dimanche 11 février 2018

Marie-Victorin : entre le savoir et la volupté



MARIE-VICTORIN : ENTRE LE SAVOIR ET LA VOLUPTÉ

J'ai, à côté de moi, le livre de la semaine : les Lettres biologiques du Frère Marie-Victorin, présentées par Yves Gingras et paru chez Boréal. Après une introduction et des considérations qui seront reprises dans le reportage de Luc Chartrand diffusé à l'émission Enquête sur les ondes d'Ici Radio-Canada, le jeudi 8 février 2018, Gingras nous dit qu'«en publiant ces lettres, nous voulons contribuer à l'histoire de la sexualité au Québec, domaine encore en friche, et aussi à celle des contraintes de la vie religieuse. […] Cette correspondance intéressera autant l'historien que le psychologue ou le psychanalyste, car elle nous fait découvrir une amitié profonde et spirituelle entre un homme et une femme fondée sur une relation à Dieu qui, en un sens, barre la route à une relation physique que les deux savent dangereuse, sinon impossible» (p. 8). Je trouve, malgré cette volonté, que le travail d'édition est bâclé. Outre le fait que les réponses de Marcelle Gauvreau ne peuvent y être publiées, la présentation de Gingras évite un dialogue avec le texte de Marie-Victorin qui aurait été plus judicieux. Il aurait mieux valu, dans un format développé jadis par la collection française Archives, publiée d'abord chez Julliard puis reprise par Gallimard, présenter les lettres, non pas l'une à la suite de l'autre, sans commentaire, mais procéder par une sélection des extraits les plus significatifs organisés en chapitres relevant les prétextes scientifiques, le dilemme religieux, l'expérimentation sexuelles, etc., avec des commentaires analytiques appropriés. Tout cela s'y trouve ou à peu près, concentré d'une façon assez générale, dans l'introduction qui est à la fois une mise en contexte de la correspondance et un rapide tableau de la sexualité des Québécois à travers des appréciations et critiques glanées ici et là dans la correspondance générale de Marie-Victorin. Nous suivons donc, avec les lettres soigneusement classées chronologiquement, les étapes des expériences liées à la quête de Marie-Victorin, ailleurs au Québec, spécialement à New York et à Cuba.

LA FRAUDE SCIENTIFIQUE

Au cours de cette semaine j'ai émis des observations, commentaires et jugements que je ramènerai ici, non en les confrontant au contenu des lettres, ce qui serait fastidieux, préférant laisser libre choix aux lecteurs que j'invite à se procurer le livre pour se faire leur propre idée. Ces escapades de Marie-Victorin étaient connues depuis les années 1990 par le travail journalistique de Chartrand. Pour les rendre publiques, il fallait l'accord de l'Institut des Écoles chrétiennes, à laquelle appartenait le Frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac) (1885-1944) pour que ces lettres soient publiées. Dire que nous en apprenons beaucoup sur l'histoire de la sexualité au Québec, c'est à prendre avec des pincettes, car le Frère Marie-Victorin était une personnalité exceptionnelle qui ne représentait en rien les mœurs sexuelles de ses contemporains, pour autant que nous en connaissons quand même un peu de ces mœurs! Tenter de vivre sa sexualité sous le couvert d'une entreprise scientifique, il s'agissait là d'un tour de force assez original. Ce que cela nous dit, et nous rappelle en fait, c'est la force de l'interdit et du refoulement dans la culture traditionnelle québécoise. Expérimenter la sexualité en se laissant croire que ce n'est pas pour prendre du plaisir mais pour étudier, selon la règle épistémologique de l'observation énoncée par le positivisme de Claude Bernard, voilà, disons, un pieux mensonge.

Ce qui est moins pieux, c'est l'absence de véritable protocole de recherche dans sa démarche. Même si nous la considérons hypocrite ou perverse, elle n'en demeure pas moins une raison nécessaire pour se permettre d'être en paix avec sa conscience de clerc. Cet homme était un amant de la nature, sa Flore Laurentienne le démontre assez bien je pense. En tant que frère enseignant, que botaniste, que poète mais aussi comme nationaliste (il était protégé par Duplessis qui lui paya son Jardin botanique, ne l'oublions pas), Marie-Victorin, si l'on peut dire, baignait dans l'osmose de la nature. Il avait une figure dominante qui le guidait : la figure de la bonne Mère, celle qui nourrit et qui donne tout. L'Église, à ce compte, prenait la relève de cette figure, comme chez tous bons Canadiens-français dévoués au culte marial.

Doit-on considérer cette dévotion comme à l'origine de la négation du sexe – le sien et celui de la femme? La loupe qu'il utilise pour observer le clitoris de la jeune prostituée nous rappelle les lentilles du télescope de Galilée qui lui permettaient d'observer l'orbe des planètes et le microscope de Leeuwenhoek qui découvrit les spermatozoïdes. La description que Marie-Victorin fait du pénis évoque celle qu'en donnait Léonard de Vinci dans ses carnets et que le frère ne devait pas ignorer. Attirés et repoussés par l'orgasme, ils scindent le plaisir charnel du plaisir intellectuel (la libido sentiendi, la volupté et la libido sciendi, la curiosité), celle-ci dissimulant celle-là. Marie-Victorin opère ici comme un mystique. Il place Marcelle Gauvreau dans une position analogue à celle de la sainte Thérèse du Bernin, les deux femmes ayant décrit leurs expériences intimes, l'une par le biais de la rigueur scientifique, l'autre par sa poésie mystique. Marcelle Gauvreau apparaît comme celle qui reçoit la flèche d'amour de l'ange Marie-Victorin.

Qui, en effet, forniquerait au nom de la science? Marie-Victorin n'ignorait pas que l'épistémologie positiviste de l'époque, qu'il appliquait lui-même dans ses études botaniques, exige de ne pas s'impliquer en tant que sujet dans une expérimentation. On ne peut pas, objectivement, être observateur et participant en même temps dans une expérience scientifique. Ce recours à la justification scientifique relève de l'Idéologique. Il n'appartient pas à l'Imaginaire qui observe, découvre et classe les objets du monde dans sa mémoire à partir de laquelle déborder vers la créativité.

LES TRAVERS DU SEXE

Ce que nous révèle la description des expériences au cours des Lettres biologiques, c'est la quantité de pulsions partielles qui ne cessent de se manifester chez le Frère Marie-Victorin. L'éducation entraîne dans la psychisme du moi le refoulement des «perversions polymor-
phes» de la petite enfance, mais pour autant qu'elles soient refoulées, elles peuvent toujours ressurgir au cours de l'existence, suite à un traumatisme par exemple. Dénombrons-en donc quelques-unes. Le voyeurisme, qu'il sublime en observations. La pédophilie, plutôt que de faire un échantillonnage sur une diversification d'âges. L'usage de prostituées comme des cobayes. Le fétichisme des organes génitaux. Le sadisme, dans la façon de «découper» de manière fantasmatique les objets observés. La sexualité passive, par la fellation, qui était tenue pour anormale pour un homme dans le contexte de la sexologie helléno-chrétienne. C'est ce que je tiens pour ce véritable tour de force que les mœurs québécoises de l'époque ne pouvaient imaginer, à l'exception des milieux de la prostitution. En général, où les Québécois allaient aux putes, ou ils refoulaient, réprimaient et sublimaient leurs pulsions jusque dans, et y compris le mariage.

Dans les années 1970, j'avais appris qu'un couple de grand-parents d'un élève dormait en vêtements de nuit, un drap les séparant l'un de l'autre. Ce drap était percé d'un trou afin de permettre la copulation. On ne pouvait pas vivre plus loin de son corps que ça. On préférait sublimer l'oralité en la reportant sur l'alcool et l'ivresse; l'analité sur l'hypocon-
drie intestinale (comme dans le film Léolo); la peur de la génitalité ouvrait sur l'impuissance et la frigidité, justifiée par le seul commandement biblique de la procréation. Dès lors, les jeunes Roméo et Juliette, le temps des fiançailles passé, ne s'appelaient plus, entre eux, que «Popa» et «Moman». Bref, les Québécois – comme ici Marie-Victorin et Gauvreau -, se détournaient de leur sexualité en voie de maturité pour régresser et se fixer à des stades de développement antérieur. Ils fétichisaient leurs enfants comme des étrons : un tel était le fils de X, fils de Y, fils de Z, selon les interminables listes généalogiques de la Bible. Comme ces enfants n'étaient que des faeces lâchées qui en feraient d'autres et ainsi de génération en génération, leur importance se limitait à servir de bras dans l'entretien de la ferme ou de pourvoyeurs dans les usines : de futurs bâtons de vieillesse pour les parents. Dans le cas de Marie-Victorin et de Gauvreau, il est difficile de considérer qu'ils aient atteint, même après avoir couché ensemble, une véritable maturité sexuelle qui est celle qui érotise le corps tout entier et non seulement une zone érogène ou l'autre.

Ici, comme n'importe où ailleurs, le sexe était pourtant présent et surgissait de l'incons-
cient. Il ne trouvait pas toujours de justifications pour se révéler. Viols et enfants illégitimes le prouvent. Alors sévissait la répression, surtout visant les femmes et leurs bâtards tenus pour illégitimes. Le drame célèbre de Gratien Gélinas, Ti-Coq, est là pour nous le rappeler à chaque génération. La prostitution et la “sodomie” (entre adultes consentants) relevaient du code criminel. Policiers et médecins étaient appelés pour rétablir l'ordre et la loi naturelle. Il fallait rectifier les écarts de la contre-nature. Dans le monde des plantes, bien qu'il existe une sexualité, celle-la ne connait ni hétéro, ni homosexualité. Marie-Victorin l'aurait reconnu chez les animaux qu'il n'aurait pas compris davantage. Chez l'humain, il n'était pas loin de partager l'analyse freudienne qui tenait l'homosexualité comme un simple «complexe d'Œdipe négatif».

Plus une société exige de refoulements chez les individus, non seulement il y a sublimation, mais également déni, hypocrisie et surtout perversions. C'est ce que nous venons de constater à travers les confidences du Frère Marie-Victorin. Pensons à la société victorienne du XIXe siècle en Angleterre qui a tout de même produit un Jack l'Éventreur, qui n'était que le sommet de la psychopathologie de l'époque. Pour avoir connu la fin de ce régime dans le Québec des années 1960, il ressortait aux yeux de tous que nous vivions dans l'hypocrisie et la dissimulation. Cette stratégie de la dissi-
mulation nous écartait individuel-
lement du jugement que nous portions sur les autres (la médisances, un péché dans lequel nous étions passés maîtres) était plus facile à démonter que nos dissimulations actuelles tant nous nous disons sérieusement, particulièrement “ouvert” et “transparent” alors que tout baigne dans l'opacité, y compris dans notre vie sexuelle jugée “épanouie”. Et le plus triste, sans doute, c'est lorsqu'on croit percevoir de la transparence alors que nous nous retrouvons dans le plus opaque. Même l'actuel mouvement Me too! qui a l'avantage d'éclairer toute une zone d'ombre malsaine reconnue comme «genre de vie» dans certains milieux, cache également bien d'autres choses. D'où ces délires collectifs de chasse aux sorcières que je condamne férocement depuis le procès intenté à Claude Jutra et qui est un symptôme même de nos déficiences sexuelles.

