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samedi 18 février 2017

Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser leur tombeau ou Thermidor en Québec

M. Denis & S. Lavoie. Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau, 2017

CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS À MOITIÉ NE FONT QUE CREUSER LEUR TOMBEAU
ou
THERMIDOR EN QUÉBEC

Un an, presque jour pour jour après qu'on eut exécuté médiatiquement Claude Jutra, voilà que le cinéma québécois crée encore un remous avec un film qui avait tout, au départ, pour ne pas être commercial; l'un de ces films dont on aura de la difficulté à retenir le titre : Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser leur tombeau. Tout le monde, désormais, sait que cette citation (déformée) vient d'un célèbre discours de Louis-Antoine de Saint-Just (1767-1794), l'un de ces révolutionnaires qui, par sa jeunesse et par sa fouge, fut l'artisan de la victoire militaire des armées de la République française contre ses ennemis et un ardent promoteur de la Terreur. Saint-Just avait voté la mort du roi, lui qui était le plus jeune député de la Convention. De son discours argumentant la peine de mort de Louis XVI, on retient certaines de sa phrase flamboyante : «On ne peut régner innocemment [] tout roi est un rebelle ou un usurpateur», phrase qui pourrait fort bien s'appliquer à n'importe quel chef d'État qui gouverne contre l'ensemble de ses citoyens, même légitimé par le processus de la démocratie libérale.

La phrase retenue ici par les cinéastes Mathieu Denis et Simon Lavoie a été adressé à la Convention le 26 février 1794, dans un discours sur les personnes incarcérées, au moment où Saint-Just, membre du Comité de Salut public, rédigeait l'acte d'accusation de Danton et de ses amis. Ancienne célébrité ré-
volutionnaire, député corrompu qui s'était enrichi des dépouilles de la Belgique envahie par l'armée républicaine et plaidant la réconciliation nationale, Danton était l'héritier de Mirabeau et de son esprit jouisseur tout comme son goût pour la corruption propre à la révolution bourgeoise de 1789-1792. Cette phrase qui sert de titre au film est terrible. Et elle surgissait d'un ensemble de confrontations qui agissait comme un facteur centrifuge du mouvement révolutionnaire. C'est pour cela qu'après un bain d'immersion, elle jaillit du noir sous le Requiem et résurrection, op. 224 d'Alan Hovhaness, au début du film.

«On croirait que chacun, épouvanté de sa conscience et de l'inflexibilité des lois, s'est dit à lui-même : nous ne sommes pas assez vertueux pour être si terribles; législateurs philosophes, compatissez à ma faiblesse; je n'ose point vous dire : Je suis vicieux; j'aime mieux vous dire : vous êtes cruels!
Ce n'est point avec ces maximes que nous acquerrons de la stabilité. Je vous ai dit qu'à la destruction de l'aristocratie le système de la République était lié.
En effet, la force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n'avons point pensé. L'opulence est dans les mains d'un assez grand nombre d'ennemis de la Révolution; les besoins mettent le peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez-vous qu'un empire puisse exister, si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme de gouvernement? Ceux qui font des révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau. La Révolution nous conduit à reconnaître ce principe que celui qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être propriétaire.
Il faut encore quelques coups de génie pour nous sauver...» (Saint-Just. Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, # 131, 2004, p. 667.)
Évidemment, les Saint-Just et les Robespierre sont guère à la mode à la veille d'élire leur prochain président, les Français ayant à choisir entre un Fillon dont la corruption ferait rougir de honte le malheureux Danton; ce Macron hermaphrodite qui gémit comme une femme des slogans hystériques ou de Hamon que les socialistes voudraient utiliser afin de faire oublier le malheureux quinquennat de Hollande. Aux extrémités face à Marine Le Pen, la nouvelle Marie-Antoinette, un Mélenchon porte l'oriflamme de l'extrême-gauche; honnête homme, sans doute fort intelligent mais qui n'a pas le sens de la force des choses dans la lutte des classes qui se livre toujours autour d'une élection présidentielle, il apparaît comme un électron libre sorti des banquettes les plus délicates de 1792.


THERMIDOR EN QUÉBEC

Lorsque Louis-Antoine de Saint-Just monta les marches de l'échafaud qui le menait à la guillotine, avec ses amis du parti de Robespierre, le 10 thermidor de l'an II (28 juillet 1794), il dut se poser avec amertume cette question : que restera-t-il de la Révolution maintenant que les brigands ont gagné? Une nouvelle assemblée naissait que l'on appellera convention thermidorienne, ramenant les bourgeois corrompus qui avaient survécu à la Terreur rouge, avec encore plus de sacralisation de la propriété privée, encore plus de répression de l'extrémisme de droite (monarchiste) comme de gauche (républicaine), préparant la voie à un gouvernement centralisé et dictatorial. C'est précisément cette question que se posent Denis et Lavoie. Cinq ans après les événements de 2012, que reste-t-il des manifestations étudiantes? Les critiques emboîtent le pas : «Était-ce tout? Après tant de cris, après tant d'ecchymoses, après tant de solidarité aussi, se pouvait-il que s'efface toute trace du conflit? C'était en 2012, alors qu'un mouvement étudiant sans précédent mettait à mal le gouvernement québécois lors d'un Printemps érable qui a fait le tour du monde» (François Lévesque, Le Devoir, 28 janvier 2017). Voilà une question que l'on se pose dans les moments de réaction thermidorienne.

Certes, il n'y a pas eu de guillotinés ni d'armées envoyées aux frontières du Québec. Et la question se posera à savoir si le soi-disant printemps érable, en référence aux événements de l'année 2011 dans les différents pays arabes, n'était qu'un mouvement populaire, une révolte ou l'amorce d'une révolution, mais, le mouvement s'étirant alors que le coup fatal avait été porté au gouvernement libéral de Jean Charest, le mouvement étudiant sorti gagnant de la confrontation. Sans doute que s'il était resté strictement un mouvement corporatif, s'il ne s'était pas métamorphosé en mouvement social, il n'aurait pas eu le succès qu'on lui connaît. Car les manifestants ont raison, aujourd'hui, de dire que le mouvement du printemps 2012 fut un succès. Il est même réellement historique dans la mesure où, pour la première fois de son histoire, au Québec, un mouvement populaire parvenait à forcer un gouvernement à démissionner. Certes le gouvernement Charest est mort de ses turpitudes, de sa culture de corruption, des pots-de-vin, des délits d'initiés et des collectes de fonds qui se moquent de la légalité, mais surtout de son mépris envers la population dont le dédain manifeste du Premier ministre se manifestait sans retenu devant les étudiants. Ce gouvernement, chargé de gérer la société «comme un bon père de famille», n'avait été qu'un autre de ces gouvernements obsédés par une fixation morbide. Les Québécois avaient connu l'obsession du déficit zéro avec le gouvernement du Parti Québécois de Lucien Bouchard; il devait connaître par la suite l'obsession de l'austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard. Entre les deux, Jean Charest suivait la tradition de l'exploitation des richesses naturelles du Québec avec un plan (le Plan Nord) déjà condamné par l'Histoire à l'inefficacité. Comme toujours, «le bon père de famille» avait des enfants privilégiés, et des enfants qui lui importaient peu. C'est dans son effronterie que le gouvernement Charest mérita sa démission précipitée en août.

Et c'est alors que la récupération thermidorienne s'effectua grâce à l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement minoritaire péquiste, celui de Pauline Marois. Celle-ci accomplit sa promesse, faite durant le temps de la campagne électorale, d'abolir l'augmentation des frais de scolarité universitaire prévus par le budget Charest, mais le détourna de son objectif en le refilant dans l'abolition de déductions d'impôt qui rongea ceux des étudiants qui avaient des revenus d'emplois d'été. Ce sentiment de trahison prit du temps à parvenir à la conscience. Entre temps, le Parti Québécois avait récupéré deux des porte-paroles étudiants dont l'un se fit élire député sur l'île de Laval. C'est progressivement que la perte d'enthousiasme s'émoussa. Comme l'avouent les deux cinéastes : «Ça nous a ébranlés, enchaîne Simon Lavoie. On s’est demandé si on avait mal lu la situation. Les années ont passé, et on a dû se rendre à l’évidence que l’héritage du Printemps érable était très mitigé. […] Le paradigme politique initial a été rétabli. Ce désir de se mobiliser, cette intensité, cette découverte par toute une génération de jeunes qu’ils n’étaient pas juste des consommateurs, des numéros, des étudiants, mais des citoyens, est-ce que ça pouvait s’être dissipé aussi soudainement? On ne pouvait pas se résoudre à penser que tous ces jeunes s’étaient résignés» (in François Lévesque. Le Devoir, 28 janvier 2017).

Voilà ce qu'est un mouvement thermidorien. Un refroidissement que Saint-Just exprimait clairement dans l'un des fragments de son œuvre inachevée sur Les institutions républicaines : «La révolution est glacée, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. L'exercice de la terreur a blasé le crime comme les liqueurs fortes blasent le palais» (ibid. p. 1141). Des bonnets rouges, des carrés rouges portés par Pauline Marois et les futurs candidats péquistes à l'élection de 2012 (les carrés rouges disparurent dès revers de collets aussitôt que le P.Q. entra dans la course électorale), il y avait de quoi tiédir bien des enthousiasmes. «Oui, le mouvement s'est effondré, reconnaît Mathieu Denis. Le simple fait que le Parti libéral, une organisation contre laquelle le mouvement s'élevait le plus, soit de retour au pouvoir démontre cette faillite». (à Cécile Gladel, Radio-Canada, 11 août 2016). En effet, les maladresses du gouvernement Marois ramenèrent la vieille équipe de Charest avec un nouveau Thermidorien en tête, le docteur Philippe Couillard, comme Premier ministre libéral de la Province de Québec. Les militants de 2012 n'étaient sûrement pas descendus dans la rue pour ça!

Entre temps, le mouvement social était redevenu un mouvement étudiant parmi d'autres mouvements à l'esprit corporatif, chacun de ces mouvements prêchant pour sa paroisse et formant une sorte d'agglutination hétérodoxe qu'on appelle Québec Solidaire : Mouvements de femmes, mouvements coopératifs, mouvements syndicaux (et sûrement pas venus des grandes centrales converties au capitalisme), mouvements en faveur des immigrants, mouvements genristes, mouvements environne-
mentalistes... Bref, il y en avait pour tous les goûts, mais la solidarité est ponctuelle, circonstancielle et ne se retransforma plus en mouvement social. Comme bien d'autres, les deux cinéastes ne parvenaient pas à se convaincre : «On ne pouvait pas concevoir que ce mouvement sans précédent n'ait finalement débouché sur rien et que les étudiants soient retournés à leur petit train-train comme si de rien n'était. Et si c'est le cas, alors leur colère, leur amertume et leur souffrance ont dû être énormes», plaide avec compassion Simon Lavoie. Mathieu Denis enchaîne en affirmant que leur film montre combien c'est difficile d'être un jeune idéaliste dans le monde actuel. «Les étudiants du printemps érable se sont fait taper dessus par le monde adulte et celui des banlieues comme ce n'est pas possible. Mais si une société passe son temps à écraser l'idéalisme de sa jeunesse, qu'est-ce qui lui reste?» (in Nathalie Petrowski, La Presse, 15 septembre 2016).

Au moment où se déroulaient les événements du printemps 2012, Denis et Lavoie étaient en tournée de promotion pour un film précédent, Laurentie, film qui parlait de la conquête du Nord et posait la question de l'enracinement des Québécois dans leur terre natale, nationale, et aussi «du désengagement d'une certaine génération et quand on le présentait, on se faisait souvent aborder pour nous dire qu'on avait eu tort. Mais avec le recul, on a réalisé que cette effervescence s'était éteinte», comme l'explique Mathieu Denis à Cécile Gladel sur les ondes de Radio-Canada (11 août 216). Or, l'irruption du mouvement étudiant apparaissait comme venant contredire ce désengagement. Était-il encore possible que la jeunesse québécoise puisse se mobiliser au point de confondre un consensus social auquel il n'avait aucune part, sinon qu'en termes passifs de travailleurs, de consommateurs et de payeurs de frais de scolarité pour un diplôme aux portées incertaines?

Et voici que ce frémissement de vie déclenchait la réaction haineuse des radios de provinces; que des soi-disant intellectuels, comme Mathieu Bock-Côté, venaient se plaindre devant les caméras de télévision, que ce n'était pas en bloquant la circulation sur le pont Jacques-Cartier à l'heure de pointe qu'on faisait avancer la société. Pourquoi tant de haine déchaînée tout à coup? Mathieu Denis, dans la même entrevue citée plus haut «s'explique mal l'opposition d'une partie de la société et du gouvernement face aux manifestants, et il se questionne sur les conséquences de la répression, sur le découra-
gement que ça a engendré chez les personnes de la génération concernée. “C'était inacceptable et inexcusable. On leur a dit que leur opinion n'avait pas de valeur. Quand une génération se lève et qu'on l'étouffe, quel en sera l'impact? Ça sera néfaste, mais j'espère qu'ils vont se relever”... Pour lui, ce nouveau Thermidor ne passait pas : «On s’est pris à imaginer ce qu’étaient devenus ceux qui auraient tant cru que les choses allaient changer pendant le Printemps érable, raconte Simon Lavoie. On ne pouvait pas croire que tout le monde avait accepté une petite job de comptable et que ça faisait partie des souvenirs» (Martin Gignac. Journal Métro, 3 février 2017). Mais l'inacceptable n'est pas l'impensable.

Cette prise de conscience de la réaction générale du gouvernement et d'une grande partie de la population québécoise jointe à un reflux de l'action politique étudiante mena Denis et Lavoie à un constat historique. La population québécoise était par nature, par essence, selon la force des choses disait Saint-Just, essentiellement thermidorienne. À Chantal Guy de La Presse, le 30 janvier 2017, les deux cinéastes rappellent : «Quand on parle du Québec, il y a quelque chose qui nous frappe et qui est au cœur de ce film, c'est l'idée d'un inachèvement éternel, dit Mathieu Denis. Tant qu'on n'achèvera pas les choses, on est condamné à une certaine stagnation, voire à une régression. Cet inachèvement est évident partout dans l'histoire du Québec. Et je pense que la source même de l'inachèvement, c'est le fait de ne pas accepter collectivement qu'on est un peuple et donc qu'on existe.» «On ne peut malheureu-
sement pas passer à côté, poursuit Simon Lavoie. Nous voulions montrer dans ce film que tout est relié. On tisse des liens avec le passé pour montrer que c'est un continuum, qu'on n'est pas né d'hier, qu'il y a un passé qui nous prédétermine». Et il faut reconnaître que la démonstration du film est impitoyable, baignant de plus en plus à mesure qu'il avance, dans une grande lassitude et un désenchantement du monde. Pour Lavoie, «Il y a quelque chose de drainant et de dur mentalement à constamment échouer. On le voit dans les époques post-référendaires et post-printemps 2012, c'est quelque chose d'amer. Ce que nos personnages veulent dans le film, c'est de transcender ça»

Dès les lendemains de la Conquête de 1759, les Canadiens Français de l'époque acceptèrent passivement leur sort, et cela continua avec les siècles. Tour à tour, les troubles de 1837-1838, la Rébellion des Métis de 1885, la crise de la conscription de 1918, la crise d'Octobre de 1970, la crise suivant l'échec de l'entente du Lac Meech en 1990 avaient été suivis d'une période thermidorienne. On s'était enflammé. On avait combattu. Il y avait eu des morts sur les champs de bataille, sur le gibet (de de Lorimier à Riel), des hommes abattus dans les rues de Québec, des emprisonnés, des terrorisés par l'action des militaires envoyés par le gouvernement Trudeau... Tout cela avait été suivi de réactions thermidoriennes. Même le Parti Québécois, qui devait emporter le pouvoir en novembre 1976, était déjà un parti passablement castré comparé à l'action politique du Rassemblement de l'Indépendance Nationale (R.I.N.) du début des années 1960. L'angoisse pathologique viscérale de la violence créait et entretenait une inhibition de l'action qui, du point de vue politique, se résumait en une passivité devant les gouvernements les plus abusifs – ceux de Duplessis, de Bouchard, de Charest et Couillard -; des gouvernements se protégeant derrière la légitimité du vote démocratique et des lois pour agir avec une violence incroyable contre sa propre population sans soulever la moindre gêne, ni le moindre désordre social. Bien au contraire, la majorité de la population saluait le «courage» et la «détermination» de venir à bout des empêcheurs de tourner en rond. Jamais les mots de Saint-Just n'ont été aussi exacts que lorsqu'ils s'adressent aux Québécois : «Un peuple n'a qu'un ennemi dangereux, c'est son gouvernement» (Rapport sur le gouvernement, devant la Convention, 10 octobre 1793, ibid. p. 630).


