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mardi 1 février 2011

The following program contains scenes of violence and deal with mature subject matter. Reader discretion is advised



THE FOLLOWING PROGRAM CONTAINS SCENES
OF VIOLENCE AND DEAL WITH MATURE SUBJECT
MATTER. READER DISCRETION IS ADVISED.


Chaque livre d’histoire devrait avoir un carton rouge placé juste avant la page titre avec ce type d’avertissement que l’on retrouve, sur la chaîne de télévision CTV à Montréal (et Toronto), lorsque s’annonce un programme genre C.S.I. ou Criminal Minds : «The following program contains scenes of violence and deal with mature subject matter. Viewer discretion is advised». Il suffirait seulement de changer un mot, passant du téléspectateur au lecteur, pour obtenir un avertissement conforme à la matière que s’apprête à aborder le lecteur.

Pourquoi s’offusquer? Si la connaissance historique était cette connaissance indispensable à la formation de la citoyenneté. Si la connaissance historique était la source de notre intérêt à la conservation du patrimoine, à la diffusion de sa fierté, à la manifestation de sa beauté comme à la gêne de ses travers, nous serions plus sérieux dans son enseignement. Nous cesserions de la prostituer en en faisant un enjeu de débat national ou social avant que l’esprit critique des élèves ne soit formé. Chaque cours d’histoire qu’un enseignant, à quels que niveaux que ce soient, se voit travesti en séance de propagande est un viol des consciences par un adulte en état d’autorité. En matière sexuelle, le professeur recevrait une sanction au criminel. Pourquoi notre conscience vaut-elle moins que l’intégrité de notre corps? Puis, il y a l’esprit général, l’approche pédagogique de la matière dans l’ensemble du cursus scolaire, collégial ou universitaire. Généralement, elle vient après les langues (Français et Anglais), les Sciences (les Maths et autres sciences physiques) l’Éducation physique (l’obsession des fanatiques d’une santé qui n’existe pas), et se perd avec ce qui reste de la géographie et d’autres matières jugées accessoires tels les arts et la musique. Bref, on enseigne l’histoire par acquis de conscience, pour éviter les levées de boucliers nationalistes ou libéraux qui craignent un jour que la démocratie libérale ou l’importance de la nation deviennent victimes d’une négligence scolaire.

Bien sûr, il y va aussi de la conception de l’éducation à laquelle nous nous rallions: à la Païdeia, c’est-à-dire à une conception socratique et humaniste de la tête bien faite plutôt que bien pleine; ou à la technè, c’est-à-dire la formation technique et professionnelle orientée moins sur les aptitudes libérales des élèves et des étudiants que sur la perspective de l’intégration au «marché de l’emploi». Dans les années 1960, au Québec, le Rapport Parent, rédigé par des hommes et une bonne sœur issus de la vieille formation orientée vers l’humanisme, avait prévu un modus vivendi entre les deux options en jumelant formation générale et formation professionnelle sous un même toit. Très vite, on s’est aperçu que les forces vives de l’économie y voyait une perte de temps : il fallait des mathématiciens pour les statistiques et la comptabilité; il fallait des physiciens et des chimistes pour l’ingénérie et la médecine; il fallait des techniciens, des informaticiens, des spécialistes des communications et je ne sais plus. Bref, la techné a saboté la païdeia et Socrate s’est fait donner une jambette par Isocrate. Aujourd’hui, au Québec comme dans l’ensemble du monde occidental, c’est vers la formation technique que l’on s’oriente, discréditant et dévalorisant socialement les études théoriques ou spéculatives comme si elles n’étaient qu’une perte de temps et d’argent. La tête bien pleine l'a emporté sur la tête bien faite, mais voilà, elle n'est pleine que d'une seule chose que l'on appelle une spécialité. L’histoire, en tant que connaissance, est bien entendu au centre de cet ensemble de «savoirs inutiles» comme les appelait Michel Foucault.