Dans le cours de sa vie, Marie-Victorin s'est libéré des préjugés (ce que nous nous gardons bien de faire!), et finalement, après avoir exécré le corps et le sexe voués au démon, il a fini par reconnaître qu'il n'y avait rien de mal ni de démoniaque dans la sexualité féminine, décomplexant la pauvre Marcelle, sa secrétaire, mais seulement un produit merveilleux de l'acte créateur. A l'époque, botanistes et zoologues pouvaient s'émerveiller de la beauté de la Création, en parler avec une tendresse que l'on peut juger mièvre aujourd'hui, mais Marie-Victorin garda toujours l'angoisse à la simple idée que l'on prenne ses lettres pour des invitations à l'obscénité. Et sur ce point, il était sincère. Ces savants étaient proches de la nature, à leur manière sans doute, alors qu'aujourd'hui, astrophysiciens et généticiens peuvent s'extasier sur la beauté du monde sans craindre d'être censurés ou jugés pervers.

Les médisances et les calomnies, si courantes dans un monde profondément refoulé, appartenaient au caractère général d'une société catholique rigoriste. Celle-ci, avons-nous dit, maintenait une sexualité immature dont la pulsion masochiste finissait par dominer toutes les autres et le comportement dit normal. Une course impossible à savoir qui était le plus vertueux (et non le moins vicieux); un goût morbide pour l'auto-flagellation et les culpabilités diverses; la répression de ses désirs d'émancipation; le report d'une vie heureuse après la mort dans un monde océanique pratiquant un voyeurisme sans fin de la figure divine et surtout, surtout cet orgueil démesuré d'affirmer que nous étions supérieurs par notre capacité à endurer plus de souffrances que n'importe qui d'autres sur terre. Il y a un peu de cet orgueil qui se manifeste encore dans notre pseudo-islamophobie : une femme musulmane voilée, de la tête aux pieds, souffre plus que Lise Watier derrière son bureau de pdg d'entreprise : c'est inacceptable! Cette façon de concevoir le catholicisme était tellement arriérée qu'elle dégoûta les catholiques français fuyant l'Occupation nazie qu'ils préférèrent se retrouver à Toronto plutôt que dans la vichyste province de Québec. Une sexualité régressive et répressive, qui s'accrochait aux pulsions partielles plutôt qu'au cours naturel des stades de développement de la sexualité était déjà condamnée sans circonstances atténuantes.

Soyons justes, toutefois, le refoulement ne se libérait pas seulement par la voie des perversions. L'économie sexuelle des Canadiens-français avait, elle aussi, cette voie de sortie qu'est la sublimation. Les arts et les sciences furent des lieux de libération (relative) les plus favorables aux esprits souffrants de la répression sexuelle. Dès l'entre-deux-guerres, l'intrusion du gouvernement fédéral dans les affaires morales souleva une résistance nationale, en particulier celle d'Henri Bourassa, face au divorce. Mais les signes étaient déjà présents : ça craquait de tous bords tous côtés. L'alliance tacite des partis politiques québécois pour ne pas accorder le droit de vote aux femmes alors qu'elles l'obtenaient progressivement dans tout le reste de l'Amérique du Nord désignait cette résistance comme vaine. Dans le cas de Marcelle Gauvreau, je ne sais pas, mais dans celui de Marie-Victorin, la réaction triomphe par le fait qu'il n'a pas fait de sa secrétaire sa maîtresse après l'expérience commune qu'ils ont eu ensemble. Que serait devenue cette relation si le Frère Marie-Victorin n'était pas mort dans un accident d'automobile? A l'époque, les catholiques citaient en exemple le «mariage blanc» tel que pratiqué par le couple de philosophes Jacques et Raissa Maritain. On trouve quelque chose d'analogue dans cette relation épistolaire.

L'INVENTION DE YVES GINGRAS

Voir le Frère Marie-Victorin comme contestataire, reconnaissons-le, est une "invention" d'Yves Gingras. On a jamais vu Marie-Victorin autrement qu'en scientifique appliqué et auteur de nouvelles littéraires. C'est Robert Rumilly, la plume qui écrivit nombre de discours de Duplessis, qui rédigea la biographie du Frère, et comme ce n'était pas un "progressiste", il n'aurait sûrement pas parlé des Lettres biologiques. D'un autre côté, nous devons pondérer notre jugement par le fait que, pour avoir accès à une vie intellectuelle et scientifique, il fallait, à l'époque, rentrer dans le clergé, car même les gouvernements n'étaient pas toujours les plus accueillants. La botanique n'était pas considérée autrement que devant servir à l'agriculture; c'était seulement un des éléments de la bonne culture générale, comme la zoologie et l'astronomie. Mais, il faut reconnaître, toutefois, que le gouvernement de Duplessis fut, avant la Révolution tranquille, celui qui dota nombre d'écoles et d'universités de laboratoires scientifiques, sans doute sous l'influence de son ami Marie-Victorin. Il faut apprendre à considérer que "la grande noirceur" n'était pas partout si noire que ça.

On ne peut reprocher à Marie-Victorin que les cadres de la société de son époque imposaient à tout le monde, sans exception, une soumission aux institutions. Sommes-nous en droit de lui lancer la pierre que tant de commentaires fusent à son égard? Et nos soumissions à nous? Là aussi nous divaguons de la science pour entrer dans le jugement moral, qui est toujours, comme chacun sait, relatif. Soumission à des politiciens dont nous savons qu'ils sont véreux et menteurs; soumission à la consommation tout azimut; soumission à l'idéologie télévisuelle incestueuse; soumission à des patrons extorqueurs de nos biens et exploiteurs de notre travail; des propriétaires favorisés par les lois que nous subissons plutôt que nous nous révoltons. L'accepta-
tion globale de notre génération est-elle plus acceptable que celle de Marie-Victorin et de Marcelle Gauvreau? Nous voulons tous le beurre et l'argent du beurre et notre sécurité dépend de la façon dont nous respectons hypocritement ces institutions. Enfin, ne sommes-nous pas tous pris entre notre libre-arbitre et les nécessités existentielles, surfant habilement entre interdits et châtiments? En revêtant de justifications scientifiques la satisfaction de ses désirs pervers, puisque dans la morale chrétienne le seul but de toutes vies sexuelles est la procréation, selon la loi naturelle, il parvenait à réconcilier ce qui causait fracture en son âme et conscience : l'ascétisme et la tentation, la bénédiction divine en sus! Avouons que c'est bien un tour de force que nous parvenons rarement nous-mêmes à exécuter.

Il est difficile de voir un révolutionnaire en Marie-Victorin. Toute sa démarche démontre justement le contraire. Il ne cherchait pas à se libérer, sinon il aurait fait comme d'autres, déjà à l'époque : il aurait défroqué. Il aurait vécu sa vie civilement ou aurait émigré en France ou en Amérique latine où il aurait pu se faire engager tant sa réputation était connue. Comme il voyageait beaucoup en dissimulant son ordre, se promenant en vêtements civils, il aurait vécu comme bien d'autres prêtres défroqués ou athées. Non, il avait trop à perdre, côté sécurité, revenus, son laboratoire, son institut botanique et son Jardin botanique payé aux frais de l'État avare de Duplessis. De plus, il ne désirait pas vivre une vie sexuelle que nous tenons pour apporter la plénitude physique et psychique. Il voulait goûter au fruit juste par curiosité (libido sciendi) et non pour devenir consommateur (libido sentiendi). Il n'a atteint, me semble-t-il, la volupté que par procuration de ses démarches scientifiques et non comme une expérience véritablement érotique.

Le philosophe Michel Foucault, dans sa Volonté de savoir, le premier tome de son Histoire de la sexualité, distingue la civilisation occidentale par sa particularité de traiter la sexualité sur le modèle d'une scientia sexualis, c'est-à-dire une sexualité abordée par son côté mécanique, quantitatif (la cuiller à soupe de sperme), analytique, façon plutôt froide d'aborder l'objet. Il l'opposait à l'ars erotica que l'on trouve dans les livres orientaux et africains, tel le recueil du Kama Sutra en Inde, ou de même ailleurs en Chine et au Japon où la sexualité est abordée sur son aspect esthétique, qualitatif (les caresses), épidermique, façon chaude. Les Lettres biologiques sont tout sauf des lettres érotiques, voire même de véritables lettres d'amour mystique. En ce sens, il appartient bien à la civilisation occidentale et n'a donc rien révolutionné de notre constitution d'homme-machine qui vit sa sexualité comme un simple changement d'huile. Bref, jamais il n'a vraiment cherché à «se libérer» ni à libérer les autres, mais seulement à satisfaire une curiosité ambiguë.

Cette volonté de ne pas succomber à la vulgarité a pourtant donner des lettres d'une certaine fraîcheur littéraire. Ce qui aurait pu être des notes d'observations ennuyeuses, il a rédigé des lettres non dénuées de délicatesse, voire de poésie. Les gens d'aujourd'hui partagent une connaissance plutôt fantaisiste des rapports entre le religieux et le sexuel. Quand nous écoutons ou lisons les extraits des lettres des deux tourtereaux, je suis touché par la délicatesse avec laquelle ils parlent de ce qui était tenu alors pour tabou, sale, vicieux, obscène. Qu'en diriez-vous si vous en veniez à lire des textes de médecins et de psychiatres de la même époque? La brutalité des propos, le sans-gêne des descriptions anatomiques, les théories farfelues et libidineuses sur le comportement sexuel des femmes... Certes, il y avait toujours la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing, traduite dans les années trente en français, avec les passages croustillants laissés en latin. Quand on pense aux Onze mille verges d'Apollinaire – du Sade sans déblatéra-
tions sophistes -, Mme Navarro et ses consœurs en tomberaient dans les pommes! Si Marie-Victorin avait employé la même brutalité dans sa correspondance, on aurait crié au vieux cochon! Au vieux salaud! Comme ce rapport brutal manque, alors on fait comme des adolescent(e)s : on se cache dans le coin pour mieux ricaner. Cette incapacité à saisir la conscience historique pour la ramener à l'aune de nos attitudes et comportements, comme une norme à la fois universelle et intemporelle, nous réduit à un état plus pathétique que le pauvre Marie-Victorin en son temps. Ce qui fait rigoler dans ces échanges épistolaires, finalement, c'est le contraste entre une préciosité dans l'écriture et le langage que nous avons échangée pour une paillardise et une vulgarité avec lesquelles nous nous plaisons à parler du sexe sans parler de sexualité. L'obsession du sexe finit par nous avaler complètement, comme l'obsession du religieux avalait Marie-Victorin et Marcelle Gauvreau. Où situer le progrès moral entre eux et nous? Je trouve qu'ils sont d'heureux innocents qui jouent aux docteurs, comme des enfants; et je trouve ennuyeux à entendre parler de sexe comme des robots de leurs vis.

