samedi 20 janvier 2018

Couvrez ce crucifix que je ne saurais voir...

Crucifix de l'Assemblée nationale, installée le 7 octobre 1936
COUVREZ CE CRUCIFIX QUE JE NE SAURAIS VOIR...

(Article publié le 25 octobre 2017 sur Facebook, 18 lectures)

Ce bout de bois, que l'on appelait un crucifix dans le bon vieux temps, quand ça se passait de même, était considéré par les Canadiens français catholiques comme un parmi des sacramentaux. Que sont les sacramentaux? Des signes sacrés de natures très diverses dont les rites sont définis par l'Église catholique comprenant aussi bien des bénédictions d'objets ou de personnes (la bénédiction paternelle du Jour de l'An), aux exorcismes (Vade retro Satana!), aux processions (comme celle de la Fête-Dieu), à la simple prière. Considérés comme mineurs par rapport aux sept sacrements, ce sont des «accompagnements» à une vie dévote. La réponse à la question 941 du fameux «petit catéchisme gris» de mon enfance donnait : «Les sacramantaux sont des choses et des actions choisies par l'Église catholique pour nous obtenir des bienfaits spirituels et temporels». Donc, ils peuvent tout aussi bien participer à la sortie des bons numéros à la 6/49 qu'à voter une loi promouvant l'austérité. Pourtant, quelques lignes plus bas, à la question 944, le même catéchisme averti : «Nous devons nous servir des sacramentaux avec confiance, mais sans penser qu'ils ont un pouvoir presque magique». C'était une réponse aux protestants pour qui le crucifix (et non la croix), avec sa sculpture du corps du Christ, n'était rien de moins qu'une idole (comme pour les musulmans).

Le crucifix de l’Assemblée nationale fut mis en place pour la première fois à l'ouverture de la session parlementaire du 7 octobre 1936. Maurice Duplessis, qui venait d'arracher le pouvoir aux Libéraux d'Alexandre Taschereau compromis dans des tas de magouilles peu recommandables, dont les célèbres «culottes à Vautrin», remerciait Dieu de l'avoir enfin promu Premier-ministre. Ce crucifix réaffirmait notre foi religieuse devant les propagandes athées des socialistes et communistes durant la crise, et à rappeler au principal intéressé que «Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte et catholique et capable d'assumer son destin et son développement». Bon! Il n'a pas dit ça exactement dans ces mots-là, mais ça revenait à peu près à ça. Et le catholicisme de son époque était un catholicisme très dogmatique. La fureur ultramontaine déclenchée à Rome sous le pontificat de Pie IX avait été fortement prise au sérieux par le clergé des messeigneurs Bourget (Montréal) et Laflèche (Trois-Rivières) qui menaient lutte serrée contre les idées libérales, agnostiques ou sans Dieu. L'excommunication du typographe Guibord, qui travaillait pour l'Institut canadien aux idées libérales, avait conduit à une promenade de son cercueil d'un cimetière l'autre pendant que des débats houleux se déroulaient devant les tribunaux. Finalement le cadavre de Guibord fut enseveli dans le cimetière catholique, mais Mgr Bourget utilisa un sacramantal pour obtenir une victoire morale : il désacralisa sa tombe. De même, faudrait-il croire que le crucifix à l'Assemblée nationale a toujours mieux travaillé pour les fédéralistes que pour les indépendantistes? Laissons ce débat métaphysico-politique à nos modernes spinozistes.

