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samedi 9 février 2013

Tittytainment au Bordel Métaphysique

Clocher de la Cathédrale Saint-Jacques, Université du Québec à Montréal

TITTYTAINMENT AU BORDEL MÉTAPHYSIQUE

What’s up doc? demandait régulièrement Bugs Bunny, au début de ces insipides dessins animés de ma jeunesse. Il faut croire que le lapin des frères Warner a fait des petits au Québec, rien qu’à regarder la jolie récolte amassée pour la tenue du prochain sommet de l’Éducation supérieure au Québec, des 25 et 26 février 2013.

L’annonce et la préparation de ce sommet ont déclenché une véritable guerre civile à l’intérieur même des universités. Le gel des frais de scolarité comme la diminution des subventions annoncée par le gouvernement Marois ont dressé les rapaces les uns contre les autres. Les recteurs d’un côté suivis de leur cortège d’administrateurs douteux; les enseignants et les chercheurs de l’autre qui, au nom de l’indispensable apport de la science à la société et aux entreprises, réclament toujours des salaires capables de compétitionner avec ceux (déjà exorbitants) des médecins spécialistes. Tous ces gens se présentent - ont-ils lu Saint-Simon, pas le mémorialiste mais le philosophe libéral-socialiste? - comme étant les soutiens de la société (Ibsen). S’il n’y avait pas les grosses sommes d’argent et les privilèges sociaux qui accompagnent ces réclamations, la lutte paraîtrait futile.

Je dois à mon ami, Bruno Lalonde, d’avoir exhumé de l’oubli ce thème du tittytainment lancé par l’ancien conseiller du Président Carter, Zbigniew Brzezinski, membre de la Trilatérale et autres corporations de Think tank, conseillers des capitalistes et encaisseurs du pauvre monde, au cours du premier "State Of The World Forum", sommet tenu à l'Hôtel Fairmont de la ville de San Francisco. L'objectif de cette rencontre était de déterminer l'état du monde et suggérer des objectifs souhaitables et proposer des stratégies pour les atteindre dans le contexte de la mondialisation et des politiques globales pour obtenir sa mise en œuvre. C’est à cette occasion que les invités du sommet sont arrivés à la conclusion que la fameuse Société 20:80 était inévitable, celle dans laquelle le travail de 20% de la population mondiale serait suffisant pour faire vivre la totalité de l'appareil économique de la planète. 80% de la population restante s’avérant «superflu», ne disposant ni de travail ni d'occasions d'aucun type, d’où sa propension à cultiver le ressentiment et la vengeance.

Cette prémonition était avant tout une aspiration et un plan d’action pour ces leaders, tous néo-libéraux : Mikhaïl Gorbatchev, George Bush, Margaret Thatcher, Vaclav Havel, Bill Gates, Ted Turner, etc., esquissée au cours d'un marathon de présentations et de répliques chronométrées. C'est là que, pour faire court, notre Brzezinski fit rire l’assistance avec son néologisme : tittytainment, une contraction des mots titty et entertainment, qui entendait désigner par là un mélange de marchandises matérielles et psychologiques propres à endormir les masses, contrôlant également leurs frustrations et leurs protestations prévisibles. Brzezinski expliquait l'origine du terme tittytainment, comme une combinaison des mots anglais «tit» ("sein" en anglais) ou «titillate» («taquiner pour exciter gentiment» en anglais) et «entertainment» qui, dans aucun cas, ne devait être compris avec des connotations sexuelles, mais au contraire, comme allusif à l'effet soporifique et léthargique que l'allaitement maternel produit chez le bébé quand il boit.

Hans-Peter Martin et Harald Schumann, dans leur livre Le piège de la mondialisation (Solin Actes Sud, page 12) exposent ainsi la projection futurisante des néo-libéraux rassemblés au sommet Gorbatchev:

«L’avenir, les pragmatiques du Fairmont le résument en une fraction et un concept : «Deux dixièmes» et «tittytainment».
Dans le siècle à venir, deux dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale. “On n’aura pas besoin de plus de main d’œuvre”, estime le magnat Washington Sycip. Un cinquième des demandeurs d’emploi suffira à produire toutes les marchandises et à fournir les prestations de services de haute valeur que peut s’offrir la société mondiale. Ces deux dixièmes de la population participeront ainsi activement à la vie, aux revenus et à la consommation – dans quelque pays que ce soit. Il est possible que ce chiffre s’élève encore d’un ou deux pour cent, admettent les débatteurs, par exemple en y ajoutant les héritiers fortunés.