Il est toujours possible de considérer le Frère Marie-Victorin comme un promoteur du nationalisme québécois, mais ne poussons pas jusqu'à l'indépendantisme, s'il-vous-plaît! Il était nationaliste, avec l'abbé Groulx, Maurice Duplessis, le clergé québécois et une grande partie de la population canadienne-française de l'époque; bref, il nageait dans le sens du courant. Comme avoir été contestataire en 1968. L'effort n'était pas exigeant. Son nationalisme, nous le retrouvons, par exemple, dans un de ses Récits laurentiens, obsédé par la fameuse phrase de Durham du peuple sans histoire et sans littérature. Dans le récit, il plonge Durham en transe et lui fait apparaître Madeleine de Verchères qui trace de son doigt sur l'odieux document : «Thou lied, Durham!». Marie-Victorin entretenait une relation particulière avec sa secrétaire, tout comme Lionel Groulx avec la sienne, qui était sa nièce. Chacun des deux clercs partageait une complicité particulière avec une proche centrée sur le partage d'une même passion intellec-
tuelle. Je pense ici à Pasolini, qui était l'anti-thèse de Marie-Victorin, qui s'était toujours défendu d'être catholique, alors qu'il était châtié par l'Église (qui lui refusa son prix œcuménique pour Theorema), comme il se disait marxiste, communiste et qui se voyait désavoué par le P.C.I.. L'orthodoxie, d'où qu'elle vienne, est toujours impitoyable, et la nôtre ne l'est pas moins sous ses allures de libéralités et de démocratie et qui n'en est pas moins d'une cruauté incroyable, tant du sadisme physique elle est passée au sadisme moral de la bureaucratie. Souvent, je me dis que s'il y avait un préposé à l'accueil en enfer, il serait sûrement Québécois.

CONCLUSION

Dans le contexte de l'entre-deux-guerres, n'oublions jamais le prestige narcissique qu'un clerc de la qualité de Marie-Victorin pouvait tirer de sa position. Telle sera ma dernière observation. La carrière de Marie-Victorin est aux antipodes de celle de son célèbre contemporain, le Frère André, qui, lui, imposait la chasteté pudique à ses quémandeuses. Sa mort, en 1936, dans l'apothéose nationale, coïncide étrangement avec le désir qui prit Marie-Victorin de commencer ses Lettres biologiques. Le Frère André, à l'époque, était une icône essentiellement nationale qui débordait un peu sur les rives catholiques des États-Unis. À l'extérieur du continent, on ne le connaissait pas. Marie-Victorin, si. Il était tenu pour une sommité internationale dans le monde de la botanique et de la biologie. Il correspondait avec des savants du monde entier qui le respectaient. L'un était un thaumaturge qui prétendait défier les lois de la biologie; l'autre un scrupuleux observateur des lois naturelles (d'où sa condamnation de l'homosexualité). Même en terme de pensée scientifique, Marie-Victorin restait plus proche de l'Histoire des Animaux d'Aristote que de l'Origine des espèces de Darwin, toujours mis à l'index au Québec comme dans certaines parties des États-Unis. Sa Flore laurentienne expose, recense, décrit, répertorie, classifie, mais ne traite pas de l'évolutionnisme ou de la paléobotanique. Voilà pourquoi je ne suis pas d'accord avec Gingras pour en faire un "révolutionnaire" dans l'histoire de la science comme de la sexualité. Il demeure toujours en surface, des plantes comme des corps. Cela n'enlève en rien à la valeur de ses travaux, cela aide seulement à préciser la connaissance du personnage. Il ne faudrait pas faire de Marie-Victorin un second Jutra dont l'abjection, par un gouvernement aveugle suivant les hystériques borgnes, pèsera toujours sur la conscience de nos actuels pudibonds et castrateurs/trices

Montréal
11 février 2018

dimanche 21 janvier 2018

Le rapetissement des esprits

Est-ce un hasard si le logo de Facebook représente une clé anglaise?

LE RAPETISSEMENT DES ESPRITS

Les révolutions techniques se succèdent, chacune étant vantée comme une promesse d'amélioration de la condition humaine et le soulagement des efforts déplaisants que lui impose l'existence. La démocratisation de l'informatique, à partir de la dernière décennie du XXe siècle, fut une révolution comparable à celle de la diffusion des électro-ménagers, peu avant la Seconde Guerre mondiale. L'automatisation au foyer se répandit comme une traînée de poudre aux lendemains de la guerre, permettant aux anciennes usines de fabrication d'armes de se reconvertir en un secteur de pointe. L'Amérique était riche des décombres de l'Europe et toutes les formes d'organisation du travail s'adaptaient à l'automatisme. Les ordinateurs commençaient déjà à mesurer, à suivre, à censurer. Les cartes perforées permettaient de suivre les allés et venus des ouvriers; les premières cartes d'identités électroniques donnant accès à des salles d'opération spéciales ou secrètes se multipliaient. Le monde de James Bond se structurait. Les femmes aux foyers, elles, considéraient comme un cadeau personnel la plus récente des balayeuses, l'ensemble lessiveuse-sécheuse, le fer à repasser électrique, le lave-vaisselles. Le poêle et le frigo électriques remplaçaient le vieux poêle à huile puante et la glacière d'avant-guerre. Enfin, aux sons de la radio s'ajoutaient les images de la télévision. C'était une révolution culturelle beaucoup plus qu'une mode et qu'un historien québécois appelle L'ère de la culture électro-ménagère.

À partir des années 1990, un zeitgeist semblable s'est établi sur l'ensemble du monde occidental avec la diffusion rapide des ordinateurs portables. Finis les gros robots aux langages archaïques de Fortran et de Cobol. Il suffisait désormais d'avoir son Appel Mac et bientôt son portable Windows avec disquettes pour opérer une première série de tâches administratives ou de fonctions de divertissement. Les Pac Mans initiaient à ce que seront les jeux vidéos de la génération suivante. Désormais, tout pouvait se faire sur un ordinateur personnel auquel se sont joint d'autres périphériques; ainsi, il peut vous suivre partout, suffisamment discret pour tenir dans la paume de votre main. Les fractions de seconde se saisissent avec une étonnante clarté que permet la conversion numérique. Le monde est au bout de vos doigts, et ce n'est pas un autre des slogans creux des compagnies.

Les réseaux sociaux sont un produit de cette percée technologique révolutionnaire. En reprenant les vieux rêves de la magie, la technologie moderne les réalisent au-delà des antiques espérances. La télépathie est au bout du téléphone cellulaire. La télékinésie fait passer maintenant des lingots d'or d'un coffre de banque à un autre, loin sur la planète. Les poltergeists vibrent dans nos poches ou jouent des airs de Star War. Avec les sites météo, plus besoin de danses de la pluie. Médecins et pharmaciens sont en ligne sur le WEB. Tous les produits culturels, anciens et modernes, sont disponibles à faibles coûts sans sortir de chez soi. Poulets frits, pizzas, bières et chips arrivent comme par tapis volants à votre porte juste en les invoquant à travers le réseau Juste Eat. Rares sont les romans de fiction d'il y a un siècle qui auraient pu prévoir un tel service à domicile.

Mais ces petites merveilles ont un prix. Celui de leur prix sur le marché, va sans dire, mais aussi sur les modifications qu'elles imposent à nos corps et à nos esprits. La sédentarisation, par exemple, a un coût sur notre santé, mais ne soyons pas aussi alarmistes que certains, ces coûts sont tout aussi comparables à celui de l'activité usinière du XIXe siècle; il faut donc prendre en considération qu'il s'agit là d'une maladie de civilisation et non le résultat d'une modification physiologique de notre organisme. L'homme-machine de La Mettrie peut très bien s'harmoniser avec l'automatisme dont il est lui-même constitué avec celui des machineries qu'il crée. Ceux qui meurent d'accidents du travail, aujourd'hui, sont moins ceux sur qui tombe une poutre ou périssent dans un incendie suite à une explosion gazière. Nos modernes victimes du travail sont ceux qui font des crises cardiaques suite au stress dû à la performance; au diabète dû à la mal bouffe des restaurants fast food; aux utilisateurs du téléphone cellulaire au volant; aux dépressions psychotiques qui sont la fin fréquente de l'usage des drogues, dures comme légères. La pression des temps actuels est aussi lourde à gérer que celle des temps de la première Révolution industrielle au XVIIIe siècle.

Les dommages causés à l'esprit ne sont pas moindre. Si par Google vous pouvez avoir accès à Wikipedia ou à des blogues comme celui-ci qui ne sont pas parmi les moins intéressants, vous avez, outre ces moteurs de recherche, des sites de discussions. Facebook et Tweeter sont les plus connus. Le second par ses messages simples, limités et qui ne donnent pas envie de faire des conversations musclées à une époque où les gens n'ont rien à dire et le premier, plus prometteur, mais dont l'automatisation est encadrée par des règles aux apparences strictes mais totalement anarchiques.

Derek Jarman. Sebastiane, 1976

Nous sommes le 20 janvier. J'ai pris l'habitude, depuis le début de l'année 2018, de présenter une image et une courte biographie tirée de Wikipedia du saint du jour. Malheur! C'est la fête de saint Sébastien, soldat et martyre chrétien du IVe siècle de notre ère. Plutôt que d'en référer à une iconographie classique de la Renaissance ou de l'âge baroque, je tire une scène du film Sebastiane de Derek Jarman (1976). Dans ce film plein d'anachronismes, où l'on voit des soldats romains, campés dans un désert brûlant et stérile, jouer au freesbee pour passer le temps, Sébastien, jeune soldat chrétien en révolte contre la décadence de son temps, refuse de céder aux avances homosexuelles, ce qui lui attire bien des sévices corporels et finalement la mort. Morsures de la chair par des flèches qui sont autant d'actes de viols, de pénétrations à la fois sensuelles et douloureuses, fondement d'une certaine mystique qui cherche son contenu à la fois dans la chair et en Dieu. Jarman concentre les fantasmes sado-masochistes dans cet univers d'hommes seuls, isolés dans un décor dépouillé dont la nudité corporelle n'est qu'un reflet de l'environnement, comme nos vêtements sont les miroirs de l'architecture dans laquelle nous les portons.

Au réveil, Facebook, ou la madame Robote - la Rhoda des Jetson's - qui gère le réseau, me dit que cette image ne convient pas à la politique sur la nudité et la sexualité du «contrat» de services et me demande de la supprimer. Ce que je fais, mais à contrecœur, n'en déplaise à l'éthique à Nicomaque. Une fois la chose faite, elle m'avertit que je suis ni plus ni moins en pénitence et que pour 24 heures, je ne pourrai communiquer, autrement que par le fil privé. Même pas pour liker une juteuse critique de Mathieu Bock-Côté! C'est alors que mes plombs ont sauté.