RÉSILIENCE

Lorsqu'on veut présenter cette réaction thermidorienne sous un aspect positif, le gouvernement et les média en parlent avec un mot nouveau, la résilience, qui semble parfois davantage servir à masquer la résignation, trop négatif, trop fataliste. Entre un peuple qui dort au gaz tout en ressassant ses ressentiments sur les ondes radiophoniques et une jeunesse au sang bouillonnant devant le cynisme et les mascarades institutionnelles, une impasse apparaît : «C’est une question qu’on se pose, admet Mathieu Denis, dont le précédent film, Corbo, nageait dans des eaux similaires. Nos protagonistes essaient désespérément de trouver un moyen de changer le monde dans lequel ils vivent. Mais ce qui rend ce changement difficile, c’est qu’ils sont prédéterminés par le monde dans lequel ils vivent.» (Martin Gignac, Métro, 3 février 2017). Corbo racontait l'histoire d'un jeune partisan du F.L.Q. tué lorsque la bombe qu'il transportait lui explosa entre les mains. Le F.L.Q. chevauchait à côté du R.I.N. comme l'I.R.A. à côté du Sinn Féin, influencé par les mouvements nationalistes de décolonisation en Afrique et en Asie du Sud-Est. La crise d'Octobre débarrassa le Québec du F.L.Q. comme le P.Q. fit de même avec la tendance riniste, plus radicale. La castration d'Octobre 1970 amena une réaction thermidorienne avec une Assemblée nationale quasiment toute libérale. Désormais, il était écrit dans les astres que le processus d'indépendance du Québec se ferait en dehors de tout recourt à la violence. Corbo était mort pour rien.

Jacques Monory. Supplément pour Topino Lebrun, 1975 (détail)
Or, le mouvement étudiant s'inscrit précisément dans ce mouvement thermidorien. Il n'a rien d'une révolte populaire et encore moins d'une révolution, comme celle à laquelle participa Saint-Just. Le fait historique consiste dans la persistance dans l'action qui força un gouvernement corrompu et malhabile à démissionner. Une fois ce résultat obtenu, que pouvions-nous attendre de lui? Il est vrai qu'après Thermidor, des anciens bonnets rouges, des Jacobins, tentèrent des coups contre la nouvelle convention. Il y eut d'abord un mouvement proto-communiste mené par Gracchus Babeuf sous le Directoire et qui fut conduit avec ses complices à la guillotine en 1797. En 1799, ce fut autour de la conspiration des poignards dirigée par deux artistes, le peintre Topino-Lebrun et le sculpteur Ceracchi ainsi que l'adjudant Aréna en vue d'assassiner le Premier consul, Napoléon Bonaparte. Là encore, le tout se termina sur l'échafaud. Bref, de Thermidor jusqu'à la Restauration, puis à la Seconde République, des mouvements révolutionnaires d'extrême gauche libérale et égalitaire, organisés en sociétés secrètes, ne cessèrent de jouer la mouche du coche sous les différents gouvernements bourgeois réactionnaires. On reconnaîtrait mal en eux les signataires de la pétition publiée dans libre opinion du devoir!

Les réalisateurs ne sont pas dupes des limites internes et idéologiques du mouvement étudiant de 2012: «“Nos personnages en malaise de société partagent une communauté d’esprit avec nos plus virulents détracteurs, estime Mathieu Denis : la même fougue, la même colère, la même amertume.” Lui et Simon Lavoie n’ont guère voulu brosser un compte rendu des luttes étudiantes de 2012. Vive la création! Le problème est ailleurs : dans ces plaies toujours vives d’une révolution avortée, dans ce cri collé à la gorge d’une jeunesse qu’on a fait taire, dans ce sentiment d’avoir été floué par une société qui déshumanise. Les cinéastes et leurs opposants partagent un même diagnostic. Le malentendu provient de temporalités heurtées, entre réalité complexe et fiction rentre-dedans, comme des plaques tectoniques s’irritent au frottement», commente Odile Tremblay du Devoir (11 février 2017). La liste des revendications est suffisamment longue pour ne pas avoir à élaborer autrement que dans la quête profonde de motivations à ce défoulement collectif cristalisé par la seule augmentation des frais de scolarité, une fois la porte entr'ouverte, toutes les autres revendications s'y sont engouffrés.

Le choc des plaques tectoniques apparaît dans la critique d'une diplômée en histoire de l'UQAM, Charlotte Aubin, qui, tout en critiquant de manière virulente le film, ne reste pas insensible à l'aspect hyperbolique des personnages: «À la lecture du scénario, ce qui m’a frappée, c’est à quel point les personnages représentaient quelque chose de plus grand qu’eux. En même temps, c’est comme si les rôles étaient très proches de nous, et qu’il fallait les éloigner un peu, les intellectua-
liser, pour mieux se les réapproprier ensuite et les investir avec des émotions. On est plutôt habitué au processus inverse». (in François Lévesque. Le Devoir, 28 janvier 2017). En effet, le dépouillement des personnages heurte la sensibilité de quiconque a participé aux événements de 2012. Voilà pourquoi, les signataires du collectif publié sous le titre Ceux qui parlent des grèves à moitié ne font que répandre l’ignorance, par Le Devoir, s'en prennent à l'allure hystérique que les réalisateurs ont donné aux assemblées générales : «Pierre d’assise du "Printemps érable", les assemblées générales y prennent des allures de mise en scène burlesque. Il y eut effectivement des tensions lors des assemblées, mais on ne peut réduire celles-ci à des affrontements ouverts entre étudiant.es. L’animation d’assemblée devait assurer une prise de parole exempte de chahut, d’esclandres ou même d’applaudissements. La grande majorité de nos assemblées étaient d’une discipline à faire rougir l’Assemblée nationale. (Collectif. Le Devoir, 8 février 2017). En effet, ce type de réactions rappelle moins les assemblées étudiantes, bien sages, de 2012, que les assemblées des manifestants étudiants des années 70-80, noyautés par les petits partis communistes, où l'on utilisait l'intimidation, la huée des dissidents, des gestes semblables à celui que pose Tumulto dans le film. C'était tout le contraire de l'ordre d'une assemblée aussi ennuyeuse que l'Assemblée nationale. Contrairement à Convention, pas de sonnette ici, pas de grabuge dans les estrades, pas d'appels à pendre un carré vert... Tout était réglé à la baguette, à la manière des trois porte-paroles étudiants qui apparaissaient déjà formatés avec cassettes pré-enregistrées, évitant les pièges et ne se laissant pas emporter dans des discours émotifs. Pour reprendre la démarche suggérée par Mme Aubin, il aurait fallu inhiber l'hystérie des personnages, les intellectualiser, pour obtenir une image un peu plus conforme aux manifestants de 2012, et là les réinvestir d'émotions canalisées par la discipline de l'organisation. Nous sommes loin d'une révolte spontanée et festive et encore plus d'une révolution aux objectifs utopiques généreuses mais fanatiques. «La seule chose que le gouvernement comprend c'est la terreur», lance Tumulto à l'assemblée dont il appelle la dissolution. On aurait jamais entendu ça en 2012, et sous peine d'être accusé de gauchisme, par les cellules communistes de jadis!

Voilà pourquoi, la lettre ouverte présente la grève de 2012 comme «un exercice d’éducation populaire et non pas de cloisonnement individualiste et élitiste comme le vivent les quatre protagonistes du film. Il est difficile de compter le nombre de tracts que nous avons passés dans les corridors de nos cégeps et de nos universités, le nombre de tournées de classes que nous avons faites. Cette grève n’est ni l’hédonisme dénoncé par le père d’une des protagonistes du film ni l’ascétisme porté par le quatuor de jeunes “militant.es”. La grève c’est le travail, le dialogue et oui, aussi, l’action. Cela a été un exercice exigeant à travers lequel l’enjeu de l’accessibilité aux études et celui de l’éducation comme valeur cardinale furent déterminants».(Le Devoir, 8 février 2017). La stratégie du mouvement étudiant a été la même tout au long de la durée de la grève : une activité strictement littéraire. Les porte-paroles ou leaders tenaient à éviter toutes formes de gauchisme qui aurait pu dériver vers des revendications extrémistes. Il ne fallait pas d'élite non plus. Les média ne devaient pas cibler un tel ou un tel comme meneur (même si les phares se sont braqués sur les trois porte-paroles qui devenaient, de facto, les leaders. Il n'y eut pas d'hédonisme ni d'ascétisme car la fête accompagna le mouvement tout au long de sa durée, et les quelques écarts de conduite se déroulèrent en dehors du temps de la grève, temps sacré dans lequel, oui devons-nous admettre, on dut glisser du dialogue vers l'action. En fait, il est difficile de parler de dialogue quand tout le monde parle d'une même voix (sans tomber dans la tyrannie de la majorité de Tocqueville) et que les opposants à la grève sont, soit chez eux à faire leurs devoirs en vue de finir la session ou massés dans les cortèges de contestataires. C'est ainsi que s'accomplit le processus de réinvestissement émotif des événements de 2012. La reconstruction a posteriori des manifestants vise à donner une image sage et pacifiste des manifestations, une image essentiellement bourgeoise que le délire fanatique des quatre idiots de village du film viennent bousiller. Le souci de soi, de la réputation du groupe devant l'Histoire, l'emporte ici sur l'analyse critique, et du film et des événements.

Mais, dans l'ensemble, ces dirigeants des organismes militants ont raison. Ils furent très sages en 2012, et pour cette raison, une bonne partie de la population montréalaise les appuya et participa même au mouvement, transformant le mouvement étudiant en mouvement social. Cette réussite n'est pas à dédaigner. Mais elle s'inscrivait dans quelque chose de tout à fait différent de ce dont nous parle Saint-Just : «La transformation de la grève étudiante en un mouvement social s’est faite dans un contexte particulier. Nous souhaitions augmenter notre rapport de force et tentions de convaincre les travailleuses et travailleurs de faire la grève avec nous. Malgré nos tentatives, ce fut la radicalisation du gouvernement Charest qui a provoqué l’élargissement de la lutte étudiante, et parallèlement une escalade des tensions. Un climat de confrontation, sans écoute ni ouverture du gouvernement, mêlé à la répression de plus en plus brutale des manifestations, a fait en sorte que la violence est devenue un moyen pour certain.es de se faire entendre. Il y avait certes des éléments plus sectaires dans le mouvement étudiant, mais la stratégie que nous avons employée n’a pas été celle de l’isolement et plutôt celle de l’élargissement de la lutte. Les casseroles en sont l’exemple le plus frappant, alors que des centaines de familles sont venues rejoindre les étudiantes et étudiants dans les rues, et ce, partout au Québec» (Le Devoir, 8 février 2017). Ici, la rigueur historique ramène à l'intellectualité de la compréhension. Il serait malhonnête de ne pas reconnaître l'essentiel des événements de 2012 dans cette analyse factuelle. Mais, en même temps, on doute du succès du mouvement étudiant s'il n'avait pas été relayé par le mouvement social qui s'acheva pitoyablement avec les soirées-casseroles. Tumulto n'a pas tort de réagir, non sans un humour grinçant : «Ouvrez-vous les yeux tabarnak! On fait rire de nous autres! La réalité c'est qu'on n'a aucun pouvoir dans une société capitaliste. Nos p'tites manifestations de casseroles... Pensez-vous que ça impressionne quelqu'un, du côté des dirigeants? Pas pantoute! Sont sur le point de partir une fabrique de casseroles juste pour faire plus de cash sur not' dos! Peu importe ce qu'on fait, si ça affecte pas leur capacité à exploiter pis à faire des profits, c'est rien que du...» (M. Denis & S. Lavoie. Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tomber, s.v. Flammarion, 2017, p. 25).

Cependant, l'élargissement dont parlent ces dirigeants n'est pas l'opposition à l'isolement, voire à l'enfermement des quatre protagonistes du film. C'est quelque chose de tout à fait différent. C'est la réussite du mouvement qui condamne à la dispersion et l'isolement de nos quatre révolutionnaires, cinq ans après les événements. Les exclus avaient eux-mêmes leurs propres exclus. Il est donc malhonnête d'opposer l'élargissement des uns à l'isolement des autres car une barrière de temps historique les sépare : un avant et un après. En fait, le mouvement étudiant, depuis, s'est isolé, quel que soit son déni, car il ne fait plus parler de lui en dehors des murs des universités. Rien ne le tient véritablement flamboyant (et surtout pas la rémunération des stages) : ni les conflits avec les directions universitaires ou le gouvernement, ni par une soif intérieure de vouloir changer le monde. Il est à plat. C'est-à-dire qu'il a retrouvé sa nature de résilience qu'il portait en lui en tant que mouvement petit-bourgeois réformiste. Et, pour l'ensemble de la population (libérale), c'est bien ainsi.

D'où cette condamnation en retour des «vrais révolutionnaires», comme François Lévesque qualifie les cinéastes Mathieu Denis et Simon Lavoie, ce qui ne plaît sûrement pas à leurs détracteurs : «La démarche des révolutionnaires de Denis et Lavoie relève davantage du fantasme élitiste et impressionniste que de la mobilisation sociale. Sous le slogan “Le peuple ne sait pas encore qu’il est malheureux, nous allons le lui apprendre”, les protagonistes se placent au-dessus de la masse, alors que le mouvement démocratique de 2012 se voulait critique, polémique, mais aussi collectif. Malgré l’avalanche de mots d’auteur.es et de citations, les personnages du film sont pourtant incapables d’expliquer leurs revendications, alors que nous avons cultivé l’idée qu’il fallait débattre, convaincre, ne pas s’enfermer et ne pas mépriser. Un éteignoir au service de nos détracteurs. La grève étudiante a fait en sorte que nous militons encore aujourd’hui pour transformer la société dans laquelle nous vivons. Nos défis sont énormes : crise écologique, détérioration de nos conditions de travail et montée en flèche des inégalités, du sexisme, de l’hétérosexisme et de la xénophobie. C’est pourquoi nous continuons de lutter au lieu de sombrer dans l’apitoiement» (Le Devoir, 8 février 2017). On l'aura constaté, comme dans le film, les défis sont plus faciles à énumérer que les solutions, ce que le père ramène dans la figure de Roxane (Giutizia) : «“Quessé que vous voulez au juste? Han? Dis-moi le, j't'écoute!” Giutizia sentant visiblement qu'il est inutile d'en ajouter, détourne le regard. “C'est ce que je pensais! Tu l'sais même pas!...”» (ibid. p. 39). Mais contre l'opinion des réalisateurs, le père a raison. Identifier les problèmes est une chose; trouver leur résolution par des solutions concrètes, c'en est une autre. Que l'on soit dans l'action ou dans le repli renfermé.


