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mercredi 27 juin 2012

La nation dont le prince était un enfant

André Paiement (1950-1978)

LA NATION DONT LE PRINCE ÉTAIT UN ENFANT

Tout analyste essaie de répondre aux vœux d’une épistémologie, d’une méthode qui parviendrait à le mettre hors de cause dans sa façon de saisir «l’objet». Mais quand l’objet est aussi un «sujet», il lui devient impossible de faire abstraction de sa propre existence en tant qu’Être, en tant que «sujet», lui aussi doté d'inconnus affectifs au cœur de sa personnalité. Gardant bien en tête que «cordonnier est le plus mal chaussé», sa tendance à projeter ou à introjecter des constituantes de son «objet/sujet» le rend faillible au plus haut point, et par le fait même, le tient sous une tension à l’auto-suspicion. C’est une épreuve. Pour les analystes consciencieux, à elle seule elle justifie le tarif élevé de leurs séances!

Le problème des confusions, voire des condensations, vient de deux sources à la fois conjecturelles et séparées. D’abord, sa propre Psyché. Ensuite, le Socius qui est le milieu duquel il provient, où il vit, où il participe d’une façon ou d’une autre au travail collectif. Si, en tant que «sujet» l’analyste se rappelle qu’il est devant un autre sujet, même quand il essaie de le saisir comme objet, il doit tenir compte à la fois de la Psyché de son «objet» (sinon, à quoi bon?), mais aussi de son Socius. Il arrive que très souvent on se serve de la Psyché pour couvrir les effets du Socius sur l’objet/sujet. C’est la fameuse «théorie du milieu» qui a tant servi à justifier des explications raciales, voire racistes. Les Untels sont comme ça parce qu’ils viennent de X et les Autretels comme ceci parce qu’ils sont originaires d’Y. À l’inverse, on se sert de la Psyché pour couvrir l’impact du Socius comme fondements et comme conséquences. C’est la thèse «biographique». C’est parce que Untel était comme ça qu’il a eu l’influence qu’on lui reconnaît. Ou, c’est parce que l’Autretel n’était pas comme ceci que sa vie fut une faillite et n’eut pas d’impact (immédiat) sur son milieu. Comment jauger l’équilibre parfait pour un objet/sujet de sa Psyché et du Socius?

En regardant un épisode de la série radio-canadienne Tout le monde en parlait (à ne pas confondre avec l’autre TLMEP), je «découvrais» l’histoire du groupe franco-ontarien des années 1960-1970 Cano, et le destin tragique de son fondateur, André Paiement, né en 1950. Sa mort évoque celle d’un autre André, André Fortin (1962-2000) des Colocs, qui lui aussi s’est enlevé la vie au cours d’un trajet où il sentait qu’il n’allait nulle part. Dédé Fortin avait 38 ans lorsqu’il s’enleva la vie avec un couteau, s’infligeant d’horribles et douloureuses blessures. André Paiement s’est pendu à une poutre de son appartement à l’âge de 28 ans. Le Québécois et l'Ontarois ont suivi pourtant des voies fort différentes, et au moment où le jeune Fortin s’initiait à la musique, Paiement avait déjà derrière lui une connaissance poussée du latin, un peu de russe, fait du théâtre et écrit quelques pièces, enfin mettait sur pied une coopérative de musiciens. C’est-à-dire que Dédé Fortin avait 16 ans lorsque Paiement s’est suicidé. Le parallèle des deux carrières s’arrête là.

André Paiement est né à Sturgeon Falls dans l’Ontario francophone le 28 juin 1950, l'aîné de 8 enfants. Son père était contracteur pour des compagnies anglophones. Comme je viens de le mentionner, il a été tour à tour comédien, dramaturge, compositeur, auteur-interprète. À l’époque où les Québécois ignoraient les Franco-Ontariens, parce que trop absorbés à découvrir les Acadiens et leurs parents de la Louisiane, ce jeune homme des frontières entre le passé et l’avenir se voyait à l’université. C’est un thème majeur de son œuvre. Contre le High School qu’il fréquentait où il sentait encore les contraintes de la vieille catholicité canadienne-française, l’université lui apparaissait comme une entrée dans la liberté, dans la jeunesse qui était celle de ses contemporains et la possibilité de vivre selon sa bonne ou sa mauvaise fortune. À l’été de 1970, il fonde avec un groupe d’amis le Théâtre du Nouvel-Ontario grâce auquel il pourra créer ses premiers essais de dramaturge. Il avait joué Molière sur la scène de son collège, et Docteur Knock de Jules Romains. Sa pièce s’appellera donc Moé, j’viens du Nord, 'stie!, qui est moins une pièce d’un seul homme qu’une création collective, comme il s’en faisait un peu partout à la même époque dans les collèges et les polyvalentes du Québec. Le spectacle plaît aux jeunes autant qu’il peut déplaire à la direction religieuse du collège, peu habitué à entendre sacrer sur la scène. Il écrira d’autres pièces jusqu’en 1975, où il fonde, avec sa sœur, une coopérative de musiciens, la Coopérative des Artistes du Nouvel Ontario, d’où CANO. Le groupe enregistre deux microsillons (1976 et 1977) et connaît un succès sans précédent, non seulement dans le milieu francophone de l’Ontario ou au Québec, mais également dans le milieu anglophone. En janvier 1978, après une tournée triomphale dans le reste du Canada, Cano revient à Sudbury pour y donner un spectacle. Il y est reçu triomphalement au Grand Théâtre de Sudbury, mais André Paiement vivait un épuisement moral et physique au-dessus de ses forces. La non-rentabilité financière de spectacles qui exigeaient des mises en scènes flamboyantes, dignes du théâtre, le mode de répartition per capita des profits et des pertes, bref, le succès populaire ne signifiait pas pour autant avoir tiré le bon numéro à la loterie! André Paiement mit fin à ses jours le 28 du même mois, bien avant même d’avoir vingt-huit ans.

Un tel itinéraire fait partie de notre fantasme masochiste canadien-français (et encore même québécois). D’Émile Nelligan à André Mathieu, la liste est longue des génies avortés, impitoyablement écrasés, broyés par une césure entre l’individu et le milieu. André Paiement est vite devenu l’«icône» de la tragédie ontaroise, et jusqu’à ce jour, il me semble, qu'on ne l'a abordé que sous l’angle de l’acculturation franco-ontarienne. Une sorte de «pont de chair» comme aurait dit Christophe Colomb, entre le genre qui s'affirmait au Québec avec Beaux Dommages et Harmonium, et la contre-culture - profitant d'une grève étudiante, Paiement s'était rendu à Toronto voir la comédie musicale Hair et le film de Kubrick, 2001 Odyssée de l'Espace -, liée au Flower Power nord-américain. Avec Garoloup, Cano se voulait une voix franco-ontarienne dans une francophonie nord-américaine vissée sur le Québec et dont la mouvance souverainiste portait à fermer ses oreilles aux sons francophones en provenance des autres provinces. De cela aussi, André Paiement dut en souffrir.