Mais pour le reste? Peut-on envisager que 80% des personnes souhaitant travailler se retrouvent sans emploi? “Il est sûr, dit l’auteur américain Jeremy Rifkin, qui a écrit le livre
La Fin du travail, que les 80% restants vont avoir des problèmes considérables”. Le manager de Sun, John Gage, reprend la parole et cite le directeur de son entreprise, Scott McNealy : à l’avenir, dit-il, la question sera “to have lunch or be lunch” : avoir à manger ou être dévoré.

Cet aréopage de haut niveau qui était censé travailler sur «l’avenir du travail» se consacre ensuite exclusivement à ceux qui n’en auront plus. Les participants en sont convaincus : parmi ces innombrables nouveaux chômeurs répartis dans le monde entier, on trouvera des dizaines de
millions de personnes qui, jusqu’ici, avaient plus d’accoin-tances avec la vie quotidienne confortable des environs de la baie de San Francisco qu’avec la lutte quotidienne pour le survie à laquelle doivent se livrer les titulaires d’emplois précaires. C’est un nouvel ordre social que l’on dessine au Fairmont, un univers de pays riches sans classe moyenne digne de ce nom – et personne n’y apporte de démenti.

L’expression “
tittytainment”, proposée par Zbigniew Brzezinski, fait en revanche carrière. Tittytainment, selon Brzezinski, est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d’argot américain pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l’occurrence, qu’au lait qui coule de la poitrine d’une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète».
Moins qu’un programme machiavélique, la réflexion de Brzezinski renvoie à une observation qui confirme ma thèse de la régression sadique-orale de la civilisation occidentale depuis l’implantation de la société de consommation d’après-guerre. Le lait et les joujoux, les bergers et les spectacles, le pain et le cirque version occidentale. Avec des moyens inimaginables pour les empereurs romains mais qu’ils n’auraient sûrement pas écartés s’ils les avaient connus, la rétroprojection de la décadence romaine est visualisée devant nous. Il faut se dire alors que le sommet de l’Éducation supérieure va se tenir sur fond de sommet Gorbatchev, car les spécialistes de la «gérance» de l’État, qu’ils soient libéraux ou péquistes, changent peu la donne, acceptent - et ils sont forcés de le faire - cette inévitable issue du XXIe siècle. Comment, alors, faire accepter aux étudiants et à la jeunesse en générale, que seulement 20% d’entre eux gagneront suffisamment leur vie pour rembourser leurs frais de scolarité et que les 80% autres devront trimer dans une compétition effarante pour gagner leur vie ou s’écrouler dans une assistance sociale avilissante? À la lumière de tout ceci, nous comprenons mieux la lutte féroce qui s’est déclenchée dans le monde universitaire, au-delà des revendications étudiantes. Entre la technocratie administrative et la technocratie chercheuse/enseignante, une lutte se livre pour ramasser les miettes que l’État va injecter dans la broyeuse universitaire. De cette lutte, les objectifs kantiens de l’éducation pour tous (et je ne parle pas de l’éducation «gratuite» pour tous), la haute valeur de la culture et de la civilisation, la beauté du savoir et le progrès technique ne sont que des leurres que l’on fait miroiter aux imbéciles. Les 20% sont déjà bien identifiés par les résultats des revenus annuels publiés par Statistiques Canada. Les 80% de la population qui reste vacille entre les classes moyennes (petites bourgeoisies rentières ou besogneuses) et une immense masse de sans emplois - assistés sociaux, chômeurs, travailleurs itinérants ou contractuels - qui sera formée par ces futurs diplômés universitaires.

Nous comprenons mieux - ce qu’un Léo Bureau-Blouin par exemple ne peut comprendre -, que les positions du ministre Pierre Duchesne, nolens volens, s’inscrivent dans cette projection. D’où son refus d’envisager l’éducation supérieure gratuite ni le gel permanent des frais de scolarité, réclamés respectivement par l’ASSE et la FEUQ. Plus réaliste parce que sans doute mieux informée de la stratégie à long terme du néo-libéralisme, la rectrice sortante de l’Université McGill, Heather Munroe-Blum, a qualifié le sommet de «farce» aux débats «chorégraphiés à la minute près». Certes, ce n’est pas le respect de la condition des étudiants qui caractérise le mieux Mme Munroe-Blum, mais bien son ralliement à un développement économique du 20:80. Voilà pourquoi le ministre Duchesne a laissé tomber platement : «J’espère que la farce est drôle». En fait, il semble que lui et son parti ne l’ait pas comprise du tout.