Il y a quelque chose de sournoisement léniniste dans ce rejet de l'élitisme. Comme si les militants n'avaient plus besoin d'avant-garde éclairée alors que, visiblement, elle existe et lance les mots d'ordre, organise la distribution des tracts, s'entend avec les comités pancartes et les comités sandwiches pour entretenir l'énergie des manifestants et finalement s'occuper de leur trouver un avocat lorsque la police les torchent en prison. Si les manifestants n'avaient pas fait ce que cette avant-garde alternative suggérait de faire, le mouvement étudiant n'aurait pu se métamorphoser en mouvement social. Il est donc malhonnête de qualifier les quatre protagonistes du film comme voulant faire partie d'une élite, puisqu'une autre a pris leur place. La prétention des protagonistes est précisément d'être cette avant-garde éclairée, ce qu'elle ne parvient pas à faire, aussi, flouée, refusée, condamnée, elle n'a plus qu'à s'enfermer pour survivre. C'est dans leur isolement, leur exclusion à la fois de la société et du mouvement social qu'ils vivent leur désarroi. Et la responsabilité de cette exclusion, il est clair que les apparatchiki du mouvement étudiant ne veulent pas l'assumer. Retenons bien ce que le collectif de militants dit : les personnages du film sont... incapables d'expliquer leurs revendications. Sans doute parce qu'ils réfléchissent trop à ce que doit être un véritable mouvement social qui dépasse le degré zéro de la contestation : tract, marches, slogans, graffiti. L'allégorie s'illustre assez bien lorsqu'on vient demander au quatuor de signer une pétition pour transformer la ruelle en oasis vert. Et que dire lorsqu'ils affirment que nous avons cultivé l'idée qu'il fallait débattre, convaincre, ne pas s'enfermer et ne pas mépriser. Mais débattre où? Dans la rue? Dans les assemblées générales déjà soumise au maraudage des grévistes? Voter les propositions des dirigeants des organismes étudiants? Ces débats, on le sait, s'achèvent toujours, comme dans les Parlements, comme dans les assemblées syndicales, en soliloques. Ne pas s'enfermer (s'enfermer serait contradictoire avec l'idée de manifester) et ne pas mépriser (ce qui ne se faisait sans doute pas avec ces pancartes où l'on voyait un trou de cul au milieu du visage de Jean Charest), la reconstruction mémorielle des événements de 2012 va bon train. La résilience confine ici au pharisaïsme le plus hypocrite. 

En méditant la phrase de Ferdinand Lassalle : «Le peuple ne sait pas encore qu’il est malheureux, nous allons le lui apprendre» vaut, en elle-même, une séance de casseroles perdue d'une belle soirée d'été. Il est symptômatique qu'en annonçant la démission de son gouvernement, Jean Charest tuait le mouvement social dans l'œuf. La concession de son adversaire, Pauline Marois, elle, mettait fin au mouvement étudiant. Tout pouvait rentrer dans l'ordre avec Léo Bureau-Blouin passant de la tribune étudiante au siège de député. Mais la confiance n'y régnait pas et l'élection donna un gouvernement minoritaire. La conscience malheureuse du peuple restait toujours là, preuve de l'échec fondamental du mouvement de 2012. Ces militants qui, aujourd'hui, du haut de leur expérience en mouvementologie auraient dû profiter de méditer cette autre phrase de Saint-Just : «Les malheureux sont les puissances de la terre; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent», mots qu'il adressa à ses collègues lors du débat à la Convention dans lequel il avait également énoncé les mots qui ont servi au titre du film (sur les personnes incarcérées, 26 février 1794, op. cit. p. 668).


OU RÉVOLUTION?

N'y aurait-il donc eu rien de révolutionnaire dans le dit printemps érable de 2012? L'idéal révolutionnaire ne résiderait-il donc dans l'esprit romantique des réalisateurs et de leurs personnages? Odile Tremblay rapporte ainsi : «Les cinéastes militent eux-mêmes en faveur de l’engagement politique. “Les choses vont changer quand tout le monde se prendra en main", estime Mathieu Denis. "Pas seulement les jeunes. On porte tous la responsabilité de l’ina-
chèvement”» (Le Devoir, 16 septembre 2016). Tant que nous ne redevenons pas révolutionnaires, nous demeurons dans la résilience. François Lévesque, qui admire l'œuvre des deux cinéastes, reprend ce qu'en dit le jeune comédien talentueux du film : «Souvent dans le cinéma québécois, on va nuancer jusqu’à ne plus rien dire, pour pas déranger, note à cet égard Laurent Bélanger. Avec Mathieu et Simon, ce n’est pas du tout ça.» Il a raison. Ici, chaque nuance constitue une prise de position (François Lévesque. Le Devoir, 28 janvier 2017). Refuser la tiédeur, c'est déjà une qualité révolutionnaire, et cette tiédeur n'a jamais cessé d'être omniprésente dans le mouvement étudiant de 2012, malgré les efforts maladroits du gouvernement Charest de le faire passer pour une agitation dangereuse, à la limite du terrorisme.

Il est vrai que depuis 2001, le mot terrorisme est vite utilisé, vite banalisé par les autorités politiques des pays occidentaux. Suffirait qu'on manifeste contre le libre-échange pour se faire taxer de terrorisme. Dans le film précédent de Mathieu Denis, Corbo, le protagoniste passait inévitablement, selon la logique de Saint-Just de la force des choses, à l'action terroriste : «Mathieu Denis fait un lien avec son film Corbo, sur un jeune Italo-québécois recruté par le FLQ dans les années 60. Dans Corbo, on peut remettre en question les moyens utilisés, mais ce qui est intéressant avec eux, c'est qu'ils avaient la conviction que c'était possible de changer le monde dans lequel ils vivaient. Pour les personnages de film-ci, les choses n'ont pas changé comme ils l'auraient souhaité. La nuance, et c'est là que je les trouve inspirants, c'est qu'ils ont la certitude qu'il faut changer les choses, mais ils n'ont pas la conviction que c'est possible. C'est ce qui les différencie de Corbo. On est malheureusement dans une époque où nous n'avons pas la conviction profonde que nous pouvons changer les choses» (Chantal Guy, La Presse, 30 janvier 2017). Les quatre protagonistes de Ceux qui font les révolutions... s'engagent progressivement dans la voie du terrorisme: «Des graffitis sur des affiches publicitaires, le groupe passera à des actions plus violentes, et l'on comprend que la ferveur de leur engagement appelle à un point de non-retour pour rester en adéquation avec leurs convictions. C'est là le danger qui guette tout révolutionnaire (Chantal Guy, La Presse, 3 février 2017). La question de Chantal Guy est ambiguë et sa réponse. «Agit-il pour la cause ou pour entretenir la cause en lui? L'idée n'est pas d'être d'accord ou non avec ce que les personnages pensent ou avec les moyens qu'ils prennent, mais bien plus d'essayer de comprendre ce qui préside à leur colère. On dit sans cesse que la jeunesse est notre avenir, mais que devient-elle lorsqu'on lui dérobe cet avenir, lorsqu'on lui n'en impose qu'un seul qu'elle ne veut pas, lorsqu'elle n'a pas de voix, aucun pouvoir?» (La Presse, 3 février 2017) confine à la mesquinerie.

Agit-il pour la cause ou pour entretenir la cause en lui? Cette question entend brouiller les pistes. La révolution, contrairement à la révolte, peut-être vue comme permanente, avec des appartchiki qui deviennent des révolutionnaires professionnels. Certes, à défaut de nous avoir donner des révolutionnaires, le mouvement étudiant a accouché de porte-paroles permanents et professionnels. Ce n'est pas un défaut en soi, tout le monde a besoin de gagner sa vie au meilleur de ses compétences, mais l'opportunisme a fini par boucler le cheminement. Or, les protagonistes du film ne vont pas dans ce sens. Pour eux, la révolution doit être permanente – même si aucune révolution ne peut être permanente -, car le monde est toujours/déjà à changer. Voilà pourquoi le film opte pour la révolution contre la résilience, ce que confirme le mauvais accueil des anciens militants de 2012. Certes, comme le souligne Franco Nuovo, «la révolution dont ils rêvaient, ils la poursuivent d’abord en posant de simples actes de vandalisme qui, de plus en plus, deviennent des actions terroristes» (Franco Nuovo, Radio-Canada, 3 février 2017), la force des choses agit à travers eux. Voilà pourquoi la question de Chantal Guy ne se pose pas. En entretenant la cause en eux, ils agissent pour la cause, et Saint-Just ne disait rien de plus. «Osez! Ce mot renferme toute la politique de cette révolution» lançait-il, toujours dans le même discours de mars 1794 (ibid. p. 670). Et ce retrait en eux-mêmes, celui qui précède tous les grands mouvements de l'histoire, les protagonistes se retirent de l'agitation dans le but de retrouver le sens de l'action véritable.

Il est compréhensible, dans ces conditions, que le sens de l'unité soit difficile à maintenir. Chantal Guy a une perception superficielle – encore une fois – lorsqu'elle ajoute : «Ce film questionne aussi la force du groupe, de l'unité. Si l'un tombe, ou s'individualise, tout tombe. Nous sommes dans l'esprit de l'engagement total, avec les question-
nements, les maladresses et les difficultés que cela amène» (La Presse, 30 janvier 2017). En effet, et cet individualisme, cet isolisme, fut sans doute la mauvaise structure d'A.D.N. que contenait en lui le mouvement dés le départ. Pour les quelques marches auxquelles j'ai participé, force était de constater que les manifestants avaient de la difficulté, une fois le départ pris, de demeurer en groupe, formant une véritable chaîne. Chacun se débandait très vite. Certains meneurs marchaient à toute vitesse, couraient presque, comme si la police était à leur trousse, personnellement. Ainsi, la traînée s'allongeait, se séparait en petites molécules, enfin en atomes, chacun retournant chez lui ou se précipitant avec quelques amis dans une brasserie. Certes, il y eut des soirs où la fête se termina en casse, en incendie de cônes oranges, comme au coin des rues Ontario et Saint-Denis. Les premiers grands mouvements de masse, qui descendaient la rue Berri étaient fort impressionnants, surtout lorsque le mouvement devint social. Mais ce ne fut pas là la norme des manifestations. Rien de comparable avec ces mouvements européens que l'on vit contre l'unification européenne, où les affrontements entre corps de police et manifestants se comparaient sans gêne avec ceux de mai 1968. C'est parce que le mouvement était lui-même centrifuge que les quatre protagonistes se sont retrouvés isolés dans leur enfermement. Leur révolution n'est pas celle qui était en train de se dérouler à côté d'eux, et ils s'en sont aperçus. Tous petits-bourgeois n'est pas inaccessible à la conscience heureuse débilitante du vivre-ensemble incestueux.

À défaut de l'expérimenter dans le mouvement social, c'est dans leur groupe que le quatuor vit la conscience révolutionnaire. Mais durant les trois heures que dure le film, force aussi est de constater qu'à l'intérieur du groupe, les rêves de liberté, d'égalité et de fraternité cèdent la place à la tyrannie, à l'inégalité et aux confessions publiques. Les sentences historiques se démentent par les comportements. Des quatre, seule Klas Batalo apporte de l'argent au groupe qu'elle gagne en se prostituant dans un salon de massage. Selon une règle communiste simpliste, elle partage ses revenus en quatre séries égales, se réservant le dix piastre plutôt que les vingt qui constituent les piles. Le dissimulant aux autres, elle fait preuve de générosité qui passerait pour un délit bourgeois s'il était connu. Karine (Ordine Nuovo), la leader, la femme alpha du groupe, surprend Tumulto visionnant une vidéo You Tube le montrant se faisant tabasser par la police en 2012. Elle le domine, l'oblige à lui montrer ce qu'il cache dans son ordi, puis le dénonce pour «crime de nostalgie», ce qui amène le jeune homme à une séance pénible d'humiliation et de masochisme qui excite l'hystérie de Ordine Nuovo. Elle-même, à la fin, devra passer à l'auto-critique pour avoir conduit le groupe à cambrioler la résidence de sa mère et la ruer de coups. Celle-ci reconnaissant sa fille, tout le groupe est mis en danger. Pour cela elle s'accuse de lâcheté et de couardise. Nous ne sommes plus à l'ère de la Révolution française, mais bien à celle de la Révolution russe et des procès de Moscou de 1936. Plus près de nous, dans les fantasques auto-critiques des cellules communistes québécoises d'il y a trente ans. Une société se reconstituant à l'intérieur du bunker, engendre les embryons d'un État et d'une hiérarchie tendent toujours à se développer jusqu'au paroxysme de l'incendie criminel d'un restaurant qui entraînera dans la mort quatre innocents. Karine (Ordine Nuovo) s'empressera de dissimuler l'information, réservant la culpabilité pour elle seule qui a participé à l'incendie avec Tumulto et qui se terminera de la façon la plus tragique. En s'immolant elle-même par le feu. Tous les travers des mouvements révolutionnaires se révèlent dans cette vie repliée sur elle-même, paranoïaque, psychologiquement malsaine. C'est le prix fort à payer pour n'avoir que des solutions partielles à opposer à un problème systémique.

L'historien du cinéma Pierre Véronneau livre un commentaire des plus pertinents : De l'efficacité politique des films, publié dans la Libre opinion du quotidien Le Devoir : «je comprends ceux qui ont des réserves sur le contenu du film, tout en demeurant dans ses paramètres. Il baigne volontairement dans l’ambiguïté. Les positions politiques et personnelles des personnages, et leur évolution au cours du récit, donnent matière à plusieurs interprétations. L’usage d’images d’archives également. Quand elles se rapportent à 2012, renvoient-elles à une époque de guerre civile (j’ai en tête ici le titre de Rodrigue Jean, L’amour au temps de la guerre civile) ou servent-elles principalement de déclencheur mémoriel? Quand elles sont tirées d’archives filmiques, témoignages ou autres, leur sens vient-il de ce qui est dit (Lavoie et Denis adhèrent-ils au point de vue d’Aquin sur la fatigue culturelle du Canada français?) ou de ce qui est raccordé dans la bande image ou son par le montage (pensons au passage de la Fête-Dieu à de la mobilisation contemporaine)? Les citations sans référence de provenance constituent un troisième obstacle, qu’elles soient sur les corps des personnages ou en titres. Qui les dit, où et quand est capital du point de vue de leur signification. Le silence des auteurs nous amène à nous interroger sur leur intention : acquiescement, piste de réflexion, critique? Le titre du film est à ce sujet emblématique. 2012 était-il un temps de révolution? Et comment entend-on ce terme? Quand filtre dans la presse qu’elle provient de Saint-Just, acteur important de la Révolution française et de la Terreur, adhérant à certaines factions du mouvement révolutionnaire et envoyant à l’échafaud certains qui la feraient à moitié avant d’être lui-même guillotiné, non seulement la référence aurait été utile, mais elle aurait aussi permis d’approcher l’interprétation que voulaient lui donner les auteurs» (Pierre Véronneau. Le Devoir, 13 février 2017). Les questions posées ici sont plus pertinentes, en effet, que celles posées par Chantal Guy. L'ambiguïté du film réside dans le problème que pose la conscience dédoublée : les manifestants étudiants vivaient-ils avec une conscience «révolutionnaire» qui était, manifestement, une fausse conscience dans le sens hégélien du terme? Et les «révolutionnaires» du film sont-ils véritablement sortis de cette fausse conscience et ne se prêtent-ils pas à une régression instinctive qui les conduit à poser des actes terroristes qui annoncent les actes similaires commis depuis quelques mois sur des commerces de Hochelaga-Maisonneuve?


FORMALISME

Pour répondre à ces questions, il faut se tourner vers le parti-pris formaliste des réalisateurs. Avant d'être un film sur un événement historique ou une réflexion politique, le film est d'abord expérience esthétique. Cette expérience nous dira ce que les affirmations insérées dans le film comme celles qui se sont véhiculées à travers les articles de journaux et les entrevues médiatiques ne disent pas. Le non-dit manifeste du film se révèle lorsque nous regardons sa mise en images. Écartons, pour le moment, les allusions post-modernes à la mémoire, les référents du passé politique ou cinématographique pour s'en tenir à la mise en scène.

