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mercredi 13 juin 2012

Clio vestale - Clio fille publique

Clio vestale
Clio fille publique


















 CLIO VESTALE - CLIO FILLE PUBLIQUE

Il est manifeste que l’affaire Luka Rocco Magnotta aurait des rebondissements inattendus. On pouvait s’attendre à un copycat, et on l’a cru lorsque des écoles de la région de Vancouver ont reçu des colis postaux contenant une main et un pied humains. Mais il s’avérait que c’étaient les membres dépecés de Lin Jun. La semaine qui suivit, pendant que le tueur était encore en cavale entre Paris et Berlin, un reportage de Radio-Canada s’inquiétait du fait que la vidéo morbide était toujours disponible sur le Net. Une journaliste s’était rendue dans une cours de récréation dans une école secondaire pour interroger quelques élèves. Or, il s’avérait qu’une bonne quantité d’entre eux avaient vu la vidéo. Certains, surtout les filles, la trouvaient écœurante. D’autres, surtout les garçons, apparaissaient plus insensibles, comme s’il n’y avait pas de frontière entre la fiction d’un film gore et la snuff-video.

Voilà qu’aujourd’hui, 13 juin 2012, nous apprenons qu’un enseignant d’histoire et d’éducation physique à une école secondaire de la région de Montréal, l’école Cavelier de LaSalle, a présenté à sa classe la vidéo maudite. Or, pendant que la direction de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, les collègues du professeur gyrovague (il a un statut de contractuel et non de professeur permanent puisqu’il couvre deux matières plutôt assez éloignées l’une de l’autre, l’histoire et l’éducation physique et que son contrat prenait fin en juin), les parents des élèves le vouent aux gémonies, voilà que les élèves de sa classe dressent une pétition pour qu’on ne le congédie pas. Vraiment, pour des élèves traumatisés, ils en redemandent. Ce qui n’est pas le cas du milieu scolaire qui aurait préféré s’éviter une telle bourde.

«Nous voulons que notre prof continue de nous faire cours, dit l’élève à l’origine de la pétition (16 ans), il a fait une erreur mais il ne mérite pas ça». Bref, au moment de l'entrevue, une trentaine d’élèves avaient signé la pétition. Ce jeune enseignant de 29 ans, Philippe Trahan, avait téléchargé la vidéo de Magnotta et proposé à ses élèves de la regarder. Ce jeune homme, âgé d’à peine une dizaine d’années de plus que ses élèves, semble attiré par le cinéma d’horreur. «Il a hésité, dit une élève, mais a fini par céder devant l’insistance des élèves qui ont demandé à la voir. C’est un professeur, il aurait dû refuser», élève qui, du même souffle, avoue «ne pas avoir été particulièrement traumatisée par les images». Trahan a procédé selon le principe de la bonne vieille démocratie boutiquière, c'est-à-dire en comptant le nombre de mains levées et il s’est avéré que la majorité a choisi de visionner la séance. Vox populi, vox dei! Si l’enseignant a manqué de jugement, les élèves, pour leur part, ont plutôt manifesté un désir pervers, dont l’ambiguïté entre le «sain» et le «malsain» ne se tranche pas aussi facilement qu’en décide la direction de la commission scolaire et le Ministère de l’Éducation. La vidéo a été projetée sur un mur et non pas vue à l’écran même de l’ordinateur. L’enseignant en a censuré des extraits qu’un étudiant, extra-lucide sans doute, reconnaît comme étant superflus, et ajoute, candidement, que «la classe a pu largement voir l’essentiel»! (À moins qu'il l'ait déjà visionné ailleurs et put ainsi reconnaître ce qui avait été censuré par Trahan.) Il avoue toutefois avoir fermé les yeux durant la projection, puis «un grand silence» a suivi la séance : «Il y a certainement des gens qui ont été très choqués». En fait il dit n’importe quoi; ce que la journaliste veut entendre. Bref, voilà tout ce qui s'est passé! Pas de quoi fouetter un chat, dirai-je.