En tous cas, pour avoir assisté aux débats devant tous ces partis corrompus et magouilleurs, le Christ étendu sur le crucifix en a entendu des vertes et des pas mûres depuis ¾ de siècle. Des choses odieuses, à faire frémir. Des mensonges, des abus législatifs, des médisances, la mise au ban de la société de l'un de ses citoyens par l'exécrable Lucien Bouchard, et les insolences de Christine Saint-Pierre... Il a vu aussi se faire de grandes choses : la Révolution tranquille, la mise en chantier des grands barrages, la promulgation de la loi 101 faisant du français la seule langue officielle, les discours précédant la tenue du référendum de mai 1980, la structure d'un gouvernement républicain par le Premier-ministre Parizeau, le renversement du gouvernement Charest sous la pression populaire qui se solda par sa démission. Chaque jour, on a recrucifié le Christ sur sa croix; chaque jour on l'a ressuscité par un mot d'esprit ou un discours solennel, bien que ceux-ci soient en voie d'extinction devant la montée de l'analphabétisme fonctionnel des députés. Je crois qu'il a bien mérité une retraite sous une cage de verre comme exhibit des traditions québécoises.

La loi 62 votée par le Parti Libéral du Québec institue, envers et contre la Constitution canadienne, la «neutralité» de l'État. Elle fait fi du fait que Dieu et la Reine d'Angleterre, chef de l'Église anglicane sont inscrits dans la Constitution. Le maire de Montréal considère, pour des raisons idéologiques, que la loi est inapplicable dans sa ville, alors que des lois plus restrictives sont appliquées dans certains nombres de pays européens. Il est étrange qu'aucun expert constitutionnaliste n'a osé rappeler la garantie religieuse de la Constitution canadienne de 1982.

Si on en revient au crucifix, cet analphabétisme fonctionnel des députés, mentionné plus haut, apparaît dans les débats autour du maintien ou du retrait de ce morceau de bois. On ne peut que déplorer la façon pitoyable de promouvoir sa conservation ou son retrait. «On ne pense pas qu’il faut effacer le patrimoine historique du Québec», déclare Filomena Rotiroti (un nom de même, ça ne s'invente pas!), présidente du caucus des Libéraux. Serge Simard, député de Dubuc au Lac Saint-Jean déclare pour sa part : «On vient d’adopter une loi sur la neutralité religieuse, mais on ne démolira pas les statues, on ne démolira pas les artefacts, on ne démolira pas l’histoire du Québec. On vient d’adopter une loi pour qu’on soit capable de vivre ensemble, et pas d’autre chose», ce qui avoue être nettement ressenti comme une épine dans la pied dont il aimerait se débarrasser. Est-ce donc si difficile de vivre ensemble au Québec sans avoir à toucher à l'intégrité de son histoire?

Le bal avait été lancé vendredi dernier par les députés de Québec Solidaire lorsqu'ils proposèrent de porter la question de la présence du crucifix devant le Bureau de l'Assemblée nationale. Heureux de faire chier les Libéraux, le P.Q. et la C.A.Q. ont appuyé la motion. Après une fin de semaine de réflexions, la C.A.Q. s'est retirée considérant que le sujet n'en valait pas la peine. Québec Solidaire et le P.Q. seraient d’accord pour que le crucifix soit déplacé ailleurs, dans l'édifice du Parlement.

Il faut dire que l'envolée oratoire de Québec Solidaire sonnait plutôt théâtrale. Le député de Gouin, Gabriel Nadeau-Dubois, a qualifié la situation de «démonstration d’incohérence de niveau olympique». «On a deux partis politiques qui prétendent appuyer l’idée de la séparation entre la religion et l'État et qui, pourtant, ont voté contre le fait d'avoir une simple discussion sur la présence du crucifix au salon bleu». C'est le clou sur lequel entendait frapper le député qui croit que le crucifix n'a pas sa place dans le salon bleu parce qu'il représente politiquement «l'alliance entre l'église et l'État au Québec». Il faut dire que le débat sur la séparation des églises et de l'État (formule corrigée depuis par les historiens) est une affaire strictement française et non québécoise. De toutes façons, cette alliance du trône et de l'autel réside d'abord à Ottawa, qui reste toujours la capitale de «notre» pays, et non à Québec. Si le Québec veut devenir une province laïque ou neutre, c'est soit par le changement constitutionnel (qui n'intéresse personne), soit par l'Indépendance du Québec (que quasiment personne ne veut). Ce n'est pas par la présence ou l'absence du crucifix sur le mur du salon bleu que ça se passera.