Le choix d'un huis-clos qui domine le film centre l'intérêt des spectateurs sur les quatre protagonistes, les autres personnages apparaissant surtout pour expliquer les fondements de la révolte des jeunes gens. Cet aspect n'a visiblement pas été bien déchiffré par le collectif dans sa critique de la scène de l'assemblée étudiante, par exemple. Au cinéma, comme dans la vie, il y a des êtres figés, plantés-là pour répéter toujours les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes attitudes agitées ou inertes. Ce qui se passe intérieurement ne peut être réduit qu'à une intimité, parfois gênante. Et les réalisateurs, ici, bousculent la petite gêne qu'on se garde habituellement face à des personnages idéalisés. Quel Français s'est imaginé la nudité du général de Gaulle? Quel Anglais, celle de Winston Churchill? Il en va de même des révolutionnaires qui sont toujours des individus hors du commun. En guise d'anecdote, je rappellerai la commotion produite par une recréation numérique du visage de Robespierre à partir du masque mortuaire qui aurait été pris par madame Tussaud à la suite de l'exécution du 10 thermidor. Le visage vérolé et boursouflé de l'Incorruptible choqua par rapport aux traits figés par les illustrateurs et les peintres de la fin du XVIIIe siècle. L'actuel candidat à la présidence, Mélenchon, faillit en faire un infarctus! Le choix de filmer de manière non-conventionnelle correspond, pour les réalisateurs, au choix de raconté une intrigue non-
convention-
nelle vécue par des personnages non-conven-
tionnels : «On a écrit un scénario mettant en scène de jeunes révolution-
naires qui refusent toutes les conventions de la société dans laquelle ils vivent : la forme de notre film devait faire écho à leur mode de vie, maintient Mathieu Denis. On n’aurait pas pu faire un film hyper classique pour mettre en scène ces personnages-là. Il fallait que sa forme s’affranchisse des règles et des normes de ce qu’on considère un film aujourd’hui». «À l’instar de nos personnages, on avait une soif de liberté. On avait envie de se permettre des audaces. On ne voulait pas intellectualiser les choses pour se ramener à la raison» (in Martin Gignac, Métro, 3 février 2017).

La critique cinématographique remarque la beauté de ce formalisme sans trop insister toutefois sur sa portée significative. Personne n'ose entrer dans ce bunker intérieur, se contentant d'en rester à son apparence expressive. Odile Tremblay écrivait ainsi dans un premier article sur le film : «Cette œuvre ardente et poétique, sur les lendemains de l’effervescence des carrés rouges, allie une exploration des idéaux de la jeunesse à des audaces formelles» (Le Devoir, 16 septembre 2016). Le bunker devient un loft miteux sous la plume de Chantal Guy : «Dans leur grand loft miteux, quatre jeunes qui se sont donné des noms de résistants refont le monde et tous les arts sont appelés au combat. Musique, danse, poésie, peinture et littérature tapissent ce film hypnotisant qui s'ouvre solennellement et sans image sur la pièce Requiem et résurrection, op. 224 d'Alan Hovhaness, et qui sera ponctué d'images d'archives (du Printemps arabe et érable, de l'Ukraine), de références à Hubert Aquin, Pierre Vallières, Aimé Césaire, Gaston Miron, Josée Yvon, Albert Camus, Rosa Luxemburg et même l'infréquentable Lionel Groulx. Les allusions à l'histoire de l'art et du cinéma sont nombreuses, certaines scènes ressemblant à des tableaux» (La Presse, 30 janvier 2017). Mme Guy a dû se sentir mitrailler par toutes ces références qui, selon l'historien canadien de l'art, Mark A. Cheetham (La mémoire post-moderne, Liber, 1992) est une caractéristique de l'art post-moderne, mais nous reviendrons à ce goût des références.

Si tout le film n'est pas un film poétique, certaines scènes parviennent à atteindre une sensibilité profonde qui dépasse le mélodrame dans lequel jamais les réalisateurs n'ont concédé une scène. Dans le loft en question, la caméra suit comme une ombre le mouvement des personnages. Nous sommes constamment sur leurs talons, à quelques exceptions près, comme au début, lorsque nous découvrons que Klas Batalo est une transgenre et que Roxane (Giutizia), toutes les deux nues, récitent, chacune en alternance, des vers remplis de colère et d'agressivité; ou plus tard, lorsque Klas Batalo, encore, récite du Josée Yvon pendant que Giutizia martèle de sa spatule le mur derrière elle. On ne saurait passer sous silence cette fuite éperdue de Roxane qui, après avoir poignardé son père, court, vue de dos, sur le trottoir du pont Jacques-Cartier, entre les deux clôtures recourbées comme celles d'un pénitencier dont elle serait la seule enfermée. L'arrière-plan sonore est une pièce déconstruite pour cuivres, cordes, chœur, piano et percussions de Manfred Trojahn, Architectura Caelestis, qui rivalise avec la cacophonie des autos qui passent. Il est plutôt rare qu'un film d'essai parvienne si bien à joindre le poétique à l'intellect, et c'est l'une des forces qui font de Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau un film puissant et majestueux.

D'un autre côté, il ne faut pas oublier le milieu dans lequel baignent Denis et Lavoie, celui des compositions multimedia. Robert Lepage est passé par là. «Nous étions dans une volonté très formelle de convoquer à l'écran d'autres arts, explique Simon Lavoie. De faire un film-somme avec une certaine largeur. Cet appartement dans lequel ils vivent est un monde possible». «C'est l'appel du beau et d'une certaine sensibilité, renchérit Mathieu Denis. Sortir du concret et du terre à terre pour se dire qu'il y a autre chose que la morosité ambiante, qu'il y a une possibilité de s'accrocher à quelque chose.» «Nos films s'élèvent souvent contre la résignation. On a cette profonde conviction qu'on n'est jamais condamné à rien et que c'est possible de choisir où on a envie d'aller», poursuit Mathieu Denis» (Chantal Guy, La Presse, 30 janvier 2017). Cette dimension utopique confirme Lévesque lorsqu'il qualifie les réalisateurs de révolutionnaires. Mais une vision utopique reste une aspiration idéologique. Celle-ci s'exprime jamais dans des dialogues, mais seulement dans des monologues, poèmes, citations dites ou écrites. La raison évoquée par les réalisateurs est simple et justifiable : «Dans le film, les citations ne sont volontairement jamais "signées" : elles résonnent ainsi plus fortement dans la bouche et dans le quotidien des personnages, elles fusionnent avec leur identité et leurs actions» (ibid. p. 5). Le quatuor est donc en dialogue constant avec les spectateurs. Ceux-ci peuvent déserter la salle sous la pression du dire révolutionnaire, comme soutenir jusqu'à la fin ce dialogue qu'ils reçoivent comme autant de coups de poings. Voici comment on vit en révolution; en guerre sociale.

Dans les faits, ce milieu alternatif au confort bourgeois, qui développe l'ascétisme jusqu'à la haine du sexe, renvoie à cette autre citation-choc de Saint-Just : «Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière! Mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux...» (Saint-Just, Préambule aux Fragments d'Institutions républicaines, éd. 1800). Elle marque le comble de l'ascétisme révolutionnaire jusqu'au mépris de la vie au nom de la perfection d'un idéal utopique et réglé comme une horloge. Mais ce que nous raconte le film, au niveau symbolique, est tout autre. L'ascétisme qui refuse le sexe, qui désérotise le corps, efface également la tendresse. C'est l'une des premières scènes du film qui nous le révèle d'ailleurs, lorsque Roxane (Giutizia) s'approche de Karine (Ordine Nuovo) et commence à la caresser. Celle-ci interrompt l'étreinte en prétextant : «On est en guerre, y a pas de place pour ces affaires-là ici...». Avec la désérotisation se perd la tendresse qui revient dès que les personnages quittent leur antre. C'est la scène au tribunal, lorsque la mère de Karine plaide au juge la jeunesse difficile de sa fille; c'est l'échange, magnifique, dans le salon de massage, entre le client et Klas Batalo; enfin l'incapacité de communiquer entre Tumulto et son père, un brave homme, qui l'a invité au restaurant. Chacune de ces scènes est marquée d'une intense émotion amoureuse liée à l'impuissance des uns et des autres de comprendre un destin qui ne cesse de les éloigner, de les rendre étrangers à leurs proches. Le communisme du bunker assemble les corps du quatuor comme des pièces de puzzle, unis dans leur choix révolutionnaire, mais dont l'unité repose moins sur l'affection des uns pour les autres que sur l'abandon de l'individuel à l'unité de la cause qui passe par-dessus tout. Là encore on touche à un point sensible et critique de l'éthique révolutionnaire.

Comme Saint-Just, nos quatre révolutionnaires sont coincés entre leur mysticisme révolutionnaire et le drame intérieur dostoïevskien qui les dévore. C'est la grande opposition entre ceux qui poursuivent leur destin coûte que coûte, jusqu'à leur mort acceptée consciemment s'il le faut, et les thermidoriens qui repoussent cette mort par une assurance pré-mortem d'une vie végétative dans des agitations disneyiennes. Comment un bunker en désordre, sur les murs duquel on jette des graffiti à cœur de journée (ce loft miteux) pourrait-il être considéré comme une alternative à la morosité ambiante? Cette ambiguïté, reconnue par Véronneau, a heurté de plein fouet les manifestants étudiants qui ne se sont pas reconnus dans ce décor insolite : «Il ne s’agit pas ici d’aborder la valeur esthétique de l’œuvre, mais plutôt le propos politique que certain.e.s semblent y voir. Aux chroniqueurs et chroniqueuses qui clament que ce film est politique et que celui-ci interroge ce qu’il reste du Printemps érable, sachez que nous croyons plutôt que cet objet nous caricature et que ce dessin, en tout respect pour la liberté artistique, doit être dénoncé. Cette «claque de cinéma» encensée par certaines critiques n’a pas le potentiel de «rallumer le feu», mais est plutôt un éteignoir. Avec leur proposition, c’est Denis et Lavoie qui creusent le tombeau de la lutte» (Collectif. Le Devoir, 8 février 2017). Cet écrit collectif, qui porte le titre de Ceux qui parlent des grèves à moitié ne font que répandre l'ignorance, dit clairement que l'ascétisme révolutionnaire n'est pas leur tasse de thé.

Et de fait, rien n'est plus ennuyeux qu'un révolutionnaire, fanatique ou professionnel. Son approche de l'art se limite généralement à la propagande, aux tracts et aux œuvres kitsch. Il vit au niveau de l'abstraction des idées, incapable de lire des œuvres formelles dans lesquelles il ne retrouve pas le message qui l'obsède. Des gens comme Robespierre ou Lénine ne savent pas parler d'art. Saint-Just, qui a fini sa vie comme révolutionnaire ascète avait commencé sa carrière en écrivant un roman libertin, Organt. Les militants d'En-Lutte et de La Forge des années 1980 furent parmi les êtres les plus ennuyeux que j'ai rencontré de toute ma vie, la plupart étant bornés et sans imagination devant les événements qui se produisaient devant eux, espérant revivre les grandes heures de la révolution russe ou de la révolution chinoise. Un irréalisme qui leur faisait croire que nous étions à la veille du Grand Soir et qu'il fallait voter NON au référendum de 1980 afin de ne pas diviser le prolétariat canadien! Les soirées sont longues à débattre de l'Anti-Düring autour d'une bière frelatée.

Ce refus de la vie est masqué par les réalisateurs. Je suis d'accord avec ce qu'en dit Véronneau : «Je suis de ceux qui embarquent dans l’esthétique du film — ses jeux de variation de cadrage, sa lumière brune et glauque, sa décoration artistique sursignifiante, sa bande sonore prenante, son montage qu’Eisenstein aurait dit intellectuel et que la pratique d’Arcand documentaire rangerait dans le champ de la confrontation syntagmatique audiovisuelle. Mais en même temps, je la remets en question. Dans Laurentie, dans Corbo, il s’agit déjà d’une méthode exigeante fondée sur la distanciation récit-spectateurs, personnage-spectateurs. Sauf dans Le chat dans le sac, Gilles Groulx avait recours à une esthétique semblable, difficile pour le spectateur. Dans chacun de ces cas se pose la question de l’efficacité politique des films, en fiction comme en documentaire. Historiquement, on peut se rappeler le débat qui opposait Costa-Gavras à des critiques plus à gauche que lui, ou encore plus loin, le débat qui opposait l’esthétique d’Eisenstein à celle de Poudovkine» (Pierre Véronneau, Le Devoir, 13 février 2017). Surgit un paradoxe toutefois entre ce parti-pris formalisme qui rend encore plus difficile la compréhension intellectuelle des aspirations contenues dans le film, et cette confrontation dépouillée et immédiate entre les personnages et le spectateur. Une sorte de rapport antagonique proportionnel entre l'efficacité politique et l'efficacité esthétique du film, comme s'il était possible de séparer les deux, la première strictement limitée à la dimension Idéologique de la conscience, et la seconde à sa dimension Symbolique. Or cette séparation est épistémologiquement impossible. On pensera d'abord que les deux iront de paire. Rien n'est moins évident. L'efficacité esthétique peut jouer contre l'efficacité politique, et il semblerait qu'à l'intérieur même du film, nous nous retrouvons, à nouveau, écartelés entre ces plaques tectoniques dont parle Odile Tremblay et qui font perdre l'équilibre aux spectateurs les mieux positionnés. Ainsi, comme à Toronto lors du Festival International de Film, la moitié de la salle qui n'aime pas le parti-pris politique sortira tandis que la moitié qui vibre au parti-pris esthétique restera jusqu'au bout des trois heures que dure le film. Le même choc s'est vérifié avec les vétérans de 2012. Aussi, ne s'agit-il pas de répandre l'ignorance, ce qui est une absurdité, mais davantage de creuser un tombeau d'où l'on ne sort, que la nuit, pour se rappeler à l'existence à travers des gestes spectaculaires. «La vie n'est pas un spectacle» (ibid. pp. 18-19) affirme d'entrée de jeu Tumulto, mais qu'est-ce que le terrorisme sinon que le spectacle que les vaincus se paient à eux-mêmes au détriment de la vie?


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Pierre Trottier, un essayiste des années 1960, avait compris à quel point la représentation sociale des Québécois était restée fixée à l'âge baroque (Mon Babel, Hurtubise HMH, Col. Constantes, # 5, 1963; Un pays baroque, La Presse, 1979). Les oxymores font partie de son Imaginaire, alimentent son langage, son comportement, ses valeurs contradictoires qui nous étonnent encore aujourd'hui. Le peuple Québécois n'a participé ni aux Révolutions politiques américaine et française, ni à la Révolution industrielle. La citoyenneté, le parlementarisme, la démocratie, le libéralisme et l'industrialisation ont été exportés au Canada Français qui les ont reçus sans savoir trop quoi faire avec. Le repli ethnique sur la terre, la forêt, les lacs et les rivières lui dit qu'il ne possède rien, que tout appartient au conquérant anglophone, qu'il ne lui reste plus d'autre place que là où il a les pieds posés, enracinés, et qu'aujourd'hui, l'impression qu'il ressent est que de ce dernier bastion, multinationales et immigrants, avec la complicité tacite des gouvernements fédéral et provincial, voudraient le chasser, comme le réchauffement des océans fait fondre la plaque de glace sur laquelle s'est réfugié l'ours polaire. Entremêlés comme les serpents du pharmacien, l'accueil et le rejet se confondent et, une fois de plus, il ne faut pas demander aux universitaires ni aux gestionnaires de faire l'effort de le comprendre tant que l'humiliation et la terreur resteront des armes efficaces pour le faire taire.