La curiosité des élèves est aussi malsaine que la prédisposition de l'enseignant à enregistrer et à partager son bijou de vidéo. Mais dans une société de consommation de faits divers, où déjà se publient des t-shirt avec l'affiche de Magnotta en criminel recherché sur la poitrine, il est difficile de dérober la curiosité à des élèves en mal de sensations fortes. D'autant plus que les parents eux-mêmes se pourlèchent les babines en feuilletant l'increvable Maclean's où la photo du «nouveau visage du mal» supplante celle de Sa Majesté, dont on repousse vers le haut la vignette miniaturisée. Bien sûr, il y a du Magnotta pour tout le monde. Du t-shirt effronté à la page couverture glamour qui donnerait envie à n'importe qui de rencontrer la Bête, nous devinons que déjà des belles et des gays lui feront parvenir des lettres d'amour frémissantes et intenses, regarderont sa vidéo comme des cathos le Saint-Sacrement, que des posters le représentant dans ses différentes poses narcissiques seront affichés sur des murs de chambre d'ados, que ses premiers films pornos se vendront comme des petits pains chaud, que les différentes interviews qu'il a accordées seront mises en boucle fermée sur des lasers qui se vendront chez Archambault ou Renaud-Bray d'ici un an ou deux. Nous ne pouvons pas extraire la bévue du professeur de Cavelier de LaSalle hors de ce cirque médiatique qui gravite déjà autour du criminel et qui sera relancé, dans un an ou deux, lorsque débutera son procès. L'affaire Magnotta a cessé d'être une affaire criminelle pour devenir un phénomène de société.

Ce fait divers serait en effet sans intérêt si, d’un côté, il ne montrait pas la pauvreté du régime d’enseignement des cours secondaires au Québec, où des professeurs enseignent dans des spécialités où ils n’ont aucune ou presqu’aucune formation académique, traînés qu'ils sont d’une discipline l’autre, selon les vacances du personnel permanent, s'appuyant sur des manuels de recettes fournis par le ministère; de l’autre, la situation qui place la connaissance historique devant le fait qu’elle porte en substance l'explication du rôle de la violence dans la formation des cultures, des sociétés et des civilisations, ce qu’aucune autre discipline - sûrement pas les mathématiques ni les sciences pures -, n’est confrontée à enseigner.

Absolument rien ne justifie la présentation de la vidéo de Magnotta à une classe d’histoire. L’immaturité mentale et morale de Philippe Trahan n’est pas à démontrer tant elle s’illumine d’elle-même. Quand on ne sait rien, on passe par des expédients qui visent à satisfaire tout le monde, autant la paresse de l’enseignant que le voyeurisme morbide des étudiants. Les deux, ici, se sont complétés à merveille, d’où la part de responsabilité, sinon de culpabilité, que les élèves ressentent au point de plaider pour la réintégration de l’enseignant à son poste. Bref, c’est un bon prof, il les amuse avec des films gores, mets quelques notions d’histoire ou d’haltérophilie sur le tout, et le tour est joué. On est prêt à rentrer au cégep, puis à l’université à 75% de hausse des frais de scolarité! En pleine crise étudiante, on voit à quel point l'éducation a été une «priorité» pour les gouvernements qui se sont succédés à Québec depuis trente ans, apportant de constantes réformes se contredisant l'une l'autre pendant que le système entier sombrait dans une omerta de l'incompétence professorale et directionnelle.

