fantastique fait son intrusion dans le récit :
…Comme le discours du colonialisme me parut abject à ce moment - non seulement celui qui usurpe sans scrupules, mais celui qui maquille et fait des héros de personnages médiocres. Jacques Cartier avait peut-être été un bon navigateur, me dis-je, mais il avait multiplié les erreurs auprès des Amérindiens et trahi Roberval dans une minable course à l’honneur, qu’il perdrait par ailleurs. On ne sait même pas de qui sont les récits de voyage qu’on lui attribue… Il avait planté sa croix en déclamant sa harangue, comme Bernier ses annonces fallacieuses. Je mis la poupée dans la boîte. Les pêcheurs de toutes les nations maritimes d’Europe occupaient à cette époque les berges de Terre-Neuve, où il y avait même un port, pour sécher et encaquer la morue, mais les Basques eux occupaient le continent, établis au Labrador pour fondre des baleines. Découvreur du Canada, quel mensonge… Je pris l’œil de cuivre sur le bureau. Oui, bien avant Cartier, les Basquesavaient suivi les berges de la Côte-Nord vers Anticosti, me disais-je quand je reçus dans le visage les éclaboussures d’une vague qui s’était brisée sur les rochers devant moi. À une cinquantaine de mètres d’où je me tenais pétrifié, des échafaudages où pendaient des poissons, en face d’une cahute éclairée par un grand bûcher, essuyaient l’assaut d’innombrables oiseaux que des hommes tentaient de repousser avec des perches. Dans la rade mouillait un navire aux voiles baissées, deux ou trois barques s’avançaient vers la grève. Mon bureau avait disparu, et avec lui les cahiers de mon arrière-grand-père et la boîte d’œuvres inuites. Ma chemise fouettait dans la brise, qui charriait des odeurs de varech. Mes pieds trempaient dans la vase. Un marin dans une des embarcations me remarqua, signala à ses compagnons ma présence sur la plage. Les hommes s’approchèrent avec leurs bâtons et des torches allumées dans le brasier, en m’interpellant dans une langue inconnue. Ils n’étaient qu’à deux pas lorsque je sortis de ma stupéfaction pour reculer dans le bocage derrière moi, où la nuit tombait déjà. Les pêcheurs se penchaient avec leurs flambeaux pour scruter entre les troncs, en se donnant des indications. À découvert, je fus cerné rapidement. L’un d’eux me tendait des poissons séchés, un autre une poignée de bijoux, un troisième parlait fort en pointant l’habitation et la mer. Je tenais toujours l’œil de cuivre à la main. Je le leur lançai en hurlant. Il rebondit sur le mur et le bureau avant d’aller rouler au coin de la pièce, tandis que je tombai à la renverse, essayant de me protéger de mes assaillants disparus (pp. 208-210).
Nous, qui commençons à connaître les narrateurs inventés par Bock, nous sommes portés à penser, qu’une fois encore, il s’agit de rêver l’histoire. Mais voilà qu’il s’agit de toute autre chose :
L’œil resta dans le coin de la pièce pendant quelques jours. Je fis tout ce que je pus pour vaquer à mes affaires normalement, travaillant aux Archives, griffonnant le matin à la maison, lisant le soir, évitant de mon mieux le bureau, feignant de l’ignorer. Cela ne dura pas. Je ne pouvais nier avoir voyagé dans le temps. De toute ma vie, je n’ai jamais halluciné ni délire. Et une hallucination, j’en suis sûr, ne peut être aussi réelle. Surtout que, quand je me suis retrouvé dans le bureau après ces moments vécus à la Renaissance, sur une berge nord-côtière avec des pêcheurs basques, le bas de mes pantalons et mes souliers étaient trempés, ma chemise déchirée et la peau de mon dos égratignée. D’où venaient le sable et le morceau d’algue, sinon de la mer, du passé ou je revenais? (p. 210)
Les narrateurs de Poe aussi nous juraient que ce à quoi ils avaient assisté aussi était vrai. Et comme les narrateurs de Poe, celui du Voyageur immobile doit-il parvenir à nous convaincre d’une explication logique et objective, ce qui s’est vraiment passé, à la manière de l’épistémologie positiviste de l’histoire de von Ranke : wie es eigentlich gewesen. L’objet fantastique ici est un œil de cuivre : «Je digérai la chose quelques jours et compris le pouvoir de ma découverte. L’œil de cuivre nous montre le passé tel qu’il s’est déroulé dans les faits : l’histoire, petite, grande, négligée, mais surtout véritable. Vous la tenez dans la main, vous pensez à un lieu, à un moment, et vous y voilà» (p. 211), et il suffit de lâcher prise sur l’œil pour revenir au point de départ.

Ici, le narrateur nous informe qu’il n’y a rien, dans son voyage dans le temps, qui évoque les récits ou les films de science-fiction, ni d’envoûtements magiques et maléfiques qui seraient rattachés à l’œil de cuivre. Rien sinon qu’une volonté critique de témoigner de ce qui s’est réellement passé. Bref, le rêve de tout historien qui démarre son enquête et part à la recherche de la vérité objective au-delà des perceptions subjectives. Il n’y a que le désir, la volonté du détenteur de l’œil qui donnent prise au transfert dans une période désignée et le retour : «Une seule fonction subordonne son pouvoir, son potentiel infini : donner à voir le passé», car, contrairement aux autres voyages dans le temps, «vous vous doutez bien qu’on ne peut connaître l’avenir» (p. 213) puisque nous l’ignorons. Comme on le voit, la part du rêve éveillé n’est pas totalement absente de l’expérience positive. Et c’est alors qu’un doute s’insinue dans notre esprit :
Je suis devenu maître du travestissement, me procurant, chez des costumiers, des couturiers, des Atikamekw, même chez des religieux, des répliques d’habits suffisamment discrètes pour qu’en voyage je passe inaperçu le temps de me revêtir adéquatement sur place. Je possède maintenant une énorme collection de vêtements originaux de plusieurs époques et cultures, en si bon état (les plus vieux n’ont que quinze ans) que je dois les garder cachés. Un conservateur de musée n’y comprendrait rien (p. 213).
Bien entendu, il semble logique, à première vue, que si notre narrateur doit voyager dans le temps, qu’il revête les costumes, puis apprenne les langues des peuples qu’il entend visiter. Mais ceci nous dit également la part de mystification qui se dissimule dans cette collection de faux. Le prix à payer pour ces voyages dans le temps, c’est le vieillissement que le décalage fait subir au corps du narrateur puisque déplacé une durée de temps, il revient toujours au moment du départ : «Les petites blessures, les fatigues, les angoisses que je ramenais au présent prouvaient que je vivais bel et bien dans ces autres époques, que mon propre corps et mon esprit vieillissaient, et pourtant je revenais, à mon début de vingt et unième siècle, à l’instant même où j’avais commencé mon voyage» (p. 214).

