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vendredi 28 février 2014

Je me souviens que né sous le lys, j'ai grandi sous la rose


JE ME SOUVIENS QUE NÉ SOUS LE LYS, J’AI GRANDI SOUS LA ROSE

En 1883, Eugène-Étienne Taché, architecte et commissaire des terres de la Couronne, fait graver dans la pierre de l’édifice du Parlement, cette seule locution : Je me souviens, sous les armoiries de la Province de Québec qui se trouvent au-dessus de la porte de l’entrée principale. Il faudra attendre 1939 pour que la locution soit associée définitivement aux armoiries, et 1978 pour la voir inscrite sur les plaques minéralogiques des véhicules du Québec. Armoiries et devises accompagnaient un projet de 40 statues appelées à orner la façade de l’Hôtel du Parlement; des héros du Régime Français, puis aussi quelques gouverneurs anglais particulièrement sympathiques à la cause des Canadiens Français. En 1978, une descendante de Taché, Hélène Pâque,t révèlait que le Je me souviens n'était que la première strophe d’un poème de Taché :
Je me souviens
Que né sous le lys
Je crois sous la rose.
Paradoxalement, il semblerait que Taché l’ait conçu en anglais :
I remember
That born under the lily
I grow under the rose
En fait, les deux dernières strophes seraient venues beaucoup plus tard, dans un projet de monument avec scène allégorique représentant la nation canadienne.

C’était une métaphore fréquente dans la rhétorique politique conservatrice de la fin du XIXe siècle que de lancer des Je me souviens à la fin de tous les banquets patriotiques. Thomas Chapais et Ernest Gagnon y ont été de leurs explications. Mais il appert que l’ensemble des trois vers est bien anachronique. Pourtant, comment se fait-il que nous la retrouvons dans un grand nombre de locutions rapportées par Jocelyn Létourneau dans son enquête menée depuis une décennie sur le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse?

Les résultats de cette longue enquête viennent de paraître chez Fides, dans un livre intitulé, précisément, Je me souviens?, avec un point d’interrogation ironique en prime. La première décennie du siècle, celle où l’enquête a été menée auprès de jeunes de 4e secondaire et de 5e secondaire, du Cégep et de l’Université répartis (plus ou moins équitablement) dans l’ensemble des institutions d’enseignement du Québec, est aussi celle qui a vécu la crise qui a accompagné la réforme de 2007, au moment où le cours d’Histoire du Québec et du Canada a été remplacé par le cours d’Histoire et d’éducation à la citoyenneté. J’ai discuté, ailleurs, dans un article élaboré, la nature et la complexité du conflit qui agita alors l’enseignement de l’histoire au Québec, je n’y reviendrai donc pas. Je m’en tiendrai aux résultats de l’étude de Létourneau.

L’auteur est fier de la couverture de son bouquin qui reproduit une caricature joyeuse de Garnotte, montrant une sorte de professeur Lauzon (ses traits faciaux sont assez ressemblants) faisant passer à un étudiant à la tronche malicieuse la révision au tableau noir des noms : Jacques Cartier, Jean Talon, Louis-H. Lafontaine, René Lévesque et les Patriotes. Le Cary Price de la classe (il porte un chandail du Canadien avec une casquette la palette en arrière) répond : «Un pont, un marché, un hôpital, un boulevard, pis, euh ! un club de football». Un club de football …américain. Puis, la baguette du professeur indique la formule soulignée Cours d’histoire citoyenne. Létourneau aurait dû prendre plus de temps pour analyser la caricature de Garnotte. Celle-ci est nettement dépréciative de la réforme de 2007 pilotée alors par le gouvernement libéral de Jean Charest. Le drapeau du Canada placé à côté de l’indispensable pomme renforce le sens de la caricature. Or, les élèves ou étudiants qui ont répondu à l’enquête de Létourneau sortent, pour la grande majorité, de l’ancien programme qui portait la traditionnelle historicité québécoise issue des générations cléricales et nationales antérieures. Voilà pourquoi Létourneau doit distinguer les résultats cueillis avant et après la Réforme. Reconnaissons, en bout de ligne, que les résultats ne seront guère différents d’une génération à l’autre.

Jocelyn Létourneau aime parler de la conscience historique. Il est probablement l’un des seuls chercheurs universitaires à vraiment enquêter sur cette conscience, mais il ne le fait pas gratuitement. Je veux dire par là, qu’il lutte dans un conflit qui l’oppose à la plupart des historiens québécois qui, du nationalitaire passent indistinctement au nationalisme. En lui se reproduit la vieille opposition entre les universitaires de Laval et ceux de Montréal; entre l’abbé Maheux et le chanoine Groulx. Il s’en prend parfois violemment aux historiens nationalistes campés aux universités montréalaises pour l’abus de «militance» qu’ils déploient dans leurs travaux. Éric Bédard est sa bête noire. Et cela revient constamment dans les conclusions qu’il tire de ses résultats. Cela ne veut pas dire que Je me souviens? est un livre tendancieux, du moins, il ne l’est pas davantage que les bouquins de ses «adversaires». Comme Maheux autrefois devant Groulx, il a peu de cordes à son arc pour asseoir une vision alternative à l’historicité basée sur l’identité nationale, et comme les cours d’Histoire du Québec ont toujours été porteurs d’intentions politiques – ce qui est universellement le cas -, le cours d’Histoire du Québec est d’abord un cours sur l’histoire de la nation québécoise. Et toutes les conséquences, les jugements, les appréciations qui ressortent des réponses des participants à l’enquête nous ramènent à cet état que Létourneau voudrait voir modifier, mais sans savoir précisément comment.