Dans ce contexte, quelques questions nous viennent à l’esprit. D’abord, la réduction du concept de violence à la stricte brutalité physique, s'étendant tout au plus à une certaine brutalité morale (l’intimidation) ou psychologique (les parents qui transfèrent leurs névroses sur leur progéniture). Dans un cas comme dans l’autre, il y a une part de brutalité physique qui finira toujours par s’exercer sur l’enfant, et tout reviendra finalement au même : violence = brutalité physique. C’est ainsi, par exemple, que le gouvernement Charest entend le mot de violence, d’intimidation, de terrorisme, lorsqu’il dénonce les méfaits, les dires et les gestes des organisations étudiantes. Il exclut comme «inexistante» la violence répressive exercée par des corps associés au maintien de l’ordre (police, gardien de sécurité, etc.), la violence légale (l’usage du droit à des fins d’intérêts particuliers couverts sous le principe de la sécurité publique), la violence politique qui est le monopole de l’État d’user du droit et de la force comme bon lui semble pour des raisons qu’il n’a pas à justifier devant la société civile autrement que par l'urgence de la situation (ainsi le terrorisme aux États-Unis aux lendemains du 11 septembre 2001). On le voit, la palette de la définition de la violence est beaucoup plus large, beaucoup plus vaste que l’emploi que nous en faisons couramment.

Or, l’enseignement de l’histoire oblige de parler de violence, car les siècles qui nous ont précédé n’ont pas toujours été d’une douceur particulière. Même dans nos excès de «tyrannie politique», nous sommes relativement soft dans nos despotismes quand nous nous comparons aux sociétés d’il y a moins d’un siècle même. Notre démocratie de boutiquiers se conjugue parfaitement avec la société de consommation et les communications tout azimut pour satisfaire notre confort intellectuel et moral. Une fois de plus, les autorités se servent du cas Trahan pour cacher son hypocrisie et sa volonté de désinformation de notre jeunesse sur les tenants et les aboutissants de toutes sociétés historiques, y compris la nôtre. Dans la série de Fabienne Larouche, Trente vies, au cours de l'hiver 2012, le professeur d’histoire du secondaire liait des événements du passé avec les aléas de la vie auxquels se trouvaient confrontés ses élèves, précisément, par le fil de la violence qui les reliaient entre eux par delà le temps. Nos combats quotidiens ont des résonances dans les combats sociaux tout comme la qualité de nos liens individuels se répercuteront dans nos relations sociales. De bas en haut, la psychologie collective unit ainsi le singulier et l’universel; le comportement individuel aux comportements collectifs. Il est particulièrement ironique que l'école porte le nom de Robert Cavelier de La Salle, l'explorateur du Mississippi, qui se perdit en cherchant l'embouchure du «Père des Eaux» et finit, tué par traitrise d'une balle à la tête par un de ses hommes alors que les derniers membres de son expédition erraient sur le territoire actuel du Texas. Les autorités scolaires cachent-elles cette issue de la vie de leur patronyme?

Car si la connaissance historique, comme je l’ai dit, possède cette exclusivité du discours sur la violence, ce que les élèves apprennent très rapidement, c’est comment toutes sociétés s'édifient sur la violence. Au départ, si nous nous en remettons à cette dialectique de la contrainte de la lutte concurrentielle et des aspirations de coopérations et si nous nous bornons à observer l'Histoire du Québec : côté luttes concurrentielles, nous retrouvons les autochtones entre eux, puis entre Français et autochtones, Français et Anglais, Catholiques et Protestants, Libéraux et Ultramontains, Patriotes et Autorité impériale, gouvernement colonial et gouvernement national, gouvernement national et gouvernement provincial, luttes entre capitalistes et syndicalistes, confrontation des genres hommes-femmes, etc.; côté aspirations, nous trouvons, pour contrebalancer, très peu de résultats positifs de coopérations -  Laissons miroiter un fleuron: les caisses populaires Desjardins… Ce déficit énorme du triomphe des aspirations sur les contraintes est sans doute ce qui permettait à Paul Valéry (1871-1945) de conclure que : «L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait pu élaborer. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. L'histoire justifie ce que l'on veut, n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient des exemples de tout et donne des exemples de tout», bref, Clio est fille publique?