C'est ainsi, dans ce drame baroque, pour employer les mots de Martin Gignac (Journal Métro, 3 février 2017), le loft miteux de Chantal Guy se transforme en lieu des possibilités alternatives de Denis et Lavoie (ou vice versa). Même chose pour Franco Nuovo : «Atypique à bien des égards, il est de ce genre de cinéma à la fois répulsif et fascinant» (Franco Nuovo, Radio-Canada, 3 février 2017). Cette projection futurisante d'un monde idéal, d'une utopie, apparaît surtout sous son revers, un retour dans la matrice, dans la voie utérine de la figure de la Mère après un rejet de la figure du Père de reconnaître la volonté de ses enfants. La chose nous est dite lors de la scène déjà mentionnée dans laquelle Klas Batalo achève de réciter le poème de Josée Yvon pour s'approcher de la peinture tracée au mur par Roxane (Giutizia) : «Délaissant sa pose, et s'approchant de l'œuvre – comme si celle-ci l'attirait – Klas Batalo plonge ses mains dans la cavité creusée par Giutizia pour arracher du mur un large pan de gyproc. Elle se fraye peu à peu une énorme ouverture au centre de la fresque fraîchement peinte. La caméra semble à son tour, irrésistiblement attirée vers ce trou noir, qui englobe bientôt presque toute l'image. Klas Batalo pénètre de manière étrange – onirique – dans ce trou... Quand tout s'apaise, on constate que cette œuvre, que l'on aperçoit maintenant de pied en cap, nous présente une figure stylisée dans une esthétique nous rappelant les personnages décharnés de Francis Bacon. Le trou béant constitue ce qui nous semble être le vortex d'un sexe féminin immense...» (ibid. p. 52). Ce retour à la matrice du quatuor dit des choses indicibles et qui dut heurter grand nombre de carrés rouges confrontés à leurs motivations inconscientes. Comme le disait encore notre ami Saint-Just, Le peuple est un éternel enfant (op. cit. pp. 371-372). Ainsi, les gouvernements le traitent-ils.

Pourquoi, alors, les critiques refusent-ils de reconnaître le bunker des protagonistes pour ce que les réalisateurs voudraient qu'il soit? Nuovo, à la suite de Guy, se demande : «L'aspect répulsif, à quoi tient-il alors? À l’univers glauque qui y est dépeint, probablement. À sa lourdeur amplifiée par la lenteur de la réalisation. À l’histoire qui, en nageant dans un certain désordre, échappe à la fluidité. Remarquez, ce langage cinématographique n’est pas accidentel; il est voulu et imposé par les deux cinéastes. Il est peut-être aussi dû à la longueur de certaines citations gravées sur une pellicule qui se débat sans répit» (Radio-Canada, 3 février 2017). Ce milieu répulsif, en partant, définit les personnages qui vivent «la vie de ces guérilleros sans envergure ni lendemain...» (Franco Nuovo, Radio-Canada, 3 février 2017) Donc, disons-le franchement : des avortons. À La Presse, même son de cloche chez Nathalie Petrowski : «Les quatre, dans la vingtaine, viennent d'univers différents, sont révoltés contre la société, maudissent leurs parents boomers et portent des noms bizarres comme Klas Batalo, Tumulto ou Giutizia. […] ils ont trouvé refuge dans une sorte de bunker et trou à rats où ils donnent libre cours à leur idéalisme en attendant de faire une révolution qui n'aura pas lieu» (Nathalie Petrowski, La Presse, 15 septembre 2016). Enfin, au Devoir, Odile Tremblay parle de «regards sur une société inachevée» (16 septembre 2016); mais ici, la critique ne fait que reprendre les mots d'un des réalisateurs : «cette œuvre lucide et éclatée. Le film déborde de la crise des carrés rouges pour poser un regard sur le Québec entier, d’hier à demain. “Une société inachevée”, comme la définit Simon Lavoie» (Odile Tremblay, Le Devoir, 16 septembre 2016). Mais, on doit s'entendre sur la distinction que la société inachevée n'est pas la même dans les deux camps. Pour Denis et Lavoie, c'est la société québécoise, éternelle thermidorienne et résiliée, qui est cette société inachevée, les Québécois ce peuple d'avortons; pour les critiques et les étudiants, par contre, ce sont les quatre héros du film qui ont choisi de vivre dans un enfermement élitiste, repliés sur eux-mêmes.

La déshumanisation des personnages devient la conséquence logique des critiques autant que du parti-pris révolutionnaire. Trou à rats dit la Petrowski. Chantal Guy n'y comprend rien de mieux qui parle d'une «société de partage» comme d'une tribu de Mouk-à-Mouk : «Ils se sont donné des noms de résistants. Giutizia (Charlotte Aubin), Tumulto (Laurent Bélanger), Ordine Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez) et Klas Batalo (Gabrielle Tremblay) forment un groupe soudé et égalitaire selon des règles très strictes. Tout est en commun, l'appartement, l'argent, l'affection, les plans d'action, de même que leurs violentes autocritiques rappelant les groupes communistes. Ils refusent la sexualité “parce que nous sommes en guerre”, dit Ordine, dès le début. En guerre contre quoi? Ce n'est pas clair, mais les images, elles, le sont. Ce qu'ils quittent et refusent, ce sont les banlieues cossues remplies de “Monster Houses” et de parvenus qui ne vivent que pour l'argent, les centres commerciaux, les festivals qui font office de culture, les restaurants “branchés” qui embourgeoisent leur quartier, la télévision qui abrutit leurs parents. Bref, ils fuient la société sclérosée, plongée dans le confort et l'indifférence selon la formule de Denys Arcand, qu'est devenu le Québec, selon eux» (Chantal Guy, 3 février 2017). En quelques mots, ils fuient ce que les pages de La Presse du week-end ne cessent d'étaler depuis des décennies. Cette société branchée n'est pas seulement celle de leurs parents; elle est aussi celle des autres manifestants qui ont cessé la lutte, floués ou cocus contents de l'élection du Parti Québécois. En définitive trois sociétés s'affrontent : celle des Monster Houses et des centres d'achat, celle du bunker, loft-trou à rats tout à l'opposé, et, dans le milieu, comme étage intermédiaire et lieu de rencontre, le mouvement étudiant contestataire.

Chantal Guy a toutefois raison de rappeler la morale puritaine des cocos des années 80. Cet ascétisme hypocrite était copié essentiellement sur la pensée Mao Tsé-Tung qui, lui, ne s'est jamais gêné de corrompre des enfants et de leur refiler ses maladies vénériennes. Mais puisque tout le monde fait appel au cinéma de la Nouvelle Vague, de Godard et autres Chinoises, permettez-moi de faire un parallèle avec un autre film qui ne va pas sans présenter certains rapports avec Ceux qui font des révolutions... Je parle du film de Pier-Paolo Pasolini inspiré d'une œuvre du marquis de Sade : Salò ou les 120 journées de Sodome. Dans le roman, écrit alors que Sade était à la Bastille, quelques jours seulement avant la prise de la forteresse le 14 juillet 1789, on retrouve également quatre personnages qui entreprennent une régression mentale. Ils enlèvent des enfants dont ils entendent abuser de toutes les perversités possibles qu'ils amènent avec eux dans un château, Silling, perdu dans la Forêt Noire. Derrière eux, ils coupent tous les ponts et s'enferment dans cette matrice perverse pour jouir sans arrêt durant les cent-vingt prochaines journées. Ce roman, que Sade qualifiait d'être son meilleur, n'est qu'une suite d'abjections et le moins philosophique de tous. Avec le réalisateur italien, les enfants sont devenus des adolescents, et Silling la République fasciste de Salò, gouvernée par Mussolini sous l'aide protectrice des S.S. de Hitler. Dans Pasolini comme dans Sade, les quatre individus représentent chacun un ordre de la société : l'aristocrate, le financier, l'évêque et la magistrature. Comme le dit le chef de la bande, le duc de Blangis, aux enfants (adolescents) : aujourd'hui, vous êtes morts au monde. Le quatuor de Denis et Lavoie, exclu des exclus, chaque fois qu'ils pénètrent dans le trou à rats, se disent, eux aussi, qu'ils sont morts au monde..

À l'opposé, les quatre jeunes héros apparaîtraient aux yeux du communiste dissident Pasolini comme des Résistants (comme le fut son frère, tué pendant la guerre). Déjà, dans une scène allégorique de Salò, il avait fait s'entasser ses jeunes comédiens, nus, en leur faisant répéter la phrase du Christ en croix. À la conclusion de Ceux qui font les révolutions..., semblablement voyons-nous les quatre corps nus collés, enlacés. «À l'encre rouge, avec de fins pinceaux, ils peignent des dazibaos désespérés à même leurs corps» (op. cit. p. 165). Voici le Monster House, le centre d'achat, cathédrale de la religion consumériste : l'étage supérieur où logent les membres des quatre ordres privilégiés, chambres ornées art déco, l'art fasciste par excellence selon Susan Sontag. Au sous-sol, les adolescents sont séparés des adolescentes car il est interdit formellement (et par décret) d'avoir des liens sexuels entre eux sous peine de châtiments corporels. Le couple qui transgresse l'interdit est immédiatement mis à mort. La transgression du milicien, découvert par les quatre pervers armés, le montre, nu, comme le sera Tumulto lors de son auto-critique, dressant le poing devant lui – exactement comme le fera le jeune homme – avant d'être abattu. Mais Tumulto, masochiste, se frappera lui-même de son poing sous le commandement de Karine (Ordine Nuovo). Ces jeunes Italiens vivent, eux aussi, dans un trou à rats. Dans le film de Pasolini, comme dans le roman de Sade, la nudité est désérotisée. La tendresse ne se manifestera qu'à la dernière scène lorsque deux miliciens dansent ensemble en écoutant la musique qui sort de phono et parlant de leur retour à la vie normale après la guerre. Au rez-de-chaussée, entre les deux étages, il y a la scène, - scène que l'on retrouve également dans Ceux qui font les révolutions... et dont on ne voit que le rideau par lequel passent les transgresseurs venant faire leur auto-critique devant leurs camarades. Dans le monde de Sade/Pasolini, il n'y a pas de place pour l'amour : il n'y a de place que pour la productivité, la rentabilité, l'efficacité, la performance. Dans celui de Denis/Lavoie, il n'y a pas de place non plus pour l'amour entre les Monster Houses, les centres d'achats et la Place des spectacles.

Dans le roman, comme dans le film, ceux qui se seront entièrement soumis aux jeux pervers des libertins, pourront revenir sauf des cent-vingt journées; mais ceux qui auront été surpris à désobéir ou à mécontenter l'un ou l'autre des puissants, seront impitoyablement torturés et mis à mort. Comprendre l'univers des victimes de Silling permet de mieux comprendre l'état des quatre déviants enfermés dans leur loft miteux. Il est inutile de dire que Sade était l'anti-thèse de Saint-Just et, comme Michelet aimait à le rappeler, l'exécution du 10 thermidor ouvrit les portes des prisons et Sade retrouva sa liberté. La sexualité, contenue ou libérée, n'est plus le désir mais la possession aliénante du corps. Les quatre débauchés de Sade/Pasolini qui tiennent le pouvoir et la richesse entendent contrôler la sexualité : les grosses familles si on veut restreindre la circulation de l'argent; le malthusianisme si on veut accroître les taxes et les impôts et augmenter le pouvoir d'achat à la consommation. Rares sont les sexualités qui auront été aussi contenues et libérées par les forces de la religion et du marché que la sexualité des Canadiens Français (ou des Québécois si vous préférez). En retour, l'ordre révolutionnaire exige le même contrôle sur la sexualité, ici aussi comme une reproduction automatique et inconsciente des paramètres de la société honnie. Le refus du plaisir est une condamnation de la corruption, autant dans son aspect moral que dans son aspect spirituel. Chantal Guy, qui confond sexualité et nudité, en profite pour sortir une autre de ces observations qui font de La Presse un journal insipide : «Les quatre personnages de Ceux qui font les révolutions... refusent une sexualité qui les détournerait de leur combat révolutionnaire, mais s'affichent complètement nus très souvent dans le film. Mathieu Denis et Simon Lavoie expliquent ce parti pris, qui refuse l'exploitation et la désamorce, même, par le désir de pureté de leurs protagonistes. C'est aussi une façon de montrer leur vulnérabilité. “La nudité exprime cet absolu, précise Lavoie. Dans la logique interne du scénario, ces gens-là n'ont pas de pudeur, ils refusent les normes, et quand ils sont nus ensemble, ils sont absolument égaux”. “Pour changer le monde, poursuit Mathieu Denis, ils doivent se refuser à tout ce qu'on leur a imposé, et ils rejettent même la notion de genre. Comme ils ne croient pas aux genres, ils ne croient pas à la sexualisation des corps. Il y a un homme, deux femmes, une transsexuelle et ils sont ensemble sans problèmes”» (Chantal Guy. La Presse, 30 janvier 2017). Nous avons vu que dans la tradition révolutionnaire, il y allait plus loin que ça. La nudité abolit l'individualité, la personnalité et surtout l'identité de chacun; elle crée le corps-objet, la statistique, la masse. L'homme, la femme, la transgenre n'ont plus de sexe, ils ne sont que des corps sublimés par la révolution en même temps qu'ils étalent leur castration sociale.

François Lévesque, seul, n'est pas dupe de la confusion : «Ainsi, ces passages de “confession-expiation” révélant une certaine complaisance masochiste, un complexe du saint martyr. Ainsi ce moment où Giutizia reproche à Ordinne Nuovo, retranchée dans un extrémisme narcissique, de ne plus se battre pour la cause, mais contre elle-même. Ainsi ce flash-back de souper en famille lors duquel Giutizia reproche à son père “boomer” ses valeurs capitalistes et son manque d’ouverture culturelle, entre autres accusations, tout cela pour ensuite prendre le maquis avec trois autres blancs» (François Lévesque. Le Devoir, 28 janvier 2017). Malheureusement, Lévesque tire une leçon idéologique faussée d'une esthétique où la sublimation l'emporte sur la consommation: «Ce dernier paradoxe illustre bien la nature insidieuse du repli identitaire, cette obsession de la “souche” enracinée si profondément qu’elle se manifeste souvent de manière inconsciente» (François Lévesque. Le Devoir, 28 janvier 2017). La répression de la conscience, indispensable à établir un fonctionnement opératoire du rez-de-chaussée, suivra naturellement. Le monde du travail et de la consommation, qui aliène les individus à leurs désirs conditionnés par les minorités dominantes de la société et surtout par l'État, peut conduire au repli (non pas tant identitaire qu'existentiel, ce qui est en soi beaucoup plus grave) comme à la radicalisation idéologique et au terrorisme. Si la société est d'humeur sadique, comme l'est la société américaine, nous aurons alors meurtres et agressions; si la société est d'humeur masochiste, comme la nôtre, la société québécoise, alors nous aurons des suicides et des drames familiaux. Le désarroi des étudiants après le reflux thermidorien de 2012 fut et reste un résultat négatif qui marquera bien des vies et ramènera les Québécois à leur masochisme du né pour un p'tit pain. Bref, l'auto-sabotage de tout ce que le gouvernement aurait voulu produire afin de stimuler l'économie québécoise!