Entre les leaders du sommet Gorbatchev et ceux de l’Éducation supérieure du Québec, il y a un gouffre qui sépare d’un côté, «savoir ce que l’on veut», et de l’autre «ne pas savoir ce qui nous attend». Le premier était décidément un choix de civilisation, celui jadis pris par l’Empire romain, le Tittytainment indispensable à maintenir la base d’ordre dans la société des 20:80. Le second ne sait pas encore ce qu’il va faire des 80% aux statuts précaires, aussi préfère-t-il ne pas y penser. Encore une fois, les Québécois vont se laisser dicter leur «choix» - même si les esprits chagrins s’empresseront vite de rétorquer que ce choix n’existe véritablement pas - par les dirigeants mondiaux. Ces Québécois! Non seulement n’ont-ils pas été foutus de faire leur propre révolution française, libérale et démocratique; non seulement ils n’ont pas été assez brillants pour s’approprier la révolution industrielle capitaliste que les Anglais faisaient porter sur leur dos; non seulement ont-ils opté pour un socialisme capitaliste ou un capitalisme à visage humain comme le lançait, ingénument, Bernard Landry, mais ils vont se laisser dicter leur attitude à tenir dans l’agonie de notre civilisation. Tittytainment, le lait Natrel et les shows de télé-réalité avec des idiotes aux gros seins. Déjà les Paul Desmarais, les Pier-Karl Péladeau, les Guy Laliberté et les René Angelil de ce monde sont suffisamment riches pour abreuver le 80% restant de sottises encore pendant un bon quart de siècle. Le temps que la réalité du 20:80 s’installe définitivement comme tissu social.

Ce monde de 20:80 est évidemment le monde de la technè, celui du développement technique comme réalisation magique de la religion théorique et scientifique. Ce monde, comme le passé hellénique le démontre amplement, annonce une fragilisation constante des qualités et des capacités humaines au détriment de l’automatisme d’instruments non-organiques, les «robots». Un Shakespeare de 2050, joué par une série de robots aux mouvements quasi-humains, reprenant les fameuses répliques du dramaturge - le fameux «être ou ne pas être» de Hamlet, dit par des robots, ce n'est quand même pas rien -, attirera beaucoup plus de spectateurs faciles à épater que la même représentation exécutée par les artistes, survivants du 80% rendus inutiles par les acteurs dramatiques robotisés. Nous filmons déjà Versailles à travers un écran vert, alors? Alors, nous ne pouvons que nous émerveiller des possibilités contenues dans la promesse des leaders mondiaux réunis à l’hôtel Fairmont.

À la technè resterait à opposer la classique vision de la païdeia, peu en valeur dans le cours du marché des idées actuel. Pourtant, lorsque Socrate et Platon l’ont exprimée, la Grèce sortait, elle aussi, d’une violente guerre civile où Athènes avait été vaincue par son adversaire, Sparte. C’est dès le début de l’effondrement de la civilisation hellénique - qui sera relayée par la dictature romaine -, que le choix s’est offert aux Grecs entre la technè et la païdeia. La défaite d'Athènes signifia aussi la défaite de la technè. Avec les guerres constantes, c’est le marché des esclaves qui alors réduisait l’activité des Grecs et des Romains aux 20:80. De plus, malgré les allures démocratiques que se donnait l’oligarchie athénienne, c’est dans le 20% que s’est fait le choix de civilisation pour la technè et non dans le 80%, trop préoccupés par ses petites affaires et ses divertissements honteux : les comédies d’Aristophane ou les vulgarités de Plaute. Les combats de gladiateurs ou les attraits touristiques des Hyakinthos où de jeunes adolescents spartiates donnaient des spectacles d’endurance physique sous les coups de fouets donnés par des aînés, alors qu’on imagine assez nos touristes romains, glace à la main, s’exclamer des ooh! et des aah! à chaque lacération de la peau sous le coup du fouet de leur «télé-réalité» morbide. C’est dans cet esprit «décadent» que s'oppose Socrate aux sophistes, les rhéteurs, les partisans de la technè de l’époque. Qui étaient-ils?