Si le narrateur préfère se tenir éloigner des grands événements pour des aventures moins connues, il commence peu à peu à réinterroger son propre passé immédiat. Il a besoin de se confirmer qu’il ne se mystifie pas lui-même - et par le fait même le lecteur. Il décide donc de retourner au moment précis où il a été emporté par l’œil de cuivre sur les côtes du Labrador, prenant «le risque de retourner assister à la scène pour relever les transformations : mes pantalons secs soudain mouillés, ma chemise instantanément déchirée. Ce fut une expérience troublante. Non seulement j’observai à nouveau mon premier avatar replaçant les œuvres inuites et projetant l’œil de toutes ses forces, mais aussi mon deuxième, debout dans le coin du bureau. J’existe en trois exemplaires à ce moment précis de l’histoire. J’ai désormais la crainte de me voir moi-même surgir au détour d’un corridor» (pp. 214-215). Encore une fois, nous sommes placés devant une situation proprement schizophrénique.

Fuyant ces pensées angoissantes, le narrateur décide de remonter le temps et de rencontrer son arrière-grand-père afin de savoir d’où provient cet œil fantastique. Il apprend donc à vivre la vie de mariniers sur le navire du capitaine Bernier, apprivoisant peu à peu l’aïeul plutôt renfermé. Comme Poe dans les Aventures d’Arthur Gordon Pym, stratégie narrative qu’il a utilisé ailleurs, Bock nous invente un explorateur et naturaliste danois, Knut Pedersen (en fait nom véritable de Knut Hamsun, romancier et dramaturge norvégien) qui aurait transcrit des légendes sur l’arrivée des Thuléens dans l’Arctique canadien. Le narrateur, digne de bonne foi, nous offre un extrait du livre de Pedersen concernant un inuit, Nukungasik. Ce Nukungasik n’est pas sorti de l’imaginaire de Bock, il appartient vraiment à la légende autochtone. Selon les différentes versions de la légende, Nukunguasik était un homme seul, c’est-à-dire sans femme. Parti en kayak, il aurait abordé une île magnifique où il rencontra un homme en conversation avec un Tupilak, un de ces esprits maléfiques créés par l’homme, qui lui ordonna de mordre Nukunguasik à mort. Nukungasik se faufila derrière l’homme qui, effrayé, tomba dans un trou. Les autres hommes de l’île partirent à sa recherche, mais il semblerait que le Tupilak l’avait déjà mangé. Évidemment, tout ce que raconte le narrateur n’est que fumisterie. Le nom du célèbre historien des Vikings, Régis Boyer, est même modifié en Boris Royer.

Contrairement à la formule de von Rank à laquelle se rattache le narrateur, wie es eigentlich gewesen, tout n’est que mystifications dans ce récit. La confrontation de la rêverie et de la conscience historique finit par déboucher sur de la pure fraude. La mémoire elle-même permet de nourrir cette faculté de déformation et changer du tout au tout les paramètres de la connaissance qui deviennent alors purement délire historique :
Je m’adonne à cette marche immémoriale et journalière par hygiène, pour donner une chance à l’incompréhension, pour faire contrepoids à la nécessité obsessionnelle de sauver, de préserver n’importe quoi de l’oubli, de colliger, de corriger, de dénuder, fébrilement. Je me suis engagé dans cette entreprise de préservation dès que j’ai compris ce que je pouvais accomplir grâce à l’œil de cuivre de mon arrière-grand-père. Qui ne l’aurait pas fait?
La schizophrénie du narrateur renverse l’archiviste en mystificateur, comme le faisait Edgar Poe des journalistes contre lesquels il voulait se venger. Pour le littérateur, cela n’est qu’un jeu; mais pour la conscience historique d’une collectivité, cela devient un mal particulièrement insidieux. En cela, on pourrait presque comprendre cette fable comme une dénonciation du roman historique qui trouve tant preneur auprès du public lecteur contemporain (surtout ici au Québec). Raymond Bock n’a pas voulu faire une série de nouvelles historiques. Il ne s’est pas inscrit dans la tradition des Walter Scott, Alexandre Dumas, Fenimore Cooper ou Léon Tolstoï. Mais il veut nous parler de la conscience historique qui devient prisonnière entre la connaissance objective (von Ranke) et l’onirisme romanesque.

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Après avoir passé en revue l'ensemble des histoires, il faut regarder qu'elle Histoire se dégage de ces récits. Procédons méthodiquement. Ces textes nous offrent des manifestations d'une psychologie collective dont l'auteur est un truchement. Les narrateurs de Bock ne se réduisent pas au seul reflet de leur créateur. Leurs angoisses, leurs obsessions, leurs fantasmes sont aussi un peu les nôtres. S'ils reviennent de façon récurrente tout au long des nouvelles, c'est qu'ils reproduisent un courant, une force psychique qui s'impose au travail de création littéraire. Comme l'auteur s'adresse à un lectorat constitué essentiellement des siens, c'est-à-dire ceux qui appartiennent à sa collectivité nationale et partagent, jusqu'à un certain point, les mêmes valeurs, il devient donc normal qu'un même ensemble de références communes soit partagé. Mais l'auteur a également un système de références qui lui est propre. Aussi, peut-il utiliser des effets littéraires rencontrés chez Poe ou chez Borgès sans les utiliser aux mêmes fins que ces auteurs. S'il s'agit d'horrifier ou de mystifier, il faut que la psyché et le socius investis dans les histoires se reconnaissant dans les paradigmes de la culture québécoise francophone. Parce que ses angoisses sont aussi un peu des nôtres; et ses révoltes de même, les interrogations qu'il se pose dans son esprit peuvent être reçues par la conscience collective dont la représentation sociale est la phénoménologie.