C'est ainsi que, pour se donner du courage après le rejet de son film par les étudiants de 2012, «Mathieu Denis reste philosophe. «Dans la frange la plus furieuse, épidermique, de la réponse à notre film, je perçois ironiquement une ressemblance avec nos personnages qui portent en eux une fougue évidente, mais aussi une part d’amertume, ainsi qu’une colère qu’ils ne savent pas comment canaliser. Dans le cas présent, on dirait qu’il y a des gens qui ont canalisé leur colère contre notre film. Je ne suis pas prêt à dire que c’est mauvais, en cela qu’il y a de nouveau une prise de parole. On rediscute de l’héritage du Printemps érable… Même si c’est douloureux de subir certains commentaires, j’y vois du positif», conclut le coréalisateur qui, pour l’anecdote, arrivait d’une rencontre avec des étudiants en cinéma de l’UQAM au moment de rappeler Le Devoir» (François Lévesque. Le Devoir, 9 février 2017). Ce monde à trois étages, qu'il soit de Sade, de Pasolini ou de Denis et Lavoie, est bien le monde de la lutte des classes. L'extrait de la vidéo montrant la célébration de l'anniversaire de Jacqueline Desmarais à Sagard, événement mondain de la haute bourgeoisie canadienne et qui se déroulait au moment fort du conflit étudiant, porte la même laideur ontologique que les quatre libertins de Sade/Pasolini.


MÉMOIRE POST-MODERNE

Les critiques convergent à rappeler, à travers Ceux qui ne font les révolutions..., le cinéma de la Nouvelle Vague, en France durant les années soixante. Ainsi, Franco Nuovo : «Pendant trois heures, les images défilent. Ce ne sont pas tellement celles, illusoires, d’une révolution avortée ou d’une société sclérosée. L’étonnement tient plutôt, malgré la confusion, au phrasé, à l’audace d’un cinéma qu’on qualifiait autrefois d’expérimental, voire par moment de “Nouvelle Vague”. C’est parce qu’il continue d’évoluer dans une certaine marginalité qu’il intrigue. Les personnages sont des visages inconnus et des corps révélés» (Radio-Canada, 3 février 2017). Nuovo, comme Petrowski d'ailleurs, restent fascinés par les scènes de nu du personnage transgenre.

Comme il est normal, les références vont avant tout à l'histoire du cinéma. De la Nouvelle Vague, on retiendra surtout Godard et en particulier La Chinoise : «Il est décrit par le TIFF comme évoquant le film La Chinoise de Jean-Luc Godard, fusionnant la fiction et la réalité en racontant l'histoire d'une cellule de la gauche radicale québécoise, dont l'objectif est de créer le chaos à Montréal pour renverser le gouvernement» (Cecile Gladel, Radio-Canada, 11 août 2016). Cette référence est partagée par Chantal Guy : «Des citations ornent les murs ou le film lui-même - une référence directe au prophétique La Chinoise de Jean-Luc Godard, qui traitait de jeunes marxistes-léninistes complotant un assassinat politique, tourné un an avant Mai 68. Les réalisateurs puisent leurs extraits chez Pierre Vallières, Aimé Césaire, Hubert Aquin, Rosa Luxemburg, Gaston Miron, Jean Bouthillette, Josée Yvon, le FLQ, Kropotkine, Saint-Denys Garneau... Bref, ils citent et récitent beaucoup» (Chantal Guy, La Presse, 3 février 2017). Il est évident que tant de citations embrouillent l'esprit de Mme Guy. Mme Petrowski préférera, pour sa part le rappel, «après le plan noir de cinq minutes rappelant ceux de Marguerite Duras dans Le camion...» (Nathalie Petrowski, La Presse, 15 septembre 2016). Pour leur part, les réalisateurs, confrontés à la désapprobation des acteurs de 2012, de rappeler un autre film du genre «La maman et la putain, chef-d’œuvre de Jean Eustache, [qui] s’était fait en son temps torpiller faute d’avoir été jugé représentatif de Mai 68. Ce film était sorti en 1973, à peine cinq ans après le grand soulèvement parisien des pavés. Tant d’espoirs refusaient alors d’avorter, tant de rancœurs avaient survécu à un mouvement aux reins brisés. Le film servit d’exutoire à des frustrations soixante-huitardes. L’histoire se répète» (Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2017). Peut-être. Mais il semblerait que la répétition historique soit enracinée dans l'Imaginaire de Simon Lavoie, réalisateur d'une superbe adaptation de la nouvelle de Anne Hébert, Le torrent : «Le passé dans le présent Comme dans Laurentie, les cinéastes recourent à des citations poétiques évocatrices, Anne Hébert côtoyant Rosa Luxemburg. Heureuse : l’intégration de bouts de reportages ouvrant sur le Printemps arabe et sur la crise ukrainienne, de vidéos captées durant les manifestations, et d’extraits d’entrevues d’archives, dont une avec Hubert Aquin. L’auteur de Prochain épisode y relate avoir été certain qu’une révolution secouerait le Québec, puis avoir compris que tel ne serait pas le cas tout en réaffirmant que cette latence ne pourrait durer indéfiniment. On est saisi, car il pourrait alors être en train de commenter notre époque. D’indiquer Simon Lavoie : "Les choses se répètent. On amène Aquin, le chanoine Groulx, Jack Kerouac… On tisse des liens entre le Québec d’hier et celui d’aujourd’hui, pour mieux comprendre, pour mieux se comprendre"» (François Lévesque, Le Devoir, 28 janvier 2017). Un peu moins évident quand Franco Nuovo voit «une familiarité avec les cellules du Front de libération du Québec (FLQ), aussi bien que des images tirées de la réalité, comme de ce gala où se pavanaient nos nobles dirigeants et leurs valets. Cette scène n’est d’ailleurs pas sans rappeler Le temps des bouffons, de Pierre Falardeau» (Radio-Canada, 3 février 2017). Il est vrai que les invités d'honneur à la réception de Sagard ne cèdent en rien au pathétique des invités d'honneur du Beaver Club, mais il ne s'agit pas exactement de la même génération de dominants.

L'évocation de Falardeau est facile à reconnaître, pourtant, elle ne vaut pas ce glissement subtile qui va d'un vieux film d'archives présentant une procession en vue de bénir les récoltes dans les années quarante dans un village de Charlevoix et qui, sans changer de trame sonore portant un cantique, nous amène à une scène pénible de matraquage par les policiers des manifestants de 2012. Si l'on refuse la répression morale véhiculée par la religion, on goûtera de la répression physique des corps policiers. La réaction thermidorienne est impitoyable. Au moment où l'actuel gouvernement Couillard veut réhabiliter les signes religieux dans la fonction publique pour satisfaire à une minorité musulmane, le message porte loin. Certes, Denis et Lavoie ne pouvaient prévoir le drame du 29 janvier, comme nous en reparlerons, mais ils ne peuvent se défendre de supposer que le refoulé de la morale catholique se libère aujourd'hui dans le mouvement populaire. Il est certain que cette continuité dans le film renvoie à une continuité historique. N'en déplaise à l'opportunisme politicien, la laïcité est là pour durer dans les institutions québécoises.

Les références littéraires pèsent plus encore sur le film que les références tirées de l'histoire du cinéma. Lorsque Gilles Groulx filmait Le chat dans le sac (1964), ce film que l'Office National du Film présente «à travers la confrontation d’un couple dans la vingtaine, [posant] la grande question de l'accession à la maturité politique du peuple québécois telle que perçue par un cinéaste épris d'idéal et d'absolu», le personnage de Claude citait, lui aussi, ses sources de référence : Louis E. Lomax (La révolte noire), Claude Julien (La révolution cubaine), Frantz Fanon (Les damnés de la terre), une étude sur le cinéaste Jean Vigo, un dictionnaire des proverbes, la revue Parti-Pris, enfin de Maurice Garçon, Plaidoyer contre la censure. Le jeune Claude lisait beaucoup lui aussi, mais il lisait des auteurs actuels. Les citations et les références – la mémoire – de Denis et Lavoie sont beaucoup plus diversifiées en termes de courants idéologiques, mais Tumulto cite surtout des sources du passé. Nathalie Petrowski aussi les a retenues : «Débordant de vidéos d'actualité glanées sur You Tube montrant manifs, révoltes et incendies, ou encore d'extraits d'entrevues de Jack Kerouac et d'Hubert Aquin, truffé de citations de Jean-Paul Sartre, Saint-Just, Lionel Groulx, Aimé Césaire ou Josée Yvon qui remplissent à répétition l'écran» (La Presse, 15 septembre 2016), et c'est à dessein que les deux réalisateurs ont préféré les classiques : «La principale raison qui nous a poussés à incorporer ces textes dans le film réside dans leur incroyable actualité, même s'ils ont parfois été écrits il y a plus de 50 ans» (ibid. p. 182). Les vidéos sur You Tube tiennent ici la place que les découpures de journaux tenaient dans la vie intellectuelle de Claude. Un moyen de saisir l'instant, mais la différence, et elle est de taille, tient au fait que les instants captés par Claude s'insérait dans le monde qui se faisait en son temps; dans le cas de Ceux qui font les révolutions..., les instants sont puisés, désespérément pourrions-nous ajouter, des durées, des continuités, des cycles ou des tendances passées et dont ils témoignent des échecs historiques, échecs prémonitoires de leur propre défaite. Certes, les quatre protagonistes du film sont de ceux qu'on disait, il y a déjà plus de vingt ans, que c'étaient des enfants sans histoire. Et, effectivement, cette histoire entretient avec le post-moder-
nisme des références éparses, ponctuelles, contradic-
toires : Saint-Just et Camus s'excluent; Sartre et Groulx sont incompatibles; le classicisme érudit d'Aquin se heurte à la poésie obscène et débridée de Yvon. Extraits de leurs contextes respectifs, ils arrivent dans l'esprit des manifestants comme des météores qui stimulent et étourdissent, comme le montre les réactions de Petrowski et de Guy : «Que reste-t-il du printemps 2012, de cette révolte étudiante qui avait fini par dépasser le simple cadre d'une opposition à une hausse des droits de scolarité? Un grand désenchantement de la jeunesse la plus engagée, selon ce film, dont le titre, qui est une phrase plus qu'un titre, est de Saint-Just, figure radicale de la Révolution française, qui appelait à la mort du roi Louis XVI... On peut aussi bien l'appliquer à quelque chose qui ne s'est pas produit en 2012 qu'au destin des quatre personnages du film s'ils échouent dans leur entreprise révolutionnaire, pourtant condamnée d'avance. L'ombre d'Albert Camus plane sur ce pur objet de cinéma, celle de L'homme révolté, bien sûr, mais aussi celle de la pièce Les justes, si l'on pense aux questionnements moraux de l'usage de la violence pour une cause» (Chantal Guy, La Presse, 3 février 2017). Titre fort approprié de Camus, mais Saint-Just avait déjà son idée sur la justice par rapport à la liberté et à l'égalité : «Un peuple est libre quand il ne peut être opprimé ni conquis, égal, quand il est souverain, juste, quand il est réglé par des lois» ("Du rapport de la nature et des principes de la constitution", in ibid. p. 382). Si la chose avait été aussi simple, nous pourrions dire que les Québécois sont libres, mais comment se fait-il qu'ils sont encore opprimés et se considèrent comme toujours conquis, et par le fait même échappent à toute égalité et, corollaire, à toute justice?

La conscience malheureuse des protagonistes de Ceux qui font les révolutions... ne se ramène pas à la frustration que les thermidoriens ont pu ressentir de s'être fait flouer par le Parti Québécois ou le retour des Libéraux. Ils ne sont pas emportés par le cynisme dans lequel baignent ceux qui ont fait la révolution à moitié. Le désarroi empêche le cynisme de s'emparer de leur être. Pour se repérer, pour se ressaisir, c'est alors qu'ils versent dans le fanatisme et le terrorisme, la face obscure de la Révolution. Comme ceux qui vandalisent ces commerces huppés qui s'installent progressivement dans le quartier défavorisé d'Hochelaga-Maisonneuve, oubliant que ce quartier aussi est la proie des spéculateurs qui voudraient y attirer une nouvelle population comme dans les métamorphoses précédentes du Plateau Mont-Royal et de Rosemont-La Petite Patrie. Ces gestes sont incontestablement lamentables et ne servent à rien, et sûrement pas à éveiller les consciences. Ces gestes ne dénoncent pas la pauvreté sociale du quartier, mais son contraire, le refus de la richesse – gouffre qui distingue nos ascètes révolutionnaires de nos étudiants thermidoriens -, car la richesse, ce n'est pas seulement la rapacité des nantis ou la cupidité des petits-bourgeois. C'est aussi une éducation, une culture qui élève les esprits, développe les consciences, présente autre chose que des hot dogs steamés et de la poutine. Oui, certes, mais à quoi ça sert si les pauvres du quartier ne peuvent se la payer, cette éducation? Précisément, l'injuste est là. Contrairement à l'austérité compulsive des néo-libéraux pour rembourser des dettes fantaisistes, comme le déficit 0 pour l'an 2000 de Lucien Bouchard ou le fonds des générations dont le but est de combler les prévarications libérales de Jean Charest, on n'impose pas l'ascétisme à une population que l'on fait vivre dans une société de consommation. C'est là un retour au sadisme exprimé dans le formalisme même du film : le loft miteux, les gribouillages, la nudité désérotisée, le désordre domestique. Le capitalisme s'attaque sur son flanc politique et non en s'en prenant à des commerçants isolés qui n'ont pas plus le choix que les pauvres de vivre avec/dans le système néo-libéral.

Évidemment, le médium cinématographique puise aussi bien dans la mémoire du cinéma que de la politique, mémoires qui parfois se confondent, par exemple dans la scène finale. Voulant développer sur la scène de l'immolation de Karine, les réalisateurs écrivent :
«Ce retour vers l'individualité marque d'une certaine façon la faillite des idéaux du groupe. Et ce geste individuel constitue l'absolue extrémité que l'on puisse concevoir : l'auto-immolation par le feu. Le schisme qui en découle est irrévocable. Avec la mort d'Ordine Nuovo s'achève aussi le film.
Cette immolation est toutefois exempte de son sens politique traditionnel. Quand, à l'inverse, l'étudiant en philosophie Jan Polach s'immole par le feu sur la place Venceslas, à Prague, le 16 janvier 1969, en guise de protestation contre l'invasion russe d'août 1968, on note le choix d'un lieu emblématique, pour un retentissement maximal. Comme ce jeune Tchécoslovaque, ceux qui posent ce genre de geste tendent généralement à l'expliquer par une lettre ou un manifeste puissant. L'immolation par le feu est donc un geste éminemment politique qui constitue le suicide sacrificiel par excellence; le degré suprême de la douleur auto-infligée destiné à provoquer une onde de choc dans la population. Quelqu'un qui a la vie devant soi décide d'affronter le feu, plutôt que de vivre en enfer...
Or, dans Ceux qui font les révolutions..., Ordine Nuovo commet plutôt ce geste sur les platebandes du bungalow de sa mère, en banlieue. Celle-ci, assise confortablement dans son salon ne remarque rien du brasier qui emporte sa propre fille. Ordine Nuovo meurt dans l'absence totale d'explications. Signe des temps, la jeune femme ne cherche pas à conférer à ce sacrifice un sens pour ceux qui suivront» (ibid. pp. 185-186).
Précisément. Si, en s'immolant par le feu, Karine (puisque Ordine Nuovo, en retrouvant son individualité, laisse en héritage à la conscience de Karine la culpabilité des morts de l'incendie du restaurant et de l'agression sauvage sur sa mère) ne commet pas un geste politique, que peut-elle bien commettre d'autre qu'un geste poétique? Le fait que sa mère ne voit son enfant brûler, ni n'entend ses cris de souffrance ajoute, à l'épreuve de cette scène finale, tout le sens du film. On se tourne alors soit vers un autre fait historique, la mort de la poétesse Huguette Gaulin, qui avait eu le malheur de s'accrocher un peu trop à un auteur connu, et qui s'immola par le feu à l'âge de 28 ans, le 4 juin 1972 sur la Place Jacques-Cartier, un site touristique du Vieux-Montréal. Ses dernières paroles furent  reprises dans plusieurs chansons : «Vous avez détruit la beauté du monde». Et tout près du cadavre on retrouva son calepin de notes, dont elle ne se séparait jamais, et dans lequel elle avait consigné ses dernières réflexions. Ou encore à la scène finale d'un film québécois de 1970, Actof the heart, un film de Paul Almond racontant l'histoire de Martha Hayes, une jeune femme très fervente de la Côte-Nord qui arrive à Montréal, où elle travaille comme gouvernante auprès du fils d'une veuve fortunée . Elle se joint à une chorale d'église et rencontre puis s'éprend d'un jeune moine. Lorsque le fils de la veuve meurt dans un accident, Martha se prend à douter de sa foi et avoue au jeune frère son amour pour lui. Amour partagé de retour, il quitte son ordre pour aller vivre avec elle. Mais c'est un échec. La vie de couple s'avère invivable pour ces deux êtres mal adaptés à la réalité. Rongée par le remords d'avoir douter de Dieu, elle s'immole par le feu sur le Mont-Royal. Simon Lavoie a peut-être raison, après tout, de croire en la répétition historique.