Quelle définition Létourneau donne-t-il de la conscience historique et en quoi celle-ci innove-t-elle? L’historien écrit, en page 13 : «Marginal dans la pensée française actuelle, mais toujours central dans la tradition intellectuelle allemande, le concept de conscience historique peut être défini, simplement, comme ce qui relève de la préhension et de la compréhension active et réfléchie de ce qui fut, sorte d’intellection ou de conceptualisation plus ou moins élaborée d’informations premières ou d’expériences brutes touchant le passé, informations et expériences dès lors portées à un niveau secondaire d’assimilation et d’appropriation. Précisons que, tout en entretenant avec elle une relation dynamique constante, la conscience historique n’est pas réductible à la mémoire historique : l’une et l’autre doivent être distinguées». Avant d’aller plus loin, je dirai que cette définition ampoulée, pleine de circon-locutions, n’est rien de plus que la représentation (mentale collective) sur laquelle je travaille depuis plus de trente ans. Et pour le fond, celle donnée par Raymond Aron dans Dimensions de la conscience historique, qui veut que «chaque collectivité [ait] une conscience historique, je veux dire une idée de ce que signifient pour elle humanité, civilisation, nation, le passé et l'avenir, les changements auxquels sont soumises à travers le temps les œuvres et les cités» (R. Aron. Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, 1964, p. 95). Il est vrai que Aron était l’héritier des néo-kantiens allemands, les Dilthey et les Rickert. Mais Létourneau n’apporte rien de neuf à la fonction de cette conscience, saisie entre Psyché et Sociuus : «La conscience du passé est constitutive de l’existence historique. L’homme n’a vraiment un passé que s’il a conscience d’en avoir un, car seule cette conscience introduit la possibilité du dialogue et du choix. Autrement, les individus et les sociétés portent en eux un passé qu’ils ignorent, qu’ils subissent passivement… Tant qu’ils n’ont pas conscience de ce qu’ils sont et de ce qu’ils furent, ils n’accèdent pas à la dimension propre de l’histoire» (R. Aron. Ibid. p. 5).

Ce qui est nouveau, c’est que M. Létourneau tient à distinguer la conscience de la mémoire historique. «La mémoire historique découle de ce qu’un individu a vécu ou de ce qui lui a été transmis et qui, formant une espèce de bagage informatif primaire, habite ou garnit le fond de son esprit. En pratique, la mémoire historique est constituée de savoirs entassés, vaguement organisés et faiblement fécondés par la pensée réflexive [la pensée historique ou historienne]» (J. Létourneau. Je me souviens?, Montréal, Fides, 2014, p. 13). Il est pénible de voir que le travail que l’on fait est mis de côté par paresse ou par ignorance afin de se nourrir d’articles publiés en anglais et qui n’apportent plus souvent qu’autrement que la réinvention de l’eau tiède! Ce refus de reconnaître que nous pouvons, nous Québécois, parvenir par nous-mêmes à contribuer à la pensée théorique aussi bien qu’à une compréhension pratique du monde qui soit objective, fait de l’historien l’équivalent du cordonnier. C’est la conscience malheureuse qui fait son propre malheur, ce qui ressort le plus lorsque la mémoire historique s’est cristallisée en conscience historique.

«Ainsi, le jeune qui synthétise l’expérience québécoise par l’expression “On s’est fait avoir!” – et la formule revient souvent – admet implicitement qu’il appartient à une société ou à un groupe floué dans l’histoire et qui pour cette raison n’a pu accomplir sa destinée. Savoir comment la duperie s’est effectuée d’hier à aujourd’hui constitue une question secondaire par rapport à l’idée même de tromperie qui traverse comme un leitmotiv – sorte de programme de pensée ou de matrice à penser – toute la vision qu’il a du passé du Québec. Il en est de même de formules comme “La survie d’un peuple”, “Conquête” ou “Les français ont perdu”, toutes porteuses d’interprétations puissantes et souvent univoques de l’expérience québécoise. Dans ces trois phrases (représentatives de beaucoup d’autres), on ne saurait minimiser l’importance des visions du passé sur les données positives de l’histoire, celles-ci étant en quelque sorte appelées par celles-là qui les déterminent. Inutile de dire que le constat s’applique aux anglophones comme aux francophones, lesquels n’ont pas le monopole des conceptions simples ou simplistes du passé québécois» (J. Létourneau. Ibid. p. 17).


Avant donc que les résultats de l’enquête soient connus, Létourneau nous donne à penser ce qui constitue principalement la conscience historique des jeunes Québécois. Ces jeunes vivent, surtout en 5e secondaire, une conscience historique malheureuse parce qu’ils prennent de plus en plus faits et actes, en vieillissant, que leur histoire est une histoire négative. Et pour l’enquêteur, ceci relève de la représentation mentale de l’histoire nationale telle que véhiculée depuis toujours. Le revers de cette conscience malheureuse, c’est-à-dire l’expression d’une représentation qui se voudrait heureuse d’un passé québécois positif s’exprime surtout par des locutions. Létourneau le rappelle au moins à deux reprises : «…c’est la tendance de plusieurs d’entre eux à percevoir et remâcher le passé collectif à travers le filtre de leur condition personnelle au présent. La chose est particulièrement visible dans le cas des jeunes qui usent de formules positives et générales pour dépeindre l’expérience québécoise. La condition de ces jeunes étant sans doute agréable au présent, ils la projettent sur celle de leur société au passé. C’est ainsi que l’histoire collective devient le miroir de leur existence courante. Des énoncés comme “Le Québec est un pays jeune et plein de potentiel” ou “Nous sommes très chanceux de vivre ici” sont représentatifs de pareille mise en relation du sort individuel et du destin collectif» (J. Létourneau. Ibid. p. 74). Il m’apparaît paradoxal que Létourneau ne retient pas cette même projection du Moi sur le Nous québécois lorsqu’il parle de la conscience malheureuse qui semble relever totalement de la connaissance (mal assimilée) de la mémoire historique. De même, Létourneau retrouve la même ambivalence heureuse parmi les élèves anglophones : «Comme dans le cas des “francophones”, les cadets sont souvent vagues et joviaux dans leurs formules. En les lisant, on a presque l’impression qu’ils transposent leur bonheur personnel sur le destin de la collectivité qu’ils habitent. Par exemple : “The best place to live in”; “An honour to live in Quebec”; “Quebec history is about people spending their lives looking for our wonderful province”. En pratique, ceux qui usent d’une phrase positive pour représenter le passé québécois s’identifient fortement au Québec et assument allègrement leur québécité. Ainsi : “Quebec history is my past and how I came to be where I am”; “The growth of our lives”, et encore : “It has definned our nation”. Ces dernières formules sont intéressantes à considérer, car elles donnent à penser – l’hypothèse s’appuyant sur des cas également relevés en 4e secondaire – que si l’on est heureux de vivre au Québec ou content d’être québécois, on a tendance à voir le passé de la province sous un angle positif. Le cas échéant, il s’agirait d’une marque tangible de présentisme, ce qui n’est pas rare chez les jeunes non plus que dans la population en général» (J. Létourneau. Ibid. pp. 127-128). Ainsi, la connaissance du passé (exacte ou approximative) aurait peu à voir dans cette vision positive qui ira, avec les années, s’effaçant. Il s’agit que l’élève réagisse bien à son environnement et toute l’histoire du Québec aura été celle d’une heureuse famille travaillant pour le bien-être de tous et chacun. La faiblesse de la pensée de Létourneau est de ne pas considérer les différents états de crise de l’adolescence comme génératrice d’un phénomène analogue chez ceux pour qui l’histoire du Québec est un long calvaire humiliant et décevant.