Ainsi, la filiation est un thème - sinon le thème - le plus puissant qui revient tout au long d’Atavismes. Elle suit un modèle constant : il s’agit d’un homme, entre deux âge généralement, qui fait le pont entre une figure de Père et celle de Fils. La position des narrateurs est d’être à la fois père et fils, courroie de transmission entre les générations, alors qu’il est fils de son père, il est aussi père de son fils, ce qui crée une structure proprement schizophrénique car les narrateurs sentent une fracture insoluble entre les deux états. Les narrateurs n’ont pas d’autres choix que de porter en eux les atavismes qu’ils ont hérités de leur père, mais en même temps, l’angoisse de les transmettre à leur fils. C’est une question strictement masculine, les femmes y sont exclues ou s’excluent d’elles-mêmes. S’il y a beaucoup de pères dans les nouvelles de Bock, les mères n’y sont présentes que sous la forme symbolique de la nature, de la terre. La seule véritable épouse, Rose-Aimée, dans L’appel, détruit, dans une crise de dépression l’œuvre obsessionnelle du père puis s’enfonce dans l’hiver et la forêt, c’est-à-dire qu’elle retourne au sein de la nature dont elle émergea à l’origine. Face à lui, il y a un enfant qui est toujours à l’état de la petite enfance et toujours un mâle. Il n’y a pas de filles parmi les bébés dont on nous parle. Les narrateurs s’épanchent sur l’aspect exceptionnel de cet enfant car ils voudraient croire qu’il est lessivé de la tare qui se transmet dans la lignée des pères de la famille. Mais tous sont également angoissés par le fait de découvrir la vulnérabilité de leur enfant. En fait, ils sont persuadés que leurs fils continuent de porter leurs tares et qu'il vaudrait peut-être mieux qu'ils meurent, de préférence de causes naturelles, avant de devenir adultes. Ainsi, les angoisses engendrent-elles des fantasmes de destruction. Si les pères peuvent détruire leurs fils (les narrateurs), les démoraliser, les trahir, les tuer, ceux-ci restent-ils velléitaires tout en couvant des ressentiments inouïs dont leurs propres fils seront un jour, comme eux, les victimes. Ils sont captés par les atavismes et ne peuvent s’en libérer. Mais font-ils seulement l’effort?

Les narrateurs préfèrent s’enfermer dans un petit confort de médiocres. Celui des collégiens de Carcajou, la chambre dans Dauphin, l’esprit de garnison de Peur pastel, le cocooning de la famille nucléaire de Raton, le condo familial du Pont, le couple migrant de L'appel… Ce ne sont que replis sur soi, sur l'individualité et refus de l’émancipation. Ils traînent avec eux leur enfermement provincial. Les personnages finissent par se recourber sur leurs atavismes et les entretenir tout en exhalant les souffrances qu'ils leur causent. C’est à ces moments que Bock se fait véritable poète. Ils se compensent ou se réconfortent par des rêves d'histoire, rêves éveillés qui permettent de les lancer en voyages comme dans L’autre monde, Dauphin, Eldorado, L’appel, Chambre 130 et surtout Le voyageur immobile. Rêves qui, devenus réalités, ils feraient tout en sorte pour en sortir. Comme dans Dauphin, où on a l’impression que le train fait du surplace, car le voyageur ne sort pas de lui-même, il ne fait que se mystifier en changeant de costumes. Il vit à l’intérieur de son esprit. Sa volonté ne parvient pas à s'affirmer, à assumer sa tâche et à aller jusqu’au bout de la transgression qui seule le libérerait de ses fantômes ancestraux. C'est la raison pour laquelle Jason échoue dans Carcajou. Misogynes parce que misanthropes, enfants uniques sans frères ni sœurs, sans véritables amis, sans doubles même qui, pourtant, seraient la marque d’une existence schizophrène, les narrateurs sont en constants ruminements avec eux-mêmes. Tout ce qui se passe dans la maison, dans le couple, dans la famille nucléaire ne dépasse pas les murs, les tensions et les conflits internes, d’où ce sentiment d’enfermement, de claustration, d’étouffement et d’asphyxie qui se dégage, de la maison dans Le Ver comme de la Chambre 130. Edgar Poe se construisait des demeures, des jardins, voire des tombeaux pour se sécuriser de la mort qui l’angoissait et des tares qui le rongeaient. Ici, le narrateur est toujours/déjà enfermé dans le lieu qui l’angoisse avec ses atavismes pour seules énigmes à déchiffrer. Dans Le Ver, on finit par comprendre qu’au-delà de la maison liée à la nature maternante, c’est le narrateur lui-même qui entend se transformer en végétation, à se fixer au rocher comme il est prescrit dans L’autre monde et dans Peur pastel.

Le corollaire de la pétrification, c’est l’incommunicabilité entre les êtres. Les narrateurs ne semblent avoir eu des blondes ou des épouses que pour faire un bébé. Le reste, elles sont rejetées de sa vie. Les collégiens de Carcajou sont des bambochards; les coureurs des bois de L’autre monde préfèrent voler d’une squaw à une fille de joie; le narrateur de Dauphin fuit une épouse qu’il fétichise dans son esprit et de manière masochiste pendant qu'il se défoule avec une métisse; dans Peur Pastel, L’appel, Raton, Chambre 130, elles n’existent que comme mère de l’enfant; dans Eldorado elle est abandonnée sur une île déserte; dans Le Ver elle disparaît après avoir semé partout ses bobépines autour desquelles se développent les lombrics; dans Une histoire canadienne, elle n’est qu’une cor-
respondante qui recueille des aveux coupables; dans Le voyageur immobile elle est tout simplement absente. Il n’y a qu’une nouvelle où une femme tient un rôle important et c’est dans Effacer le tableau. Numéro 2 de la cellule Blaireau, elle est l’experte en histoire de l’art québécois, mais lorsque Lalonde découvre l’erreur de Sanchez, elle ne peut s’empêcher de crier sa stupéfaction devant le Holgate avertissant ainsi les militaires de leur présence dans le tunnel du métro. Cette misogynie de l’auteur - misogynie toute féminine soit dit en passant, puisque Bock présente ses narrateurs non comme des chauvins mais plutôt des hommes angoissés par la castration, incertains ou conscients qu’une part de leur virilité est affectée par les atavismes -, ne naît pas tant d’une gynophobie haineuse que d’une androphobie liée à la figure du Père, plus destructrice et cruelle que pourvoyeuse de sécurité et de protections, d’où ce besoin si souvent exprimé par les narrateurs d’être des pères différents pour leur enfant que les pères qu’ils ont eus, à l’exception peut-être d’Antoine, le Père intubé de Chambre 130.