Dans la revue Voix plurielles, dès son premier numéro en mars 2004, Gaston Tremblay écrivait un article qui résumait assez bien la vie d’André Paiement. Comme tous les autres textes, à ma connaissance, qui ont abordé la vie de Paiement, c’est en commençant par une analyse sociale que l'auteur enracine le sujet de son étude, ici le vacuum issu de «l’implosion» du Canada-Français au moment de la Révolution tranquille québécoise. Comme pour le texte du Père Dorais sur lequel je reviendrai, c’est le Socius et ses convulsions qui auraient déterminé le parcours de la vie d’André. L’article de Tremblay possède une quantité de maladresses que le titre lui-même suffit à résumer : «Celui qui implose dans le vacuum de la difficulté de survivre dans le vacuum». Faisant un parallèle entre une scène québécoise déjà bien meublée et un vacuum franco-ontarien qui aurait permis à André Paiement de se hisser, dès le départ sur l’avant-scène, il y a une simplicité sociologique désarmante. Comme si les Franco-ontariens venaient d’émerger en tant qu’Être alors qu’auparavant ils n’auraient été qu’une succursale francophone parmi tant d’autres au Canada. Certes, «l’absence d’infrastructures artistiques dans les milieux hyperminoritaires» fait en sorte que «tout est à faire», et dans ce commencement était l’action, pour reprendre le Fiat Lux du Faust de Gœthe, il n’avait pas le choix que d’être faustéen. Malgré son jeune âge, il a accepté ce pari, et les conséquences qui risquaient d’en surgir. C’est ce que tient à rappeler l’auteur : «Quoiqu’il ait rapidement occupé le centre de la scène il s’est, par la suite, épuisé à la construire de toutes pièces. Et de citer les vers de la chanson Mon Pays :

Un son de cloche ne dit pas
Notre chanson
Sa distance et son courage
Aujourd’hui sans boussole pour nous guider
On se lance à l’abordage.


Chanson à l’origine écrite pour sa dernière pièce, Lavalléville, présentée par le T.N.O., cette complainte, pour Tremblay, indiquerait le niveau élevé d’angoisse qui habitait le jeune Paiement. Et comme il n’y avait pas les «bornes structurantes des institutions artistiques» pour résorber ce sentiment d’angoisse, André restait donc prisonnier de sa propre angoisse. Une fois que l’on a dit ceci, on aurait tout dit.

Mais, disons-le franchement, la thèse du vacuum sert à évincer non seulement le milieu structurant traditionnel franco-ontarien (qu’André n’a jamais renié, bien au contraire), mais aussi la psychologie de la personne même en interraction avec ce milieu. Ainsi, contre le choix de faire carrière au Québec, où ses chances de réussites étaient meilleures semble-t-il, il préféra rester dans son Ontario natale. Ce faisant, il s’imposait de créer les outils qui lui manquaient. Notre Faust aurait signé, selon l’auteur, un pacte avec le diable auquel il aurait sacrifié une «stratégie de développement personnel». Nous avons mentionné comment ce jeune premier de classe, au Collège du Sacré-Cœur de Sudbury anticipait l’Université. Sa trajectoire scolaire, qui commence par des bonnes notes en Élément latin, s’achève en quasi-catastrophe au Sturgeon Falls (sa ville natale) High School, où il obtient à peine la note de passage pour pouvoir entrer à l’Université Laurentienne. Ce goût des langues étrangères, du latin révéré par les pères Jésuites au russe exotique et transgresseur (nous sommes en pleine Guerre Froide), indique une progression contestataire qui va, en effet, dans le sens des années 60. Même encore, en 1970, alors qu’il est devenu auteur de pièces, il fait dire au personnage que lui-même incarne : «Mon but… C’t’à dire toute qu’est'ce que j’veux dans le moment c’est d’aller à l’Université, parce que là, on devient vieux, on est responsable, on peut faire qu’est-ce qu’on veut. Par exemple, prenez un gars qui arrive au High School avec les ch’feux le moindrement longs… tout de suite y passe pour un pouilleux!… […] Ensuite à l’Université, parce que y a les ch’feux longs, bon c’t’un poète, un intellectuel, un excentrique». Cette déclaration, qui en appelle à la maturité, est en fait totalement immature et présente l’université comme un endroit où l’on peut être soi-même, sans les préjugés des petits patelins. L’idéalisation de la structure institutionnelle universitaire est l’idéalisation de la figure du bon Père, de celui qui fermerait les yeux sur les transgressions, celles que les Pères archaïques punissent par la castration. Il s’en est aperçu très vite, car une fois à l’Université Laurentienne, le Père-Enfant se met à imiter les hippies, se laisse pousser les cheveux et sèche la plupart de ses cours. Il fume mari plutôt que de la prier et échoue son année avec une moyenne d’environ 30%! Ce n’est qu’une fois cette crise de défoulement passée qu’il se ressaisira mais non sans vaciller, puisqu’étudiant le russe, il se fera appeler Andrewsky Pablovich. Ce dédoublement fantaisiste le ramène à sa dissipation première, et son parcours universitaire s’achèvera dans le chaos.

André était trop jeune, pour ne pas dire trop délicat pour affronter la jungle des institutions en place - et non pas parce qu’il naviguait dans un vacuum comme un poisson dans un aquarium -, mais parce que psychologiquement, il ne pouvait accepter les institutions qui pesaient sur lui. Il préférait l’évasion à l’enfermement, et voilà pourquoi le théâtre l’appelait d’instinct plutôt que de profession. Dès 1964, il avait goûté à la scène dans une pièce du vaudevilliste français, Pierre Thareau, Le mariage de Paluche, où il jouait le rôle d’un jeune homme qui prépare son mariage. Comme le rappelle encore Tremblay, «Chaque fois qu’il est question des plaisirs de la chair, le jeune comédien se bombe le torse et se pète fièrement les bretelles comme un homme qui sait ce dont il parle». Son succès parmi les étudiants dresse contre lui la direction de bonnes gens et l’on reproche au Père principal d’avoir autorisé cette création de collégiens. «Timide, il reste à l’écart des groupes d’étudiants populaires», et par le fait même, sa carrière d’acteur est interrompue à peine commencée. Comme un poisson, il sait se retourner dans son vacuum et joue de la musique …avec un ukulélé!

Il retourne à la scène en 1967 dans le rôle du docteur Knock de Jules Romains, expérience qui lui apportera des déceptions. Décidément, c’est vers la musique qu’il orientera ses prédispositions de la scène. C’est dans ce même laps de temps, à 18 ans, qu’il aurait rencontré celle que Tremblay qualifie de «femme de sa vie». «Dès leur première rencontre, il est évident pour eux que c’est le grand amour. Forgée dans l’innocence et la spiritualité, cette relation s’oriente vers une vie de couple conventionnelle et sur un projet de vie rangé». Il est vrai que la promise appartient à un milieu social supérieur à celui d’André. Tremblay, tout en amplifiant les premiers émois de la chair, rappelle que nous sommes devant un couple de jeunes Maritain, et que les fréquentations semblent plutôt «blanches». Les plans échafaudés avec son «amie de cœur» ne vont pas dans la direction de la marginalité qui attire encore plus le jeune homme. Résultat. Chacun s’en va de son côté. Poursuivant ses cours de traduction, il finit par se lancer dans la création théâtrale, lui sacrifiant en définitive son statut d’universitaire, sa carrière de traducteur et la position sociale que sa dulcinée n'attendrait pas d’un être aussi inconstant que lui.