Au-delà des spécificités civilisationnelles et du cours du temps, un lien tissé serre les sophistes et l’argent. Jacqueline de Romilly souligne combien l’enseignement de la technè des sophistes, déjà, visait l’immédiateté et l’efficacité. Considérant la rhétorique comme l’art de convaincre en démocratie basé sur des «effets sémiologiques», les sophistes ne se donnaient pas pour but d’approfondir les sujets de débats mais d'ornementer seulement les formes. La profondeur d’une pensée est inaccessible au commun des mortels, aussi l’apparence fait tout aussi bien l’affaire. Le tout consistant à faire payer la maîtrise de cet art de convaincre : «Les sophistes, écrit Jacqueline de Romilly, détenteurs d’une technè immédiatement efficace et transmissible, marquaient par le fait même de demander de l’argent, cette efficacité et cette valeur pratique de leurs leçons. Le succès qu’ils promettaient pouvait normalement appeler une rétribution, alors que la recherche de la vérité ne le pouvait pas» (J. de Romilly. Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Paris, Éd. du Fallois, rééd. Livre de poche, col. Biblio-essais, # 4109, 1988, p. 55). Les enseignants de l’université actuelle s'inscrivent naturellement dans la lignée des sophistes, même s’ils s’en défendent par tous les «arguments à effets» possibles, cumulant les références à Heidegger, à Gadamer, à Marx ou à Wittgenstein. Ce sont des techniciens de la langue, de l’interprétation, de la société et des mathématiques. Et en tant que techniciens, en système capitaliste, ils ne peuvent être que des péripatéticiens du savoir, logés dans un «bordel métaphysique» où il faut payer pour entrer, payer pour s’asseoir dans une classe, payer pour voir le streap-tease intellectuel du maître, payer pour faire des travaux pro forma, enfin payer pour le diplôme. L’Université comme bordel métaphysique est une institution apparentée au tittytainment, sans doute moins violent que les Hyakinthos de jadis, mais où la valeur de la marchandise dépasse celle du client.

Dans le contexte de la guerre civile que représente la guerre du Péloponnèse (431 - 404 av. J.-C.) - la guerre de Trente Ans des Grecs -, le fait qu’un brillant élève de la vedette de la sophistique, Protagoras, ait décidé de rompre ce lien entre l’argent et la formation citoyenne, est une révolution en soi. Antonio Tovar distingue les trois traits typiques qui oppose la païedia socratique à celle des sophistes. «En premier lieu, les sophistes étaient avides d’argent et se faisaient payer leurs leçons. Leur art consistait à réaliser des profits en vendant des discours sur la vertu. Dans les milieux de l’éristique, c’était précisément le gain qui différenciait la sophistique : elle en était la branche utilitaire. La sophistique était une discussion et une dispute, une lutte et un combat menés avec une idée de lucre. Socrate savait que le sophiste ne manquerait pas de donner son enseignement si on lui offrait de l’argent; autrement il garderait sa science pour lui seul. […] Et pas mal d’argent, puisque Socrate trouvait les sophistes bien trop chers» (A. Tovar. Socrate Sa vie et son temps, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1954, pp. 240-241). L’éristique, c’est l’art de la querelle. Les sophistes formaient des querelleurs, ce qui décrit assez bien ce que sont nos parlementaires modernes. Avant nos faiseurs d’images, la sophistique consistait à exposer les modèles les plus beaux, les langages les plus séduisants et les arguments les plus démagogiques afin d'obtenir le ralliement du plus grand nombre. Les universitaires d’aujourd’hui, avec leur surcharge de néologismes techniques, inventent des novlangues propres à leur monde totalement psychotique et paranoïaque, vivant à l'ère de l’espionnage intellectuel ou industriel qui rend assez vite la vie du chercheur ou de l’acteur social insupportable, tant il doit surveiller son langage, ses relations, ses déclarations, ses documents écrits, son portable… Le montant versé par l’étudiant à l’université l’investit comme marchandise symbolique propre à opérer moins sur le réel qu’à participer à cette «sphère» paranoïde de manière d'être aliénante, appelé à s’intoxiquer de tittytainment, qu'il soit dans le 20 ou le 80% de la masse.