L’incommunicabilité entre les sexes est chose acquise. Que les femmes soient là ou pas changent peu de choses; si elles y sont, leur rôle est perçu généralement comme négatif, complices d’une Nature agressive à laquelle elles appartiennent tout entier comme Alice (Le Ver) ou Rose-Aimée (L’appel). Autrement, elles sont désignées par leur fonction : ma  blonde (Peur Pastel), ma femme (Le pont), etc. L’incommunicabilité entre le narrateur et la société est encore plus tranchée. La société, dans Atavismes, n’existe que par l’histoire commune que tous partagent, mais ce tous ne parvient jamais à former un tout, national, social ou même sectaire. Les amis (Carcajou), les collègues de travail (Une histoire canadienne, Le pont, Le voyageur immobile), voire même la cellule Blaireau dans Effacer le tableau (surnom qui ne va pas sans une certaine ironie méchante vu qu'elle est constituée de poètes et d'artistes) sont tenus bien à l’écart de la vie du narrateur, ou même de ses réflexions. C’est le paradoxe le plus étrange que voir l’Histoire si présente mais la sociologie si inexistante. Des narrateurs nous ne savons que peu de choses : ils évoluent au plus haut dans la classe moyenne (Le professeur dans Le pont ou l'archiviste dans Une histoire canadienne ou Le voyageur immobile) jusqu'au plus bas comme désœuvré (dans Dauphin). Le narrateur a totalement opéré l’osmose entre son propre roman familial et le roman national. Les rois de France et Roberval sont devenus ses propres pères, tout aussi bien qu’Antoine. Le narrateur, enfermé dans sa névrose, ne peut regarder, ne peut observer ce qui est étranger à sa propre histoire naturelle; il peut décrire la façon dont la nature procède pour envahir sa maison, son être, jamais il ne peut décrire un entourage social duquel il prend toujours ses distances. Il parlera certes de son égoïsme, mais c’est un qualificatif moral qui revêt autre chose : un refus, un retrait total d’être un être social pour n’être que le porteur d’atavismes familiaux. À ceux qui traitent le nationalisme québécois de tribal, le personnage est ici complètement extrait de cette tribu. Ou, plus exactement, la tribu s'est éteinte autour de lui. Il atteint même à l’inexistence en tant qu’Être pour n’être qu’un étant limité à sa synthèse biologique. Au lieu de chercher le bonheur, il préfère fuir le malheur. Masochiste, il finit par érotiser ce malheur à travers la communauté refusée (Carcajou, Dauphin, Le pont), le repli sur une maison patrimoniale (Le Ver, Peur pastel, Raton, le condo du Pont, la Chambre 130, le cabinet de travail du Voyageur immobile). Cette maison, et en deçà la Terre, sont des mères incestueuses qui finissent, soit par s’accoupler avec le Fils (le narrateur), soit par l’envahir totalement (Le Ver), soit par le détruire complètement (L’appel). Pour créer une intrigue, raconter une histoire, il ne reste plus à l’auteur qu'à nous faire entrer dans les méditations et les rêves éveillés de ses personnages.

Mais pour rêver l’histoire, encore faut-il avoir de la mémoire, aussi Mnémosyne n’est pas toujours au rendez-vous, comme on le voit dans Effacé le tableau. Pour le moins a-t-elle été sévèrement amputée, comme chez les Élois de La machine à explorer le temps de H.-G. Wells, descendants androgynes de l’humanité, dont l’héritage culturel a été approprié et détruit par leurs dominants, les Morlocks, sortes de singes blancs aux yeux rouges qui vivent sous terre, comme des diables, et kidnappent des Élois pour se nourrir de leur chair rosée. Les narrateurs de Bock sont décidément du côté des Élois, féminins et rivés sur leur roche; mais ceux pour qui Bock a une préférence pour tenir le rôle de Morlock, ce sont les figures de Père. De Turbide dans Carcajou à l’arrière-grand-père qui a conservé l’œil de cuivre dans Le voyageur immobile, tous les pères, d’une façon ou d’une autre, sont des figures tyranniques, cruelles, captatives comme Antoine dans Chambre 130, indignes ou insouciants comme Turbide à une extrémité, ou sadiques et cruels comme Roberval à l’autre. C’est donc en tant que Fils que le narrateur se conçoit par rapport à la figure du Père, il ne saurait se concevoir autrement que comme figure de bon Fils face à ces figures gigantesques qui se dressent devant lui. Il est le bon Fils comme il aimerait que son bébé soit un bon fils envers lui. Cette première tranche de la schizophrénie mérite qu’on s’y arrête.

La figure du mauvais Père prend différentes formes comme nous venons de le mentionner. Turbide (Carcajou) est un ministre irresponsable, alcoolique, méprisable. Pour le coureur des bois de L’autre monde, ce sont les rois et les gouverneurs qui engagent des soldats pour les plonger dans des conditions atroces afin de faire la guerre à un ennemi qu’ils ne savent pas évaluer. À leur façon, ils appartiennent à la même classification que Turbide. Roberval monte d’un cran l’aspect sadique que peut prendre la figure du Père lorsqu’il s’agit de pendre haut et court les meneurs de la mutinerie ou lorsqu’il débarque sa parente sur une île déserte. Dans Chambre 130, le père, Antoine, est mort mais, comme le père de Hamlet, il exerce un pouvoir sur son fils en l’aliénant à son cadavre vide. L’arrière-grand-père du voyageur immobile envoûte par son œil de cuivre la vie de son arrière-petit-fils qui engage des voyages hallucinatoires dans l’Histoire. Ces figures de Père engendrent la violence chez le narrateur. Dans Carcajou, cette violence atteint un summum par la rébellion improvisée des trois figures de Fils. Jason porte cette intensité à l'extrême en se défoulant sur le ministre. Il fait preuve d’un extraordinaire sadisme jusqu’à venir près de joindre le viol au parricide. Dans L’autre monde, le sadisme est manifesté par les Tsonnontouans, mais la rage des autochtones n’est possible que parce que les figures de Père de la colonie ne parviennent pas à établir un modus vivendi avec eux. Les coureurs de bois sont donc les victimes collatérales de ces guerres indiennes insensées. La violence devient ici attaque sournoise et sadisme menant jusqu’au cannibalisme. De plus, l’incommunicabilité rend impossible le métissage culturel tant prisé par les livres modernes d’histoire puisque des autochtones, on ne peut s’attendre qu’à la duplicité. Dans Eldorado, à la violence de Roberval s’ajoute celle de la température de cette terre que Dieu donna à Caïn : le froid, la famine, le scorbut… Par cela encore, la violence est omniprésente. Dans Une histoire canadienne, le sadisme est exécuté par les tortionnaires de Colborne sur les Patriotes capturés. L’usage de la torture vise à déconstruire les captifs et obtenir d’eux des aveux qui coûteront la vie au docteur Pothier. Comme dans Carcajou, l’esprit de rébellion demeure, mais il ne répond pas au sadisme par le sadisme. Si le docteur Pothier tue Talbot, c’est par esprit de vengeance, mais il le fait de manière à ce que nul n’en soit témoin, sinon que la lettre d’aveu léguée à sa femme. Enfin, contrairement au monde de la Mère (la nature) dans lequel il y a un trop-plein de vie, le monde du Père est un monde vide, soumis au froid comme dans Eldorado ou Dauphin. D’immenses terres désolées battues par la neige et le vent. Le métissage devient improductif puisque le narrateur finit par se sentir étranger à ce décor plat, vaste et vide, fouetté par les vents et la neige, et que les La Vérendrye, encore là, n'ont pas su s'approprier. Le cours du temps s’égraine lentement, jusqu’à prendre l’aspect d’un supplice alors que le tourmente le fantôme de la femme qu'il a laissée à Montréal.