Pourtant, la consommation de connaissance historique ne cesse de se manifester comme un besoin vital, au-delà des justifications habituelles de la citoyenneté et de la responsabilité sociale. Le cinéma et la télévision l’exploitent en créant des émissions et des films à grand déploiement, tantôt sur la cour de la reine Victoria, tantôt sur les bas-fonds de Montréal au tournant du XXe siècle, tantôt dans une Perse imaginaire à la sauce disneyienne, tantôt à la cour des Tudors. Vraie ou fausse, on ne regarde pas de trop près à la réalité historique. L’exotisme historique, fort bien approprié à ce que Guy Debord appelait La société du spectacle, offre une connaissance facile et amusante de l’histoire, d’autant plus que les sagas dynastiques, Les Tudors aussi bien que les Borgia, s’autorisent d’audaces que la période de la première version des Rois maudits ne se serait jamais permise. Il est évident que ce qui fait vendre l’intérêt pour l’exotisme historique, comme l’exotisme touristique, c’est le sexe, et la violence quand elle est à l’extérieur des clôtures protectrices des Clubs Med.
LienQui oserait dire que la matière historique n’est pas une matière de bandes dessinées, surtout quand le nombre de bédéistes s’essayant à l’histoire est en nombre croissant? Et c’est précisément parce qu’il y a de la matière taboue qu’ils se vautrent dans l’histoire, pour le meilleur comme pour le pire : après tout, Alexandre Dumas, le père pas le fils beaucoup trop bête, ne se vantait-il pas qu’«il est permis de violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants»? Ils fignolent des albums luxueux où on retrouve, sexe et violence explicites. Et chaque page de l’histoire humaine étant remplie de cette matière devenue commerciale, les livres d’histoire viendraient vite en tête des palmarès de vente si, comme dans mon jeune temps, on les illustrait de dessins de martyrs canadiens qui se font fendre la bouche d’une oreille à l’autre, ont des haches brûlantes suspendues autour du cou, pendantes sur la poitrine, et le bas du corps mijotant dans du tabasco de bouleau. On ne peut pas croire à tout cela. C’est de la fiction. Ça n’a pas pu se passer comme ça, ce serait inimaginable aujourd’hui de penser que de telles sauvageries pourraient se passer, chez nous, sous nos yeux. Comme les films d’horreur gore, les livres d’histoire sont remplis de psychopathes et de sociopathes toutes couleurs confondues.
On peut filmer ou dessiner des scènes de la guerre en Bosnie, en Irak ou présentement les révoltes de masse en Tunisie ou en Égypte. On peut s’imaginer voir en Moubarak le dernier pharaon, bien qu’un temps on ait cru que le dernier pharaon fut Nasser. Et qu’un siècle plus tôt, c’était l’Albanais Méhémet-Ali. Alors, des derniers pharaons! Il y en aura toujours un pour se servir des masques de Ramsès II ou de Cléopâtre afin de recommencer la chose la plus facile au monde : prendre le pouvoir à l’aide d’une clique et retransformer une démocratie participative en démocratie passive, voire en nouvelle féodalité appuyée sur un clan, sur la religion ou une idéologie totalitaire. Staline savourait l’idée d’être représenté à travers le tsar Ivan IV le Terrible filmé par son cinéaste favori, Eisenstein. On pouvait lire l’allégorie dans un sens comme dans un autre : le sauveur de la Sainte Russie devant l’invasion des Germains comme le tyran qui se faisait craindre de tous et qui avait le maniement du bâton suffisamment leste pour aller jusqu’à tuer son propre fils. La connaissance historique perd de son utilité en soi et pour soi pour se faire la pourvoyeuse d’une conscience en goguette qui se cherche des points de repère à travers un passé de fictions, plus comestible que le passé régularisé par des méthodes savantes et un tantinet obsessionnelles. La vérité historique n’est plus que le rêve d’une petite quantité d’historiens qui se refusent à céder au relativisme des interprétations. Et c’est bien ce relativisme qui autorise Dumas à faire n’importe quoi avec son cardinal de Richelieu et son duc de Buckingham. Même si un Walter Scott ou un Fenimore Cooper insistaient sur la précision des couleurs locales pour donner une véracité à une intrigue en majeure partie issue de leur inspiration, le roman historique d’hier vaut autant que les somptueuses mises en scène que rendent possible aujourd’hui le photoshop numérique.