En effet, cette variable psychologique est quasi-absente des considérations que Létourneau tire des déclarations des élèves de 5e secondaire. «Le tableau 5 rend compte, chez les élèves de 5e secondaire fréquentant des établissements francophones (on parle ici de 635 répondants), de la distribution des énoncés par genre de vision du passé. Une réalité saute immédiatement aux yeux : près de la moitié des jeunes de ce niveau (49,4%) ont une vision malheureuse ou mixte de l’aventure québécoise dans le temps. Par rapport aux élèves de 4e secondaire, il s’agit d’une augmentation de plus de 22 points de pourcentage, ce qui est majeur. Si l’on s’en tient aux seules locutions exprimant une vision malheureuse ou victimale du passé, la différence entre les jeunes des deux niveaux scolaires est également appréciable : en 5e secondaire, deux élèves sur cinq, par rapport à un élève sur cinq en 4e secondaire, ont du passé du Québec une vision pessimiste, défaitiste, tragique ou désenchantée. Il y a là quelque chose de significatif» (J. Létourneau. Ibid. pp. 77-78). Significatif est le mot juste. Entre le 4e secondaire et le 5e se passe quelque chose de plus profond chez ces élèves que seulement un cours d’histoire qui raconte en général la même histoire, sauf peut-être avec plus de détails. Létourneau parlera du rôle joué par la militance qui s’empare d’élèves plus vieux affectés par les débats politiques. À mon avis, c’est prendre le problème à l’envers. Ce qui prédispose à la militance, comme ce qui induit à changer totalement la vision du passé, c’est une identification intime des jeunes avec un monde actuel «en devenir, mais jamais aboutit». Un monde avorté qui produit des avortons; et des avortons qui avortent leur devenir. C’est la faiblesse déjà mentionnée de l’analyse de Létourneau : ne jamais creuser en profondeur les énoncés des élèves/étudiants pour se réfugier, aussi vite qu’il le peut, derrière la traditionnelle tarte à la crème positiviste (dans le cadre de nos connaissances actuelles, etc. etc.).

Au mieux, y entre-t-il, mais sur la pointe des pieds : «-passer en 5e secondaire semble coïncider avec la transformation du régime énonciatif des jeunes, qui sont beaucoup plus nombreux qu’auparavant à employer des phrases malheureuses ou victimales, y compris des phrases militantes, pour exposer la condition québécoise dans le temps. Comment expliquer cette situation? À partir de l’enquête menée, il n’est pas possible d’établir de lien causal entre le fait de suivre le cours d’histoire nationale et l’assimilation d’une vision victimale du passé québécois. Certes, la relation entre le cours d’histoire nationale et l’énonciation des jeunes est probable, dans certains cas, elle crève même les yeux. Dans d’autres cas, toutefois, le lien pourrait être indirect plutôt que franc. Rien n’interdit en effet de penser que, dans le cours d’histoire du Québec qui leur est obligatoire, les élèves cherchent ou trouvent ce qui conforte des points de vue acquis ailleurs ou autrement. Il faut comprendre que le cours d’histoire nationale n’opère pas dans un vacuum idéel. L’esprit des élèves est déjà habité de représentations historiques, soient-elles primaires. Par ailleurs, les jeunes sont parfaitement capables d’établir des liens entre les thèmes abordés dans le cours d’histoire, des points de vue qui circulent dans la société et certaines réalités qu’ils vivent au présent. Dans ce contexte, il pourrait bien s’orchestrer, entre le cours suivi et les situations vécues ou locutions entendues par les jeunes dans d’autres milieux sociaux ou cadres d’énonciation, des concordances de sens, des transferts d’opinion ou des accords de raisonnement dont témoigneraient les phrases forgées» (J. Létourneau. Ibid. pp. 79-80). Bien sûr que le résultat des cours est une chose, la culture de l’élève une autre. En fait, M. Létourneau ne fait que regarder le lien entre les cours d’histoire nationale et ce qu’en disent les élèves. Ce faisant, son enquête, par ses formulaires, les limites de leur diffusion auxquelles il a été contraint et le classement des réponses en vue d’obtenir des statistiques les plus indicatives de la réalité ne suffisent pas à tenir compte de facteurs exogènes aux cours d’histoire. Même la comparaison avec le questionnaire déposé au Musée de la Civilisation du Québec ne suffit pas à ouvrir le champ des réponses, de sorte que nous sommes toujours dans le même rapport simple qui va du cours d’histoire donné à sa régurgitation par les élèves. Aussi, l’analyse en souffre-t-elle.