Cette relation négative entre le Père et la figure du Fils est pourtant ce qui appelle si impérativement la force de la mémoire. Le défoulement de Jason sur le visage de Turbide répète tous les refoulements historiques de la nation québécoise. Le crime, dans Carcajou, se justifie donc en tant que parricide parce que la rébellion du Fils s'élève contre les irresponsabilités, les mensonges et les abus commis par les différents figures de Père tout au long de l'histoire du Québec. La mémoire, dans Une histoire canadienne, est réaffirmée par la découverte d’une lettre oubliée. Dans Le pont, la mémoire semble fixée sur l’enseignement de la Conquête. C’est elle qui force François a se plonger dans la fantaisie du rêve. La mémoire de la Conquête est encore présente parmi les rebelles d’Effacer le tableau, mais c’est une mémoire charcutée et il semblerait que seul les œuvres d’arts puissent restaurer cette mémoire amputée au cours du XXIIe siècle. La scène de l’attaque dans les salles du musée est une suite de la Bataille des Plaines d’Abraham, comme si le temps entre ces deux événements avait été aboli. Dans L’appel, on retrouve un phénomène analogue, l’incendie de Hull annonçant, dès le début de la nouvelle, l’incendie finale de la cabane érigée par Baptiste. Comme dans Le Pont, la mémoire incite, dans Chambre 130, à rêver la jeunesse d'Antoine. Ce même goût de rêver l’histoire est insufflé par l’œil de cuivre de l’arrière-grand-père dans Le voyageur immobile, seulement, ici, le rêve atteint une limite qui renferme le narrateur dans la mystification et le travestissement.

La figure du Fils est généralement présentée comme bonne. Les différents bébés sont sains, enjoués, vigoureux. Le narrateur, passé de la position de Fils à celle de Père, en est tout imbu de fierté. Il se présente avec la douceur en tant que coureur des bois dans L’autre monde. Mais, en tant que Fils, il se sent également fragile, vulnérable. Il n’a pas la force, la brutalité, le sadisme des figures de Père. Aussi, tremble-t-il d’inquiétude pour le destin de son enfant. Face à ce rôle, comme François dans Le Pont, il se sent dépassé et subit une dépression qui lui fait naître des idées suicidaires. C’est lorsque le narrateur adopte progressivement la répétition de la figure du Père que la schizophrénie s’installe en lui. Il remonte la généalogie, pratique un retour dans le temps comme dans Peur pastel ou Le voyageur immobile.

Il faut alors définir en quoi la schizophrénie des narrateurs se caractérise. Entre la figure de Père et la figure de Fils, le narrateur développe un rapport ambiguë situé entre l’angoisse de la perte de l’objet aimé et le fantasme de sa destruction. C’est le problème soulevé dans Mort à Venise de Thomas Mann. C’est la schizophrénie qui est au centre de Peur pastel, l’angoisse que le fils ne meure d’un accident quelconque devient un fantasme quasi érotique de le tuer exprimé et réprimé par le Père. D’un côté, se révèle au narrateur que toutes créatures sont éphémères et que l’enfant, tout en étant si vulnérable, représente une menace potentielle pour le père qu’il est devenu, car il en appelle à sa propre disparition. Exactement comme le narrateur lorsqu'il se trouvait dans la peau du Fils, anticipait la disparition de la figure de Père. Voilà pourquoi Peur pastel devient une nouvelle inquiétante à plusieurs titres. Ce même constat se retrouve également dans Raton, Le Pont dans lequel François se demande à quoi sert d’enseigner l’histoire à des enfants qui n’en retiendront rien. Dans Chambre 130, le passage direct de la vie du corps vide d'Antoine dans le petit corps si vigoureux du fils du narrateur l’abolit, lui, tout simplement. Il ne peut se défaire d'Antoine sachant que son fils ne s’attachera jamais à lui lorsque viendront ses derniers instants. L’angoisse de la perte est une conjugaison du parricide de Jason et de l’infanticide de Roberval, infanticide devenu impossible à commettre pour le narrateur. Comme le rappelait Maurice Blanchot, la schizophrénie n’est pas créatrice comme telle. Les atavismes sont trop forts pour permettre aux personnages de fuir leur malédiction autrement que par la mystification. Les personnages de Poe et de Borgès avaient montré la voie, Bock les a suivies.

Les rébellions échouent (Carcajou, Une histoire canadienne, Effacer le tableau); les fuites conduisent dans des espaces vides, froids, cruels (L’autre monde, Dauphin, Eldorado, L’appel, Le voyageur immobile); la mentalité de garnison s’empare de la famille et la plonge dans des névroses inquiétantes (Peur pastel, Raton, Le pont, Chambre 130) : que peut-il donc rester comme solutions aux narrateurs des nouvelles de Bock sinon que se perdre dans les hallucinations, c’est-à-dire la folie. Le Ver et Le voyageur immobile sont des contes qui mystifient le lecteur entraîné sur la pente du fantastique. Dans le premier cas, la figure de la Mère confond nature et maison et finit par envahir le corps même du narrateur. Cette métamorphose n’arrive pas soudainement, comme dans la nouvelle de Kafka, elle se développe lentement, au fur et à mesure que le narrateur creuse la terre, y déploie son sadisme envers les bestioles. Pour Bock, c'est l'occasion de poser le sadisme maternel. Comme si la figure de Mère ne quittait jamais totalement l’emprise du Père. Il n’y a plus rien de sensé au terme de la nouvelle. Les hallucinations ont fini par envahir l’esprit du narrateur qui ne se reconnaît même plus. Dans le deuxième cas, engagé dans une voie récurrente du temps, le voyageur, bien qu’il s’en défend, demeure envoûté par l’œil de cuivre. Il fantasme sur, devient le jouet de ses hallucinations. Il s’entoure de costumes du passé, même faux, pour reconstruire l'équipage du capitaine Bernier, cite des auteurs qui n’ont jamais écrit sur le sujet, invente une mythologie nordique à sa convenance dans laquelle il s’enfonce comme un agent actif. L’halluciné nous mystifie en citant des noms connus mais déformés, Hamsun, Nukungasik, Régis Boyer… L’angoisse de la perte brise la séparation d’avec le fantasme de destruction. À défaut de détruire le Fils, si beau bébé, c’est le narrateur lui-même qui se détruit, par le suicide comme pour François ou à travers l’évasion dans la folie.