«Une deuxième différence, poursuit Tovar, résidait dans la passion toute professionnelle avec laquelle les sophistes tâchaient d’influencer les autres. Sûrs d’eux-mêmes, ils s’appliquaient à chercher des jeunes gens dont ils pouvaient modeler l’âme. D’après Platon, Socrate ressentait une horreur profonde devant cette chasse aux âmes : “l’âme, ce qu’on ne confie ni à son propre père, ni à son frère, ni à aucun de ses amis”, c’est ce qu’on livrait au sophiste. Mais le sophiste n’attendait pas qu’on vint le chercher; il traquait, comme “un chasseur salarié, des jeunes et des riches”. Socrate le voyait chassant dans des prairies où abondaient la richesse et la vertu car, pour les socratiques, sophiste était synonyme de maître d’éducation et de vertu» (A. Tovar. ibid. p. 241). Le Bordel métaphysique universitaire a aussi ses campagnes de publicité, il racole dans les cégeps, les instituts privés, les entreprises. Il s’agit de façonner à son image la nécessaire «vertu» des postulants; une image qu’il n’apprécie pas nécessairement, préférant généralement l’image de l’autre (de l'américaine, de l'européenne, de l'orientale) à la sienne, dans la plus pure tradition des colonisés. Non seulement, comme le démon de l’Évangile, il se veut le diffuseur des meilleurs tours de force, mais il n’hésitera pas à étouffer l’âme, la «vertu» de celui qui chercherait à critiquer ou remettre en question la portée de sa démarche.

«En troisième lieu, conclut Tovar, la différence entre Socrate et les sophistes était dans l’ambition d’atteindre à la vérité. Les socratiques ont souvent insisté sur la frivolité des sophistes dans l’accomplissement de cette tâche. Manque de rigueur, emploi de la magie et de la prestidigitation dans les objections et les discussions, jonglerie avec des connaissances qui aboutissent à ne rien savoir des choses : voilà tous leurs défauts. Le sophiste cultive l’art des apparences, il forge des images, il est “athlète dans les joutes de paroles”, il est doté d’une science discutable et non vraie, d’une science qui ne découvre rien. Son art est un art de trompeur, contraire, en termes techniques, aux choses qui sont. Son attention n’est pas attirée par les choses connues, mais par celles factices et, sur celles-ci, il croit savoir ce qui n’est en réalité qu’une opinion» (A. Tovar. ibid. pp. 241-242). C’est tout le malaise de l’université moderne que nous retrouvons ici décrit. La frivolité l’emporte sur l’aspect sérieux de la tâche. «L’École nationale de l’humour» n’est plus parodie, c’est un édifice du complexe uqamien de Montréal! Bernard Landry a transformé la formation du Cirque du Soleil - qui n'est au fond qu'une compagnie aux intérêts privés - en diplôme collégial. Autrement dit, c’est le manque de rigueur dans la pensée qui mine les sciences sociales et humaines; l’emploi de formules abscons et creuses, comme une formule magique, qui ouvre sur une technique opératoire; jonglerie, également, avec les concepts qui s’accumulent en tas pour dépasser en hauteur la tour de Babel. Enfin, indispensable au tittytainment, il faut pratiquer l’art de l’illusion, la magie où la parole trompe les yeux, les effets pris pour la nature du phénomène. Le savoir du nouveau Bordel métaphysique est bien un savoir factice qui creuse le vide de l’âme et de l’esprit. Et c’est pour cela que les étudiants paient! Et c’est cela que le gouvernement et les entreprises veulent nous faire acheter!!