Par contre, Clio vestale, c’est Clio selon le schéma moralisateur de la famille et des institutions scolaires. Nous apprenons l’histoire, nous dit-on, afin de maintenir la chaîne intergénérationnelle. Nous nous plaçons, évidemment, à l’extrémité finale de cette chaîne. Comme aurait dit la marquise de Pompadour: «Après nous, le déluge!» La solidarité des générations, c’est l’idée que nos ancêtres auraient vécu pour nous, se seraient battus pour que nous n’ayons pas à nous battre, auraient travaillé, peiné dur à la tâche, pour que nous puissions jouir un peu plus de nos temps de loisirs. Ils auraient affronté, malgré eux ou de gaieté de cœur, l’exploitation, la soumission, l’humiliation pour mieux préparer à ce que nous nous affranchissions, que nous retrouvions notre fierté contre nos hontes anciennes, notre superbe (pour reprendre le mot de Valéry) contre leurs humiliations, enfin que nous accédions à la liberté plus l’abondance des biens. C’est, en quelques traits, le programme d’enseignement de l’histoire au secondaire patronné par le gouvernement libéral depuis près de huit ans. Une histoire sans conflits, sans meurtrissures, sans violence. Une coopération? Si elle était si évidente nous serions pas encore à la rechercher dans les documents.

Mais où est donc passé la violence qui se manifestait par le coup de hache d’un Iroquois dans le crâne de saint René Goupil et le cœur du docteur Chénier promené au bout d’une baïonnette anglo-protestante? Dans les films gores précisément. Dans les jeux vidéos où l’alternance entre la proie et le chasseur reprend la dynamique même de la diachronie entre les mains inconscientes des enfants. Donjon Dragon plus les épées au laser fourniront un Moyen Âge de pacotilles apprêté à la sauce futuriste. Tous ces jeunes qui, les dimanches, remontant l’avenue du Mont-Royal jusqu’à la montagne, avec leurs épées de plastiques et leurs écus en carton, s'imaginent jouter comme des nobles chevaliers des croisades. On ne les imagine pas vêtus en bures de moines ou en robes de paysans, ce qui était les communs des costumes durant la période médiévale, qui ne connut aucun dragon particulier.

Bref, le professeur Trahan enseignait à ses élèves ce qu’il avait lui-même retenu de la violence sublimée de l’Histoire dans ces films qui, de sa jeunesse dans le tournant des années 89-90 présentaient encore les nième retour de Freddy Kruger et de Jason avec son masque à visière, jusque dans ses années d’université où paraissait la série des films Décadence. Cette violence était celle des supplices autochtones, de la justice arbitraire des gouverneurs de la Nouvelle-France, de l’oppression du gouvernement colonial anglais, de l’incendiat vengeresse de la vallée de la Montérégie par les troupes de Colborne, du massacre des métis dans les rébellions menées par Riel dans l'Ouest canadien. Doit-on ajouter à cela les horreurs des deux guerres mondiales, des crises de conscription de 1917 et 1942, l’intimidation militaire de 1970? Ce que nous dit le geste du professeur Trahan, c’est ce que nous pouvons appeler, non sans pasticher le mot célèbre de Hannah Arendt, «la banalité de l’horreur». Ce sang qui a été répandu pour Clio fille publique, celle qui semait les vents de la discorde sociale et nationale, a été absorbé par un immense essuie-tout, tordu dans les spectacles grand-guignolesques qui ont formalisé une esthétique du sang. L’horreur fantasmatique, érotique et sadique, puisait toute sa banalité là où l’horreur historique était repoussée loin des centres de civilisation, c’est-à-dire loin des nations occidentales ou des capitales de puissances en voie d’occidentalisation. Pour les Occidentaux, la violence brutale, c'est ce qui se passe en périphérie, au Moyen-Orient, en Afrique noire, en Asie intérieure, dans certaines îles du Pacifique, où nous croyons que l'Histoire se poursuit, alors que pour nous, celle-ci est définitivement close. Du moins, depuis les années 1990, lorsque le fonctionnaire du Pentagone Francis Fukuyama parlait de la fin de l'Histoire. Ce que nos reportages télévisuels évoquent, ce qui se passe ailleurs présentement, ne peut plus, ne doit plus se répéter en Occident. Ils nous rappellent que nous devons, par tous les moyens, endiguer le retour de ces affrontements barbares et sanglants chez nous, où ils ont été bannis par la Kultur. En banalisant l’horreur, notre bonne conscience morale bourgeoise se fait un plaisir supplémentaire en s’excitant sur les frissons suscités par des coups d'archet sur le crin d'un violon tandis qu’une belle jeune fille avance, tremblante, face à son destin qui est de se faire lacérer par les rasoirs de ce bouffon de Freddy. Le garçon, lui, peut frissonner pareillement, après une baise, s'identifiant au jeune Kevin Bacon dans le premier Friday the 13th, qui se fait transfixer à travers un matelas sur lequel il est étendu, voyant sortir le pic mortel sous sa gorge. Un cran plus loin, onze ou douze ans plus tard, la vidéo de Magnotta offrira un réalisme encore plus crue puisque réel.