Cette faillite personnelle se transporte dans cette création collective où il s’impose comme le meneur de la troupe. Moi j’viens du Nord ‘stie le présente comme un antihéros, un personnage négatif en guerre ouverte livrée à la figure du Père : «Comme dans la vie de l’auteur, le personnage du père lui fait des reproches mais, au lieu de les accepter, le fils passe à l’attaque et accuse son père». C’était un thème récurent dans l’ensemble du théâtre canadien-français. Les pièces de Gélinas et de Dubé, au Québec, investissaient depuis longtemps dans cette thématique. De plus, dans le courant anti-establishment nord-américain, la dimension sociale n’était pas absente de ce conflit à première vue strictement familial. D’un côté, la révolte du personnage, Roger, attire la sympathie du spectateur,
André est à l'extrême gauche
mais de l’autre, c’est la figure du Père qui est le véritable héros, comme le note Tremblay: «Ce qui nous étonne, c’est le procès que le texte fait au fils. Si on tient compte de la chanson éponyme de la pièce, le héros de ce spectacle ne peut être que le père, le fils n’étant pas à la hauteur de la situation». Jusque dans sa dernière pièce, le figure de l’Enfant, le fils, consentira toujours à l’ultime castration de ses rêves pour se résigner à la suprématie de la figure du Père, si bon soit-il. Et plus il apparaît bon, plus l'auto-castration semble inexorable! Condamné à l’échec, de Roger à Ambroise Lavallée, André Paiement porte sur ses épaules le poids de l’impossible maturité devant une société fermée, traditionnelle, refusant l’ouverture pour se camper dans son nord-ontario francophone et catholique. Tremblay relève que, doutant de lui-même plus que de son rêve, Ambroise parle de lui-même à la troisième personne! Pourtant, c’est sur cette pièce que sera fondé le grand projet théâtral de Paiement : le Théâtre du Nouvel-Ontario. On ne pouvait choisir pire extrait de naissance (1971).

Les fonctions d’André seront nombreuses au sein de ce théâtre intermittent. Outre l’organisation de la troupe, il est aussi directeur artistique et auteur dramatique. Il s’engage dans le processus, alors fort en vogue, de la création collective en ateliers, mais sa forte personnalité, et le fait aussi qu’il assume tous les postes, le placent au centre de l’institution. Bref, devant voir à tout face à l’immaturité ou à l’incompétence de ses partenaires, il devient le «directeur» de la troupe. Il reconduit ainsi l’image que nous nous faisons de Molière. Le jour, il discute avec ses acteurs, et la nuit il rédige la pièce. La deuxième pièce sera une tragédie (comme Molière aurait voulu être tragédien) : À mes fils bien-aimés. Encore là, la figure du Père domine sur celle des fils qui sont autant de figures du Mauvais Enfant que celle du Père est bonne, pourvoyeuse et sage. La pièce «met en scène trois frères qui se retrouvent pour prendre possession de leur héritage, un vieux théâtre que leur père leur a légué dans l’espoir de les réconcilier. La figure du père est évacuée, mais elle est en quelque sorte éclatée en trois personnages qui doivent se réconcilier pour toucher leur héritage. La réconciliation n’aura pas lieu : l’artiste, le tout-doux parmi les trois, tuera le bohémien de la famille, son frère cadet qui veut dilapider leur patrimoine. Cela est d’autant plus tragique que l’auteur choisit, cinq ans plus tard, de se tuer pour éradiquer tout ce qu’il y a de maladif en lui». Cette interprétation est plus que douteuse. Vu a posteriori, sachant ce qui allait venir, il est facile de rétroprojeter sur la pièce un destin qui serait anticipé déjà par l’auteur.

C’est aussi l’expérience de l’organisation sociale qui distingue le T.N.O. des autres troupes de théâtre ontariennes, puisque le mode de gestion est communautaire. «Étant donné que les membres de la troupe vivent tous sous le même toit, cette situation est parfois difficile à gérer, plus particulièrement pendant la saison creuse, lorsque André Paiement devient le directeur d’une troupe de cigales affamées. Normalement, il aurait pu prélever une partie du budget d’exploitation du T.N.O. pour financer ses périodes d’écriture mais, étant donné l’approche coopérative et la vie en commune, les petits surplus sont répartis également entre les habitants de la maison. Le travail de dramaturge n’est donc pas rémunéré, et André Paiement doit financer lui-même ses périodes de création en se trouvant des emplois générateurs de revenus. Si André Paiement ne prend que sa petite part des recettes, il assume la plus grande partie des responsabilités du théâtre qu’il dirige. Lors de la production de Lavalléville en automne 1974, il prend à son compte la direction de la troupe, l’écriture de la pièce, la composition des cinq chansons, la conception de la scénographie, une partie de la mise en scène et les deux rôles principaux. L’été suivant, au lieu de prendre des vacances, il accepte d’adapter Le Malade imaginaire pour le T.N.O. et de jouer le premier rôle dans Fignolage, un film de Diane Dauphinais qui raconte la quête d'un rêve perdu. Simultanément, il invite sa sœur Rachel, David C. Burt ainsi que Marcel Aymar à se joindre à lui pour former le groupe Cano Musique, une coopérative de musique franco-ontarienne. Hyperactif, occupant toutes les responsabilités, assumant la fidélité à une organisation socio-économique non-capitaliste de la scène, il doit emprunter, au T.N.O., à la banque, à des amis, les fonds, les équipements, les studios, pour parvenir à réaliser tous ses projets. Les coûts sont énormes, impropres à la capacité du marché franco-ontarien. Cano est l’un des plus gros orchestres de la francophonie nord-américaine. Diane Dauphinais raconte qu’«à la fin de sa vie, dans le groupe Cano, sa position de leader était contestée, surtout par ceux qui voulaient inclure le marché anglais. À cet égard, il est de plus en plus isolé dans le groupe. Il ne pouvait pas se résigner à lancer le groupe sur cette piste mais, en même temps, il n’était pas capable de renverser la vapeur. Lors de la dernière tournée il y a de la tension dans le groupe à cause de cela. André était isolé, il ne communiquait plus efficacement avec les autres membres du groupe pas plus qu’avec l’équipe du tournage. Je sais que c’est un sujet délicat […]. C’est ce que j’ai senti ou crû qui se passait à l’époque, mais je ne crois pas que c’est la raison de son suicide. En fait, je crois qu’André était programmé pour se tuer».

Évidemment, la «programmation» relèverait de la perversion psychique. Tant de pouvoirs et surtout de responsabilités reposant sur les épaules d’un seul individu, aussi jeune et forgé sur le tas comme l'était André Paiement, c’était impossible à tenir. Voilà pourquoi les premiers analystes du cas Paiement s’en prendront à la situation d’acculturation des francophones de l’Ontario. Entre temps, les prêts octroyés pour la création du groupe Cano venaient à échéance et la seule orientation entrevue par la maison de disque A&M, une compagnie américaine, était que l’orientation de Cano  se tourne vers la chanson anglophone, ce à quoi, on vient de le voir, hésitait sérieusement André. Lorsqu’il prend sur lui de rembourser la dette de $ 50 000 dollars de Cano, la contradiction entre la production commerciale et sa démarche artistique se referme impitoyablement sur lui. Lâché par ses disciples, toutefois, «il investit toutes ses ressources dans son groupe de musique sans se préoccuper de son bien-être. À la veille de sa mort, il est dans la gêne, il mange où on l’invite et il tente de vendre ses biens pour lever des fonds. Il se sent obligé de résoudre ses problèmes immédiats tout en cherchant à maintenir la cohésion de son groupe». L’usage du français se perd dans le groupe et, pire, dans sa vie personnelle. Sa dernière petite amie est anglophone, sa sœur opte pour la voie commerciale, ses propres textes, son journal personnel sont écrits en anglais! Cet homme qui a été en quête de son identité parmi des identités multiples tout au long de sa vie, dans une schizophrénie collective insurmontable, le plaçait dans la catégorie des «artistes maudits», le vertige le prit devant sa propre «assimilation», et il se laissa entraîner par le maëlstrom.