Depuis quand, avec trois diplômes dont un doctorat, à près de 63 ans, je vais me laisser punir comme un méchant garnement qu'on envoie dans le coin de la classe avec sa gomme sur le nez ou le bonnet d'âne sur la tête, et tout cela, dicté par une machine programmée par des pharisiens imbéciles? Car, il va sans dire, qu'il y a bien plus qu'une «kékette» qui passe sur mon fil d'actualités Facebook et dont la Rhoda de service ne remarque nullement l'obscénité ni la perversité : posts haineux; mépris racistes ou sexistes; photoshops obscènes – comme cette photo du Premier ministre Jean Charest avec un anus au milieu du visage -, exhibitions de femens, mooning d'adolescents sur le party, images dégradantes en tous genres du corps de la femme comme de l'homme, voire même des animaux. La laideur se vend bien sur Facebook, non seulement par les publicités, mais par cet étalage d'images dont la spécificité est bien de rendre hommage à la canaille. Non à cette laideur qu'honorait Umberto Eco, celle de Breughel ou de Bosch, de Egon Schiele, de Francis Bacon ou de Lucian Freud, mais de Monsieur ou Madame Tout-le-Monde qui se complaît à travers un narcissisme négatif comme au temps des mystiques pouilleux de l'époque hellénistique ou du XVIIIe siècle. Si Facebook avait existé au temps de Madame Guyon ou de saint Benoît Labre, on les aurait vus, sur nos écrans, manger sur les excréments des écuries avec la bénédiction du Saint Siège et de Rhoda. Pourtant, le martyre, selon la théologie et l'étymologie, témoigne de sa foi; le coprophage n'est qu'une autre des perversions issues du temps où bébé fouille sa couche de ses doigts et les portent à ses lèvres.

L'usage des réseaux neutralise le discernement en le noyant sous une onde qu'aucun ride ne doit troubler. Si les humains – des techniciens -, programmeurs de ces machines, les tiennent au plus bas niveau de la canaille, alors il est impossible que, tôt ou tard, vous soyez, en tant qu'individu conscient, placé devant un choix : celui d'accepter passivement au rapetissement intellectuel et moral qui est le prix de cette merveilleuse technologie de communications, ou bien s'aveugler sur la nature ontologique de votre Être au nom du plaisir et des avantages pratiques qu'offre ce merveilleux instrument. Le prix à payer ne consiste pas à une simple abdication devant une exigence jugée plus ou moins importante, mais bien de poser le premier pas vers une démission de la volonté et du jugement personnel. Le charmant contrat Facebook se transforme alors en contrat de Faust où la puissance reçue par ce pacte signé avec le diable se retourne contre l'utilisateur. Ce prix est moins moral que psychologique. La «kékette» censurée de Sébastien annonce le rétrécissement de votre esprit. L'infantilisation d'une sexualité qui, pour éviter soi-disant la pornographie, entraîne l'utilisateur dans une régression qui l'invitera à se compenser sur les sites proprement pornographiques. En voulant éviter le mal, on creuse le lit du pire. La pharisaïsme des dénonciateurs qui ont le doigt agile sur les plaintes devient la baromètre moral de Facebook. On devine ce que les intégristes religieux ou moraux peuvent exercer encore comme pouvoir social grâce à de tels appareils. Les discours intellectuels trop élaborés ne les concernent pas puisqu'ils ne les comprennent pas, mais une image, un dessin, une œuvre – on pense à la censure intolérable du tableau de Courbet, L'origine du monde -, montre que la grande liberté autorisée par ces réseaux n'est qu'une façade, un devanture commerciale trompeuse qui, une fois nous a captivés, finit par niveler tous les messages, tous les articles et toutes les images, enfin toutes les personnes dans un même cadre unidimensionnel. Si vous n'avez pas, préalablement, un esprit critique formé par la littérature, les arts, la musique ou le cinéma, vous voyez tout ce qui défile sous vos yeux sans esprit et la masse de ces informations, de ces perceptions, contribue à rétrécir encore plus votre esprit dans l'indifférence devant la succession qui défile sur le fil d'actualité.

Gustave Courbet. L'origine du monde, 1866.
Plus l'ampleur de l'influence des réseaux sociaux s'accroît, parallèlement, les anciens réseaux – famille, éducation, activités sociales – voient décroître leur encadrement. Non pas que ces réseaux étaient meilleurs, tant les interdits et les châtiments pouvaient être atroces, mais ils possédaient un tonus affectif qui donnait sens à leur aliénation, dont il était toujours possible de se dégager d'une manière ou d'une autre. L'illusion que Facebook ou Tweeter resserrent les liens entre les individus masque l'atomisation, l'isolisme sadien qui nourrit la force centripète de chaque narcissisme. Les électrons sont libres, mais leurs déplacements sont erratiques et violents. La cité n'a plus besoin de murs puisqu'ils sont érigés dans la tête des individus – d'où l'archaïsme du mur texan de Trump -, les nations n'ont plus besoin de frontières puisqu'elles n'existent plus devant la force de la gravité du marché planétaire et la soi-disant «sagesse de la foule» se résume à un voyeurisme/exhibitionnisme obsessionnel et sans surprise. Le tout-est-possible devient, avec les réseaux sociaux, le tout-est-permis et donc, le tout-doit-être-fait puisque c'est là l'historicité même de la technique. Cela, sans regarder aux conséquences à court et à long terme. Telle est la dynamique même de l'automatisme depuis son apparition au XVIIIe siècle avec le canard de Vaucanson.

Entre mon jugement et celui de la canaille. Entre mon jugement et celui d'un robot programmé pour satisfaire la foule. Entre mon jugement et les utilités pratiques d'un réseau social, j'ai choisi mon jugement et j'ai supprimé mon compte Facebook. J'en ai ouvert un sur Tweeter et je sais que là, au moins, j'y passerai moins de temps considérant qu'il est plutôt conçu pour ceux dont le nombre des lettres de l'alphabet occidental se réduit à environ à 13. Finis les tartines intellos, les débats sans fins, les commentaires. L'adresse courrielle et mes blogues suffiront. Je n'ai pas besoin de 150 amis virtuels, seulement de quelques-uns qui me sont présents, charnels et chers et avec qui je ne me sentirai pas censurés bêtement

Rhoda de Facebook?

Montréal
21 janvier 2018

samedi 20 janvier 2018

Les larmes de sir Basil


SHITHOLE
LES LARMES DE SIR BASIL
 
Peu avant que je me retire du réseau Facebook était parue l'une des informations provenant de la bouche du «génie stable» qu'est le président des États-Unis d'Amérique, Donald Trump. La nouvelle du Huffingtonpost.fr disait : «Trump s'en prend aux immigrants en provenance de "pays de merde". Lors d'une réunion, c'est ainsi qu'il a demandé si les États-Unis devaient accueillir les immigrants africains et haïtiens». Un ami fb se permit alors d'écrire cet encart : 

«Y A-T-IL OU PAS, DES PAYS DE "MERDE"?

Vous ne savez pas? Et bien demandez-vous si vous avez envie de vous réincarner (même si vous n'y croyez pas) en Haïti ou au Bangladesh dans votre prochaine existence? Vous devriez entendre la réponse dans votre tête! Je ne me sens pas tellement en affinité avec Trump, mais j'apprécie BEAUCOUP, depuis le début, qu'il n'a pas la langue de bois, qu'il ne se conforme pas au politically correct...!!! Et ce, même s'il se contredit peu après, pour faire semblant qu'il est poliment correct!
»

Cet ami, qui se croit «catholique», nous avoue ainsi que peu importe s'il est franc ou non, l'important est de dire que Haïti ou le Bangladesh sont des pays de merde. Hérésie en sus dans la mesure où la «réincarnation» est incompatible avec la foi chrétienne et l'eschatologie de la Résurrection. Nos «bons chrétiens» sont aussi morons que n'importe quel islamiste ou protestant fondamentaliste. Et les queues de comètes se font entendre : Ginette, la première : «Tu n as pas tort». Évidemment, c'est plus facile de formuler la phrase au négatif qu'au positif, vieille aliénation québécoise de toujours dire ce qu'on ne veut pas plutôt que ce que l'on veut. Puis vient Linda : «oui il y en a et il n apportent rien a mon pays». L'avantage d'être une cloche dans un carillon, c'est qu'elle ne sonne pas toute seule.

Émile, lui, veut bien qu'on le lise avec les oreilles ouvertes : «IL A RAISON IL NE JOUE PAS L AVEUGLE», écrit-il en majuscules. La grosseur l'emporte sur la vérité. Trump a raison; c'est un baromètre des sociétés... Sauf la sienne, évidemment! Dans ce florilège de sottises, Martial ne peut s'empêcher d'ajouter son doigt : «Moi j'appelle cela des pays mal chier. Lol» Lorsqu'on ne peut rien sortir d'original, on renverse la boulette sur le grill. René, lui, confirme que notre ami a bien raison : «Richard j'approuve ton affirmation car il (Trump) énonce certaine vérité sans tact mais ça demeure des vérité et si ces pays veulent prouver le contraire, il n'ont qu'a appliquer une gestion honnête et équitable en vers leurs population». Tout est tellement si simple pour les autres peuples, les autres pays, qu'on se demande pourquoi nos gouvernements sont si corrompus et nos sociétés si mal foutues! N'oublient-ils pas, j'espère, que la saison des impôts commence. Jean-François, lui, aimerait bien mettre un peu de bon sens dans ce niaisage : «Ne pas avoir la langue de bois, ça ne lui permet pas de dire toutes les conneries qui lui passent par la tête».

C'est là qu'on aimerait entendre la petite voix de Descartes qui nous lançait, en ouvrant son Discours de la méthode, que «le bon sens est la chose la mieux partagée du monde»!!! Un autre René, moins subtil, répond alors : «Il n'a pas de classe c'est évident mais certains préfère un mensonge qui rassure à une vérité qui dérange». À l'ère des fake news, René a de ces discernements que nous aimerions partager! Jean-François lui réplique : «La vérité étant un point de vue. Et pas toujours nécessaire de le proclamer sur tous les toits, ce point de vue», difficile de se donner du style devant tant de grossièretés. Dernier pieux porté à l'esprit, cette affirmation de Marie-Josee : «oui car ce ne sont pas des conneries..c'est la vérité et la preuve en est que les citoyens de ces pays quittent en masse au péril de leurs vies souvent pour envahir le reste du monde et ne jamais retourner dans leurs pays..et que ceux restés la revent de quitter aussi...pays ou regne corruption des dirigeants, pauvreté endémique, violence etc...pays de merde..voila...et ça n'a rien de raciste..il parlait pas des gens mais des pays...et il a raison....». Elle est mûre pour donner le cours de sciences sociales à l'École de l'Humour. Ghislaine répète la même idée que Marie-josee : «Quand t'es prêt à mourir pour quitter l'endroit ou ne pas y retourner, me semble que c'est pas signe que c'est le Paradis. Anti-Trump depuis sa campagne, c'est la première fois que je suis d'accord avec lui. Disons que c'est dit vulgairement, mais les Haitiens traitent leur pays comme un pays maudit». Il suffit d'un peu de voudou pour faire d'une anti-Trump une Trump finie.