Ce que les sciences-fictions modèle Star War ont rendu possible, c’est la non-nécessité de la véracité historique dans un imaginaire qui use du temps et des codes du passé pour se créer une fiction porteuse d’avenir. Nous sommes loin de la qualité historique de Lawrence of Arabia lorsque nous voyons des combats d’épées au laser. Et ce n’est pas pour dire que le film de David Lean est d’une exactitude historique impeccable. La dernière version télévisuelle des Rois maudits ressemblait davantage à un péplum communiste ou fasciste avec ses statues colossales que le Moyen Âge occidental n’a jamais pu s’imaginer se payer. On ne tient pas compte des paramètres mentaux ou moraux qui sont la base même des états de société au cours des temps. Les petites royautés médiévales, vivant de vols et de rapines, ne pouvaient s’ériger, même dans leur mégalomanie les plus folles, comme dans les cités italiennes de la Renaissance, des statues à la Arno Brecker. Ce type d’anachronisme, qui passe inaperçu de la plupart des téléspectateurs, a pour effet d’abolir toute réalité dans notre rapport au temps. Alors que la connaissance de l’histoire a pour fonction de permettre de nous diriger dans le temps comme un G.P.S. dans l’espace, cette relativité outrée confond les temps et n’en laisse émerger que des stéréotypes propres à la composition d'une culture post-moderniste. La fiction historique, comme au cours du dix-neuvième siècle, prend des allures de connaissance objective et néglige les torts causés à cette connaissance en favorisant des films comme Alexander the Great ou Troy comme présentant l’authentique société grecque historique. En retour, certains enseignants trouvent justifiés de considérer que ces simulacres favorisent l’intérêt des jeunes pour le passé. Oui, mais quel passé? Et pourquoi faire? Un passé qui ouvre sur le connu contemporain risque de fermer la porte sur le passé ouvrant sur l'altérité.

Car l’histoire, comme la géographie, c’est le dépaysement, l’altérité, l’inconnu et l’étrangeté. Toutes choses qui à la fois nous attirent et nous rebutent. Voilà pourquoi, comme dans l’orientalisme du XIXe siècle, sexe et sang se mêlent pour confirmer une recette qui était déjà celle de Dumas et de Paul Féval. C’est ce que nous recherchons lorsqu’on ouvre un livre sur la Révolution française : la Terreur (rouge ou blanche, elles s’équivalent dans l’esprit du lecteur); sur les deux guerres mondiales (les tranchées ou Stalingrad), sur l’histoire du Christ (la décollation de Jean Baptiste et la crucifixion sanglante de Jésus selon l’Évangile de Mel Gibson): la satisfaction de pulsions voyeuristes et sadiques. Les supplices, chinois ou japonais, y ajoutent un cérémonial exquis où, comme Georges Bataille fasciné par la photographie du chinois exhalant le plaisir sous les effets conjugués de la drogue et de la souffrance, nous demandons plus de seppuku et de supplices des mille morceaux, mêlés d’érotisme et d'exhibitions honteuses. Ça c’est le côté de l’histoire qui fait crisser des dents les historiens qui ont une autre opinion de leur discipline, rabaissée ici au mauvais goût du grand public.

Bien des Québécois, âgés dans la vingtaine, dans la trentaine et maintenant dans la quarantaine, se plaignent aujourd’hui d’avoir subi de mauvais cours d’histoire, de manquer de culture, d’ignorer les grands thèmes du passé en littérature, en art, en science… D’autres sont incapables de déchiffrer des textes qui appartiennent à une stylistique d’une époque où la politesse exigeait des conversations moins oiseuses que celles sur la température et les coups comptés dans un sport quelconque. Certes, il est permis de s’intéresser au foot tout comme à la littérature ou à la musique. Il est possible d’apprécier un aria ou un coup politique de mains de maître aussi bien qu’un bon coup de patin ou une stratégie au soccer. Les activités humaines sont larges et diversifiées, mais elles sont toutes conditionnées, encadrées par des paramètres qui résident dans un ensemble de traits qui forment un profil historique, un Zeitgest. En dehors de ces paramètres, les possibilités sont exclues. Le style de Racine ne pouvait naître dans une Europe industrielle de même que la valse ne pouvait émerger du temps de Louis XIV. Héritier du temps où l’enseignement de l’histoire s’inscrivait dans le développement de la mnémotechnique – comme pour succéder à la vocation de l’ancienne rhétorique -, les événements et leurs dates et personnages occupaient tout l’essentiel du contenu des leçons d'histoire. De l’enseignement d’une histoire canadienne (ou française ou américaine) vue comme un prolongement de l’histoire sainte à une histoire désormais laïque et séculière, le rapport faits/dates est resté comme le pire cauchemar des souvenirs des cours d’histoire. Certes, cet apprentissage avait ses avantages. Mais, comme on le sait depuis un demi-siècle, en fait depuis les travaux de Piaget, l’apprentissage de la durée et de l’expérience du temps arrive tardivement chez les jeunes : à l’adolescence, au moment de la puberté. Est-ce un hasard? Difficile à dire. Mais le fait est qu’il faut avoir l’expérience vécue et une certaine conscience des transformations de soi-même à travers notre courte durée pour que nous puissions véritablement nous faire une idée sur le cours des temps et le développement historique. Encore pour nous, adultes et historiens, nous avons peine à nous imaginer la durée des siècles dès que nous remontons un peu loin dans le passé. Les artefacts, les vestiges, les ruines s’éparpillent, se mutilent, se désertifient lorsque nous remontons de plus en plus loin vers la source du temps. Cette expérience, connue en Occident depuis la Renaissance avec sa redécouverte de l’Antiquité hellénique et encore plus au XVIIIe siècle avec l’exhumation de Pompéi des cendres du Vésuve, nous rend la Haute-Antiquité et la Préhistoire quasi insaisissable au niveau de la conscience historique. Sans l’aide de multiples représentations, nous n’y parviendrions pas. L’exemple classique qui confirme ceci, c’est la façon dont les premiers spécialistes de la Préhistoire se servirent des modèles de sociétés primitives contemporaines pour les rétroprojeter dans le passé et s’imaginer que les Paléopithèques vivaient comme nos actuels Boshimans. Aujourd’hui, plus aucun paléoanthropologue n’oserait faire de tels décalques.