En banalisant l’horreur, on rend la connaissance historique insignifiante, c’est-à-dire que les horreurs du passé (et donc aussi ceux du présent et de l’avenir) ne seraient rien de pire que ce qui se passe dans ces films et ces jeux vidéos, et il est vrai que certaines scènes d’horreurs dans le cours de la révolte populaire en Syrie sont beaucoup plus gore, plus horrifiantes que la vidéo de Magnotta. L’insensibilité des élèves renvoie moins à l’acte irréfléchi du professeur qu’à l’aspect propagandiste de l’école, «appareil idéologique d’État». Clio vestale, la pure, la vierge, la non-souillée, qui radote une histoire plate au récit ennuyeux, inutile, et que notre conscience se refuse à prendre pour réaliste, ne se confirme pas par notre existence, ni par nos valeurs, ni par notre vécu quotidien. Pourquoi nos ancêtres se seraient-ils battus, humiliés ou laissés exploiter pour que nous ayons une vie heureuse et sans problèmes? Pourquoi devrions-nous le faire pour nos enfants? pour les générations futures? Quand les jeunes entendent le gouvernement Charest parler du fonds des génération afin de ne pas laisser un fardeau de la dette publique écrasant sur le dos des générations futures, ces jeunes gens ne sont pas assez bête pour ne pas voir que l’argent mit dans ce fonds sert à renflouer les coffres des banques, et à leur détriment propre, puisqu’ils se retrouvent avec un enseignant qui va d’une école à l’autre, d’un contrat au suivant, tantôt en histoire, tantôt en éducation physique, quand ce n'est pas les deux en même temps!

Clio fille publique, elle, est plus voluptueuse mais aussi combien plus violente. Elle suscite ces rêves, ces désirs dénoncés par Valéry, mais qui sont pourtant ceux de la nature humaine même. Désirs ambitieux, désir de compétitionner, de vaincre, de triompher, de se dépenser avec des partenaires de jeux et de sexe. C’est une réalité beaucoup plus proche de celle que vivent ces élèves. La fin y est rarement aussi heureuse que dans l’histoire racontée par la vestale Clio. Ici, sang, cyprine et sperme rencontrent les excréments, les larmes et la salive. Les héros, les héroïnes sont de chair et de sang. On peut bien pétrir tout cela dans une farine de bons sentiments, de valeurs glorieuses, de pragmatisme utilitaire, l’Idéologique ne porte pas encore l’essentiel chez ces jeunes gens qui votent, lorsqu’ils votent, par humeur et non par raison. Ils sont nietzschéens dans la mesure où ils ne reculent devant aucune pitié, aucune plainte ou lamentation sinon pour manipuler affectivement leur entourage. Ils préféreront le gore à une histoire laudative. Ils le font d'instinct. Ce dont le programme du ministère les prive, ils iront le chercher ailleurs. Dans l’idiotie de ces tueries sans raison, de cette «exploitation sanglante du capital» comme l’appelait Karl Marx, du mépris inter-ethnique qui se dissimule dans l’ère des bons sentiments que nous vivons à travers une fraternité humaine soutenue par les spectacles et les curiosités exotiques. Bref, tout ce que le film de Magnotta exprime encore trop «pudiquement» par rapport au niveau de violence inouï que peut atteindre le récit des violences historiques.