Le thème de la schizophérnie collective est au centre du texte de Fernand Dorais - nous y reviendrons -, mais la schizophrénie en tant que «maladie imaginaire» est insérée dans son adaptation de Molière : «Son adaptation du Malade imaginaire en témoigne, rappelle Tremblay, en particulier sa version du ballet final que Molière a écrit pour parodier les médecins qui, selon lui, se donnaient des airs en parlant latin. Le texte de Paiement est plus complexe, car contrairement à Molière, il met Argan au centre de l’action du ballet lorsque les docteurs scandent leur refrain : “Schizophrénie! Schizophrénie! Is what We be”. Dans sa version Argan est plus qu’une victime, il est une partie prenante, il se joint à la danse et lâche un “Schizophrénie! ‘Is what I be’!” aussi viscéral que révélateur. Ce faisant, il personnalise sa version du ballet en liant sa maladie personnelle à celle des Franco-Ontariens qui sont aux prises avec les conséquences du bilinguisme». Mais pour Tremblay, comme pour Dorais, la schizophrénie est celle des acculturés, donc une schizophrénie sociale engendrant une schizophrénie psychique. «Oui, je sens que mon pays  ne vivra plus, plus tellement longtemps», chante-t-il dans Mon Pays, une sorte de contre-composition de la chanson de Vignault. L’anticipation de la séparation du Québec condamne ainsi le pays franco-ontarien à une prochaine disparition, et c’est cette disparition qu’il pressent intérieurement, lorsque son groupe se résigne à s’orienter vers la langue anglaise et vers le showbizz.

Le suicide d’André demeure une problématique insoluble en se limitant aux perspectives avec lesquelles on l’a abordé. D’abord, il s’agit d’innocenter tous ceux qui se sont compromis autour de lui avec le monde que refusait le fondateur du T.N.O.. «Le suicide des artistes n’est pas un phénomène typiquement franco-ontarien car, à travers le monde, trop d’artistes finissent leur carrière de cette triste façon. Cependant, étant donné son talent et sa fragilité, nous croyons que sa route aurait été beaucoup plus facile dans un milieu où il aurait pu profiter d’écoles de théâtre et de musique, de compagnies théâtrales établies, de milieux artistiques dynamiques, de collaborateurs aguerris et de possibilités de rediriger sa carrière. Malheureusement, tous ces éléments qui lui ont manqué dans ce que nous appelons la culture du vacuum». Or, précisément, André Fortin, étant Québécois, avait à sa dispositions tous ces éléments qui manquaient à André. D’où vient-il que sa trajectoire conduisit au même destin? Voilà où la Psyché de l’individu revient au pas de course: «Plutôt que d’abandonner ou de déménager au Québec, cet homme a choisi de relever le défi, mais, pour réussir cet exploit, il a dû négliger certains aspects de sa vie. Plus particulièrement, il n’a pas su se faire une place au soleil, son être le plus intime s’est flétri dans l’ombre. Dès lors, on comprend un peu mieux son drame, il a tout donné à la cause et a exigé le même dévouement de ses collègues. Certes, à la fin de sa vie, il est entouré de ces collaborateurs qui l’aiment, mais il a écarté systématiquement tous ceux et surtout toutes celles qui l’aimaient uniquement pour ce qu’il était. Il se sent coupable de les avoir négligés au même titre que sa propre personne…» Fidèle à la tradition catholique, le Fils qui s’humilie devant le Père jusqu’à l’ultime passion et la mort sur la croix (ici la corde), a fait d’André Paiement une figure christique de la francophonie ontarienne. En ce sens, son triomphe posthume est la marque de l'échec de sa démarche.

Cette vision christique repose déjà dans le texte du jésuite professeur de littérature à l’Université Laurentienne de Sudbury, Fernand Dorais (1928-2003) dans le texte : L'acculturation et les Franco-Ontariens: Mais qui a tué André? publié dans la Revue du Nouvel-Ontario no 1 Sudbury: 1978, pp 34-46. S’étant intéressé à la traduction, donc à la littérature, latiniste hors-pair, André Paiement l'avait peut-être croisé (Dorais s'était établi à Sudbury en 1969) à l'université franco-ontarienne. Mais qui a tué André? est une interpellation personnelle de la figure du Père sur la mort de l’Enfant, du fils. Cette interpellation intimiste est entièrement noyée dans la thématique de l’article : L’acculturation et les Franco-Ontariens. Ce texte est un ersatz d'oraison funèbre. Dorais, d’origine québécoise, n’était pas seulement jésuite, littéraire, mais également homosexuel et auteur d’un petit roman homophile que lui, ou sa congrégation, ont quasiment entièrement fait disparaître. Ce roman racontait, toujours la même histoire, le récit d'un aîné (un éraste) et de sa rencontre avec un jeune éphèbe (l’éromène) pour en tomber éperdument amoureux. Amour impossible, cela va de soi. Une énième version de Mort à Venise. N’en demeure pas moins que lorsque nous regardons les séquences nous montrant le jeune André, on ne peut s’empêcher de lui trouver un visage angélique, visage qui a dû faire bondir plus d’un cœur de Jésuites endurcis dans cette enclave francophone au cœur d’un pays austère et dépouillé, vacuum comme aime à le répéter Tremblay, Lavalléville enclose autour de sa muraille de pins et d'épinettes. Le platonisme de la première aventure amoureuse d’André Paiement montre la réserve pudique du jeune homme dans une relation sans avenir. Enfin, la soumission de la figure de l’Enfant à celle du Père est plus qu’une réminiscence du retour du fils prodigue. La schizophrénie d’André Paiement risque d’être non seulement une schizophrénie sociale, ethno-culturelle comme se plaisent à ressasser l’évidence des analyses, mais aussi une schizophrénie face à l’ambivalence de l’individu, inacceptée aussi bien par le milieu que par l’individu lui-même.

Mais revenons au texte sublimé de Dorais. La méthode est abordée comme le problème majeure de la question. Ici, pas d’historiographie de la francophonie d’Ontario : «Le trop peu que l’on sait encore de cette histoire permet peut-être d’amorcer les réflexions qui suivent: a) la conscience historique fait terriblement défaut à la jeunesse ainsi qu’au prolétariat franco-ontariens. Leur enseigne-t-on seulement leur histoire? et si oui, quelle histoire, hélas!; b) tout comme au Québec, l’économique ici joue contre l’ethnique; c) nos élites “politiciennes” nous auront trop souvent trahis au bénéfice et de leur électorat surtout anglophone et de l’esprit de parti, dont il fallait à tout prix assurer le sauvetage (élites commerçantes et élites professionnelles); d) les anglophones de cette province ont toujours tout mis en œuvre pour ne jamais permettre en Ontario un second fait francophone canadien (de l’odieux Règlement XVII de 1912 à la crise des écoles françaises de Penetanguishene de 1979.