Comment? La conscience historique ne s’abreuve pas uniquement à la source scolaire et M. Létourneau le reconnaît. S’il identifie les vecteurs de ces visions exogènes - les familles, les amis, les proches -, jusqu’à tenir compte des nouveaux moyens de communication électronique (le Web), il ne s’aventure pas à nous rappeler le contenu et l’esprit que véhiculent ces visions. Depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, il est évident que le cinéma américain est une source de connaissance historique (vraie comme fausse) qui contribue à fabriquer des mythistoires qui, en retour, influent sur les jeunes. Létourneau définit le mythistoire «comme, tout à la fois, une fiction réaliste, un système d’explication et un message mobilisateur qui rencontrent une demande de sens, si ce n’est un désir de croyance, chez ses destinataires. Précisons que la force et la persistance d’un mythistoire tiennent à l’arrimage existant entre la structure représentative et la matière représentée. Une structure représentative déliée de tout fondement empirique court en effet le risque de disparaître aussi vite qu’elle est apparue. Autrement dit, l’artificialité exagérée d’un mythistoire est préjudiciable à sa ténacité. A contrario, dans la mesure où une structure représentative s’enracine dans une factualité qu’elle recycle ou récupère à son profit, le mythistoire peut se durcir au point de devenir axiome et s’ériger comme prémisse et épilogue d’un imaginaire collectif» (J. Létourneau. Ibid. p. 239, n. 18). Bref, le roman historique (fort en vogue au Québec), les films, les séries télé, les téléromans, les bandes dessinées (Le Magasin général de Tripp et Loisel) sont d’aussi bons supports du mythistoire national tant ils sont en accord avec la connaissance historique. Mais lorsque nous disposons d’un équipement culturel de destruction massive comme en possèdent les États-Unis, il est possible de défier même la connaissance historique nationale pour la confondre avec les anciennes mythologies helléniques ou germaines. La guerre de Troie, Alexandre le Grand, la Rome des Gladiateurs ont remplacé Robin des Bois et les westerns au cours de la décennie où Létourneau a fait circuler son enquête. Mais il va de soi que derrière tous ces masques, c’est l’histoire américaine qui se profile à travers un regard fabriqué avec des intentions impérialistes (dans l’espace certes, mais aussi sur les temps). M. Létourneau aura beau dire que le mythistoire disparaîtra si ses liens avec le contenu réel de l’Histoire sont lâches; mais il oublie le premier facteur, celui de la croyance des récepteurs qui préfèrent le mythe à la connaissance. Depuis le temps où l’on espérait voir un mon oncle riche des États venir nous léguer sa fortune jusqu’à ceux qui jubilent devant les combats de gladiateurs alors que le Vésuve s’apprête à anéantir Pompéï, la foi dans l’espérance américaine pour le Québec est d’une constance indéfectible.

Ceci contribue fortement à faire évoluer le contenu positif de l’histoire du Québec des jeunes de 4e secondaire à une conscience malheureuse chez les jeunes de 5e secondaire. Cette évolution ne repose donc pas uniquement sur le développement, la maturité et la militance du jeune. Cela repose également sur les comparaisons que le jeune peut établir entre cette histoire apprise à l’école et celle des mythistoires importés de l’extérieur. Or, depuis le temps des westerns et des films sur la Seconde Guerre mondiale, on peut dire que les générations successives de jeunes Québécois se sont abreuvées des mythistoires américains et ont transformé un récit national déjà passablement triste sur plusieurs aspects en une véritable série de défaites et de trahisons. Le politically correctness des dernières décennies leur a appris à quel point les Français avaient exterminés les autochtones, non parfois sans un plaisir sadique. Ce qui est faux. À l’exception de la tribu des Renards, aucun peuple amérindien n’a été exterminé volontairement. Les raisons des mutuelles guerres entre Indiens puis contre les puissances coloniales sont plus complexes. Ce qui était héroïque de mon jeune temps est devenu honte nationale. Mais si l’on regarde les westerns classiques, la destruction de l’autochtone était présentée comme une nécessité tragique peut-être, mais indispensable à l’implantation de la civilisation et du progrès …américain. Lorsqu’à la fin d’un bon western, le héros et les survivants sortaient du cercle des charriots après un vilain combat entre des Indiens hurleurs et tireurs de flèches et des colons armés jusqu’aux dents, nous éprouvions un sentiment de victoire, d’indes-
tructibilité, de porter avec soi le sens de la Justice et de la Civilisation. Tout ça était mythique, mais nous croyions en tout cela, car ce sont non pas nos valeurs québécoises, mais nos valeurs occidentales qui triomphaient de la sauvagerie. Au lieu de cela, on nous enseignait des histoires malheureuses à fendre l’âme de Dollard des Ormeaux, du marquis de Montcalm, des Patriotes de 37-38 et de Louis Riel! Du coup, les vainqueurs – Madeleine de Verchères, d’Iberville, Lévis, Salaberry, et du 22e Régiment – disparaissent. Les héros québécois étaient mesurés à l’aulne des John Wayne ou des Burt Lancaster! Du coup, ils nous apparaissaient inférieurs. La torpille venait de frapper sous la ligne de flottaison de notre conscience heureuse de la vie.

Ce n’est pas tout. Certains élèves, dans l’enquête de Jocelyn Létourneau, ont l’impression que l’histoire du Québec est une histoire cyclique, et cette perception s’installe dès le 4e secondaire : c’est un «éternel recommencement», «nous refesons les mêmes erreurs similaire», «Peuple cerné dans une roue qui tourne», reprend un étudiant universitaire. C’est tout le contraire de la philosophie de l’histoire des États-Unis qui est le parangon du progrès linéaire. Je me souviens qu’étant enfant, j’aimais beaucoup plus l’histoire des États-Unis que celle du Canada, même si c’était l’histoire du Canada qui m’y avait conduit. Je retenais par cœur le nom des présidents des États-Unis, alors que les Premiers ministres canadiens ou québécois, allant et revenant au pouvoir, me donnaient l’impression d’un piétinement interminable (des «règnes» de 15 à 20 ans avec mandats interrompus). La philosophie américaine de l’histoire est construite sur une course sans retour. Alors que nous sautons, ici au Québec, d’un mode de domination à un autre (Régime Français, Régime Anglais, Impérialisme américain ou dominance d’Ottawa); aux États-Unis, tout est rectiligne : période coloniale, Révolution américaine, Constitution, Guerre de Sécession, Reconstruction, Guerres et entre-deux-guerres, Guerre Froide, société de consommation et de communication. Il n’y a aucun retournement, aucun piétinement, aucune avancée suivie de recul. Les Américains marchent avec une apparente confiance à toutes épreuves vers la Fin de l’Histoire, alors qu’ici tout est toujours à recommencer. C’est ce qu’un répondant appelle «la quête tranquille».

Il est certain que la maturité des élèves coïncide avec cette surconsommation de bourrage de crâne idéologique américain. Si les films portant sur l’histoire de l’Angleterre ou de la France font encore rêver de châteaux en Espagne, c’est de la culture américaine dont s’abreuvent essentiellement les élèves/étudiants, et celle-ci leur offre le côté réussi d’une histoire nationale. On comprend mieux la réflexion de cet élève qui écrit : «Je me souviens d’être né sous le lys, d’avoir grandi sous la rose et de ne pas avoir atteint la maturité» (Cité in ibid. p. 110). La conscience malheureuse se dédouble entre la crise d’adolescence et l’incapacité du peuple à se donner les instruments pour gérer sa propre croissance et sa propre auto-détermination.