Le problème de tout individu à bien capter la durée des temps ne lui est donc pas particulier, en ce sens que même les spécialistes de l’histoire le vivent au quotidien. Il faut des années pour se familiariser avec une période dans un pays, une culture donnés. Il faut des lectures, mais aussi des expériences sensibles, des rencontres, des contacts. Bref, avant de voyager dans le temps, il faut savoir voyager dans l’espace. Est-ce indispensable? Oui, si l’on veut faire de l’anthropologie historique. Non, si l’on veut pousser vers l’abstrait le questionnement historique, et ce dans la mesure où toutes les expériences humaines participent de l’histoire. Autrement, aucune compréhension à l’échelle de l’espèce ne serait possible et nous resterions fixés à ces sous-produits historiques que nous mentionnions plus haut. Il a fallu des périodes éminemment philosophiques pour que naissent et se dégagent de la chronique la connaissance historique. D’abord, Hérodote et Thucydide sont inséparables de la philosophie sophistique et aristotélicienne. Machiavel, Bodin, Mézeray sont de la Renaissance du néo-platonisme. Vico, Voltaire, Condorcet, Kant, Herder, Hegel et Victor Cousin font le passage du Siècle des Lumières au Romantisme allemand. L’École des Annales elle-même est contemporaine de Bergson et leur rencontre culmine avec la philosophie de l’histoire de Fernand Braudel. La «crise de l’histoire» actuelle coïncide, comme par hasard (?), avec une crise de la philosophie dans la mesure où celle-ci n’est plus qu’une vague école de morales qui servent à justifier tout et rien.

Les plaintes des jeunes concernant leur manque de connaissance historique sont justifiables dans la mesure où cet enseignement est resté rivé à ses vieilles marottes. Les faits et les dates. Qu’elle n’a pas toujours été mise au service du développement de l’esprit critique, de l’apprentissage de l’herméneutique – c’est-à-dire de l’art de l’interprétation comme on en trouve au théâtre ou dans la musique -, enfin du développement de l’esprit de synthèse indispensable à nouer les liens qui rendent possible une unité de l’histoire comme expérience humaine aux dimensions de l’échelle de l’espèce et non seulement des nations, des localités ou même des continents. Sans doute était-ce trop exiger, dans les cadres des programmes d’instruction actuels que de faire reposer sur ces quelques disciplines négligées, des enseignants d’histoire tant de notions à transmettre à des classes souvent surchargées et hétéroclites. En cela, c’est le principe – la techné - qu’il faut blâmer et non les enseignants. D’un autre côté, et le mal était déjà bien inscrit lorsque moi-même j’étais élève au secondaire, au début des années 1970, que les cours spécialisés se sont délestés de la dimension culturelle de leur discipline. Aucun cours de mathématiques ne parlaient des grands mathématiciens alors qu’on perdait un temps fou à répéter des solutions à des problèmes idiots. Il y avait bien sûr Descartes – on ne pouvait s’imaginer ignorer le nom de celui à qui l’on devait le fameux plan cartésien. Au courant des années quatre-vingt dix, j’ai rencontré un jeune homme, étudiant en sciences, qui me parlait de Des Cart(è)s et j’ai dû réajuster mes «petites cellules grises» pour finir par comprendre qu’il me parlait de Descartes! Gaspard Monge, que les fêtes du bicentenaire de la Révolution française ont fait monter les restes au Panthéon, restait un illustre inconnu. La mort prématurée du jeune mathématicien norvégien Abel, un des fondateurs de l’algèbre moderne et celle par duel à l’âge de 21 ans d’Évariste Galois, le lendemain de la nuit où il avait rédigé son fameux Testament mathématique contenant la solution à un problème d’équation appartiennent bien à l’âge romantique où elles se sont déroulées. Du moins, y avait-il Archimède et sa baignoire. Connaître tous ces destins m’aurait sans doute rendu non pas les mathématiques moins ardues, mais en tous cas plus humaines.