La première ligne de la Charte des droits et liberté de 1982 le dit clairement : «Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit»; et si «Dieu est mon droit» comme le dit la devise de l'Angleterre, au Canada, la primauté du droit est subordonnée à la suprématie de Dieu. Puis vient «Sa Très Excellente Majesté la Reine» qui n'a pas besoin d'être présentée puisqu'il est inscrit, avec l'article III.9 de l'Acte de l'Amérique du Nord Britannique de 1867, qu'«À la Reine continueront d’être et sont par la présente attribués le gouvernement et le pouvoir exécutifs du Canada». C'est ne pas regarder plus loin que le bout de son nez que cette sortie du symbolique des Solidaires : «Le salon bleu est fondamental pour la démocratie québécoise», répète notre Robin Dubois national. «Ce n'est pas comme le mont Royal, où il y a une croix aussi. Le mont Royal, c'est là où on fait des piqueniques; le salon bleu, c'est là où on vote des lois, ce n'est pas la même chose». CQFD que voter des lois est affaire moins sérieuse qu'un pique-nique! On peut piqueniquer à l'ombre d'une croix, mais débattre et discuter des lois, c'est autre chose. C’est tenir le religieux - notre religion comme toutes les religions des immigrants protégés de Québec Solidaire - pour des sottises. Pour Nadeau-Dubois, le crucifix ne possède plus qu'un caractère patrimonial. À chaque parlement sa Mélanie Joly!

Enfin, il ne faut pas oublier cet autre énoncé de la Charte : la liberté de conscience et de religion. Vous ficelez tout cela, et vous comprenez que les intégristes ont la partie belle pour protéger burqa et niqab, comme les Juifs ont leurs boudins et leur assiette à tarte poilue sur la tête. On ne peut houspiller les musulmans si l’on veut laisser les Juifs jouir d'un privilège. Raison de plus de ne pas toucher à l'alliance du trône et de l'autel au Canada, et au Québec. Complaire aux pays arabes sans déplaire à Israël.

On a compris que très tardivement combien la question des accommodements religieux pouvait être plus délicate que la question de la langue au Québec. Parce que l'Église catholique a implosé de l'intérieur avec le concile Vatican II, il a été possible pour les Québécois d'écarter leur conscience des injonctions morales de l'Église. On croyait que la chose s'était résolue en douceur. Or, elle n'avait été que suspendue en attendant que l'immigration la tire de son sommeil. Maintenant, elle suscite des cris et des grincements de dents car l'islam est quelque chose de tout différent du catholicisme. Aussi dogmatique et obtu que Rome, l'islam a besoin plus d'elle encore de ses symboles, de ses rites et de ses traditions pour résister à une modernité dont il envie le bien-être économique et technologique mais dont les mœurs lui répugnent. Il y a une agressivité, non des musulmans dans leur ensemble, mais de leurs institutions patriarcales, familiales et traditionnelles contre l'ensemble des Occidentaux. Le terrorisme musulman, avec la lapidation des femmes adultères et la pendaison des homosexuels, amène ce que nous n'avons même pas connu en Amérique du Nord : les fantasmes effrayants de l'Inquisition. Pour certains, les musulmans ne sont que cela : des fanatiques. Pour d'autres, les Occidentaux ne sont que cela : des vicieux.

Il est étonnant de voir ces députés s'accrocher aux basques du crucifié pour maintenir un semblant d'appartenance à la tradition québécoise. Cela ne témoignerait-il pas d'un certain sentiment honteux qu'avec la «tolérance» des extravagances costumières, le catholicisme portait autre chose en lui qui n'était pas seulement que de l'affichage de vertus et du dogmatisme étroit d’esprit? Cette autre chose dans laquelle subsistait du bon et qui nolens volens participe de notre identité collective?

Montréal 
25 octobre 2017

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