L’impossible maturité de l’élève se reflète dans celle de la nation lorsqu’on lit ce qu’un autre écrit : «Québec : je me souviens… Le sentiment d’avoir été une colonie faible, minoritaire, fragile et abandonné. Toujours en quête d’une indépendance totale» (Cité in ibid. p. 110). Le drame de la comparaison explique aussi bien pourquoi les élèves anglophones éprouvent également l’histoire du Québec (plus souvent pensée en termes de canadienne) avec un sentiment d’incomplétude et une conscience malheureuse. Ce que l’on a atteint de meilleur au Canada restera toujours inférieure, voire inaccessible à ce que les Américains ont atteint durant la même période. Les Américains peuvent se croire maîtres du monde, mais ils sont, de fait, maîtres d’eux-mêmes, c’est-à-dire «Maître chez nous», le rêve avorté de la Révolution tranquille. Plutôt qu’une bande de barbares ayant exterminé une bande de sauvages pour devenir un peuple enfin «civilisé» (sans trop insister sur le jugement de valeur que comporte ce terme), l’histoire du Québec se révèle, comme dit l’un des répondants «Une bande de barbares ont presque exterminé une bande de sauvages pour être ensuite séquestrés par une bande d’anglophones» (Cité in ibid. p. 171). Le ressentiment ne repose pas ici dans l’extermination des uns et la séquestration des autres; il repose dans un échec, un manque comme dit Létourneau, «c’est-à-dire l’idée selon laquelle le parcours québécois tient de l’acte inachevé ou inaccompli, voire avorté» (J. Létourneau. Ibid. p. 174). Or, comme tout psychanalyste le reconnaît depuis Lagache, le manque est la source du désir. On ne désire pas ce qu’on possède. Si les Américains ne possèdent jamais assez et, comme les constructeurs de Babel, espèrent atteindre le sommet des cieux et égaler les dieux, le désir des Québécois, toutes tendances politiques confondues, demeure celui d’être, enfin, «maître chez soi», comme les Carbonaris des romans d’Alexandre Dumas. La frustration est d’autant plus grande que des occasions s’étaient présentées par le passé de se joindre aux Américains et qu’à chaque fois, pour faire plaisir, ici aux gouverneurs anglais là aux curés, on a refusé ces offres. Rappelons que la décennie, où se tient l’enquête dans les milieux d’enseignement – la première décennie du XXIe siècle -, est également celle où l’historien Gérard Bouchard, partout sur les ondes des radios et des télévisions, posait la question à propos des «nouveaux pays» nés de l’Europe : pourquoi le Québec seul n’avait pas accédé à l’indépendance? Sans connaître les faits exacts, chacun pouvait soupçonner que les occasions qui s’étaient présentées dans le passé avaient toutes été refusées, ce qui rendait les Québécois artisans ou responsables de leur propre malheur historique. Certes, on ne se demandait pas comment les autres étaient parvenus à cette émancipation. On n’osait pas regarder de trop près tellement notre malheur apparaissait grand, car il était évident que nous n’avions pas fait ce que eux avaient fait, c’est-à-dire que, comme des lâches, des paresseux ou des ivrognes, nous n’avions qu’hésiter, reculer, parloter, refuser, plutôt que tout simplement agir.

Une des réponses est à ce titre assez pathétique : «Un Québécois francophone et fédéraliste, sa l’existe et c’est très triste» (cité in ibid. p. 86). L’élève/étudiant conçoit ainsi une amertume envers son peuple, envers son histoire et entretient par le fait même une haine de soi, puisqu’il lit son propre développement personnel à travers celui de son peuple. Par le fait même, son combat personnel finit par prendre toute la place, et tous ses efforts sont portés en vue de son propre affran-chissement de la nécessité, ce qui laisse peu de place à la participation citoyenne. Le «chacun pour soi» dans une collectivité de moins en moins tricotée serrée, contribue à dévaloriser la conscience morale de l’élève/étudiant. C’est ainsi que le cinéaste Pierre Falardeau nous présentait son célèbre Elvis Gratton. Elvis Gratton, sans avoir la culture historique qui s’impose, exprime cette conscience malheureuse tout en s’efforçant de la nier. Comme lui, nous voudrions être des winners. C’est pour ça qu’il y a des fédéralistes convaincus, même parmi les nationalistes québécois, ce qui est, en effet, très triste. Chaque drame tragique que nous voyons dans le théâtre ou le cinéma québécois est une version condensée de cette conscience malheureuse, ce qui a longtemps donné l’impression que le cinéma québécois était morne et ennuyeux. Comment pourrions-nous être, une fois mature, heureux du récit de l’Histoire du Québec? Qui aime être perdant? Looser? Le malheur provient du fait que le nationalisme québécois s’est glissé dans le lit du masochisme moral propre au catholicisme. Toute histoire étant une histoire sainte, le mythistoire a eu beau se laïciser, il n’a rien perdu de son terreau mélancolique. Ce mythe pervers, où à défaut d’asseoir la liberté nous érigeons l’orgueil en vertu, nous a toutefois permis de nous entêter, de devenir opiniâtre face aux Anglos comme aux boss. Ainsi s’est organisée une résistance culturelle moins passive que la résistance politique. Résistance sans doute peu glorieuse à première vue, mais à certains degrés thérapeutiques. D’une thérapie que les Américains parviennent difficilement à suivre.

Et, paradoxalement, nous ignorons que les Canadiens Anglais ont également cheminé vers cette même conscience malheureuse. Il faut lire le livre de Margaret Atwood, Survival, thème supposément très québécois que celui de la survivance et que retiennent certains locuteurs ayant répondu à l’enquête de Létourneau; livre qui a bêtement été traduit en français sous le titre Essais sur la littérature canadienne-anglaise. On retrouve dans cette littérature les mêmes descriptions, les mêmes caractères du beautifull looser, les mêmes rêves avortés ou déçus, les mêmes luttes contre la nature impitoyable, bref les mêmes souffrances que décrites dans la littérature «malheureuse» des Québécois. Le cinéma canadien-anglais des années 1970 était tout aussi déprimant que le cinéma canadien-français de l’époque.