Il en va de même pour les sciences physiques, qui reprennent le mode obsessionnel des cours de mathématiques avec la répétition inlassable de solutions à des problèmes qui laissent peu de place à la critique épistémologique. Avogadro n’est que le nom d’un nombre. Lavoisier a-t-il perdu la tête? C’est pour avoir privé d’oxygène un malheureux oiseau enfermé sous cloche. Et, bien sûr, de Newton à Einstein, de la loi de la gravité à celle de la relativité restreinte, on s’en remet au vieux principe faits/dates. On a qu’a constaté le peu d’esprit critique qui se dégage de ce mode d’enseignement des sciences. Comme si les scientifiques procédaient comme les élèves dans les classes, à résoudre des expériences en suivant des manuels comme autant de recettes de cuisine. Après tout, comme disent les diététistes : la cuisine, c’est de la chimie! Qui oserait les contredire? Mais plus d’un mathématicien est fini psychotique à force de sacrifier ses neurones à résoudre des équations, des paraboles et des hyperboles sans se soucier du monde concret dans lequel ces abstractions s’inscrivaient. Combien de savants ont fini dans la religion, la spéculation métaphysique, en joignant des connaissances empiriques d’astrophysiques ou de génétiques à des systèmes bouddhistes ou tantristes. Combien même se laisseraient prendre à ces fameuses émissions de tables tournantes ou de télékinésie, puisant dans un domaine aux processus mental tout à fait étranger à l'esprit scientifique, des événements fantastiques où se métamorphosent des soupes au bécher cuites sur des bec Bunsen. La perte de la culture scientifique au nom du rendement et de l’efficacité des problématiques rend les savants plus vulnérables à ce dont, à première vue, ils devraient être totalement immunisés: la supercherie. Le cas célèbre du mathématicien Michel Chasles (1793-1880), membre pourtant de l’Académie des sciences, qui se laissa prendre aux supercheries de Vrain-Lucas qui lui vendait des lettres autographes signées de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine, toutes rédigées en français, suffit à nous dilater la rate pour ne pas persévérer dans cette voie sans issue de l’enseignement scientifique par le mode de la techné tel que pratiqué depuis un demi-siècle.

Si nous nous tournons vers les arts, nous serions en droit de nous attendre à une plus grande ouverture sur la dimension culturelle de la discipline. Mais l’histoire de l’art, comme l’histoire des littératures, depuis qu’elles sont passées toutes deux sous des disciplines «mathématisantes» telles la sémiotique, qui nie l’historicité des «produits» artistiques pour les réduire à leur plus simples mécanismes optiques ou auditifs, là aussi nous voyons se perde la connaissance culturelle des arts et des lettres. Pourtant, pour beaucoup d’élèves ou d’étudiants mêmes des groupes collégiaux ou universitaires, des textes rédigés dans le français du XIXe siècle sont devenus illisibles sans un dictionnaire à portée de la main. Les textes du Moyen Âge? Il faut oublier ça. Rutebeuf, Villon, c’est comme des films en noir et blanc: inimaginables! On croit en un processus magique qui s’appelle l’improvisation, considérée comme une faculté créatrice illimitée et dégagée de toutes règles. On crée comme on fait n’importe quoi d’autre : le matin on se rase, le soir on se couche. Il suffit de s’attabler à un zinc ou à une table de café, devant un pot ou une tasse, et le crayon court tout seul sur le papier. En panne d’inspiration? Alors on fonce dans le néologisme, dans le minimalisme, dans le post-modernisme abstrait ascendant verseau. Que de poètes mal armés! Là où on nous contraignait en disant qu’il y avait déjà assez de mots dans la langue française – que l’on juge généralement difficile d’apprentissage -, assez de mots donc pour exprimer ce qu’il y avait à dire ou à écrire; aujourd’hui, on se lance dans la multiplication des mots nouveaux comme des apports infinis à la culture. Quand on pense que la réforme positiviste des dictionnaires de la fin du XIXe siècle a vidangé des milliers de mots d’origines locales pour ne garder que les mots couramment utilisés dans le bassin parisien, c’est une ironie plus qu’amère. En fait, il est facile d’invoquer les mots savants, les mots «esthétisants», les mots snobs pour évacuer le soupçon d’une paresse intellectuelle qui ne cesse d’encrasser les esprits médiocres. Au poète Garcia Lorca, à qui on demandait ce qu’un poète pouvait faire dans son Espagne natale au prise avec la guerre civile, ne trouvait rien d'autre à répondre que: «travailler, travailler, travailler».