On l’a vu, le ministre Duchesne a mis dehors du sommet de février Socrate et ses disciples. Du moins, il a dit qu’il était prêt à les entendre mais non à les écouter. Cet ancien déblatérateur de l’information à Radio-Canada et inlassable biographe de Jacques Parizeau choisit la voie mensongère des 20% contre l’impasse qui attend les 80% d'autres. Parce que le gouvernement péquiste a refusé la tenue de véritables États-Généraux sur l’Éducation pour s’en sauver, à rabais, avec un sommet mamelonesque, l’inutilité du savoir réel est une fois de plus confirmée. «Socrate sait profondément récuser la sophistique parce qu’il en vit intimement les limites et la frivolité, et croit bon d’en convertir les vertus à une plus haute vertu. Si Platon a fait porter tous ses efforts pour discréditer impitoyablement la sophistique, ce n’est pas seulement à cause du verbalisme de celle-ci, de son relativisme et de son amoralisme fonciers. C’est peut-être aussi parce qu’il doit trancher les innombrables liens qui unissaient Socrate à la sophistique de son temps jusqu’au jour où une crise intérieure… va rompre les ponts avec ces sophistes, dont il ne garde les tendances dialectiques que pour en faire son outil propre» (J. Mazel. Socrate, Paris, Fayard, 1987, p. 152). Visiblement, cette rupture n’a jamais eu lieu entre les ténors politiques et pédagogiques québécois et la sophistique universitaire, et les étudiants sont entraînés, tantôt putes, tantôt clients, au Bordel métaphysique universitaire.

Jacques Mazel, que nous venons de citer, offre un rappel savoureux de cet affrontement entre les sophistes et Socrate : «Au quotidien, l’incompatibilité apparaît fortement tranchée dans le dialogue de Xénophon où Antiphon le sophiste s’étonne de la vie de Socrate : “Je croyais que la philosophie rendait heureux; mais ce que tu pratiques me semble le contraire. Tu manges et tu bois mal et tu n’as qu’un misérable manteau pour l’été et pour l’hiver. Tu ne vis ni élégamment ni librement, et ce que je crois est que tu es le maître de la malchance”. Socrate répond : “Tu crois que je vis mal, mais fais bien attention : comme je ne touche pas d’argent, je fais ce qui me plaît, sans que personne ne puisse rien exiger de moi ni m’obliger à quoi que ce soit et, comme je me contente de peu, je n’ai pas besoin de plus. Mon condiment est la faim; ce qui donne la saveur à l’eau que je bois est ma soif. Tu crois ingénument que le bonheur est dans ce qui est délicieux et cher; moi, en revanche, je sais qu’il est divin de n’avoir besoin de rien. Je ne veux avoir besoin de rien. J’admets que tu sois juste mais non que tu sois un sage. Tu fais cadeau de ton enseignement et tu ne l’apprécies pas à sa valeur; or, comme tu évalues à rien ce qui
Robert van Ackeren. La femme flambée, 1983
pourrait te rapporter de l’argent, tu n’es donc pas un sage. - Je crois que la science et la fleur de la jeunesse appartiennent au même genre. Si nous appelons prostitué celui qui vend la fleur de sa jeunesse, il faudra appeler du même nom celui qui vend sa science. En fait, les gens appellent ceux qui agissent ainsi d’un nom similaire, du nom de sophiste. Je ne veux pas d’argent, mais des amis; en donnant ma science, je gagne des amis, et ainsi je ne perds rien”. Pour sauver la mémoire de leur maître, les disciples useront souvent de cet argument opposant l’avidité des sophistes au désintéressement de Socrate» (J. Mazel. ibid. pp. 153-154). Bien entendu, ce texte de Xénophon est tardif et a valeur davantage de fable que de documentation. Socrate ne vivait pas si pauvrement et l'avidité des sophistes pas toujours aussi ignominieuse.

Nous vivons dans la société marchande capitaliste où l’industrialisation a réduit la société à un immense marché de cash & carry. Lorsque le nombre des producteurs et celui des consommateurs s’équivalaient, et que l’un était l’autre, la civilisation pouvait se payer des techniciens pour entretenir la circulation des marchandises. Maintenant, tout en poursuivant dans l'ordre moral de cette époque, les capitalistes néo-libéraux s’entendent pour ne rien changer à cette structure qui les dépasse pourtant, et dans la mesure même où les leaders de l'hôtel Fairmont de San Francisco l'avaient «planifié». La conquête des marchés par les grandes puissances, développées ou émergentes, finira un jour par atteindre son point d’équilibre qu’elle ne pourra plus rompre sous peine de destruction planétaire. Cet équilibre nécessaire aura pour prix la pétrification de la stagnation économique et la régression mentale toujours plus débile. Le 20:80, c’est la stagnation; le Tittytainment la régression sadique-orale. L’alma mater n’est plus que cette Prostituée (aux gros tétons) suggérée par l’Apocalypse. Le Bordel métaphysique, la Babylone, la Rome, le Montréal de notre eschatologie⌛
Montréal
9 février 2013

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