Alors, les atavismes, une malédiction? Maurice Blanchot écrit ceci à propos de Hölderlin, mais qui vaut bien pour les personnages de Bock :
Mais voici le singulier : cette opposition et cette tension, si elles coïncident un instant avec le processus, n’ont cependant rien d’essentiellement commun avec lui, puisqu’elles ne correspondent pas avec le moment de son apparition, qu’elles appartiennent à la vie dans son ensemble dont elles forment l’exigence la plus ferme et la plus consciente, l’intention constamment approfondie et soutenue, conduite à son terme, de sorte que la schizophrénie semble n’en être que la projection à un certain moment et sur un certain plan, le point de la trajectoire où la vérité de l’existence dans son ensemble, devenue la pure affirmation poétique, sacrifie les conditions normales de la possibilité, continue à retentir du fond de l’impossible, comme pure parole, la plus proche de l’indéterminé et cependant la plus haute, parole non fondée, fondée sur l’abîme - ce qui s’annonce aussi par ce fait : c’est que le monde est détruit (M. Blanchot, «La folie par excellence», présentation à K. Jaspers. Strindberg et Van Gogh, Paris, Éditions de Minuit, Col. Arguments, 1953, pp. 19 et 22).
Voilà bien la conclusion essentielle qu’on peut tirer du recueil de nouvelles. Le monde d’où se situe les narrateurs ou les personnages de Bock est un monde détruit, un champ de ruines. Voilà pourquoi il y a si peu de Socius dans les nouvelles de l’auteur. Si on projette le futur, comme dans Effacer le tableau, c’est bien parce que le tableau a été effacé. Le reste vit comme des tableaux pendus aux murs, suggérant des rêves d’histoire et des mémoires mystifiées/mystificatrices, comme dans Une histoire canadienne ou Le voyageur immobile. L’individu demeure, avec ses pères fouettards, ses bébés rosés, mais ils sont hors du monde, prisonniers de la mentalité de garnison de la cellule familiale qui continuera à se développer sur le mode schizophrénique en l’absence d’existence réelle.

Ce que nous apprend maintenant ces atavismes sur la conscience historique québécoise en ce début du XXIe siècle, c’est, à la fois le Québec comme monde détruit ou en processus de destruction et le mode schizophrénique d’existence psychologique de la nation québécoise entre angoisses et fantasmes, les deux évidemment négatifs.

Raymond Bock avait 14 ans lors de la tenue du dernier référendum d'octobre 1995, qui apparaît aujourd'hui plus que jamais comme ayant été le référendum de la dernière chance pour accéder à l’indépendance du Québec. Pour tous jeunes dont l'âge légal du vote refusait leur participation à un tel événement et le triste constat du résultat pouvaient le forcer à penser : si j'avais eu le droit de vote… si j’avais pu voter, moi et mes semblables, la mince marge qui a fait défaut aurait pu être renversée. La frustration est encore plus énorme que pour un électeur déçu. Après cette date, l'ensemble du monde a basculé. La démocratisation des outils informatiques, le discours de la mondialisa-
tion, les réseaux sociaux issus de Facebook, Tweeter et You Tube, les téléphones portables, ipod, etc, le monde de la miniaturisa-
tion, ont créé un rapport à l'espace qui dépasse les frontières traditionnelles de la ville, de la nation, du pays, du monde. Le paradoxe est qu'en enfermant chacun dans sa «bulle» ou sa «zone de confort», le monde est devenu un grand désert vide d'hommes. Des fonctionnaires au sens large du terme, oui, mais des hommes avec qui nouer ou dénouer des contacts, eux, se sont raréfiés. Nous savons que les contes contenus dans le recueil se situent au XXIe siècle - Effacer le tableau, la seule nouvelle véritable située, mais projetée dans un temps lointain du futur, nous dit bien que nous sommes bien après la Révolution tranquille -, et ce vide de Socius traduit bien cette impression. D'un autre côté, le monde des personnages ne semble pas appartenir à ce XXIe siècle. Il semble être resté figé dans le passé antérieur à 1995. Le seul appareil électronique auquel est fait référence, dans Carcajou, dans Dauphin, dans Peur pastel, c'est le téléviseur, et encore est-ce pour regarder le réseau anglais de CTV où l'on présente des séries policières américaines. Le roman familial du narrateur en a été figé, créant ainsi une distorsion qui apparaît sub-
repticement dans les détails. Ainsi, il semble peu probable que Turbide, député au temps de Trudeau au moment où fut voté la dépossession des terres de Mirabel, au début des années 1970, puisse être encore député, voire ministre au début du XXIe siècle, même dans le cabinet de Paul Martin! On sait que l'ensemble de l'équipe Trudeau a été emportée lors du balayage conservateur de Brian Mulroney en septembre 1984. Lorsque Jean Chrétien, héritier de Trudeau, a repris le pouvoir en 1993, il ne restait pratiquement plus rien de l'ancienne garde. Par contre un schisme entraîné par un conflit de personnalités a précipité le gouvernement libéral au plus bas de son histoire et entraîné la prise du pouvoir par les Conservateurs de Stephen Harper. Dans ce monde harperien, on comprend que le Canada soit devenu ce grand désert d'hommes (Baudelaire).

Cette distorsion dans le temps suppose un certain blocage de la conscience historique. Conscience nationale, sans doute, comme l'avoue le défoulement de Jason sur la face de Turbide, la conscience culturelle atrophiée, comme on le remarque chez nos maquisards du pavillon de l'art québécois qui s'enfuient en emportant un Holgate, mais la conscience sociale semble absolument absente de l'univers de Bock. On ne voit que des petits-bourgeois angoissés dans leur rôle de père et qui répéteraient des atavismes qui remonteraient à l'aube de l'histoire québécoise. C'est ici que l'Histoire abolit le Socius. Il n'y a de collectif que le passé. Et ce passé reste foncièrement canadien. L'épisode des Patriotes s'intitule Une histoire canadienne, sans doute non sans ironie puisqu'il s'agit de la violence de l'État canadien sur les Patriotes québécois, la torture et la délation sont bien des actes canadiens contre les rebelles québécois. La conscience nationale du docteur Pothier est plus forte que sa lucidité qui l'empêche d'empathie envers le malheureux Talbot cruellement torturé. Nous ne sommes plus ici dans les bouffonneries de Félix Poutré! Dans L'autre monde, le narrateur, blessé, qui assiste au massacre de son partenaire, Gagnon, ne peut s'empêcher de penser à l'organisation politico-militaire de la métropole française qui ignore le terrain sur lequel se joue la petite guerre. Il en va de même du vice-roi, Roberval, qui n'éprouve aucune pitié pour ses mariniers. La guerre de Conquête joue toujours ce rôle humiliant et démoralisant qu'elle jouait avant 1970. Ce jour-là, la Nouvelle-France est morte pour donner vie au Canada Français et son double, le Canada Anglais. Abstraire du socius ne signifierait-il pas alors abstraire de toutes sociétés où la marque est la multiplicité et la diversité de ses habitants? Le territoire québécois est alors condamné à demeurer, pour toujours, une province refermée sur sa nationalité paroissiale qui a été investie d'une mentalité de garnison. Bref, le vide créé en ce début du XXIe siècle est le résultat lointain de cette défaite, parfaite par Trudeau et son multiculturalisme dont le but visait l'atomisation des Canadiens en individus fonctionnant uniquement dans le cadre des lois canadiennes. Par un curieux renversement à 360°, plus le Québec s’éloigne de la Révolution tranquille, plus il retourne à l’état qui était le sien durant la période qualifiée (à tort, mais en partie seulement) de Grande Noirceur. C’est-à-dire que là où il y a une nation, il n'y a plus de société. Et comme la nation, c'est la famille…