Car si les réseaux d’enseignement ont leur poids de responsabilités dans cette déculturation savante des jeunes occidentaux, ces derniers ont aussi leur part de responsabilités. Leur docilité est la meilleure complice de leur ignorance. Depuis quand pense-t-on qu’un cours, au secondaire, au collégial comme à l’université, va tout donner de la connaissance? Un cours n’est qu’une introduction, un laboratoire, un séminaire. Par définition, il est partiel – et quand il est partial en plus! -; il est incomplet. Il ouvre des horizons, s’il est donné par un enseignant consciencieux qui se détache des modes d’emploi fournis avec le contrat d’engagement du Ministère. Il ouvre également sur des littératures, des pistes de questionnement, de recherches, d’enquêtes. Avec les outils informatiques disponibles aujourd’hui, il permet de sauver du temps qui, jadis, était employé à des tâches indispensables mais pénibles. Le temps sauvé devrait servir à mieux fréquenter les bibliothèques, les cinémathèques – non pas les discothèques mais les archives sonores. Dire que les cours d’histoire n’étaient pas appropriés, accuser les enseignants d’incompétence, en vouloir aux mille et un programmes quoique toujours le même, réitérés à chaque réforme de l’enseignement de l’histoire, ne suffit pas à excuser une paresse intellectuelle et morale qui les prive d’une connaissance essentielle dans le nœud continu des générations. Coupés du passé, ces jeunes se sentent sans avenir, ne voient aucun intérêt à se dépenser pour lui. Le futur est une entité aussi abstraite que le passé. La déresponsabilité (devant les questions familiales par exemple), le manque de souci dû aux autres dans les relations interpersonnelles sont inséparables d’un manque de relations sociales où l’investissement affectif serait énergique et bénéfique. L’excitation et l’agitation remplacent l’action mûrement réfléchie et la spontanéité qui repose sur des aspirations légitimes. Les enfants sans histoire sont des enfants sans avenir. L’éternel présent, qui est chez saint Augustin l’équivalent de l’enfer, devient l’état psychologique et social d’une génération qui ne peut mesurer ni le chemin parcouru, ni anticiper le chemin à parcourir. C’est alors qu’on passe au répétitif. L’histoire se répète: constat des plus anciens, des plus faciles à tirer, mais aussi des plus paresseux tant il ne demande pas d’effort d’observation ni de critiques.
Ne cherchons donc pas d’autres coupables que soi-même dans ce manque de connaissance culturelle, et de connaissance historique plus spécifiquement. La connaissance historique est une connaissance qui appartient à tous. Elle n’est pas le bien des seuls historiens. Les philosophes de l’histoire n’ont pas le monopole de porter leurs réflexions sur elle. C’est face à l’histoire que la liberté s’expérimente le mieux, prenant la mesure du degré de difficulté qu’elle a eue à naître à travers le poids des despotismes et des tyrannies. C’est en luttant pour des aspirations légitimes contre les contraintes idéologiques que l’adoucissement des mœurs, tant apprécié par Voltaire, a pu civiliser les comportements humains. C’est face aussi au principe de réalité auquel l’histoire nous oblige à reconnaître que le principe de plaisir a pu s’imposer de plus en plus, lui aussi, comme une réalité méritant d’être respecté. Enfin, c’est à travers les contingences que la liberté humaine a pu passer entre les mailles du filet de cette nécessité sociale qui, dit-on, fait loi. Plus la connaissance de l’histoire s’est développée, plus la dignité des individus contre les mégamachines dont parlait Mumford que les sociétés de masse rendaient écrasantes à travers le totalitarisme, la technocratie et la bureaucratie, a pu, selon le souhait de Pic de la Mirandole, s’affirmer. Voilà pourquoi, jugeait Victor Hugo dans son William Shakespeare, des hommes comme Tacite sont dangereux pour le pouvoir.