Tout le paradoxe de la connaissance historique réside dans le fait qu’elle révèle que la fondation du familienroman national ou social repose sur le Mal, sur l’action du Mal dans l’Histoire. Là apparaît tout le tragique de la condition humaine depuis les plus vieux textes des religions sémites, des épopées homériques et des sagas nordiques. Non pas qu’il faille tenir le mythe œdipien pour la fondation de ce Mal, il n’en est qu’une forme, une expression, pas la vérité. La vérité, elle nous échappe. Elle demeure ce mystère de l’histoire que le christianisme a, le premier, posé en des termes allant jusqu’à confronter ses propres institutions et sa propre foi. Le récit historique est un récit violent mais ouvert, contrairement à son enseignement selon la formule du Ministère de l’Éducation du Québec, qui en fait un récit fermé sur une rhétorique citoyenne moralisatrice sans liens réels avec le connaissance historique qui la constitue. Contrairement à l’interprétation whig de l’histoire, nous n’en sommes pas l’aboutissement, et nos valeurs également ne sont que transitoires; la fin de l’Histoire n’est pas pour demain. Tous ces mensonges que nous nous racontons, autant que nous sommes, intellectuels ou parents d’enfants en âge scolaire, visent à apaiser nos craintes de voir la vérité revenir dans les faits plutôt que d’être enfouie dans un caveau secret obstrué par les manuels, les logiciels et les rhétoriques enseignantes. Croyant que nous sommes plus intelligents que l’inconscient, plus rusés que la raison, plus manipulateurs que les manipulés, nous revêtons les masques du confort, de l’abondance et du spectacle pour nous rassurer sur nous-mêmes et que les enfants ne découvriront pas le secret honteux du recours quotidien à la violence sous une forme ou sous une autre que nous pratiquons. Philippe Trahan paiera de son emploi l’étourderie d’avoir entr’ouvert dans son cours la porte sur la crypte secrète.

Mais avec ou sans lui, avec ou sans la vidéo visionnée en classe du crime de Magnotta, les élèves qui ont levé la main pour la voir étaient déjà engagé dans l’énigme qui permet de passer de Clio pure vestale à Clio fille publique. Comme dans les films d’horreur de Freddie et de Jason, ils cheminent déjà, en groupe générationnel, avec convoitises, ambitions, vanités et esprit de compétitions en vue de parvenir à la crypte pour être les premiers, et secrètement les seuls à accéder au mystère de l’histoire. Les uns après les autres, ils seront asphyxiés par l’amour maternel, castrés par le complexe paternel, débauchés par le manque d’argent, exploités par les forces du marché, dévorés par l’appétit de consommation, suicidés par des rêves inaccessibles. Et lorsque le dernier des téméraires aura coupé la chaîne qui retient les portes de la crypte, qu’il déchirrera les toiles d’araignées pour accéder au précieux tombeau et qu’il glissera le couvert du cercueil, alors, quelle figure sera celle de Clio. vestale ou fille publique?⌛
Montréal
13 juin 2012

1 commentaire:

  1. un petit film sur la vestale, "vestale sous contraintes, exercice ludique en courrier 10" :
    https://vimeo.com/64412828

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