Il n’y a donc plus de société québécoise, mais seulement un roman national qui se reproduit dans chaque famille. L’atavisme familial se renverse en atavisme national. D'abord, la famille elle-même subit une déconstruction majeure. Déconstruction de l’intérieur par la schizophrénie des narrateurs placés à la conjonction de deux générations; celle du monde qui s’en va, celle du monde qui s’en vient. On pourrait dire que les narrateurs de Bock échappent à l’anomie commandée par ce genre de situation en s’en remettant totalement aux atavismes. Les Pères qui ont été seront ce que les Fils deviendront. Le narrateur vit cette anomie psychique en se positionnant comme figure du bon Fils devant les mauvais Pères et comme figure du bon Père devant le bon Fils. Mais l'atavisme lui interdit cette assimilation, c'est alors que commencent les rêves, puis viennent les hallucinations, enfin, pour s'en défendre, la multiplication des mystifications. C’est dans ces conditions que l’angoisse de la perte engendre le fantasme de la destruction. La façon dont Bock entend résoudre le problème qu'il pose en vue d'enrayer la diffusion de l’atavisme est que le narrateur tourne le fantasme de destruction contre lui avant d'assumer pleinement son rôle de Père, car si le fantasme de destruction conduisait à la mort des bébés, il n'y aurait plus aucune espérance possible de voir renaître la saine famille. Or, ce choix de Bock est celui que l'ont fait depuis des générations. Le père québécois se clôt sur lui-même ou tend aujourd'hui à modifier sa psychologie à un point tel qu'il hypothèque ou sa virilité, ou son autorité, et le plus souvent les deux en même temps. Où qu'il se retourne, il est perdant.

Or, la saine famille, c'est aussi la saine nation; le transvasement des liens interpersonnels dans les relations sociales. L’angoisse de la perte se traduit ici par ce Québec d’avant 1995, hérité de la Révolution tranquille et dont la fin du XXe siècle a commencé à voir s'entamer sérieusement les acquis. L’accouplement des noms Bouchard et Desmarais pour la galerie d'art dégénéré conservé au pavillon québécois du Musée d’art canadien le dit assez crument dans Effacer le tableau. La désagrégation de la nation québécoise s’opère par des mesures tirées du néo-libéralisme économique et du désengagement de l’État face au bien commun et à l’entité nationale. On enseigne plus qu’une histoire atrophiée. On se sent constamment obligé de dire que l’apport des immigrants de dernière génération à la nation est aussi important, sinon plus, que celui des colons du XVIIe siècle et de leurs descendants. Les Français ont été odieux à travers leurs vice-rois et leurs rois, pourtant les squaws les trouvaient plus doux à l'amour que leurs congénères (L'autre monde); les soldats de Colborne ont usé d’une violence ignoble pour condamner des Patriotes imbus de leur dignité au gibet; Trudeau, avec sa loi des mesures de guerre, eut un comportement odieux du commencement à la fin pour les séparatistes québécois. On a enseigné que nous étions tous le résultat d’un métissage ethnique plutôt que culturel et que les nouveaux arrivants pouvaient s’installer ici comme chez eux puisque nous l'avions fait contre les Amérindiens. Bref, comme s’il n’y avait plus ce chez-nous dont on devait être maître dans les années 1960. L’Histoire se rabat ainsi sur les Québécois du XXIe siècle avec l'espoir qu'ils s’extraient du monde réel pour naviguer, en atomes solitaires, dans le monde planétaire virtuel; qu'ils se referment sur des ressentiments ressassés autour de la figure du Père, méchant mâle chauvin et des femmes toujours/déjà battues. Même lorsque les Québécois essaient de montrer leurs capacités, ils ne suscitent que l’indifférence du milieu anglo-saxon nord-américain (comme le rappelle McCambridge dans l'article du New Yorker) qui finira toujours par acheter leurs innovations et leur savoir-faire, mais à condition de s'en emparer totalement et de partir avec comme des voleurs. On comprend alors pourquoi la dernière œuvre d’art exposée dans la salle O’Brien-El Gahmed du musée est le montage de Armand Vaillancourt des bâtons de golf du bandit à cravate Earl Jones fichés dans la cuvette de toilette. À force d'être tolérants jusqu'à la bêtise (Pierre Bourgault), les Québécois ne trouvent plus de salut ailleurs que dans la folie?

La question pourrait être davantage : Entre l’angoisse de la perte et le fantasme de la destruction - y compris l’auto-destruction -, que peut faire le peuple québécois? D’abord, les Québécois ne peuvent angoisser de perdre ce qu’ils ont déjà perdu. Le monde de la première décennie du XXIe siècle a peu à voir avec celui de la décennie des années 60 du XXe siècle. Un mot comme «patriote» apparaît assez désuet aujourd’hui. À l’heure de la mondiali-
sation, c’est moins une conscience universelle qui nous habite qu’un goût pervers de découvrir partout des copies conformes de ce que nous sommes, mais avec un turban sur la tête, ou à genoux sur un tapis, la tête aussi basse que le péteux est relevé en guise de soumission, avec des tatous polynésiens qui abîment les corps en prétendant les érotiser. Le reste n’est que lieux communs d’une vulgarité inouïe. La crise autour de la charte des valeurs québécoises, en 2014, a montré que le gouvernement national du Parti Québécois ne parvenait pas à identifier une seule valeur spécifiquement québécoise qui n’était pas déjà une valeur de la civilisation occidentale. S’il n’y avait eu cette obsession de rappeler aux immigrants de confession islamique que la femme était égale à l’homme, cette charte n’aurait eu aucun prétexte à l’existence. Au moment où est publié le long rapport commandé par le gouvernement canadien intitulé Vérité et réconciliation sur le génocide culturel dans les pensionnats autochtones de la fin du XIXe et début du XXe siècle dans le but d’extirper l’Indien dans l’Indien, on dresse un tableau sombre des sévices passés : enlèvement des enfants à leurs familles, embriga-
dement dans des pensionnats pour garçons et couvents pour filles tenus par des religieux avec leurs habits lugubres de l’époque, acculturation et reprogrammation dans les valeurs religieuses (catholiques comme protestantes) mais surtout dans le respect de la loi canadienne, le réquisitoire est accablant. Les faits, incontestables. La condamnation nous interpelle à nous réconcilier à travers la collaboration avec les peuples autochtones. Sans doute. Mais lorsqu’on nous décrit ces atrocités morales aussi bien que physiques, on nous présente, sur les écrans de télévision, des bouts de films anciens qui montrent des enfants pas si autant malheureux qu’on veut bien nous le dire. Beaucoup des enseignants sont d’ailleurs de jeunes autochtones réinsérés dans le milieu d’enseignement. Il y a une religieuse attentionnée ici, un groupe d’enfants qui jouent à l’arrière du pensionnat. Le lieu est triste comme l'étaient tous les pensionnats au Québec où l’on recevait les enfants de la majorité francophone. Étrange discours schizophrénique où l'image et la parole se contredisent! En définitive, tout repose sur deux aspects du même problème : la manière autoritaire avec laquelle les gouvernements ont opéré ces razzias d’enfants extirpés de leur famille, ce qui est assez barbare et criminel en soi, et la sortie des collèges et des couvents où il semblerait que l’intégration des individus prenait fin et qu'il n'y avait plus de suivi pour ces enfants, désormais abandonnés à eux-mêmes, d’où le retour dans leur milieu naturel avec les conflits que cela entraîneraient immanqua-
blement. Les pères et mères méprisés, les enfants déchus, les rites incompris, les mœurs devenues immorales, les repas indigestes. L’alcool et la dépendance sont devenus les lieux de fuite et après un premier crime d’éradication de l’Indien dans l’Indien, on obtenait un retour d’Indiens acculturés dans des collectivités devenues étrangères. Bref, ces autochtones n’ont plus rien à voir avec ceux que l’on retrouve dans L’autre monde, cruel à l’extrême, sadiques, pleins de fourberies et de duplicité. Or, voilà les authentiques indiens dont nous parlent les Relations des Jésuites, les Lettres de Marie de l’Incarnation, les témoignages de bien d’autres qui ne sont pas nécessairement imbus de haines raciales. Il s’agissait, de part et d’autres, d’assumer des différences culturelles incompatibles. En retour, l'action du gouvernement canadien a consisté à l'éradication de l'Indien dans l'Indien, c'est-à-dire la castration culturelle des autochtones, castration qui a été effectuée bien «imparfaitement» mais avec encore plus de cynisme et d'hypocrisie avec les associés québécois du pacte fédéral de 1867.