ENTRE L'ENTHOUSIASME ET LE REJET

L'accueil réservé à Ceux qui ne font les révolutions..., on l'a vu, a varié selon les spectateurs et a été jusqu'à soulever des polémiques dans les journaux. Au départ, lors de la présentation au Festival International du Film de Toronto (TIFF), la table était mise. Comme le souligne Nathalie Pétrowski, qui s'y trouvait : «La salle du Winter Garden compte environ 900 places et, mardi soir, pour cette première mondiale d'un film qualifié de trésor caché par le directeur du TIFF lui-même, la salle était pleine. Une heure et demie plus tard, la salle s'était vidée de moitié. Ceux qui font les révolutions à moitié vident aussi parfois la moitié de leurs salles. Mais stoïques, les deux cinéastes québécois assumaient pleinement le phénomène. "Je préfère de loin une salle où ceux qui quittent sont furieux et piqués au vif et ceux qui restent, enthousiastes et vaillants, à une salle pleine de gens indifférents", a philosophé Mathieu Denis. À raison, car ceux qui sont restés jusqu'à minuit ne l'ont pas fait à moitié, applaudissant chaleureusement ce film dont le titre est une citation de Saint-Just» (Nathalie Petrowski, La Presse, 15 septembre 2016). Bien sûr, si des critiques ont pu dire que c'était le plus grand film québécois de l'année, cela ne fait pas oublier la réception violemment féroce de certains groupes. Au départ, le refus du film était diffus : «Des groupes LGBT trouvent la transsexuelle du film pas crédible, pour des gens de droite ce sujet méritait d’être esquivé. Mathieu Denis constate que la réception de ce film varie selon les centres d’intérêt de chacun, dans notre société atomisée où chacun appréhende l’œuvre par le biais de sa lunette restreinte. Ils voulaient brosser le portrait global d’une époque chargée. L’heure est à la division» (Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2017). Cette division n'était pourtant pas entre les carrés rouges et les carrés verts, mais à l'intérieur même de cette macédoine qu'est la gauche québécoise. Ces tensions intenables que l'on retrouve au sein de Québec Solidaire et qui s'agitent entre le réchauffement planétaire, les colonies israéliennes en terre palestinienne, l'élection de Trump et les toilettes spéciales pour transgenres.

Évidemment, on l'a vu, les carrés rouges eux-mêmes se sont montrés les critiques les plus virulents. «Les coups les plus durs viennent du camp dont ils soutiennent pourtant la cause. Friendly fire, comme on dit. Car un groupe d’anciens militants du printemps 2012 ne décolère pas, estimant Ceux qui font les révolutions… décollé de la réalité de leurs luttes. Mathieu Denis a fermé son compte Facebook, où il recevait des injures, retiré son adresse courriel des circuits professionnels. Des affiches du film ont été déchirées ou vandalisées. Le ton monte. Le distributeur du film, Louis Dussault, parle de sabotage, de harcèlement» (Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2017). On ne reviendra pas sur les raisons de cette mésentente que nous croyons avoir expliquée plus haut. Il s'agit simplement de noter la hargne sans précédent qui a été engendré par ce film.

La charge la plus forte a été formulé dans le brûlot : Ceux qui parlent des grèves à moitié ne font que répandre l’ignorance, publié dans Le Devoir, le 8 février 2017. Ce texte collectif, signé d'anciens animateurs du mouvement étudiant de 2012 témoigne d'une colère... rouge : «À leurs yeux, Ceux qui font les révolutions… caricature leur action, passe sous silence la volonté qu’ils ont eue de construire un mouvement démocratique et mérite d’être dénoncé» (Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2017). Le Québec souffre d'une overdose de démocratisme comme s'il s'agissait d'une vertu en soi alors que la démocratie n'est utilisée ici qu'en tant qu'inhibition morale de l'action politique violente. On suppose à la démocratie une légitimité qu'elle n'a pas, pas plus en fait que la monarchie ou l'oligarchie. Collectivement, nous en souffrons car elle nous a été imposée avec la Révolution tranquille afin de neutraliser le radicalisme qui conduisait à l'indépendance politique et à une forme de socialisme qui aurait dépassé le simple Welfare State auquel le néo-libéralisme des dominants n'a cessé de s'attaquer depuis la fin du XXe siècle. En ce sens, comme les thermidoriens de juillet 1794, le mouvement étudiant a privilégié une forme au triment du fond. L'université Wall-Mart, par exemple, avec ses programmes à la carte, permet aujourd'hui à des recteurs sans scrupules de vendre les départements à la pièce aux différents secteurs privés. Au-delà de la question des frais de scolarité, il y avait la dénonciation de cette inféodation des universités aux intérêts strictement économiques. À ne pas avoir prolongé la lutte, nous nous sommes, une fois de plus, «auto-pelure-de-bananisés», comme disait l'humoriste Jacques Parizeau. Ce même collectif a d'ailleurs été rapporté sur les ondes de Radio-Canada : «Dans une lettre ouverte publiée cette semaine dans Le Devoir d'anciens leaders étudiants de 2012 tirent à boulets rouges sur le film : "Pour nous, ce film dessine grossièrement certains des aspects les plus fondamentaux de notre mouvement, tout en passant complètement sous silence notre volonté de construire un mouvement populaire, inclusif et démocratique. [...] Cette 'claque de cinéma' encensée par certaines critiques n’a pas le potentiel de "rallumer le feu", mais est plutôt un éteignoir. Avec leur proposition, c’est Denis et Lavoie qui creusent le tombeau de la lutte"» (10 février 2017). On a vu, en fait, que cette critique ne tenait pas la route.

La jeune historienne et militante Camille Robert va dans le même sens en considérant que «pour les actrices et acteurs des luttes sociales, les récits qui en sont construits ont quelque chose d’étrange, sorte de dédoublement, de projection imparfaite, décalée. Je m’attendais, dans cette mesure, à ce que cette représentation cinématographique post-grève ne colle pas parfaitement à la réalité. Les critiques ont, jusqu’à présent, parlé d’un film qui abordait la suite de 2012 sans complaisance. D’entrée de jeu, Ceux qui font les révolutions à moitié... ne se présente pas comme un film politique. Il parvient, toutefois, à exploiter un contexte politique en le vidant de sa substance et de son sens» (Camille Robert, Le Devoir, 8 février 2017). Comme toujours, le problème réside dans le fait que chacun peut substituer un sens à ces événements, aujourd'hui, qu'il n'avait pas à l'époque, et cela vaut autant pour les réalisateurs que pour les acteurs du printemps 2012. Le passage du temps modifie les perceptions et nous reconstruisons toujours le passé, même le plus récent, selon des états d'âme actuels. Camille Robert et le collectif oublient qu'il ne s'agit pas d'une introspection des étudiants de 2012, mais de ceux d'aujourd'hui, cinq ans plus tard, qui refusent le deuil de la poursuite du mouvement vers une fin utopique par des moyens révolutionnaires et non un réformisme démocratique à la petite semaine sur des points qui généralement touchent toujours au confort et au moindre effort pour le maximum de gains. Camille Robert passe donc, elle aussi, à côté de l'objectif du film lorsqu'elle rejette, non sans mépris, le désarroi des protagonistes en terminant: «Au final, Ceux qui font les révolutions à moitié... s’adresse moins aux grévistes de 2012 qu’à un public dépolitisé en quête de sens, qui peut alors vivre un militantisme par procuration» (Camille Robert, Le Devoir, 8 février 2017), ce qui est sans doute une belle formule vide de sens.

Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole vedette devenu leader étudiant de 2012, lui aussi, a profité de la tribune de Radio-Canada pour donner son opinion sur le film. Certes, Denis et Lavoie ne sont pas Xavier Dolan, aussi préfère-t-il s'attaquer à la promotion du film, qui, selon lui, «laisse entendre que la grève étudiante s'est avérée un échec». «Demander à une lutte étudiante de renverser une direction que prend la société québécoise depuis 30 ans, soit le néolibéralisme, de virer le paquebot de bord, ça me semble disproportionné», soutient-il» (10 février 2017). En effet, mais que dire du moment où le mouvement étudiant devint un mouvement social? Sans doute la jonction souhaitée avec le mouvement ouvrier ne s'est pas produite de manière significative, ce qui confirmerait Lavoie dans sa tendance à la répétition historique puisque cette jonction manquée fut aussi à l'origine de la défaite du mouvement de mai 1968. Comme je l'ai dit, le mouvement social s'est épuisé presque aussi vite qu'il s'était rallié au mouvement étudiant, et l'élection de l'automne 2012 a chanté son requiem.

Les débordements ont pris tout le monde par surprise. «Quand elles n’ont pas été arrachées, des inscriptions haineuses ont été écrites sur les affiches du film dans Hochelaga autant que dans Rosemont ou sur le Plateau; ça n’est pas circonscrit à un quartier. Notre réseau Facebook a été infiltré; on a eu du sabotage, du harcèlement. On remet en question le droit d’exister du film: c’est stalinien comme attitude», explique Louis Dussault, qui a envisagé de porter plainte à la police, mais y a renoncé pour l’instant. S’il n’a jamais rien vu de tel dans le cinéma québécois, le distributeur dresse toutefois un parallèle avec un film français fort controversé en son temps. Quand La maman et la putain est sorti en 1973, tous les soixante-huitards ont dénoncé un film qui trahissait les idéaux de Mai 68. On évoquait une dérive de la droite. Ils n’avaient pas de recul et ont pris le film pour une tentative d’illustration de Mai 68 alors que ce n’était pas ça. De la même manière, le film de Mathieu et Simon n’est une illustration ni du Printemps érable ni du vécu de ceux qui l’ont fait» (François Lévesque, Le Devoir, 9 février 2017). En effet, il faut remonter loin dans l'histoire du cinéma québécois pour voir de telles manifestations, surtout qu'«on ignore qui est derrière cette cabale» (François Lévesque, Le Devoir, 9 février 2017), et préfère-t-on sans doute ne pas le savoir. Les réalisateurs s'en tiennent à la version qu'ils véhiculent depuis la présentation de leur film au TIFF : «Simon et moi, nous nous surprenions que le Printemps érable soit si vite disparu de la sphère publique; qu’il ait été si vite occulté des débats publics. Nous avons donc voulu ramener certains questionnements soulevés à l’époque. En ce moment, il y a un groupe de personnes qui s’attaque à l’existence même du film, qui nous reproche de ne pas avoir reproduit fidèlement ce qu’a été l’expérience du Printemps érable de l’intérieur. Mais ce n’est pas du tout ce que nous prétendions faire. Notre film ne se passe pas en 2012; il n’est pas un compte rendu de ce qui s’est produit alors et il ne met pas en scène des personnes réelles. L’action se déroule aujourd’hui, avec des personnages fictifs qui tentent de rester engagés dans la durée tout en faisant face à des questionnements difficiles : comment se battre? Et contre qui? Pour moi, ces questionnements-là, oui, font écho à la lutte étudiante de 2012, mais ils résonnent de manière universelle au présent. En tant que société, en tant que collectivité, on doit tous se débattre avec cette problématique. Nous sommes plusieurs à craindre que notre société soit en train de foncer dans un mur, mais nous ne détenons pas la solution. S’attaquer de la sorte au film, c’est se tromper de cible» (François Lévesque. Le Devoir, 9 février 2017). La limite entre l'incompréhension du film et les intentions des réalisateurs passe ici. Alors que les militants carrés rouges s'en tiennent à l'événement clos dans le temps, les réalisateurs s'engagent dans une durée ouverte et ont «choisi de traiter la temporalité de manière impressionniste, c'est-à-dire qu['ils souhaitaient] que l'on ne puisse pas toujours situer précisément le positionnement temporel de certains passages du film. Cette ambiguïté maintient selon [eux] le spectateur dans un état d'apesanteur et de vertige duquel peut émaner une certaine poésie que nous tentons de mettre de l'avant – une modernité narrative, en d'autres mots» (ibid. p. 187).

Qui sont, en effet, ces vandales? Des étudiants qui ruminent leur déception de ne pas se reconnaître dans les protagonistes du film, ou d'autres qui s'y reconnaissent un peu trop? Nadeau-Dubois, qui n'avait pas encore vu le film, soulignait que «depuis 2012, j’ai rarement vu autant de militants, qui proviennent de toutes sortes de tendances à l’intérieur du mouvement étudiant, être autant d’accord sur quelque chose. Des plus modérés au plus radicaux, les réactions sont unanimement négatives». (François Lévesque, Le Devoir, 9 février 2017). Quoi qu'il en soit, cette cabale à elle seule suffit à indiquer qu'il y a quelque chose qui ne passe pas avec ce film, et qu'il est probable que ce choc ne sera que passager. En ce qui a trait à l'histoire du cinéma québécois, comme le souligne Véronneau, «il s’agit clairement d’une œuvre importante qu’on ne peut balayer du revers de la main» (Le Devoir, 13 mars 2017). Et Saint-Just d'avoir raison une fois de plus contre les thermidoriens : «Tous les arts ont produit des merveilles : l'art de gouverner n'a produit que des monstres : c'est que nous avons cherché soigneusement nos plaisirs dans la nature, et nos principes dans notre orgueil» (Discours sur la Constitution de la France, 24 avril 1793, in ibid. p. 536).


JUGEMENTS

«La jeunesse a le dos large, mais je ne les jugerais pas ni ne les blâmerais. Ils n'ont pas été appuyés par la société, par ma génération, ils ont été réprimés avec une violence incroyable» déclarait Mathieu Denis. (à Cecile Gladel, Radio-Canada, 11 août 2016). Lorsque la Cassandre de La Presse déclarait à propos du film : «Certains quitteront la salle en pestant, c'est évident, mais pour d'autres, notamment les orphelins du printemps érable, il y a de fortes chances que cet objet étrange et percutant devienne un film culte» (Nathalie Petrowski, La Presse, 15 septembre 2016), évidemment, le temps lui a donné tort. La vérité est qu'il est encore trop tôt, et pour bien prendre conscience de l'importance du mouvement social de 2012, et pour juger du film de Denis et Lavoie. Les circonstances qui vont et viennent obligent à revisiter et les événements, et les produits culturels qui sont relus en fonction de la relativité des conjonctures. Les intentions des réalisateurs sont peut-être restés les mêmes, mais le succès de leur film a entraîné des variations dans la perception même de leur œuvre cinématographique. Pour Odile Tremblay, «Leur cinéma ne prétend pas offrir en pâture des héros sympathiques, mais secouer les esprits, dire : Attention! Contenu explosif!» (Le Devoir, 11 février 2017). Elle aussi essaie de s'expliquer le débat houleux suscité par le film en tentant de trouver un terrain commun : «Les cinéastes et leurs opposants partagent un même diagnostic. Le malentendu provient de temporalités heurtées, entre réalité complexe et fiction rentre-dedans, comme des plaques tectoniques s’irritent au frottement. Le film va mûrir au passage du temps» (Le Devoir, 11 février 2017). C'est une façon de voir les choses.