La bêtise n'a pas de race ni de sexe, de langue ou de culture. Elle souffle avec le vent et ventile les moindres espaces réduits de la planète. Eco avait raison de dire que les réseaux sociaux ramenaient les pires divagations au niveau de ce que les gens instruits ou cultivés pouvaient écrire. Bien sûr, il n'y a pas plus de bêtises dans les réseaux sociaux que dans les rues ou les cafés, les studios de radio ou de télévision. En effet, elle a remplacé Dieu dans sa omniprésence et son omnipotence. Elle ne se distingue plus de la sagesse, de la nuance, de la compassion ou de la critique. Elle tombe comme une masse – un tas – sur l'ensemble de l'humanité, d'où que nous ne sommes pas les mieux placés pour juger du reste du monde, de comment il vit, comment il pense, comment il travaille. Puis, comme tout cela m'écœure, et bien que je saches que ça ne changera rien d'essentiel, j'ai fait une première intervention :

«Basil Davidson, un historien britannique de l'Afrique noire a écrit un livre au très beau titre de Mère Afrique, et il est vrai que les ossements les plus vieux de l'espèce Homo ont été retrouvés dans les gorges de l'Olduvai en Afrique. Si l'Afrique est un "shithole", alors Trump en est un de ses étrons, comme nous tous.

Aurions-nous oublier qui a été foutre la merde dans ces pays? Les Arabes d'abord avec le commerce de l'esclavage dont Espagnols, Portugais puis Anglais s'approvisionnaient. Les Britanniques pour les mines de diamant en Rhodésie. Les Afrikaners qui ont fait la guerre aux Zoulous pour s'approprier les ressources naturelles. Les Belges qui épuisaient les Africains, quitte à leur couper les bras s'ils ne ramenaient pas la quantité d'hévéa qu'exigeaient les producteurs de caoutchouc pour les pneus. Les Français et les Allemands qui exploitèrent, souvent avec des méthodes qui seront repris par les Nazis, les populations de l'Afrique de l'Ouest et de la Tanzanie et que dire de Madagascar! Et Haïti, où les Espagnols ont exterminés le peuple heureux qui l'habitaient, les Taïnos, par l'orpaillage, les obligeant à délaisser ainsi leur agriculture de survivance. Une fois la tribu exterminée, on y a fait parvenir des Noirs d'Afrique pour les remplacer, substitution suggéré par le "libérateur des Indiens", Las Casas!

Oui, nous pouvons dire que l'Afrique noire est mal parti, comme le disait Louis Dumont il y a un demi-siècle, mais c'est notre merde à nous, Occidentaux, ne l'oublions pas et les peuples Noirs méritent d'autant plus notre respect qu'après avoir semé la zizanie entre les tribus sous domination de Rois-Nègres entretenus par les dollars et les sterling occidentaux, les avons réduits à ce bourbier sur lequel nous levons aujourd'hui le nez avec dédain. Voilà une réaction typiquement chrétienne et bourgeoise.
Félicitations
!»

Après ma tartine, Jean-François me semble se ressaisir : «Sophisme, c'est le mot qui me vient en tête. Une fois réincarné, la personne n'aura pas conscience de sa 'malchance'. On ne choisi pas le lieu de notre naissance et nous devons vivre avec les contingences qui nous sont imposées». Au moins ose-t-il reconnaître que tout ce qui a été dit auparavant relevait du pur sophisme. C'est alors que l'ami sort de son mutisme : «L'incarnation est tributaire du capital spirituel; on a plus ou moins de liberté de choix pour les circonstances... Le hasard n'existe pas!» Beaucoup sont morts sur le bûcher pour avoir osé proférer des hérésies moins pires que ça! D'où la remarque de Jean-François : «Le fardeau de la preuve est sur vos épaules svp!» Difficile à prouver, en effet, à moins de goûter d'une mixture catho-ésotérisme hystérimental! Apparaît alors Julie qui nous ramène à l'essentiel du sophisme : «La question est bien simple pourtant. Si vous aviez à vous réincarner, quel pays choisiriez-vous. On vous demande de choisir là, présentement, un pays pour une éventuelle réincarnation». Pas sûr que je choisirais les États-Unis en tous cas! Et notre ami d'applaudir des deux nageoires : «Bonne question, Julie! Le propos de l'encadré demandait précisément cet exercice "hypothétique" pour faire prendre conscience aux esprits "angéliques" (mais qui sont toujours prêts à faire des procès d'intentions aux autres), qu'il y a des différences considérables entre les différentes régions du Monde». C'est fou comme tout est simple lorsqu'on se refuse à couper les cheveux en quatre!

Et devant tant de mauvaises volontés, pour ne pas dire de mauvaise foi, comment ne pas s'incliner : «Tout cela est du pharisaïsme. C'est le pharisien québécois qui est là devant Dieu et qui se vante de son talent de débrouillard alors qu'il regarde le publicain en arrière et le traite de trou de cul du monde. De l'Évangile, je ne vois qu'une incompréhension mesquine». Intervient alors Mario, qui veut extraire le débat de l'obsession de la pauvreté et de la merde pour celle de l'impérialisme strictement anglo-saxon : «il ne faut pas confondre les peuples chrétiens d europe qui ne sont pour rien dans l exploitation honteuse du sol africain et des populations qui y vivaient. Ce sont toujours ces memes familles l oligarcs issues des riches familles protestantes alliées a la judeo protestante maconnerie et aux siecles auparavant, ce sont les juifs maranes qui semerent le trouble dans les antilles et l on fait porter le blame au christianisme....les contoirs d esclaves étaient largement établis bien avant la conquete espagnole ou les moins noirs vendaient les plus noirs....en échange de biens que l afrique était incapable de produire a l époque....il y eut des échanges favorables mais la betise continue de plus belle avec cette élite mondialiste qui n on t pas beaucoup plus de considérations pour nous...». Bon! Les Anglais! Oui, Mario, la betise. Ça dit tout. Mon père aussi haïssait les Anglais au point de dire qu'ils étaient la cause de tous les malheurs du monde.

L'ami réplique à tout ceci : «Les exploiteurs de l'Afrique aujourd'hui, ce sont les Chinois!». Céline aussi était passé, dans sa paranoïa, des Juifs aux Chinois. Ibidem Mario : «je suis bien d accord». Et moi de répondre : «Encore, les Chinois n'exploite pas toute l'Afrique mais seulement l'Est, et surtout en ponction pétrolière; ils font ce que les Occidentaux leurs ont enseigné jadis». Mais ça ne me tente pas de repartir avec une inutile tartine sur l'état de la Chine sous le colonialisme occidental du XIXe siècle. Ça ne sert à rien d'épuiser les moindres forces qui nous retiennent en vie devant un tel tissu de mépris et d'ignorance crasse. Mario met un terme au débat en présentant une carte de l'Afrique où l'on ne voit aucun drapeau anglais, ni chinois d'ailleurs! «les élites protestante toujours»


Ainsi la tweetosphère, ou plus exactement Facebook, sert à confondre les esprits, les cultures, les affirmations, vraies et fausses. Nous ne savons guère plus de l'Afrique ou de l'Asie que nos lointains ancêtres du Moyen Âge et nous en parlons avec autant de certitudes liées à des rumeurs et humeurs. Du moins, pour les Franciscains des XIIIe et XIVe siècles, ne voyaient-ils pas ces contrées comme des shitholes, mais des mondes pleins de merveilles à explorer et à découvrir. Et si, malgré son marasme, l'Afrique était l'avenir du monde?

Montréal
21 janvier 2018

A quand la grande œuvre?

Marc-Aurèle Fortin. Scène montréalaise, 1931-1932

À QUAND LA GRANDE ŒUVRE?
(Article paru sur Facebook, le 8 décembre 2017, 34 lecteurs)

Après avoir lu l'œuvre posthume de Gilles Marcotte, Notes pour moi-même, un ami facebook, Jacques Desrosiers, pour ne pas le nommer, relève à quel point le grand critique québécois se désole de la littérature québécoise au point de considérer la seule littérature française comme étant la sienne. Et ce qui désole, M. Desrosiers, est de s'apercevoir qu'il n'est pas le seul à penser ainsi. Cette dépréciation de notre littérature est-elle justifiée?

Il est incontestable que, dans l'ensemble des nouvelles nations nées de la diffusion des cultures occidentales à partir du XVe siècle, la littérature canadienne des deux langues officielles n'a pas atteint un niveau comparable à celui qu'un Octavio Paz, un Jorge Luis Borgès, un Carlos Fuentes ou un Garcia Marquez ont élevé, pour le Mexique, l'Argentine ou la Colombie, la littérature latino-américaine. On pourra mentionner Michel Tremblay, mais il lui manque un Nobel. En la matière, le rayonnement international ne suffit pas. À peine pourrait-on le considérer comme un indice tant l'épreuve du temps partage les œuvres appelées à s'inscrire dans l'imaginaire mondial de simples mentions dans les historiographies littéraires nationales.

On pourrait commenter la chose avec la littérature américaine, mais je doute que les Américains partagent nos doutes sur leur littérature. De Melville, Moby Dick, pour eux, est de valeur universelle. Faulkner vaut sûrement Zola. Il est vrai que la littérature anglo-saxonne est écrasée sous le poids de Shakespeare, qui est comparable au seul Dante dans la littérature italienne ou à Cerventès pour la littérature espagnole. Il faut dire qu'un tel classement prend comme règle les œuvres d'Homère et de Sophocle, ce qui n'est pas la moindre mesure.

Le problème n'est au fond peut-être pas littéraire. Il tiendrait davantage à l'Imaginaire. L'Imaginaire québécois est un imaginaire rétréci, celui des petites nations narcissiques mais repliées encore sur elles-mêmes. C'est la même cause qui fait qu'en 150 ans de séminaires catholiques, les Québécois n'ont produit aucun grand théologien digne de ce nom. À partir de ce constat, on peut se demander si : 1° notre intrigue historique serait-elle déficitaire à fournir des figures aptes à la surdimensionalité à l'origine d'un mythe fondateur, source d'un imaginaire littéraire national? 2° Avons-nous une formation littéraire digne d'un terreau où ancrer une œuvre de portée universelle? 3° Pouvons-nous nous émanciper du milieu familial toxique et rétréci dans lequel repose un imaginaire condamné à végéter?

D'abord, notre intrigue historique serait-elle déficitaire à fournir des figures aptes à la surdimensionalité, source d'un mythe fondateur? Dès l'origine de l'histoire du Canada (ou du Québec), le mythistoire s'impose de lui-même : Jacques Cartier plantant sa croix à Gaspé; les explorations de Champlain; la course des bois : on ne trouve rien de mieux dans la Grèce archaïque. Reste les producteurs de récits. Cartier et Champlain tiennent des journaux qui nous ont été conservés. À Port-Royal, l'historiographe Marc Lescarbot écrit un récit dramatique de la première colonie française d’Amérique du Nord. L'épopée des Croisés de Ville-Marie ne se limite pas à la débandade de Dollard des Ormeaux. Les auteurs «primitifs» québécois se sont nourris de ces sources d'inspiration, mais sans pouvoir porter une œuvre au-dessus des pontifes moraux de la lutte cléricale contre la modernité et la laïcisation de la société. Mais notre Histoire n'aurait-elle pas été suffisamment inspirante pour générer sa propre mythologie, comme la guerre de Troie a généré les œuvres d'Homère?