Aujourd’hui, dès que nous revendiquons l’indépendance, les minorités ethniques et autochtones se rebutent préférant rester sous le giron fédéral et craignant que nous soyons des nazis ayant mis à chauffer les crématoires. Les Québécois se disent Canadiens, mais vont toujours préférer la Floride à Toronto ou Victoria. Le rêve américain a depuis longtemps battu en brèche les vieilles appar-
tenances françaises. Les mesures des différents gouverne-
ments depuis 1995 n’ont cessé de dépeupler les régions, les ressources naturelles étant épuisées ou les machinofactures, appartenant souvent à des multinationales étrangères, ayant fermé leurs portes ont condamné la population au chômage et à l’indigence. Enfin, l’immigration des jeunes vers la seule grande ville de la province, Montréal, rompt des filiations qui avaient su franchir les défis antérieurs. Voilà comment s’est opérée la désertification du Québec. Malgré de louables efforts d’un certain retour des jeunes en région avec des projets possibles à réaliser, ce sont encore des forces trop ténues et les banques et les gouvernements, pressés de voir se rentabiliser des entreprises dans lesquelles ils ont investi, leur laissent rarement le temps suffisant pour se développer et rembourser ou payer en impôts ce que les investisseurs attendent d’eux.

On devine déjà l’invitation à la destruction de soi que cette situation contient. Les vieilles tendances suicidaires de l’Histoire du Québec reviennent, comme au temps de la migration dans les villes usinières du Nord-Est des États-Unis ou cette mentalité de garnison que l’Église catholique tridentine et ultramon-
taine exerçait sur la formation morale et intellectuelle des jeunes Québécois. Ici, il n’y a aucune commission Vérité et réconciliation qui nous permettrait de nous réconcilier avec ce passé qui pèse lourd d’atavismes dans nos comportements aussi bien individuels que collectifs. Surtout que les images façonnées par des propagandes insidieuses (socialistes, féministes, fédéralistes, écologistes, voire internationalistes) n’ont cessé de s’en prendre à un groupe ou à la totalité des Québécois pour renvoyer une image vulgaire et honteuse de ce qu’ils sont. Dans le meilleur des cas, nous sortons de là complètement névrosés, dans le pire, déjà emportés par la psychose et la schizophrénie. Alors on fuit et on se suicide. On fuit à l’étranger où les jeunes cinéastes réalisent leurs rêves d’enfant d’aller filmer à Hollywood avec de l’argent américain, des techniciens américains, des vedettes américaines et des scénari américains des films qu’on peut difficilement qualifier de québécois. Le marché culturel québécois est trop petit pour absorber la quantité d’aspirants qui sortent chaque année des écoles de théâtre, de production cinématographique, d’ateliers d’écriture et d’arts. Alors que la seule industrie encore rentable au Québec est l'industrie culturelle, celle-ci est devenue une pépinière pour les autres pays, mais sur l'ensemble mondialisé la compétition interna-
tionale est assez forte. Le rêve hollywoodien s’achève rarement en happy ending. Les circuits touristiques et les spectacles de masse interminables d’un bout de l’année à l’autre rapportent de manière intermittente et inégale d’une saison l’autre. Plus rien ne tient sinon la dissolution de l’Être québécois qu’aucun parti politique ne parvient à constituer de manière cohérente. Cette dissolution dans la mondialisation met en péril l’identité québécoise et nous en sommes les plus mauvais gardiens qui soit. Il n’est donc pas surprenant que tant que de Québécois sombrent dans les hallucinations, les mystifications (l’affaire Bugingo est symptomatique), et les maladies mentales de toutes couleurs encouragent l'expansion de l'industrie pharmaceutique... étrangère.

C’est ici que Raymond Bock rencontre la conscience historique des Québécois. Ses histoires traduisent ce mal-être des Québécois entre l’angoisse de la perte et le fantasme de la destruction du Moi collectif. Ce qu’il nous raconte du roman familial de ses personnages est ce qui se passe dans le roman national des Québécois en ce début de XXIe siècle. On peut dire des Québécois comme des narrateurs des nouvelles de Bock, ce que le philosophe Jaspers écrivait à propos de Strindberg : «Sa conscience ayant percé à jour le néant de la vie ne voulait rien voir d’autre; il préférait vivre dans l’illusion, comme un malade qui veut croire à la guérison et, à cause de cela, l’espère. L’idée qu’il était fou apaisait ses remords; malade, il cesserait d’être responsable» (op. cit. p. 55). À partir de ce moment la question historiographi-
que qui se pose est, non pas quels sont les atavismes du peuple québécois depuis ses origines, mais comment et pourquoi s’est-on cru obligé d’être tarés pour exister?

Montréal
5 juin 2015