À La Presse, on se fait plus borné. «Ce film plein de prétentions (que d'aucuns trouveront prétentieux) est riche autant de forme que de fond, et l'on comprend à quelle enseigne logent les personnages. Anti-colonialisme, anti-capitalisme, anti-fédéralisme... nous sommes dans l'extrême gauche, que les réalisateurs relient au nationalisme québécois, alors qu'aujourd'hui, ces mouvements semblent détachés et irréconciliables, comme le Parti québécois et Québec solidaire. Ils unissent la colère gauchiste de cette jeunesse qu'on dit mondialisée à son contexte politique immédiat, ce qui est peut-être la plus grande audace de ce film qui, pendant trois heures, distribue les claques sur la gueule, esthétiques et politiques» (Chantal Guy, 3 février 2017). L'important est de maintenir la confusion. Ce n'est pas du film de Denis et Lavoie que la semence de l'ignorance se répand, mais de ce type de présentation. On s'imagine mal que Chantal Guy puisse dormir dans le même lit que Lise Ravary, mais les amalgames – pratique dans laquelle Saint-Just était passé maître pour confondre les corrompus et les députés – sied bien à la presse québécoise. La critique de La Presse étiquette là où les réalisateurs interrogent : «Ce que je retiens de 2012, ajoute Mathieu Denis, c'est une complexité des enjeux, une imprécision des raisons pour lesquelles on mène des luttes qui font que c'est difficile, particulièrement aujourd'hui, de lutter. Pourquoi doit-on se battre? Contre quoi doit-on se battre? Je pense que c'est quelque chose dont le mouvement étudiant a beaucoup souffert. Quand on y pense, c'est un déclencheur presque anecdotique qui est à l'origine de tout ça, quelque chose de très valable, mais ultimement, qu'est-ce qu'on revendique, qu'est-ce qu'on refuse? La réponse n'était pas claire en 2012 et elle ne l'est pas plus aujourd'hui. Et tant qu'on n'énonce pas clairement les raisons pour lesquelles on se bat et les ennemis contre lesquels on se bat, c'est très difficile de mener un combat à terme» (Chantal Guy, La Presse, 30 janvier 2017). Les historiens savent que les grands événements sont souvent déclenchés à partir d'un geste banal, voire même insignifiant : le chasse-mouche frôlant la figure du consul français a entraîné la conquête militaire et l'occupation de l'Algérie pour 132 ans; un bout de papier froissé cueilli dans la poubelle de l'attaché militaire allemand à Paris a suffi à déclencher l'Affaire Dreyfus et l'assassinat de l'émissaire Jumonville s'est achevé dans la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais. La hausse des frais de scolarité, de même, a fini par sceller le sort du gouvernement Charest.

Uli Edel. La Bande à Baader, 2008
Le jugement des militants qui ont signé le collectif publié par Le Devoir n'est pas, non plus, dégagé de tous sophismes. On y préjuge des intentions des réalisateurs plutôt que de voir et d'entendre ce que le film a à dire. De là supposer une certaine mauvaise foi, il n'y a qu'un pas : «L’intention des réalisateurs n’est pas de faire un documentaire ou un film historique, mais une fiction sert également à sceller et aviver la mémoire. C’est pourquoi il incombe de nuancer cet hommage. Pour nous, ce film dessine grossièrement certains des aspects les plus fondamentaux de notre mouvement, tout en passant complètement sous silence notre volonté de construire un mouvement populaire, inclusif et démocratique» (Collectif, Le Devoir, 8 février 2017). Une fois de plus, Mathieu Denis doit ramener les pendules à l'heure : «On ne prétend pas livrer le testament du mouvement étudiant. Notre film en est un sur l’idéalisme et l’engagement, et sur la difficulté d’être idéaliste et engagé» (François Lévesque, Le Devoir, 28 janvier 2017). Le réalisateur trouve réconfort dans la façon dont son film est accueilli en Allemagne où la profondeur de l'expérience esthétique trouve enfin un écho positif : «Mathieu Denis s’est dit enchanté de l’intérêt des spectateurs pour les thèmes du film :La séance des questions-réponses a duré longtemps, environ 45 minutes. On a senti chez ce public un engagement politique qui faisait penser à celui des étudiants en 2012. Ils faisaient référence à leur propre histoire, par exemple à la bande à Baader [un mouvement armé d'extrême gauche à l'origine de plusieurs attentats en Allemagne à la fin des années 60 et durant les années 70]» (Ici Radio-Canada, 13 février 2017).

Les variations liées à la relativité des contextes historiques apparaît déjà au Québec dans la lecture que les réalisateurs font du film avant et depuis l'attentat à la mosquée de Sainte-Foy (29 janvier 2017). La vieille impression que le Québec semble exclue de la menace de la violence vient une fois de plus se démentir. Les Québécois sont violents avait démontré Marc Laurendeau il y a un demi-siècle. Tout comme les autres peuples de la terre, le crime politique n'y est pas inexistant. Il ne l'est que dans la propagande, où, comme sa némésis soviétique dans le temps, les démocraties libérales considèrent la violence politique comme relevant de la déraison et enferment dans ses asiles ceux qui commettent des crimes à caractère politique. Le caporal Lortie s'est fait oublier depuis la fusillade à l'Assemblée nationale après avoir été suivi par un Psy Squad; Richard Henry Bain a montré que des armes entre les mains d'un fou devenait un instrument politique dangereux, selon la cible qui était visée et non l'humeur de l'assassin. Du jeune Bissonnette, l'important est de le faire oublier le plus rapidement possible pour inscrire, contre la laïcité, le droit du port de signes religieux dans les institutions québécoises, ce qui est de fort mauvaise gouvernance de la part «d'un soi-disant bon père de famille». Des intellectuels organiques, comme Charles Taylor, le chantre du multiculturalisme, s'empresse d'apporter son aval à la décision. Les protagonistes du film Ceux qui font les révolutions... doivent en subir aussi les contre-coups. Rappelant un précédant film des réalisateurs, Odile Tremblay écrit : «Par surcroît, l’attentat de Québec fait surtout penser à Laurentie, le précédent film du tandem (2011) sur la dérive identitaire d’un Québécois de souche pris de haine pour son voisin immigrant» (Le Devoir, 11 février 2017). Et Chantal Guy de guère faire mieux : «On pourrait croire que ce film sort à un très mauvais moment, alors que le Québec vit l'un des plus tragiques attentats de son histoire, un attentat motivé par la haine raciste qui révèle un fossé effrayant. Mais, au contraire, peut-être nous montre-t-il précisément ce qui est en train de pourrir derrière tous les débats actuels. Ce film, qui s'inspire d'un moment précis et qui arrive à un moment précis, ne sera pas daté dans notre cinématographie. Il fera date» (Chantal Guy, 3 février 2017), autre formule tendancieuse. Ceux qui font les révolutions... montrent l'innocuité de la violence comme stratégie de conscientisation politique. Les références à l'identité ne sont pas négatives, prêchées contre l'étranger, mais plutôt axées sur le constat historique hérité de Jean Bouthillette : Qui prétend porter plusieurs identités se condamne à la schizophrénie ou à l'absence d'être. On ne peut imaginer conscience plus malheureuse.


COMMERCIALISATION

Il n'y a pas que la relativité politique qui risque de modifier l'interprétation rétrospective du film. Le succès commercial n'est peut-être pas étranger à la hargne qui s'exprime envers le film parmi les militants étudiants. Il est clair qu'on fait de l'argent sur le dos du mouvement : «En salle depuis une semaine, le brûlot de Mathieu Denis et Simon Lavoie Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, couronné meilleur long métrage canadien au Festival de Toronto, s’est ancré au Printemps érable de 2012, pour mieux s’en abstraire. L’action principale trouve son souffle quatre ans plus tard, quand de jeunes révolutionnaires, frustrés, ivres de colère et prêts à tout, refusent d’abandonner la lutte» (Odile Tremblay, Le Devoir, 11 février 2017). Dire que le film est «ancré au Printemps érable..., pour mieux s'en abstraire», c'est une maladresse qui déjà éveille l'impression d'une récupération commerciale du mouvement. Alors que les réalisateurs s'obstinent à dire que le rapprochement avec 2012 ne se confond pas avec ce que vivent les personnages du film. Par contre, la publicité et le racolage médiatique profitent de la célébration des cinq années pour mousser la publicité du film. Un film que les militants critiquent et refusent. Par le fait même, il devient le centre d'une polémique faussée dès le départ par les publicitaires et les journalistes ou critiques.

C'est ainsi que le perçoit la militante Camille Robert : «Ce long métrage, ce sont les révoltes imaginées de ceux qui ne militent pas. Le scénario trahit une piètre compréhension des mouvements sociaux, étudiants comme révolutionnaires, et un travail de documentation bâclé de la part des réalisateurs. Les actions des quatre jeunes demeurent essentiellement des actes de violence individuels (bousculade pendant l’assemblée générale, agressions physiques contre les parents, automutilation), ce qui rompt avec les attaques contre les symboles (banques, multinationales, postes de police) généralement privilégiées par les militant.e.s anarchistes ou révolutionnaires. Ces choix ne sont pas anodins, et mènent à une certaine condamnation implicite du militantisme des personnages. La scène du restaurant — où deux jeunes observent et insultent à travers une vitrine une clientèle fortunée savourant un repas — est en cela évocatrice du point de vue de Denis et Lavoie, qui sont ceux confortablement attablés et indifférents aux réalités militantes» (Le Devoir, 8 février 2017). Sur ce point, elle rejoint ceux parlant de militantisme par procuration. En ce sens, il est possible d'inverser les intentions – et les résultats – des réalisateurs. Ces renversements peuvent être tendancieux, comme on l'a vu chez certains de nos critiques journalistiques, ou tout simplement liés à l'incompréhension du parti-pris esthétique de l'œuvre : «Dénudé de ses prétentions révolution-
naires, Ceux qui font les révolutions à moitié n’est pas un hommage à celles et ceux qui ont fait 2012, mais un détournement vide qui présente les quatre militant.e.s comme des désœuvré.e.s au discours désarticulé et aux moyens d’action invraisemblables. Le misérabilisme est poussé jusqu’à les présenter nus, vivant dans l’obscurité, sans électricité et pratiquement coupés de tout lien avec le monde extérieur. Ainsi, ce récit contribue à une stigmatisation des militant.e.s de gauche en les insérant dans une caricature fade et superficielle» (Camille Robert, Le Devoir, 8 février 2017). L'attentat à la mosquée de Sainte-Foy comme la perception d'une récupération du mouvement étudiant pour des intérêts personnels sont des écueils qui font dévier le film de sa portée réelle. La pureté révolutionnaire des protagonistes se voit éclaboussée par des actions extérieures au film. De part et d'autre de la barricade, on estime, avec Saint-Just, que «la confiance n'a plus de prix lorsqu'on la partage avec des hommes corrompus». Comment peut-on vivre, depuis 2012, avec une confiance dans des hommes corrompus sinon qu'on accepte, cyniquement, la corruption au risque de l'abus de confiance. Telle est la raison qui explique que malgré le dégoût que les Québécois ont pour le gouvernement Couillard, comme il persiste majoritairement dans le choix électoral. Les Québécois se satisfont d'être des citoyens cocus-contents afin de jeter le voile sur tous les dérapages de l'idée angélique qu'ils se font d'eux-mêmes.

La douloureuse tragédie du film réside dans l'impossibilité de la voie révolutionnaire. D'un côté, il y a la violence qui finit toujours par s'imposer, comme elle le fit en 2012, avec la répression policière suivie de la répression judiciaire. La révolution est un mouvement que l'on n'arrête pas. La Révolution française comme la Révolution russe, une fois sur leur lancée, ont consommé en peu de temps beaucoup de révolu-
tionnaires. Personne n'était prêt – et personne n'est prêt, présentement – au Québec pour se lancer dans ce type d'aventure qui nous est complètement étranger. Véronneau rappelle que : «Dans les années 1970, des militants, des critiques et des professeurs d’extrême gauche québécois s’en prenaient aux films politiques et sociaux pour en dénoncer le point de vue — pas assez anticapitaliste, pas assez socialiste, trop social-démocrate, trop récupérateur — ou pour dire ce qu’aurait dû être le film, ce qu’on aurait dû y retrouver. Cette même tendance se voit encore avec le film de Lavoie et Denis. S’y greffent ceux qui ne comprennent pas les critiques positives parues jusqu’à ce jour, certaines même dithyrambiques (Helen Faradji le qualifiant de meilleur film québécois à Radio-Canada)» (Le Devoir. 13 février 2017). Ici, plutôt que Saint-Just, c'est vers le Girondin Vergniaud qu'il faut se tourner lorsqu'il s'adressait : «Citoyens, il est à craindre que la révolution, comme Saturne, ne dévore successivement tous ses enfants et n'engendre enfin le despotisme avec les calamités...» Et, effectivement, la Révolution française s'acheva avec l'aventure impériale très sanglante de Napoléon tout comme la Révolution russe s'acheva dans les carnages commandées par Staline. Vergniaud lui-même fut décapité moins d'un an avant Saint-Just. La Révolution est un engin qui carbure au sang humain et des populations dont le poids démographique pèse peu sur le territoire n'a pas intérêt à s'engager dans la lutte révolutionnaire armée, comme l'ont démontré les troubles de 1837-1838.

De l'autre côté, la réaction thermidorienne finit dans la corruption et le conformisme social. Elle assure une paix passive, végétative, repliée sur la routine du quotidien, l'ennui et le divertissement obsessionnel. Avec le temps, l'angoisse psychique suscite d'autres formes de réactions violentes ou haineuses. Ce n'est pas l'appel révolutionnaire qui a mené aux attentats de Polytechnique, de Concordia, de Dawson ou de la mosquée de Sainte-Foy, mais la résilience épuisée de la société thermidorienne québécoise qui ne sait plus que distinguer des menaces et se montrer incapable de se prémunir contre ses ressentiments, ce qui risque de dégénérer en actes de violence gratuits. Cette longue fatigue, d'abord entretenue par la domination cléricale durant plus d'un siècle puis relayée par les industries culturelles qui assurent à la fois profits et amusements, s'achève à la Place des Spectacles, véritable nécropole de danses macabres où les gigs, alignées le long du mur de l'édifice de la Place des Arts, attendent, comme les Statues de l'île de Pâques, leurs prochains visiteurs. Dans un tel contexte, la morale sadienne s'accommode très bien avec le multiculturalisme qui n'est qu'un autre nom donné à l'atomisme des foules et aux mécanismes des masses. Le désarroi des militants régressés dans leur bunker maternel laisse parfois sortir, la nuit, un élan de/vers la vie, vite réprimé par l'approche des agents de la paix. Ces quelques cocktails Molotof lancés vers des cibles qui n'ont de significations que pour les terroristes, hérissent à peine le poil des bras des thermidoriens qui s'agitent sur la scène animée par le dernier D.J. avant de retomber dans leur profond coma diabétique. Le film nous laisse d'ailleurs sur l'espérance sincère des réalisateurs lorsque Roxane (Giutizia) débarrasse les objets qui obstruaient la fenêtre donnant sur le vestibule, laissant une lumière franche envahir la cuisine. Est-ce un geste de vaincue qui accepterait finalement la résilience à la société thermidorienne (à l'exemple des révolutionnaires de la génération des boomers), ou tout simplement la possibilité de continuer la révolution par une attitude et une action alternatives à la fois à l'embourgeoisement et aux actes sanglants? Si Saint-Just vivait aujourd'hui, retournerait-il à la politique ou ne s'engagerait-il pas plutôt dans une voie alternative? Comme tourner des films par exemple

Montréal
16 février 2017