Et c’est ici que nous revenons au sang et au sexe. Des générations de jeunes français, et de jeunes québécois, ont été abreuvé d’histoire d’amour d’histoire de France ou autres bretonnies auxquels des André Castelot et Alain Decaux avaient déjà fournis quantités de récits croustillants, scandaleux ou mystérieux. Les histoires de culs de l’Histoire de France, les défilés d’assassins cruels et sordides, des listes de conjurations où à la conjuration des Poudres et celle des sergents de La Rochelle s’entremêlent aux Protocoles des Sages de Sion et au complot souterrain des Jésuites. Combien de récits des derniers mois de la vie de Marie-Antoinette semblent inlassablement répondre aux accusations des pamphlets du temps qui l’accusaient de tromper le gros Louis avec le bel officier suédois Axel de Fersen? Les orgies de Raspoutine, son assassinat sordide à l’issue d’un rendez-vous fixé par des aristocrates homosexuels, ont nourri des bandes dessinés, des romans, des biographies, des films, des séries télé. Qui ne se souvient pas du péplum Nicolas et Alexandra? Il est vrai que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, on ne prête qu’aux riches, mais cela attire comme le sucre attire les abeilles. Cependant, le miel a un goût plutôt douteux.

Il y a du voyeurisme dans la connaissance historique tant l’Histoire est remplie d’exhibitionnistes. Les empereurs, les rois, les présidents bien entendu; mais aussi les peuples. Ceux-ci ne donnent pas leur place quand ils s’engagent dans des émeutes, des guerres – civiles ou étrangères -, des cérémonies rituelles, des Völkerwanderung, etc. L’histoire sociale a été longtemps une histoire-bataille adaptée aux grèves spontanées, à la formation des syndicats, à la diffusion des idéologies de combat, socialistes ou marxistes et des résistances patronales. La culture prolétarienne est un aspect très récent de l’histoire sociale. C’est encore plus vrai concernant la culture paysanne. Le discrédit jeté sur les jacqueries par les grèves ouvrières leur a coûté un intérêt plus que légitime. Maintenant, un certain rééquilibrage s’est accompli, mais plutôt à cause de l’épuisement des idéologies ouvriéristes que par l’intérêt pour les monographies en milieu rural. L’afflux d’immigrants venant des anciennes colonies a relancé l’histoire de l’émigration des occidentaux vers l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. On regarde autrement l’histoire des Etats-Unis, du Canada et des différents pays d’Amérique latine. L’histoire de l’esclavage, de la prédation sur le territoire africain même jusqu’au transport aux colonies, est devenue un thème en pleine expansion. L’histoire des femmes est devenue l’histoire des genres, tant que les féministes ont été bien obligés de reconnaître qu’il n’y aurait pas de femmes s’il n’y avait pas d’hommes. Une fois le militantisme écarté des stimuli d’une connaissance, le regard porté sur celle-ci se raffine et s’ouvre à des problématiques plus intelligibles et moins grossières dans leurs conclusions.