Plaçons, aux origines de la littérature québécoise, les Jésuites et leurs aventures dans le monde Indien soigneusement colligées dans la revue des Relations. Il y aurait là de quoi faire un équivalent à l'Odyssée. Des voyages des Père de Brébeuf ou Bressani, pourquoi ces Relations ne sont-elles pas devenues un texte fondateur d'une littérature qui vaut sûrement une chasse à la baleine autour du monde? Peut-être y manque-t-il une figure démoniaque, comme celle d'Achab, pour donner force au mythe? Or ces textes sont souvent refusés par les littéraires québécois sous prétexte qu'ils ont été écrits par des Français. Ils sont à peine un peu moins hésitants pour Maria Chapdelaine, écrit également par le Français Louis Hémon, mais qui marque la première percée du décor canadien dans l'imaginaire européen, le roman ayant été adapté à quelques reprises par des cinéastes français avant le film de Gilles Carle. Dans la littérature canadienne-anglaise, toutefois, Brébeuf and his brethren de Edwin John Pratt publié en 1941, est devenu un poème épique de valeur nationale. C'est là un étrange paradoxe qui veut qu'un thème qui se prêtait pour la fondation d'une littérature canadienne-française universelle se trouve à germer dans le jardin de son alter-ego canadien-anglais. Après le référendum, voici le thème littéraire volé! Pour sa part, l'itinéraire du père Noël Chabanel a été récupéré par l'auteur irlandais Brian Moore et repris par le cinéaste d'origine australienne, Bruce Beresford, pour tourner Black Robe, film qui n'a guère obtenu de succès au box-office québécois. D'autre part, l'autochtone convertie, Kateri Tekakwitah, devenue sainte depuis, a inspiré Beautiful Loosers de Leonard Cohen, mais l'importance de cette œuvre n'est pas à mettre entre les mains des jeunes filles.

Reste le grand drame de la Conquête qui a servi à quelques poèmes pompiers du XIXe siècle, dont celui de Chapman sur La bataille des Plaines d’Abraham. Les deux guerres contre les États-Unis, la Rébellion de 1837-1838, le soulèvement métis, les deux guerres mondiales, ont généré leurs héros mais aucun ne semble, à ce jour, apparaître comme un caractère surdimensionnel ou démoniaque porteur de l'imaginaire collectif. On en est encore à des héros qui sont là pour compenser notre déficit historique et notre impuissance politique et économique : Louis Cyr et le géant Beaupré sont des héros de fêtes foraines et ils le sont restés en tant que symboles collectifs.

Quoi qu'il en soit, l'intrigue de l'historiographie canadienne ou québécoise est suffisante pour fournir des héros dont la valeur dépasse la complaisance locale pour atteindre le niveau du mythe universel. Des personnages comme d'Iberville, La Vérendrye et ses fils, Cavelier de La Salle et que dire de Champlain, notre Ulysse; comment n'en sommes-nous pas arrivés à créer des œuvres surdimensionnées à partir de leurs aventures? Le problème ne résiderait donc pas dans la matière historique ou historiographique.

Ensuite, si le problème ne réside pas dans la matière, c'est qu'il réside ailleurs : Avons-nous une formation littéraire digne d'un terreau où ancrer une œuvre de portée universelle? Le déficit littéraire des Québécois est évident. Non seulement considérons-nous la lecture comme une affaire limitée à l'enfance, mais le goût de la lecture n'est guère encouragé passé un certain âge. Même le Ministère de l'Éducation considère la lecture purement comme un acte fonctionnel ayant pour but d'opérer dans la vie. À ce compte, il y a une rupture radicale entre la lecture et la littérature, et le résultat ne peut être que catastrophique pour l'avenir d'une littérature de valeur universelle. Par contre, et heureusement, le goût d’écrire a toujours été fort chez les jeunes Québécois. Le malheur est que tous ignorent, négligent ou méprisent la littérature nationale sur laquelle ils ne possèdent que des préjugés. Trop souvent, les enseignants sont incapables de les orienter et s’en tiennent à de la littérature facile d’accès ou sensationnaliste. La chaîne des générations se rompt de l’une à l’autre empêchant ainsi d’accoucher d’une véritable historiographie littéraire qui ne soit autre chose qu’une énumération d’auteurs et de titres.

Le problème devient alors une problématique d'aptitudes. Il a fallu des siècles de littérature orale pour en arriver à des versions écrites et copiées de l'Iliade et de l'Odyssée comme de la Chanson de Roland ou de la Divine Comédie. Le copiage, pour être emmerdant, a donc ses vertus. Il ne suffit donc pas de faire des dictées mais exiger aussi des copies soignées et lisibles de textes afin de confronter les élèves à la grammaire, le vocabulaire et aussi le style – le style, c'est l'homme disait le naturaliste Buffon -, et par le fait même la personnalité de l'auteur qui s'investira dans ses personnages, ses descriptions, ses évocations, la musicalité de ses textes, etc. Tout cela étant banni de l'enseignement élémentaire et secondaire, comment s'étonner, rendu aux niveaux supérieurs, que les étudiants échouent des analyses de textes à partir de romans relativement simples de compréhension? L'impossibilité de distinguer une intrigue principale parmi des intrigues secondaires est plus qu'une éducation bâclée; c'est un handicap mental.

La lecture n'est pas seulement une affaire d'éducation nationale. Lire des auteurs dont le style n'est plus le nôtre ou des auteurs qui font du succès commercial le seul critère d'évaluation des œuvres, c'est une manière tendancieuse et vicieuse d'enseigner la littérature. Une littérature à portée universelle est rarement un succès de vente. C'est, au contraire, sa dimension universelle qui fait d'une œuvre un succès non pas éphémère, mais appelé à durer au-delà des variations temporelles. Le besoin actuel d'adapter de grandes œuvres en modernisant les décors, les personnages et les ambiances convie à la paresse des lecteurs ou des spectateurs. Lorsque Joyce écrit son Ulysse, on reconnaît le Ulysse de Homère, mais ce n'est plus le même Ulysse et par le fait même, l'Ulysse de Joyce finit par s'inscrire à côté de l'Odyssée. Les adaptations de l'Odyssée au théâtre ou la projection du Tartuffe dans les années 70 invitent à des anachronismes qui éteignent encore plus la nature originale et n'apportent rien de surcroît à l'ouverture vers les grandes œuvres littéraires.

Pour qu'elles soient de portée universelle, une œuvre ne doit pas succomber à la paresse ni à la complaisance des auteurs modernes. Pour suivre la voie présentée par George Steiner à travers ses essais Les Antigones et Réelles présences, établir un dialogue avec les grandes œuvres prête à la portée universelle (Tremblay lui-même n'a-t-il pas fait des Belles-Sœurs une tragédie classique avec Coryphée et Chœur comme dans une pièce d'Eschyle? Sa Lysistrata n'est-elle pas une ouverture à l'œuvre d'Aristophane? Jean-Claude Lauzon n'a-t-il pas voulu ériger son grand film poétique, Léolo, sur le roman La vallée des avalés de Réjean Ducharme?). Il existe donc une circulation intergénérationnelle entre les œuvres québécoises malgré les difficultés générales d’établir une continuité. Il existe même des tentatives de s'insérer dans la circulation interculturelle avec des œuvres étrangères. Robert Lepage fait des efforts louables afin que ses propres œuvres s’inscrivent dans les traditions issues du Nô comme de l'opéra occidental. Dolan voudrait être une sorte de Visconti québécois. Il est trop tôt pour dire si ces œuvres accèderont à l'universel car, répétons-le, la réception internationale d'une œuvre ne suffit pas à confirmer cette reconnaissance que seul le temps peut sanctionner. Au contraire même, ce qui fait trop à la mode ou axé sur le Zeitgeist risque très souvent de mourir avec lui.

Enfin, à observer romans, téléromans et films, pouvons-nous parvenir à nous émanciper du milieu familial toxique et rétréci dans lequel repose un imaginaire condamné à végéter? Il paraît impossible d'accéder à un thème qui ne nous ramène pas toujours aux petites tragédies domestiques. Il est vrai que les grandes œuvres universelles puisent abondamment dans les crises familiales ou les faits divers. Naguère un auteur osait comparer Dallas aux œuvres épiques de Homère. Sophocle n'avait pas lu Freud avant d'écrire Œdipe Roi. Pas plus Shakespeare avant de monter Hamlet ou Dostoïevsky écrivant Les Frères Karamazov. C'est précisément parce que ces œuvres étaient de portée universelle que Freud y dénicha des névroses et des traumatismes à l'origine du refoulé et de l'inconscient. C'est-à-dire que des œuvres, telle l'Orestie d'Eschyle repose sur un fait divers scabreux : une double vengeance à partir d'un adultère; tel Macbeth sur l'appétit effrénée d'une femme qui pousse son époux, un faible, à commettre des meurtres atroces; ou la Divine Comédie sur des suites de vendettas commises dans les hautes sphères du pouvoir florentin comme dans les foyers domestiques de la petite bourgeoisie. Les Surréalistes ne s'y méprenaient pas en faisant de criminelles sordides – Violette Nozière, Germaine Berton ou les sœurs Papin – des personnages de portée universelle. Leur génie créateur restait toutefois inférieur à produire une création capable d'accoter une des grandes tragédies du passé.

L'absence d'événements capitaux dans l'histoire de l'humanité à s'être déroulés au Québec ne signifie donc pas l'absence de thématiques propices à une œuvre créatrice de portée universelle. La double mort de Montcalm et de Wolfe, le grand vaincu et le grand vainqueur, on l'a vu, se prêtait aussi bien à l'art poétique qu'à la sculpture de monuments. Rien, toutefois, qui évoque les scènes de Waterloo chez Stendhal ou Hugo. Les faits divers québécois sont aussi valables que ceux de n'importe quelle autre culture. La marâtre de La Petite Aurore, l'enfant-martyr, n'est pas Achab. Sa névrose qui conduit à tuer à petit feu une enfant marque bien l'imaginaire québécois, mais la pâte ne lève pas au niveau de la tragédie. Aurore n'est pas Cosette ou Anne Frank. Le sombre destin de Wilbert Coffin a servi à un idéologue à rédiger des pamphlets qui ne parvinrent pas à l'imposer ni comme roman, ni comme film. Jacques Hébert n'était pas Voltaire, et ce fut un malheur supplémentaire pour la réputation de Coffin. Les victimes de Polytechnique sont devenues une entité unique, semblable aux sept nains du conte des frères Grimm, malgré le fait qu'à chaque année, à la journée commémorative, on énumère leur nom. Lorsqu'on voit les quatorze cénotaphes du parc érigé à leur mémoire, on peine à y reconnaître leurs noms individuels tant l'artiste en a trituré les formes calligraphiques. Elles sont devenues les 11 000 vierges de la Légende dorée, mais elles n'ont pas trouvé leur sainte Ursule. C'est ainsi qu'à la fin, seul le nom de leur assassin, Marc Lépine, finit par s'imposer et que le film de Villeneuve, Polytechnique, raconte essentiellement l'histoire de l'assassin. C'est une reprise du méchant tour qui fait qu'on se souvient du nom du Sieur de Gambais, mais qu'on a complètement oublié ceux des victimes de Landru. Pourtant, sans Landru, pas de Monsieur Verdoux de Chaplin. Avec les 14 victimes de polytechnique, même l'imaginaire féminin ou féministe échoue à créer une tragédie moderne qui aurait pourtant tant de réverbérations dans le monde à l'ère des massacres de masse.