Fernand Dorais s’étend ensuite sur une succession de détails concernant l’état du développement intellectuel de la Francophonie ontarienne, jusqu’à ce qu’il pose la problématique de l’article : l’anthropologie de l’acculturation, dont on sens qu’elle sera la matrice du destin tragique d’André Paiement. Partant des études portées sur le Tiers-Monde et surtout sur l’acculturation des autochtones du Canada avant de glisser sur celle de la minorité francophone, notre Jésuite en vient à nous demander : «Qu’est-ce qui se produit quand un fait culturel doté d’une puissance économique et technologique avancée entre en contact avec un fait culturel plus faible et dépourvu?» Telle est la problématique de fond. À cette question, les réponses anthropologiques sont multiples : de l’acceptation (sélective), de l’adaptation (le syncrétisme), de la dérobade (repli sur soi), de l’opposition (de la résistance passive à la survalorisation de ses valeurs identitaires), de la coupure (isolement), de la destruction (l’assimilation). Toute l’analyse anthropologique qui suit reprend les thèmes majeurs de l’époque, Les Damnés de la terre de Franz Fanon au Portraits du colonisé et du colonisateur d’Albert Memmi. Ici, Dorais parle du théorème de l’acculturation : honte de soi, qu’il expose ainsi: «Être sous l’emprise d’un occupant prestigieux, c’est éprouver la honte de ses origines et genèses, que l’on tente dès lors d’occulter. Du moins - surtout en public et surtout encore en présence de l’occupant - brouille-t-on la trace de sa naissance désavouée comme honteuse. Stigmate d’appartenir aux dépourvus de la terre. N’ayant pas le droit d’être tel, on n’a pas le droit d’être; to be or not to be. L’acculturé vit, éprouve jusqu’à l’angoisse ce déni du droit à l’existence. Il n’aurait pas dû naître. Honte à ses ancêtres. Honte de son passé, dérisoire. Honte de sa race, de sa chair. Il est né échec : il est l’Échec, et la honte historique. L’entrave embarrassante, ennuyeuse, à la société et au progrès. La mauvaise volonté persistante. La honte à effacer. Si seulement il consentait à disparaître, que de problèmes ipso facto résolus! A-t-on idée d’être ainsi”!» Cette honte, précisément, André Paiement la porte en lui et la combat, ce qui est à l’origine de la schizoïdie qu’il brandit dans le ballet du Malade imaginaire; celle de l’acculturé qui veut se réapproprier sa conscience. Il refuse l’assimilation, c’est claire, et c’est lorsque le groupe l’acceptera tacitement qu’il mettra fin à ses jours. Il refuse également l’isolement en s’évadant de son village natal. Il s’oppose, comme nous l’avons vu dès sa première pièce,  Moi j’viens du Nord ‘stie en survalorisant l'antithèse Père/Fils. Son hyperactivité toutefois, son innocence platonique également, dénotent une tentation au repli sur soi. S’il accepte le syncrétisme en faisant de Cano, contrairement au T.N.O., un groupe multiethnique, son acceptation reste sélective, c’est-à-dire qu’il peut accepter les conditions objectives de la vie ontarienne, du spectacle, de la scène, de la chanson, mais il y a une frontière implicite qu’il ne peut, qu’il ne doit pas franchir.

Fernand Dorais poursuit son analyse anthropologique : «Vivant en régime de double appartenance et de fidélités conflictuelles, la conscience, faite pour être une, se scinde. On ne sait plus trop à quel langage on appartient, non plus qu’à quelle langue. Appartenir à deux structures langagières embrouille le lexique et détruit toute syntaxe. Identité psychique, unité intérieure en partance; sans forme ni visage, où il va : sans valeurs, il se survit à peine, doute de lui, ne peut plus rien apprendre, s’abandonne aux mécanismes de médiocrité que sa situation, l’occupant et les siens lui imposent, et s’avère incapable d’attention, d’être tout là, d’être présent à qui ou quoi ce que ce soit. Toutes là réactions en chaîne de négativisme et d’indifférence, de dépression psychique profonde et quasi irrémédiable. Il ne coïncide plus avec lui-même. D’où l’incapacité de s’aider et de se structurer, de poursuivre une continuité, un effort, une attention jusqu’au bout. Sans cesse, partout et toujours se dérobe-t-il à la compétence de sur-compensation tous plus déviants les uns que les autres; alcool, drogues, avarice, prodigalité subite insensée, mysticismes exsangues, mégalomanie généralisée, moralisme masochiste, explosives et inutiles violences aussi vite oubliées que nées. Le défaitisme, le misérabilisme le gagnent. Mort des aspirations. Étouffement en son sein de toute revendication. Peur des analyses lucides. Angoisse de et devant toute critique. Répression par les siens. Effacer toute différence, pratiquer la politique de la main tendue et de la “bonne-entendisme” à tout prix. Se faire oublier. Se faire pardonner… l’absolution viendra de l’occupation. Pas le droit d’être, pas le droit d’être soi; ne pas parler trop haut ni trop faire; ne rien réclamer; savoir se satisfaire et se montrer satisfait devant la main qui nourrit; étouffer les fous dangereux parmi les siens qui ne lui attireront que représailles et sujétion plus rigoureuse; collaborer; quêter son droit à l’existence; remercier des miettes reçues… Toute cette honte, toutes ces trahisons; style et graine d’esclaves! bout de l’aliénation chez l’acculturé, définitivement bien occupé puisqu’occupé de lui à lui par lui: suprême victoire de l’occupant». Cette longue litanie de malheurs est-elle exagérée? En fait elle décrit un idealtypus dans lequel nous retrouvons beaucoup des symptômes affectés par André Paiement : la fragmentation linguistique (français, anglais, latin, russe…), les fractures de sa conscience, ses difficultés de concentration et d'apprentissage scolaires, sa résistance aux tentations médiocres, les états de dépression alternant avec l'hyperactivité, l'angoisse toujours… Par contre, il refuse de se faire oublier, de se faire pardonner d'être lui. Il n'attend pas, ne veut pas de l'absolution, ni des anglophones, ni des francophones du Québec. Il est. En ce sens, c'est la contre-culture américaine et la démarche culturelle québécoise qui l'inspirent dans son affirmation contre les traditions nécrosées.

Dans les expériences antérieures de contacts entre civilisations, et même de cultures, le métissage finit par s’imposer, même devant les extrêmes (gachupines et indiens au Mexique par exemple). Le métissage culturel donne des résultats positifs, même si l’impérialisme capitaliste tend à le dénaturer, comme en Amérique du Sud. Dans le cas du Canada français, le défi a été de créer une identité unitaire, non scindée, en s’assimilant les apports du parlementarisme britannique avec l'autoritarisme clérical catholique. Ce métissage n’a été nullement remis en question par les Indépendantistes québécois. Cette nouvelle unité découle de mesures politiques et institutionnelles prises depuis la Révolution tranquille pour faire régresser les effets de la schizoïdie, mais aussi par les manifestations populaires, pour la langue par exemple, suivit d'effets législatifs. Ainsi, en redonnant au français (loi 101) une qualité qui la purgeait le plus possible de ses anglicismes et de son joual urbain. Cette unité procède également d’une tentative de redonner une conscience historique qui ne serait pas la conscience malheureuse d’une Nouvelle-France abandonnée et conquise par une «race» étrangère et vindicative, mais par les efforts en vue d’assumer l’autonomie progressive des Québécois. Aussi, les comportements décrits plus hauts, si forts encore dans les années 1960-1970, tendent-ils à régresser au fur et à mesure que de nouvelles générations, qui n’ont connu ni l’intolérance catholique ni l’insolence méprisante de l’ère Trudeau, émergent vers l’âge adulte. Le problème n’est toutefois pas résolue - pas plus qu’ailleurs - de l’impact de l'entrée du Québec dans les conditions qui seront celles du XXIe siècle. La haine de soi est toujours brûlante sous la braise et le délire érotique confine souvent entre le chantage affectif et la victimisation outrancière. Il va sans dire que les Ontarois ont également profité, en partie grâce à André Paiement, de ce cheminement dans cette voie qui les émancipait de l’acculturation, mais la forte émigration étrangère anglo-saxonne est venue bloquer l’importance de cette résistance qui ne bénéficie plus du contre-poids de la forte natalité de jadis.