Voilà pourquoi, lorsque nous considérons les mythistoires américains achevés sur un happy end, nous considérons tristes les mythistoires québécois qui s’achèvent dans le sang, à la prison ou dans la solitude. Il est vrai que dès qu’on se détourne des produits offerts aux blockbusters, il y a un cinéma américain de la misère des bas-fonds où la contre-culture s’épanouit. À la surface même, on peut regarder les films de Peckinpah, de Scorcese, de Kubrick ou lire les romans de Gore Vidal qui s’attaquent de front au mythistoire américain. Quand même! Lorsque les élèves/étudiants des High School ou des universités se lèvent le matin, c’est avec une vision édifiée et édifiante de leur pays; ils savent qu’ils sont des winners comme nous nous sentons des loosers dans l’âme. Nous ne les verrons pas, sauf exceptions, pleurnicher sur l’extermination des Amérindiens ou l’aliénation des immigrants. Il fallait passer par ces moments pénibles, sans doute pour devenir, grand, fort, uni, dominant. À notre masochisme ils préfèrent s’orienter vers une psyché sadique, machiavélique, impudique. Et c’est ce surplus de violence et de mépris qui finit par engendrer une certaine conscience malheureuse qui, sans perdre de son sadisme, se retourne contre eux. Les guerres mondiales furent vécues avec héroïsme et patriotisme; la guerre du Vietnam comme l’enfer d’une jeune génération sacrifiée à des escrocs de Wall Street et des magouilleurs de Washington. Le règne de Kennedy fut glorifié (à tort), mais ceux de Johnson et de Nixon ont conduit les américains à vivre une phase dépressive qui a duré vingt ans. Pour un temps, comme le chante Vigneault, tout le monde était malheureux en Amérique du Nord.

Dans l’indifférence, qui se généralisera avec la vie, déjà des élèves/étudiants ne se tracassent pas avec l’inconscient collectif : «Si, pour certains, “l’histoire est au cœur de [leurs] vies”, pour reprendre la formule d’un locuteur, chez d’autres, le rapport au passé semble n’avoir qu’une place résiduelle dans leur existence : “Je n’ai pas besoin de savoir l’histoire de ma ville [sic] pour vivre pleinement ma vie”, affirme ainsi un répondant» (J. Létourneau. Ibid. p. 218). Il ne faut pas s’en faire trop avec ce type de réponse. La plupart d’entre nous demeurons assez indifférents à l’histoire, et le cas est le même aussi bien pour les Américains que pour les Français ou les Britanniques. Lorsqu’il ne s’agit pas d’indifférence ou de mépris, Létourneau suppose qu’«en fait, il semble que les représentations dont se dotent les jeunes pour rendre compte du passé du Québec leur servent de stabilisateur psychique et d’outil stratégique. Elles leur permettent aussi de se satisfaire intellectuellement pour vivre et progresser dans une société où la complexité de ce qui s’offre à eux ne peut exiger de leur part, en tout temps et dans tous les contextes, les représentations ou connaissances les plus avancées et les plus élaborées en chaque matière. […] S’agissant de l’histoire collective, il se trouve des jeunes dont l’esprit curieux, le souci général, la motivation personnelle ou la volonté de dépassement les mène à se faire une tête aussi pleine que possible concernant l’expérience historique de leur société. La majorité semble toutefois animée d’autres desseins. Sans être désintéressés du passé québécois, un très grand nombre de jeunes se contentent en effet d’acquérir ou de se munir d’un savoir instrumental et plus ou moins minimaliste…» (J. Létourneau. Ibid. pp. 218-219). Ce qui veut dire en gros que la réussite personnelle est une bonne façon de soulager la conscience malheureuse collective, et c’est ainsi que l’idéologie libérale voit essentiellement la fonction sociale de la connaissance historique : un incitatif à réussir sa vie personnelle en partant des échecs collectifs. C’est tordu sans doute, mais c'est surtout une stratégie profitable. Le seul point d’interrogation demeure : dans quelle mesure l’idéologie libérale ne joue pas le jeu de l’inconscient, d’opérer une alchimie psychique qui transforme un état collectif négatif en stimulant individuel positif? 

Ce point est assez tangible lorsque Létourneau aborde la situation des élèves/étudiants issus de l’immigration. Bien sûr, nombre d’entre eux n’éprouvent aucun intérêt pour les cours d’histoire ni pour la matière, et leurs réponses peuvent parfois se montrer aussi méprisantes que celles des Québécois dits de souche. Ce sont eux qui appartiennent au nombre de répondants issus de la réforme du gouvernement Charest de 2007. «Comment comprendre la situation? Se demande Létourneau. Bien que l’interprétation demeure conjecturale, il faut se rappeler qu’un nombre assez élevé de répondants de 4e ou de 5e secondaire, parmi les “réformés”, viennent de communautés culturelles. Par l’usage de phrases ironiques à propos du passé québécois ou de formules désenchantées à l’égard du cours suivi, se pourrait-il que ces derniers aient témoigné de leur distance ou de leur désintérêt envers le passé québécois par lequel ils se sentent peu ou pas concernés? Dans certains cas, la chose paraît évidente : “C’est intéressant, mais personnellement cela m’importe peu car je ne suis pas né au Québec”, avoue l’un; “C’est plate! Et j’[m]en cawliss”, affirme un deuxième. Dans d’autres cas, le détachement semble compensé par une certaine sympathie envers le Québec…» (J. Létourneau. Ibid. pp. 205-206). Rappelons-nous que nous sommes en pleine période où s’amorce la discussion sur les accommodements raisonnables et qui se terminera (momentanément) par la tenue de la Commission Bouchard-Taylor. Quelle que soit l’issue de cette confrontation de part et d’autre, on ne peut ignorer que la venue de ces néo-Québécois change la donne non, seulement de la conscience historique des élèves, mais du travail historien lui-même.