Nous n'arrivons pas à extraire la portée universelle de notre vécu collectif car nous ramenons nos anecdotes à nous-mêmes; à nos petites préoccupations bourgeoises et quotidiennes; à nos idéologies domestiques. Les enlèvements d'enfants et les pédophiles d'une extrême perversité n'accèdent pas à l'ampleur d'un Richard III car ils s'abîment dans des anecdotes d'adultères, de pères absents/fils manqués, de mères névrosées et d'analystes qui nous expliquent comment faire de l'eau tiède. Une légende urbaine avorte dans la médiocrité ou la banalité. Une femme abusée, violentée ou carrément violée devient un cas pédagogique qui nous conduit à la leçon civique de l'agent Bumbray. Inutile de dire que nous sommes loin de Lucrèce! L'autiste de service ou le nègre obligé nous conduisent à des rengaines d'adaptation au nous inclusif. Si on ne se couche pas moins bêtes, du moins nous sentirons-nous davantage bien-pensants. De l'ancienne morale cléricale qui empoisonnait la poésie de jadis à la nouvelle morale télévisuelle qui s'impose jusque dans les films et les romans, nous restons tout aussi impuissants à dominer le monde et à élever nos personnages à des niveaux surdimensionnés qui sont indispensables pour que toutes les cultures, voire les civilisations, puissent s'y reconnaître. Achab est peut-être un personnage déchu, démoniaque et il mourra vaincu sur le flanc de la Baleine Blanche, son obsession, mais ce que le monde entier retient de lui, ce n’est pas son échec, mais le fait qu’il a su dominer la banalité et la médiocrité de l’existence. Il ne s’agit donc pas d’une reconnaissance du thème, «oui, oui, on se reconnaît dans votre ouvrage», mais d’une reconnaissance du transcendant qui ouvre et engage à un dialogue universel. Quel roman québécois pourrait être comparable à To kill a mocking bird?

Qu'une Antigone grecque finisse par se reconnaître dans une Antigone française avec Anouilh; allemande avec Hölderlin ou italienne avec Alfieri. Qu'une Lady Macbeth se retrouve dans un tableau anglais de Füssli, un roman russe de Leskov ou un film japonais de Kurosawa. Qu'un Dom Juan parte d'une pièce espagnole de Tirso de Molina, puis repris par le Français Molière, enfin en opéra par l'Autrichien Mozart. Toujours l'esprit créateur brise le cocon de la morale familiale pour s'élever au-dessus d'une humanité, transcendant les contingences pour accéder à l'universel. Si une œuvre est bonne que pour la culture qui lui donne vie, elle sera oubliée assez rapidement et n'inspirera pas à s'élever de la satisfaction incestueuse. Qu'elle brise par contre ce cocon utérin, qu'elle se donne une ambition, un style, une force confinant au sublime, c'est-à-dire, à ce qui à la fois émerveille et terrifie (awsome), alors il sera possible de dire que la littérature québécoise atteint à l’universel. Autrement, c'est du stuff pour le Colisée du Livre – bien qu’il m'arrive parfois, à travers la soue, d’y trouver une perle
Montréal
8 décembre 2017

Commentaires
Lisette Tardif
Lisette Tardif Excellent. Merci Jean-Paul. Autrefois, j’ai déjà lu tous ces romans québécois parlant surtout du terroir et à la suite certains plus modernes. Ducharme m’a charmée. Notre problème c’est que nous sommes un peuple trop terre à terre, trop pragmatiques, l’imaginaire n’est pas spécialement encouragé, la culture a été considérée trop longtemps comme une propriété de snobs ou d’illuminés. Bref, on ne nous a pas appris à voler.
Jacques Desrosiers
Jacques Desrosiers Jean-Paul, quelques remarques spontanées, je n’ai lu votre article qu’une fois, je vais relire. 1) Dans les conversations littéraires que j’ai eues dans mes 6-7 années aux USA fin 70, début 80, j’ai toujours entendu les Américains se plaindre de leur littérature comme des complexés et chercher des puces à tout le monde, Capote, Melville, Sinclair Lewis, etc. Faulkner l’obscur ! presque préféré par les Français un peu comme l’Allemand Jünger. Ils préfèrent souvent leurs essayistes, Didion, Mencken, E.B White, etc., ce qui ne doit pas être pour déplaire à Étienne Beaulieu si c’est exact. 2) Les Européens ont encore la cote aux USA et suscitent admiration et envie. Quand un écrivain britannique ou un philosophe européen débarque, il est reçu en grande, sollicité partout. Houellebecq fascine. Knausgaard a été porté aux nues. De plus, les profs dans les universités viennent d’un peu partout dans le monde. 3) La question des héros est pour moi secondaire. Beaucoup des chefs-d’œuvre de la littérature française n’ont pas de « héros » : le théâtre de Molière, Candide, Madame Bovary, la Recherche. 4) Je suis convaincu que le problème central de la littérature québécoise est la langue : manque de moyens, maîtrise insuffisante, parfois presque impuissance et même médiocrité.
Jean-Pierre Paré
Jean-Pierre Paré Je suis d'accord avec votre point 4).
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal Je ne sais pas si les Américains de toutes les classes sociales ont la même attitude envers leur littérature. Certes, les intellectuels ouvraient toutes grandes les portes à la French Theorie, et je ne sais pas si c'est encore le cas aujourd'hui. Toutefois, je remarque que le cinéma américain adapte ses romans qui font souvent des succès au box-office. Par contre, on ne les voit pas ou très rarement adapter des romans européens. À côté du roman noir, ils ont développé le cinéma noir tiré à même de Chandler ou de Hammett et de plus récents encore. Ils ont fait combien de remakes littéraires et cinématographiques de Moby Dick par exemple et même de certaines nouvelles ou romans de Hemingway ou de Faulkner. Par contre, on voit aussi les Français vouloir imiter les Américains mais sans la maîtrise des techniques avec lesquels ils font leurs comédies et leurs films numériques plus proches du dessin animé que du cinéma d'auteur. De même, beaucoup de théoriciens américains trouvent audience auprès des milieux universitaires français et qui ne font que rabâcher des éléments de la philosophie allemande ou du déconstructivisme structuraliste...

Les États-Unis sont le centre de l'État universel occidental, et c'est normal qu'on y retrouve des universitaires de partout dans le monde. C'était ainsi à Alexandrie, à Rome, à Paris comme à New York aujourd'hui. Je me rappelle du temps où des Foucault, Derrida, Barthes ou de Certeau se rendaient aux États-Unis pour y jouer avec ces merveilleux jouets qu'était alors la Cybernétique. En retour, je ne sais pas de quoi exactement ils leur parlaient car l'esprit pragmatique de la pensée américaine est peu faite pour les spéculations abstraites. Il est vrai qu'avec la mode des néologismes à la Heidegger, ils pouvaient s'en tirer comme par un tour de magie, mais dans le fond, ni la psychologie behavioriste, ni la sociologie fonctionnaliste n'ont perdu leur supériorité dans les grandes universités américaines. Cela ressemble à ce qui se passait ici : on recevait les vedettes, on les laissait faire leur cirque afin d'attirer l'attention des réseaux universitaires, puis on refermait la boîte une fois la vedette partie. Partout le monde universitaire est un monde d'apparences. Il est difficile d'en sonder le coeur et les reins.

Sur le 3e point, je ne suis pas d'accord. Même la littérature orientale, en Inde comme en Chine ou au Japon s'incarne dans des archétypes individuels qui renvoient à la collectivité. Combien de personnages Molière a-t-il inventé qui sont devenu des types universels : Harpagon l'avare est déjà notre Séraphin Poudrier; le Tartuffe insultait encore au clergé québécois; le Candide de Voltaire est aussi un nom commun, Madame Bovary est à l'origine du bovarysme qui est une des nombreuses formes que prend la mélancolie de nos jours et même la Recherche est souvent synthétisé par le seul prénom de Marcel. Dans un monde aussi individualisé que le nôtre, il arrive que le personnage individuel perde sa dimension archétypale pour devenir un nobody comme tout le monde. C'est le cas de Willy Lowman dans Mort d'un commis voyageur de Arthur Miller ou du même, le Eddie Carbone de Vu du pont. Ces personnages collent à la peau de la culture américaine, comme les tableaux de Hooper. Ils sont ce que Benjamin Franklin appelait déjà d' "honnêtes médiocrités", et cela seul représente l'Américain moyen aux yeux de biens des Européens! Bref, les Américains ont de loin une meilleure relation avec leur culture littéraire, quoiqu'en disent les snobs universitaires, comparés avec les Québécois et même les Canadiens anglais qui semblent découvrir Margaret Atwood à travers une récente série télé.
 
Yves Cozic
Yves Cozic Le Québec ne parle que d'une région de 1,7 million de km2, alors que les grands auteurs français écrivent sur le Ve arrondissement (et un peu du sixième)
Jacques Desrosiers
Jacques Desrosiers Vous sembliez faire reposer la littérature sur un socle mythique, un mythe fondateur, avec des personnages surdimensionnés. Est-ce que la meilleure littérature américaine, est-ce que les chefs-d’œuvre français, reposent là-dessus, y doivent leur existence ? – La relation qu’ont la masse des Américains à leur littérature passe par le visuel, le cinéma, etc. C’est la même chose au Québec, non ? Les Belles Histoires des pays d’en haut. Des personnages stéréotypés, des héros ordinaires, il y en a eu plein les séries télévisées, souvent adaptées d’œuvres littéraires. – Si la littérature québécoise est inférieure (je dis : SI, je ne suis pas un disciple de Marcotte), la seule explication que je vois, encore une fois, c’est la langue et avec elle la valorisation de la littérature. C’est ça le problème. C’est par la langue que ça passe et elle n’est pas valorisée. On ne peut clouer un clou à coups de poing. – Le terroir a le dos large. Il y a eu de grandes œuvres. Trente arpents reste très fort. La corruption, etc.

Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal Je suis d'accord sur le fait que la littérature américaine, auprès des masses, passe par le cinéma - tout comme ici d'ailleurs -, la différence est que, parce que traduite en film, elle sera mieux appréciée, ce qui n'est pas toujours le cas ici. Voire rarement le cas. L'essentiel de mon argumentaire réside précisément dans le fait que les héros "ordinaires"... restent "ordinaires". La première mouture de Séraphin Poudrier, pour prendre un exemple, se rapprochait d'Achab en tant qu'il s'élevait vers le démoniaque (il n'avait pas seulement un vice, il les avait tous) et celui de la nouvelle série tend à lui redonner cette dimension. Celui des années 60-70 finissait par apparaître sympathique tant il perdait de cet aspect démoniaque pour redevenir plus "humain", Grignon tenait à le ramener à un niveau plus acceptable pour le médium télévisuel. Il y a des oeuvres qui n'ont pas besoin de "héros" ou de "démons". Je pense à Tchékhov par exemple. Dans les années 70 on parlait beaucoup du anti-héros qui magnifiait quand même les "hobos" et autres "déchus" qui peuplaient les romans d'après-guerre comme "On achève bien les chevaux" ou "Le facteur sonne toujours deux fois", qui hissaient le modèle de l'anti-héros ...qui finissent toujours par se transformer en ...héros. Euchariste Moisan de Trente Arpents, c'est la réalité du roman du terroir ramenée dans la figure de Jean Rivard, roman du terroir "pédagogique". Les rêves de Gérin-Lajoie ne sont plus de mises pour Ringuet et le vieux Moisan ira finir ses jours aux "États", non pas comme les "conquérants" partis trouver de l'emploi dans les "fabriques" de Lowell, mais comme poids lourd à supporter par son fils. Tout cela fait sans conteste notre histoire littéraire, et elle n'est à dédaigné dans aucune de ses phases car elle est NOTRE histoire. Pour cette raison, je ne suis pas non plus l'opinion de Marcotte. Cependant, ces personnages comme Moisan ou Rivard ou même Maria Chapdelaine pour reprendre les classiques et tous ceux d'aujourd'hui que je connais guère, ne s'élèvent pas, non en "héros", ce qui n'est pas mon expression, mais en personnages surdimensionnés. Ceux-ci le sont, non par des effets spectaculaires ou surnaturels, mais par une richesse littéraire, linguistique s'il faut dire ce terme inapproprié, qui transporte une élévation d'âme (expression peut-être douteuse en ces temps si matérialistes et athées) devant lesquels on peut dire "Wow|" La maîtrise subtile de la langue permet de traduire le génie d'un auteur et de le faire passer à travers des êtres réels ou fictifs, voire même à des objets (la berçante dans le film Crac) ou des animaux (les bêtes de Jack London, Croc Blanc est connu à peu près partout dans le monde). Je suis d'accord avec vous, c'est la langue qui fait problème dans la mesure où on ne l'aime pas autant qu'on le dit puisqu'on ne la cultive pas et qu'on l'assassine avec des anglicismes afin d'abolir ses soi-disant structures hiérarchiques. En retour, elle surcharge l'esprit de faux débats, de thèmes idéologiques lourds et stériles, tue "l'âme" qui se laisse "désarmer" par ce tas de conneries qui fait vendre, apporte des sous aux box-office et fait vendre les publicités plus chers dans Unité 9...
 
Jacques Desrosiers
Jacques Desrosiers En creusant, on va toujours retrouver l’épouvantable anti-intellectualisme que traîne le Québec dans son for intérieur. Mais ça serait rêver en couleurs d’avoir en même temps un peuple qui se voit comme né pour un ptit pain et des oeuvres fortes à effet Wow. N’empêche que si je lis une semaine, disons, Le voyage d’hiver de Nothomb, bien ordinaire et moyen, et la semaine suivante, Trente Arpents, très fort, je me dis : où est-ce qu’il est allé chercher ça Marcotte ? Comme disait Pierre Corbeil sur un autre fil : œuvre par œuvre.
 
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal Oeuvre par oeuvre, en effet. Notre littérature n'est pas exsangue. Je pense que Marcotte, qui avait investi beaucoup d'attentes dans les années 60 dans cette "littérature qui se faisait" a fini par déchanter. Il pensait surtout à la littérature canadienne-française telle qu'elle se présentait encore dans les années 50 et 60; lorsqu'elle est devenue québécoise, orientée vers une option politique et sociale qui n'était pas la sienne, alors il s'est retourné, comme un bon élève des collèges classiques, vers la seule littérature qu'on disait alors respectable. Il n'est pas le seul à avoir opéré ce type de bifurcation dans sa génération.
 
Lisette Tardif
Lisette Tardif Mais quand on voit l’engouement pour Broue, les Bougons et la Petite vie, on réalise que nous sommes avant tout des bouffons.
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal Oui, "le temps des bouffons", sans contredit le meilleur film de Falardeau que j'ai toujours trouvé médiocre réalisateur. Sol, toutefois, apportait une touche qui élevait le bouffon au rang du rêve que, peut-être, caressons-nous inconsciemment : celui de bouffon des rois. En ce sens, nous serions ceux qui portent la sagesse auprès des "hômm d'affères" et des Premiers ministres. C'est une nouvelle mouture de l'usage dont le clergé se faisait de la parabole de Marthe et Marie, Marthe s'affairant à préparer la table tandis que les yeux de Marie plafonaient vers les Paroles coulant à flots de la bouche de Jésus. On nous faisait la leçon en disant que le rôle ingrat appartiendrait aux Canadiens anglais avec la business et la politique, alors que nous étions Marie qui s'abreuvait des Paroles du Christ pour rentrer plus vite au Royaume des Cieux. En fait de bouffons, nous n'avons rien à dire de plus que des "jokes" assez débilitantes. Si au moins, il y avait quelque chose d'autre à côté. Si, en tant que bouffon, nous atteignions au moins le niveau d'Auguste, Auguste, auguste de Pavel Kohout (joué en 1973 au théâtre Denise Pelletier avec Marc Favreau dans le rôle d'Auguste; la traduction française avait fait disparaître un "auguste" du titre!) ou si nous pouvions faire une réinterprétation des thèmes de Shakespeare comme le faisait Jan Kott à propos du Pacte de Varsovie, ce serait déjà mieux. Et Brecht qui associait Hitler à Al Capone? Pourquoi pas Bouchard ou Couillard à Mesrine ou Rivard?
Lisette Tardif
Lisette Tardif Des bouffons de pacotille mais fous du roi, aussi burlesque soit-il...si au moins après Sol, il y avait eu un Là, nous aurions pu monter dans la gamme politique...
Pierre Corbeil
Pierre Corbeil
« Il m'arrive de penser que ce qui manque, essentiellement, au roman québécois, c'est une certaine dureté. Elle se manifeste parfois - je pense au mépris du père Didace pour sa famille, dans le Survenant - , mais furtivement, comme honteuse d'elle-même. Il n'y aura de vrai, de très grand roman québécois que délivré de cette complaisance, de cette compassion qui non seulement suit la faute mais la précède, la prévient, l'empêche d'exister. Je rêve d'un roman dur, cruel même, où le Québec serait l'objet d'une haine bien franche ou d'une ironie féroce. Ce roman nous rendrait fiers d''être Québécois. » ( écrit entre 1983 et 2001 par Gilles Marcotte )
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal  Je pense que la dureté se manifeste dans la littérature québécoise dès que ce roman devient réaliste, lors de l'entre-deux-guerres avec des romans comme La Scouine d'Albert Laberge puis Un homme et son péché de Grignon. Le Survenant, qui est sans conteste un chef-d'oeuvre littéraire qui vaut bien des romans français malgré certains défauts, montre la honte du Père Didace devant la faiblesse d'Amable son fils unique, mené par le bout du né par Phonsine, son épouse hystérique. Il reporte son attachement paternel sur le Survenant, imago du bon Fils, qui est aussi un vent de liberté dans un monde qui se meurt d'ennui. Ce n'est pas très "cruel" mais pour Marcotte, qui pense probablement dans les termes d'Artaud sur le théâtre de la cruauté, il est vrai que les romans québécois flottent noyés sur les larmes de complaisance envers ses personnages. C'est ce que reproduisent les téléromans où après des séries comme Unité 9, O', District 31 ou Mémoire vive, je dois donner un coup de torchon au téléviseur pour essuyer les éclats de larmes éjaculés par la série.

L'amour et la mort sont toujours les thèmes les plus importants de la littérature. Outre les anecdotes secondaires, c'est la mort de Hector, puis celle de Achille qui font l'importance de l'Iliade. L'amour n'a jamais été un thème majeur des oeuvres antiques, à moins que nous les relisions avec nos yeux contemporains, comme on le fait avec Antigone pour délirer le même discours féministe qui n'a pas rapport. Il y a deux mythes qu'on pourrait qualifier de purement occidental, celui de Tristan et Iseut, celui de l'amour tragique qui affirme que l'amour est plus fort que la mort; et Faust qui ramène le pacte que l'homme passe avec le diable et dont l'amour finira par le sauver (le Hollandais volant en est une variante). Or, l'amour tragique semble impossible en Amérique du Nord. L'anecdote de l'île de la Demoiselle, rapportée par Roberval et reprise par Marguerite de Navarre dans son Heptaméron, raconte le moment où le capitaine, Roberval, fait descendre sur une île abandonnée, sa nièce et son amant et les y abandonne. L'amant meurt et la nièce sera récupérée des années plus tard, pratiquement folle. C'est comme, pour plagier Dante, qu'il y avait un écriteau suspendu au-dessus de l'estuaire du Saint-Laurent disant : "Vous qui entrez ici, abandonnez tout amour". "Ne pensez qu'au passage vers la Chine, à l'or du royaume du Saguenay, la morue, les fourrures, le bois d'oeuvre, les mines, Hydro-Québec, les forages... " Hémon, qui venait de France et connaissait bien le mythe de Tristan, a voulu récrire le mythe à travers l'amour de François Paradis et de Maria Chapdelaine. La mort de François, gelé par une tempête, condamne Maria à vivre en reproduisant la vie de sa mère, vie inauthentique par excellence. Le mythe échoue. Maria ne se suicidera pas pour rejoindre son amour qui succombe avec la mort de François. Hémon comprenait, peut-être de manière inconsciente, l'impossibilité du mythe au Canada. On a essayé de reproduire ce mythe essentiel à l'Occident, mais sans jamais y parvenir. Mieux vaut l'éviter. On remplace la passion par la complaisance, la compassion afin de prévenir que la passion ne s'accomplisse. Aussi, retourne-t-on toujours dans la cuisine à tâter notre tasse comme le fait la malheureuse Phonsine.

Aux États-Unis, les Américains ne sont guère plus chanceux. Pocahontas ne mariera pas le beau capitaine Smith, mais un barbon, marchand de tabac, qui l'emmènera mourir d'ennui à Londres. Pourtant, Fenimore Cooper parvient, dans Le dernier des Mohicans, a reproduire d'une façon authentique le mythe de Tristan à travers le lien entre Uncas et Cora qui se suicide après la mort du "dernier" des Mohicans. Autrement, on trouve peu de véritables romans d'amour qui s'achève autrement que dans un conte de fées du "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants" de Disney, ce qui ramène l'intrigue au niveau de la platitude la plus bourgeoise. Il faut plutôt voir dans un couple comme Bonnie & Clyde, une histoire d'amour tragique dans la folie cruelle des vols de banque et des meurtres. Pourtant, c'est cette "cruauté" qu'aurait aimé retrouver Marcotte, et notre inceste paranoïaque, qui ne voit dans la violence que le désordre qu'elle cause et non l'accouchement qu'elle permet, la condamnerait à une éternelle immaturité.
Pierre Corbeil
Pierre Corbeil
j'avoue que votre regard est absolument fascinant et très éclairant; j'entends une chanson dans ma tête qui me dit que je ne vois plus de la même manière
 
Jean-Paul Coupal
Jean-Paul Coupal Probablement de Jean-Pierre Ferland? :-D
 
Pierre Corbeil
Pierre Corbeil
Jean-Paul Coupal en effet, le Petit Roi, cela m'est revenu peu après