Dorais élabore ensuite sur l’introjection de l’échec, citant tour à tour la culpabilisation qui s’exprime dans le lyrisme, la poïétique de l’impuissance, ou l’art devient un «opium du peuple» par lequel le groupe assure son (auto-)castration. D’où la compulsion à répétition de la névrose d’échec, l’individu doit constamment, surtout à ses propres yeux, se justifier d’être ce qu’il est, ce qui verse couramment dans le masochisme complaisant d’auto-flagellation, d’auto-punition, du suicide. Enfin, l’introjection du vainqueur projette dans le groupe dominant les qualités idéalisées inatteignables pour l’ethnie minoritaire. L’«être-comme» se substitue à l’identité autonome, à l’affirmation positive de soi. C’est le triomphe de l’acculturation où, de la honte de soi on passe à la haine de soi, pure et simple. L’effort psychologique d’André Paiement passe par cette série où l’art a servi à traduire le sentiment d’acculturation profonde de sa personnalité comme de sa collectivité. Lui aussi a cherché une langue alternative qui restructurerait l'unité de sa conscience - le latin puis le russe -, alternatifs à la fois au français et à l'anglais, lui permettant de rêver d’être autre, d’«être-comme» les porteurs de l’imperium : les Romains, l’Église catholique, la Russie soviétique, belliqueuse et menaçante. Il aurait voulu que le poïétique soit libérateur plutôt qu’auto-castrateur, d’où la révulsion qu’il développa au fur et à mesure qu’il se sentait irrémédiablement entraîné sur la pente de l’assimilation. Contre la névrose d’échec, il s’est investi d’une force hyperactive afin d’assurer le succès sur des bases fragiles de son théâtre et de son groupe musical. Tous n’avaient pas la conscience aiguë, la conscience malheureuse, de ce combat titanesque qu'il livrait à l'intérieur et contre lui-même et, devant l’irréductible, il a dû se reconnaître vaincu. Il a refusé l’imitation, bien qu’il dut s’inspirer de ce qui se faisait au Québec proche; grâce à la maison de disque américaine il a fait la nique aux anglophones de Toronto; contre la tentation de la victimisation il a assumé son destin jusqu’au bout, ressuscitant comme le Christ de sa passion sous le mythe iconologique de Cano : «André, c’était l’âme du groupe», dit l’un de ses anciens comparses lors de l’entrevue radio-canadienne, et de fait, après sa mort, le destin de Cano ne cessa de dériver vers ce qu'il avait toujours refusé.

Il était l’âme, oui, mais dans quel état d’esprit! «Les acculturés, reprend Dorais : sous-sociétés, sous-groupes où l’on passe son temps à s’épier pour se rappeler à l’ordre et à être au moins “correctes”, “alignés”; “qu’est-ce qu’ils vont dire…”! Jamais, nulle part, en termes de psycho-sociologie, la Figure du Père ne se sera dressé si écrasante et la Figure de la Mère si accommodatrice : la première, fonction du vainqueur et de sa Loi; la seconde, fonction de sociabilisation récupératrice. C’est pourquoi, au fond, les acculturés sont fils de personne : orphelins, éternels bâtards de leurs coordonnées impossibles». Or, dans le théâtre de Paiement, la figure du Père archaïque se masque derrière celle du Père avenant, pourvoyeur, alors que la figure de la Mère, celle de la Terre-Ontario francophone se réduit à l’espace hirsute d’un théâtre en friches pour lequel les fils s’entre-tueront pour la posséder. La relation Père-Fils est au cœur de la schizophrénie d’André Paiement, lui le «Père» du Théâtre Nouveau d’Ontario, mais éternelle figure de Fils interdit à la maturité mâle. Il en va de même de Fernand Dorais : «Mais, pour nous, Franco-Ontariens, comment nous appliquez-vous ces descriptions? L’application est si évidente et criante que je me refuse à y procéder. Le lecteur est ici appelé à devenir auteur, son propre créateur du texte, le co-producteur de son contexte social. À lui donc de reprendre la démarche élaborée ci-dessus et de tirer ses propres conclusions. Nulle diplomatie n’a retenu en cette conclusion l’auteur de ce travail. Seul le souci, pédagogique, d’appeler et de provoquer la participation du Franco-Ontarien lui dicte cette conduite. À ce dernier de passer à l’acte réflexif, lucide, et lucidement structuré; geste de contre-acculturation par excellence. Pour l’auteur de ces lignes, quant à lui, il n’a qu’à dire ceci de son texte et de sa conclusion; puisque déjà en situation, tout texte et tout auteur, quoi qu’ils en aient, sont toujours engagés». Mais engagés à quoi, puisqu’il laisse au lecteur le soin d’appliquer l’analyse à qui et comme il voudra? Pourquoi avoir tracé la voie sinon pour qu’elle débouche sur quelque réactions tangibles?

C’est alors qu’il s’engage : «La société sudburoise où j’opère, a connu, hier, un deuil bien cuisant. L’un de ses fils, remarquablement doué, s’est enlevé la vie. Il avait des raisons hélas bien compréhensibles, à ce qu’on me rapporte, pour poser pareil geste». Ce texte froid et méthodique, rédigé sous l’impact d’un deuil qui apparaît personnel (d’où l’hypothèse qu’il connaissait (mais jusqu’à quel point? André Paiement), est une sublimation d’une peine d’amour rompue qui cherche dans l’acte réflexif une raison à ce qui apparaît en avoir que trop. «Étrange absence de tout le tissu social où l’individu s’intègre toujours comme en sa toile de fond obligé! L’interaction constante et profonde de l’individuel et de social hypothéquerait gravement et également pareille hypothèse d’un processus trop connu d’innocentisation». L’innocence, dont parlait Tremblay et qui caractérisait les fréquentations «blanches» d’André et de sa première «petite amie». Une fois l’amour impossible, «l’amour qui n’ose pas dire son nom» interdit, ne reste plus, pour un jésuite, qu’à «christianiser» la figure du poète: «Mais qui a tué André! À la poutre de son logis, il pend, et Pilate de dire : Je m’en lave les mains. L’acculturation et les Franco-Ontariens : hélas!… Ou le travail scientifique universitaire va jusque là, ou alors qu’on brûle nos universités. La “gratuité” du Savoir en milieu universitaire ontarien ne nous a déjà que trop humiliés et aliénés : acculturés. N’allons plus répéter l’erreur des premiers ethnologues dont les descendants depuis belle lurette déjà se sont convertis au devenir des acculturés!»

Dans Paul-André Paiement (1950-1978), ou le désespoir du colonisé de Paul Gay, publié en 1986 dans la revue Recherches théâtrales au Canada, nous retrouvons un inventaire du théâtre d’André.

Moé j’viens du Nord ‘stie (1970)
Le septième jour (1970)
Pépère Parent (1971)
À mes fils bien-aimés (1972)
La Vie et les temps de Médéric Boileau (1973)
Lavalléville (1974)

À travers ces pièces, dont il résumait le canevas, est-il possible d’entrevoir l’action conjuguée de la Psyché et du Socius conduire à l’inéluctable issue de sa vie?