Létourneau tient à le souligner : «Par rapport aux “non-réformés”, il est vrai de dire que l’on trouve en proportion, chez les “réformés”, un peu plus de jeunes qui associent l’expérience québécoise aux thèmes de la diversité culturelle. Cela dit, ces thématiques demeurent nettement minoritaires. Lorsqu’elles surgissent, elles sont souvent le fait de jeunes néo-Québécois. Les phrases “Multiculturation”, “L’ouverture à plusieurs différentes cultures et religion”, “Vive la multiethnicité” et “Amérindiens + Français + fourrure + évolution + immigration = Québec”, par exemple, viennent toutes d’élèves fréquentant des écoles multiethniques de Montréal. Précisons que l’environ-nement pluriculturel n’est pas toujours propice au développement d’une altérité harmonieuse, comme en témoigne cet énoncé produit par un jeune Québécois d’héritage canadien-français : “On est au Québec ici, si t’es pas content décalisse!”…» (J. Létourneau. Ibid. pp. 210-211). Que l’on ne soit pas surpris que des immigrantes voilées se promènent après ça avec, écrit sur une pancarte : «Le Québec, sans nous, n’est rien»! D’autre part, on comprend du même souffle, l’engouement chez les Québécois dits de souche pour la Charte des valeurs québécoises proposée par le Parti Québécois. Tout ça a été préparé de longue date et sans le prévoir – bien au contraire -, par la réforme de 2007 du gouvernement Charest!

Voilà pourquoi le nœud du récit national qui structure l’unité d’intrigue de l’histoire du Québec pose problème en termes d’intégration des nouveaux arrivants. On ne peut faire des Québécois instantanés à partir de la poudre d’histoire. C’est l’occasion pour Létourneau de considérer le récit traditionnel comme inapte à opérer sur ce métissage ethnique nouveau. Pour lui, l’immigration sonne le glas de la tradition groulxiste. La conscience malheureuse persiste chez les élèves tant «il est fascinant de voir à quel pont les jeunes Québécois, dans les phrases qu’ils forgent pour faire état de leur vision du passé du Québec, s’inspirent ou reprennent directement les thématiques identitaires, figures rhétoriques, schèmes d’intelligibilité, séries culturelles, topiques narratives ou éléments de la doxa de leur groupement référentiel. Cette dynamique d’emprunt est visible chez les “francophones” autant que chez les “anglophones”» (J. Létourneau. Ibid. p. 220). Les thématiques identitaires sont l’obstacle majeur à une conscience heureuse de l’histoire et à la possibilité d’«ouvrir la mémoire apprise et la conscience simpliste par l’histoire comprise, de manière à défaire les représentations acquises et complexifier les visions assises pour parvenir à la conscience critique, tel est le but de l’éducation historique» (J. Létourneau. Ibid. p. 233). L’auteur entrevoit même l’amorce d’un processus d’ouverture dans certains types de phrases positives : «Au vu des phrases produites – souvent triviales, surtout dans le cas des formules à connotation positive – on se demande si les intéressés se détachent de cette représentation par choix, par candeur ou par inconnaissance. On ne contestera pas que certains jeunes s’écartent de la vision hégémonique du passé du Québec parce qu’ils adhèrent franchement à un point de vue non négatif de l’expérience québécoise. Ceux-là ont clairement une conscience différente du passé de la province. En délaissant les schèmes habituels d’intelligibilité de l’aventure québécoise dans le temps, peut-être font-ils preuve d’ailleurs d’une sorte de résistance active par rapport au récit dominant. D’autres jeunes, possiblement insatisfaits des représentations existantes du passé québécois, mais incapables de trouver une alternative qui leur convienne, finissent par employer, faute de mieux, une formule simpliste et peu historisée, à caractère positif, pour exposer leur vision de l’expérience québécoise. En pratique, ces jeunes pourraient être fiduciaires d’une conscience autre de l’aventure québécoise; cependant, ils n’ont pas (encore) déniché de quoi rassasier leur esprit sur ce plan. Si leur vision positive est fidèle à leur pensée, elle est également naïve et mal fondée sur le plan empirique, d’où la banalité des formules qu’ils emploient» (J. Létourneau. Ibid. pp. 225-226). C’est à l’ouverture sur une expérience positive de l’histoire qu’appelle l’utopie de Létourneau; la capacité d’offrir un discours alternatif à l’histoire nationale mélancolique enseignée depuis toujours aux élèves du secondaire à laquelle il veut œuvrer dans le contexte où les thématiques identitaires doivent céder le pas à la multivalence de la nouvelle société québécoise.

Ne nous cachons pas que Létourneau entend ici mettre K.O. l’Histoire du Québec pour les nuls d’Éric Bédard. Comme il le reconnaît dans une note, s’il existe des récits alternatifs de l’histoire du Québec – ceux de Little et Gossage, de Baillargeon, de Young et Dickenson et …Létourneau – ce qu’ils proposent est de peu de poids sur la masse des Québécois qui se sont nourris au gré du grand roman (familial) national les Lacoursière, Vaugeois, Bédard, etc., «qui vendent les ouvrages qu’ils produisent par dizaines de milliers d’exemplaires et qui sont continuellement présents sur les plateaux de télévision ou dans les émissions de radio!» (J. Létourneau. Ibid. p.100, n. 2). Je comprends parfaitement ta frustration, mon Jocelyn! Voilà la «vraie raison» qui motive l’auteur à se pencher sur «la possibilité de sortir les jeunes des trappes identitaires dans lesquelles ils semblent pris à un âge précoce, trappes qui hypothèquent lourdement leurs chances de renouveler les représentations historiques par lesquelles ils se voient – ainsi que les “Autres” – dans le temps et le théâtre de l’histoire…» Contre les mythistoires hérités de l’enseignement des Lacoursière et autres Bédard, Létourneau se demande : «Est-il pensable que les jeunes puissent s’extirper des mythistoires constitutifs de leur identité historique? Difficile de répondre à la question de manière assurée. L’enquête révèle en tout cas que l’entreprise ne sera ni facile ni rapide. Les récits identitaires fondés sur des mythistoires restent en effet largement structurants de la conscience historique des jeunes. On doit d’ailleurs se demander si l’être humain peut exister en dehors de récits mythistoriques par lesquels il conjugue son destin personnel aux temps d’ensembles sociaux qui, tout à la fois, lui offrent tremplin, refuge et réconfort identitaire. Pour plusieurs, la réponse à cette question est affirmative. Mieux, le moyen de cette sortie (salutaire) du cadre mythistorique est à portée de main : il s’agit de la pensée historique, qui libère les capacités réflexives individuelles et ouvre les portes de l’autonomie intellectuelle. Cette thèse est assurément séduisante. La réalité n’est pas aussi évidente. En vérité -, et c’est l’un des constats auxquels il faut bien parvenir au terme de cette étude – les récits identitaires à caractère mythistorique apparaissent comme des prêts-à-croire ou des prêts-à-penser avidement recherchés ou passivement adoptés par l’être humain en quête de sens» (J. Létourneau. Ibid. pp. 235-235). Mais, comme le remarquait Mircea Éliade dans son livre La nostalgie des origines, toutes démystification d’un récit entraînent automatiquement un processus qui remythifie le récit. Dans le cas de Létourneau, celui-ci proposera les métaphores.