Le fait demeure, toutefois, la violence, le sang, le sexe, le sperme comme la cyprine coulent à flots le long des pages qui racontent des récits où l’on a l’impression que des torrents se déversent du ciel par les hautes montagnes jusqu’aux creux des canyons et inondent les grandes villes de la terre. Les récits racontés aujourd’hui dans le contexte de la banalité de l’horreur que les reportages journalistiques ne cessent de nous abreuver rendent surréalistes ce que nous appelons tout simplement l’histoire. L’Histoire s’éloigne ainsi de sa matière première, l’humus, l’humain. Nous la considérons comme quelque chose d’étrangère à nous, mais non sans présenter cette étrangeté comme véritablement inquiétante. Nous pourrions faire encore l’histoire, comme ce million d’Égyptiens descendus dans la rue pour montrer la porte au gros porc de Moubarak et dont plusieurs d'entre eux se sont faits matraquer, le lendemain, par des réactionnaires chevauchant des dromadaires! Nous l’avons fait, en Occident, durant des siècles: les Romains ont chassé des empereurs et des papes; des vassaux ont trucidé des suzerains suceurs de sang et de rentes; des rois ont été jetés à bas de leur trône; des dictateurs ont été renversés par des coalitions. Lorsque nous regardons des photographies du dernier siècle, nous avons de la misère à réaliser qu’il s’agit là de peuples occidentaux, qui aujourd’hui, comme moi à présent, font balader leurs doigts sur les claviers d’un ordinateur, les yeux rivés à un écran liquide. Nos raves, nos bals en blanc, en bleus, en noirs ou en n’importe quelle couleur, nos sorties à la campagne, nos visites en ville, tout cela paraît bien innocent et nous ne croyons pas à une violence potentielle de notre part. Nous dénonçons comme sociopathes ceux qui ne peuvent vivre en société et ne rêvent que de la détruire; nous enfermons les psychopathes dont l’esprit s’arrêtent sur des fixations, les sentiments neutralisés par rapport à leur propre instinct de survie. L’insipidité des hommes politiques occidentaux reflète l’indifférence d’hommes et de femmes enfermés dans l’isolisme de leur propre existence. Pour reprendre le langage de Heidegger, ce sont des Dasein, des Êtres-là vivants en dehors de toutes perspectives d’Êtres se transcendant en eux-mêmes. Ils varient comme varient les robes de feuilles selon les saisons. Leurs préoccupations immédiates, à travers des idéologies à la mode sécrétées par des angoisses liées à leur propre milieu existentiel, telles l’écologie ou la pensée citoyenne, ne va jamais jusqu’à concevoir une palingénésie où l’homme serait meilleur que ce qu’il est présentement, mais seulement «conscient» qu’il peut changer son mode de vie afin que la planète et la société puissent en arriver à un meilleur équilibre et un meilleur partage des richesses. En ce sens, la régression morale, recouverte d’un pacifisme dévirilisé, nous laisse croire que tout peut se changer sans effort. Il suffit de le vouloir, de l’exiger, pour l’obtenir. Ce comportement infantile, sous-produit de la culture de masse entre la consommation et la communication, nous rend tout simplement impropres à s’emparer de notre propre histoire et de la dominer. Nous retrouvons, en dehors des anciens moyens de contorsions sociales, l’obéissance, le faux respect, la passivité qu’on appelait jadis l’énervation, l’indifférence enfin, le confort borné par la hantise de la sécurité et le rejet de la violence dans les mains seules de l’État qui, on le sait, lui, n’est pas neutre dans ses attentes et ses exécutions et trouve toutes sortes de moyens de l’employer à l’égard de ses citoyens, sans laisser de traces de sang, ni de bleus sur la peau.

Il est triste, et c’est là le sentiment tragique de l’Histoire, qu’il faille passer par ce sang, qui, comme le reconnaissait le doux Barnave, n’était pas si pur, pour en arriver à redonner de la vie à une civilisation «énervée», appuyée sur ses acquis techniques et sa pensée magique. On ne le veut pas. Je ne le veux pas. Il y a trop d’innocents, précisément trop de sangs purs, qui sont répandus pour permettre à ce que le cirque des corrompus recommence sont road show. Trop de Thermidor. Trop de stalinisme. Trop de lâchetés et de corruption précisément tant la nature humaine est ce qu’elle est : imparfaite et animalière. Nous réagissons encore trop comme des mammifères, effrayés et préférant la fuite plutôt que de jouer aux héros – aux surhommes dirait Nietzsche – pour se révéler comme une espèce d’homme nouvelle. L’adoucissement des mœurs de Voltaire, pour reprendre l’expression de Sloterdijk, n’est qu’une domestication de l’Être. Elle ne se fait pas avec son consentement, mais contre ses terreurs. Elle lui pose la bride au collet, l’insère dans le processus de production et l’anesthésie avec la consommation. La distraction par le spectacle devient le moyen, comme au temps des gladiateurs, d’assouvir moins ce qui reste en lui d’instinct bestial, que de le soulager de l’ennui et de la lassitude de vivre dans l’abondance. Sans se mettre lui-même en cause face à sa violence et à son appétit de domination, il sublime le tout à travers des jeux, maintenant électroniques, où de prédateurs, il devient, à son tour, gibier.

Il y a tout cela dans les livres d’histoire. De la violence, du sexe, de la nudité, de la mort, des prédateurs et du gibier. À la différence qu’ils ne relèvent pas de la fiction mais bien du réel. D’où cet étrange paradoxe de ne pas mettre un carton d’avertissement de Parental Guidance au début de chaque livre d’histoire? Un réel, qui, autrement, nous fait encore peur, qui pourrait nous rattraper au moment où on s’y attendrait le moins, tant nous ignorons de quoi demain sera fait⌛
Montréal,
1er février 2011

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