La première pièce, Moé j’viens du Nord ‘stie, a été dirigée par Pierre Bélanger comme une création collective, mais où chacun écrivait les dialogues du personnage qu’il jouait. Ici, André devient Roger, un «héros lamentable» qui «ne possède rien, même pas de langue à lui», parlant un joual franco-ontarien ce qui répond très bien à l’acculturation
Marcel Dubé. Un simple soldat
linguistique décrite par Dorais. Anglicismes appuyés, blasphèmes «pénibles», Roger les lance à la face d’un père, mineur depuis 25 ans, et dont le fils méprise le travail qu’il trouve humiliant. À cela, il oppose son rêve universitaire, là où il est possible de se libérer de toutes servitudes. En bout de ligne, Roger est un velléitaire et ne sait que faire un enfant à sa concubine, terminant la pièce sur l’affolement qui le prend devant le petit bâtard qui s’en vient. L’auteur succombe ici à la honte de soi - on est bâtard de père en fils -, sinon à la haine pure et simple de ce qu’il est : velléitaire, méprisant, incapable semble-t-il de sauter dans l’âge adulte, poussé par l’enfant qu’il a fait. Paul Gay place Roger entre le «déchet franco-ontarien» et «une bonté native cachée sous un langage plus dur que lui». L’histoire n’est pas plus sordide que les pièces contemporaines de Gélinas et Dubé, où les figures de fils sont également velléitaires et méprisantes de la figure du Père, parfois castrateur, parfois aussi castré.

La seconde pièce est Le septième jour qui reprend le même thème, mais avec une mise en scène multimédia plus chargée. Plus élaborée est La Vie et les temps de Médéric Boileau que Gay oppose à Moé j'viens du Nord, ‘stie. Le jeune Médéric admire ici la vie de deux vieux qui ont passé leur vie dans les bois, à l’image de son propre grand-père. La composition a été supervisée par un jésuite, le père Gilles Garand, et se berce de nostalgie de la forêt et de la vie dure du Nouvel Ontario. Pièce légère, fantaisiste, contrairement au théâtre québécois où les vieux dans les pièces de la jeune génération de dramaturges des années 70 en prenaient pour leur rhume, c’est donc avec sympathie qu’André Paiement les peint, les respecte, les envie. Un patriarche devenu impotent aime à rappeler le souvenir de sa mère qui aimait tant le bois et l’hiver ou la sage-femme Éva Commando, «spécialiste de la “livraison des enfants”». C’est peut-être la pièce qui, malgré encore ses figures de Pères, révèle le plus la relation privilégiée d’André avec la figure de la Mère. Celle de la terre ontarienne, de sa sauvagerie luxurieuse, de ses riches forêts, de son gibier et de ses aventures sans pareilles. Médéric et Aldège Parent, deux bûcherons ont vécu une «amitié profonde» au fond des bois jusqu’à ce qu’Aldège se marie et parte vivre en ville, alors que Médéric est resté dans les chantiers. Un métier sans doute aussi dur que travailler au fond d’une mine, comme le père de Roger, mais ici, nul mépris, nul condescendance. Rien qu’une sympathie lyrique pour un monde voué à l’amour une fois qu’on l’a quitté. C’est la vieillesse, au fond d’un hospice, qui les réunit. Médéric peut alors avouer: «Aldège, je t’ai manqué dans le chantier. J’aimerais donc ça qu’on s’en retourne tous les deux, comme avant, rien que moé pi toé…».

À mes fils bien-aimés se joue dans un décor lugubre. La forêt heureuse et capricieuse de Médéric s’est réduite à un amanchure de bois qui sert de théâtre. où cables et draps recouvrent les objets de la scène. André s’attribue le rôle du plus jeune fils, Joffre, 22 ans (cheveux longs, dépenaillé, un poignard à la ceinture). Le canevas consiste au fait que le vieux Boulé a laissé à ses trois enfants, avant de mourir, une vieille salle de théâtre. L’aîné, Fernand, Tom et Joffre, le benjamin. Le père, craignant que Joffre, enfant gâté, ne dépense à tort et à travers l’argent de son héritage, a préféré ne pas laisser de capital bancaire à ses enfants, mais il a voulu que Joffre fût le principal responsable du théâtre. Mais Joffre arrive après les funérailles du père. Comme dans la Bible, Joffre est détesté par ses deux frères et se fait haïr encore plus en essayant d’obtenir de l’argent sans aucune collaboration. Ayant vécu en Europe, servant de gigolo à une Suissesse âgée, la pièce se termine dans une bagarre générale où sont donnés les  pires coups qui finissent par tuer Joffre. La haine fratricide correspond au thème développé par Dorais. L’ordre d’un monde acculturé sur le modèle dominant écarte tout ce qui y déroge par les mœurs, les idées ou les ambitions. La haine du plus jeune frère, du benjamin généralement préféré parce que dernier fils de la Mère (ce qui est exprimé par la dépendance du gigolo envers la Suissesse âgée), est jalousement repoussé par ses frères. Derrière l’héritage du Père se profile donc les ressentiments contre la Mère, et Joffre, comme il a été le favori de sa Mère, en paiera le prix. Dans une voie (celle de l’assimilation de Fernand et de Tom) comme dans l’autre (la rébellion, la désertion de Joffre), la mort ne peut être qu’au bout de la tragédie.