«On dit que les hommes vivent par les métaphores. Il semble que ces procédés de langage, aussi utilisés comme figures rhétoriques, constituent de puissants mécanismes de captation, de compréhension, d’ordonnancement, d’interprétation et de restitution de l’expérience vécue et perçue. Dit autrement, c’est par la production ou l’emprunt de métaphores, notamment, que l’être humain s’empare de la complexité du monde et lui donne un sens fort, pratique et synthétique qui sert à la régulation de sa vie ordinaire. Bien sûr, la métaphore n’est pas une fin en soi; c’est même une erreur de la “déguster comme une intelligibilité toute faite”. Il faut au contraire la considérer comme une idée de base, pivot d’un processus d’élémentation du savoir, à partir de laquelle ou grâce à laquelle des idées plus complexes peuvent être élaborées». 

Admettons cette thèse dont on tirera une implication immédiate par l’énoncé d’une proposition conséquente : si les métaphores sont essentielles à la préhension par l’être humain du monde dans lequel il vit, c’est dire que de nouvelles métaphores pourraient faire “revivre” les hommes et leur ouvrir de nouveaux continents de compréhension, y compris à propos d’eux-mêmes. Suivant cette affirmation, produire de nouvelles métaphores serait un moyen d’offrir aux êtres humains et aux sociétés de nouvelles possibilités de compréhension et de retraduction de leur condition historique. De ce raisonnement découle un défi auquel les enseignants, les didacticiens et les historiens paraissent ensemble confrontés : celui de forger une nouvelle idée phare – sorte de métaphore percutante, pertinente et concordante avec la complexité du passé – pour saisir et représenter l’expérience québécoise en vue de la délivrer de ses oripeaux défraîchis» (J. Létourneau. Ibid. pp. 235-236).

Nous ne sortons pas de la problématique posée par le mythistoire en lui substituant la métaphore! Disons-le. Abolir le mythistoire de l’identité nationale pour la métaphore d’une société de contacts; c’est-à-dire une histoire de métissages successifs depuis les premiers contacts entre colons français et autochtones, puis avec les Britanniques au moment de la Conquête, et les différents groupes ethniques venus après : Irlandais, Écossais, Italiens, Haïtiens, Maghrébins, Vietnamiens, etc., pour faire ici ce qui avait été fait avant ou ailleurs, en Amérique ibérique comme aux États-Unis, mais de manières différentes. C’est l’histoire du Nous «inclusif» de Pauline Marois! «Le Québec comme société de contacts – en assumant tout ce que ces contacts peuvent avoir eu (et ont toujours) d’avantageux et de fâcheux, de positif et de négatif, de conciliant et d’heurtant, de structurant et d’affligeant, de libérateur et d’assujettissant -; voilà une idée-force qui pourrait (peut-être) permettre au Québec de passer à l’avenir [c’était le titre d’un autre livre de Létourneau] sans nier ce qui l’a fait tout en rehaussant ce qui le fera» (J. Létourneau. Ibid, p. 236). L’enjeu du livre interpelle le lecteur à choisir entre deux systèmes idéologiques clairement identifiés. Mais comme l’histoire de l’avenir n’a pas encore été écrite, il est difficile d’en tirer une alternative pratique.

Dans sa Philosophie de l’Histoire, le jeune Michelet disait de la France qu’elle était un lieu de contact sur le continent européen où toutes les migrations de peuples avaient fini par aboutir. Contrairement à ses successeurs réactionnaires, Michelet voyait justement la France comme une creuset où se formait la nation française, une société de contacts, une situation à laquelle aucun autre pays européen ne pouvait se comparer. Tout cela n’effaça pas la conscience historique malheureuse des Français de se retrouver toujours en perpétuelles guerres civiles.

La conscience malheureuse de l’Histoire n’est pas spécifiquement québécoise et la solution de Létourneau consiste à échanger 4 trente sous pour une piastre! Tous les peuples ont des historiens qui leur rappellent leur mauvaise conscience. Lorsque Howard Zinn publie une Histoire populaire des États-Unis, n’est-ce pas à cette mauvaise conscience fortement refoulée qu’il en appelle? Lorsqu'il passe en revue tous ceux qui ont été les laissés pour compte du rêve américain : Amérindiens, Noirs femmes, immigrants, esclaves, ouvriers, gays… la tonitruante histoire américaine ne découvre-t-elle pas son lot de culpabilités morales et, inquiétés par le vieux sentiment judéo-protestant du châtiment, les Américains ne savent-ils plus s’ils doivent regarder comme un signe d’élection ou de damnation le fait, qu’à leur tour, ils imposent (et à quels prix!) la pax americana à l’ensemble du monde? Nos «victoires morales» ne peuvent effacer nos défaites historiques, et qu’importe l’idée force (mythe identitaire ou métaphore de contacts), notre conscience part avant tout de ce que von Ranke appelait wie es eigentlich gewesen, ce qui s’est réellement passé. Et continue de se passer présentement. L’historiographie moderne est née avec les concepts de nation, d’État, de cultures et si la mondialisation doit changer tout cela, la société de contacts ne sera pas québécoise mais universelle, car ce n’est que là qu’elle peut imposer son paradigme de mythistoire du futur. En attendant, nous vivons encore dans des sociétés nationales, dominées par des institutions d’État et dont la culture est la célébration de son identité collective. Libre à M. Létourneau d’y croire ou pas

Montréal
26 février 2014

2 commentaires:

  1. Moi aussi je préférais l’histoire américaine même si je n’avais pas encore visité ces lieux. Est-ce possible aussi que la variable « l’herbe est toujours plus verte chez le voisin » ait joué ?

    J’aime beaucoup ton envolée pour la finale, c’est du grand Coupal.

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  2. Bien sûr, chère Rainette que l'herbe est toujours plus verte chez le voisin, ce n'est pas à une grenouille que j'apprendrai ça! Il est vrai que pour l'envolée finale, j'étais monté sur un tabouret.

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