«Lavalléville, sous-titrée “Comédie musicale franco-ontarienne”, est plutôt une farce énorme qui tente de cacher le drame d'une minorité sous la majorité anglaise». André se fait ici l’historien qui manque à Fernand Dorais. Il part de l'histoire authentique de Dubreuilville qu'André tenait de ses parents de Sturgeon-Falls. «Aux environs de 1900 un nommé Napoléon Dubreuil avait fondé, en pleine forêt du Nord de l'Ontario, une sorte de colonie séparée du reste du monde : il la dirigeait en monarque absolu. Les 1200 habitants de Dubreuilville ne devaient parler qu'en français et ne communiquaient à l'extérieur que par une route reliée à une barrière sévèrement gardée à 30 km de Dubreuilville. N'y pénétrait pas qui voulait. Dans Hors du Québec, point de salut, Sheila McLeod Arnopoulos s'est plu à raconter cette étrange histoire qui finit par la réintégration de Dubreuilville au reste du monde. Quant au nom de Lavallé(e), l'histoire de Sturgeon-Falls mentionne simplement un Lavallée qui y vécut comme imprimeur et fonda le premier journal de Sturgeon-Falls, La Colonisation». La solution de Napoléon Dubreuil à la menace anglo-protestante avait été de pratiquer une coupure sociale, le retrait du monde, qui équivaut également à une désertion. Ce petit empire napoléonien vivait à l’écart du monde dominant, trouvant en lui-même les propres sources de sa survie. Le prix à payer était, évidemment, la «mentalité de garnison» où les règles sévères (ne parler qu’en français) pouvaient devenir les supports d’une angoisse paranoïde morbide en même temps qu'une tyrannie impitoyable. Mais Lavalléville, c’est surtout l’histoire d’un déserteur de Sturgeon Lake. Napoléon, qui de Dubreuil devient Lavallé dans la pièce, a eu deux fils, Adolphe et Hermès. Le second meurt. Adolphe (joué par André) a succédé à son père et règne en roi et maître à Lavalléville. Comme à l’origine de Rome, Adolphe, en Romulus, a tué Hermès, fondant son pouvoir sur un fratricide, reprenant là où s'achevait À mes fils bien-aimés, et cela de connivence avec sa belle-sœur. Comme un tyran, Adolphe exerce une terreur sur la population de 800 habitants du village. Le village fermé doit finir pourtant par céder devant la poussée des forces extérieures. La menace de l’assimilation se présente donc à travers un fait incongru puisque Diane sa nièce, qui «a déniché des livres de mode écrits en “langue étrangère” et des photos de sexe en français, veut absolument quitter ce village clôturé. Elle avoue à Albert: “Y a pas de pire place que Lavalléville. On est des ignorants! Moi, j'ai envie de connaître le monde un peu”. Mais Albert (l’employé maltraité de la forge) prend le contre-pied de Diane : “C'est ici le bon pays ... J'aime dix fois mieux être un heureux boiteux qu'être en santé chez l'étranger ... Le grand Napoléon avait raison de nous emprisonner”. Albert aime donc sa servitude. Mais Adolphe, furieux contre l'attitude de sa nièce, lui met aux pieds de vraies chaînes, des chames de fer. La résistance à Adolphe connaît plus de force du côté de sa belle-sœur Adèle, qui revendique pour elle la moitié de Lavalléville. Adolphe, après des scènes violentes, en devient quasi fou. Pour guérir, il fait venir de l'extérieur un étranger bilingue, une sorte de médecin, sorti tout droit de Molière, appelé Cyrbantigne Lariproutre. Les simagrées, les singeries et les audaces sexuelles de ce phénomène ne produiraient pas la guérison d'Adolphe, si Adèle n'avouait son amour à Adolphe. Alors tout s'arrange. Adolphe épouse Adèle; Diane décide de rester à Lavalléville où, “déchaînée”, elle épousera Ambroise. Adolphe peut alors desserrer son emprise sur ses sujets en leur criant, “faites ce que vous voulez!” Un seul cependant reste attaché à l'enclume de la forge: Lariproutre, l'importé». Comme aucune autre pièce précédente, Lavalléville expose une suite de transgressions qui vont du fratricide à l’inceste. C’est du Sophocle écrit par Aristophane. Le sexe est l’agent porteur de l’étranger, d’abord dans les catalogues de mode de Diane, ensuite dans ce Laliproutre habillé «sexy», mais qui finissent tous dans la saleté, l'ordure. La grossièreté ne cesse de s’épancher tout au long de la pièce. L'endogamie des petites communautés est dénoncée, présentée sous son angle dégénéré, avatar du rêve colonial canadien-français durant plus d'un siècle.

Le Père décédé, ce Napoléon conquérant, réapparaît sous sa forme épiphanique : le Soleil. Comme le rappelle Paul Gay : «C’est le soleil qui l’éveille à toute cette vie et qui vibre autour de lui. Quand Ambroise (le fils) sculpteur, entre en portant la grandiose reproduction de l’astre du jour, suivi d’Albert et de Diane, le spectateur pense assister à une procession d’un nouvel ostensoir. Le dernier mot de la pièce n’est-il pas “Soleil mon chef”? Cette lumière aveuglante éclaire leur identité. Elle indique aux Ontarois le repliement sur eux-mêmes, sans aucune ouverture aux “étrangers”. Ainsi, se regrouper avec le parler populaire dans le bois, loin des grosses villes et des grosses industries, donnerait le salut. Autrement, c'est l'assimilation, l'acculturation. Cette solution est-elle viable? N'est-elle pas dérision et prévisible agonie, car André Paiement sait plus que tout autre que l'Ontarois doit vivre au milieu de “l'autre?”» Comme dans À mes fils bien-aimés, Lavalléville met en présence un père idéalisé contre des fils dégénérés auxquels s’assimile André Paiement par le jeu d’acteur. Joffre et Adolphe ne sont pas à la hauteur de la figure de Père qu’ils entendent incarner (l’un du théâtre, l’autre de Lavalléville). Pour l’un, ce sera la mort, pour l’autre l'acculturation. Ambroise, le fils un instant rebelle, est aussi velléitaire que Roger et son sort sera comparable à celui de ce dernier. Le chant du cygne de Lavalléville est entonné par Diane, la nièce, «qui prédit la fin des Ontarois»:

    Oui je sens que mon pays
    Ne vivra plus, plus tellement longtemps
    Oui mon pays désuni
    je l'ai connu
    je l'ai vécu longtemps
    Et quand je pense à tous les bons moments
    J'ai envie d'y rester
    Mais quand je pense à tout ce temps perdu
    je dois m'en aller
    Oui je sens que mon pays
    Ne vivra plus, plus tellement longtemps 

Voilà pourquoi, après la mort d’André, on vit dans cette farce lugubre, la prémonition du sort qui attendait son auteur et interprète.

L’acculturation, entre le Psyché d'André Paiement et le Socius de l'Ontario francophone, laisse supposer beaucoup plus que les études sur sa vie nous ont livré. Être essentiellement divisé par la condition ontaroise, c’est aussi un être dont l’ambivalence sexuelle apparaît de manière latente dans sa relation à la figure du Père devant laquelle il s’humilie volontiers ou qu’il porte à l’idéal comme dans Médéric Boileau. Son incapacité également à trouver le bonheur auprès des femmes qu'il néglige pour écrire ses pièces, jouer sa musique, organiser les entreprises coopératives. Le Jésuite Dorais, homosexuel lui-même, ne pouvait rester insensible ni à la beauté, ni à l’intelligence, enfin ni au sort tragique d’André dans la mesure où, se superposant sous l’acculturation linguistique, culturelle, sociale, économique et politique se trouvait l’autre acculturation, l’acculturation sexuelle. Devant la présence féminine, André ne cesse de fuir, illustrant à sa façon l’analyse de Leslie Fiedler dans son essai, Le Retour du Peau-Rouge. L’inhibition libidinale se trouve sublimée dans l’hyperactivité sociale, et comme un nouveau Michel-Ange, c’est dans l’excès de travail que se consume les désirs inavoués et inavouables qui finiront par lui faire user de la corde, comme le font le plus souvent les femmes pour mettre fin à leurs jours, plutôt que d’user d’une arme blanche, comme le fit André Fortin, à l’exemple des suicidés masculins en général. C’est peut-être ce que soupçonnait la mère d’André, Mme Paul-Émile Parent, lorsqu’elle révéla dans les années 80 à Paul Gay, après son exposé «anthropologique» : «Il y a ça, mais il peut y avoir autre chose»…

En 2002, la salle de spectacle du Théâtre du Nouvel-Ontario fut baptisé de son nom. L’institution qui manquait dans le vacuum est maintenant bien implantée. Un sursis a été accordé à la culture ontaroise et André Paiement, par sa personnalité, son hyperactivité, sa conscience nationale et sociale, mais aussi par ses angoisses, ses névroses, sa «schizophrénie» aux origines ambivalentes, a, malgré son jeune âge, apporté plus qu’aucun politicien, aucun mécénat, à ce sursis. Sa mort même n’est pas sans contribuer à nourrir une conscience historique, dramatique, tragique qui, au lieu de la joie, de cette immense folie collective d'un peuple en party dont il voulait que sa musique soit l’hymne, retrouve la tristesse des jours anciens. Un tragique qui engendre la tristesse ou la tristesse qui engendre le tragique? Il y a là, en effet, un mystère de l’histoire dont il est bien difficile de saisir la complexe nature⌛
Montréal
27 juin 2012

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