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lundi 3 décembre 2012

L'essentialisme peut-il casser des briques?

Comment l'essence ferme le mur à la liberté

L’ESSENTIALISME PEUT-IL CASSER DES BRIQUES?

Le monde est ainsi fait que les politiciens sont des opportunistes. Ils servent en discours et en pantomimes ce que les électeurs de chaque comté veulent se faire servir. En fait, ce sont les courtisans de la démocratie. Si Colbert devait travailler pour augmenter les rentrées fiscales qui permettaient à son souverain de faire ses guerres capricieuses, et ce afin de pouvoir se payer un titre de noblesse pour lui et sa dynastie, aujourd’hui, les candidats députés, chefs de parti ou autres, doivent promettre (livrer, c’est moins certain) ce que le Citoyen-Roi de l’endroit veut entendre. Ainsi, Stephen Harper aime bien commencer ses discours nationaux en français. Justin Trudeau, en anglais. Ça flatte les égos régionalistes, mais en aucun sens cela n’affirme la constitutionnalité du bilinguisme canadien. Que les derniers résultats du recensement de 2011 montrent que le français est en perte de vitesse au Québec et que le français et l’anglais le sont à l’échelle du Canada suggèrent que les nouveaux arrivants, tout comme aux États-Unis, sont assez nombreux pour se passer des deux langues canadiennes pour fonctionner en groupes fermés. Des ghettos d’immigrants se forment. Et il est possible d'y vivre l’économie de marché sans avoir à user, autrement que par nécessité, de l’une ou l’autre des deux langues «officielles». Devons-nous nous en inquiéter?

La vitalité d’une langue dépend de la façon dont nous l’utilisons. Le joual a été moins dommageable pour la langue française au Québec que le laxisme paresseux avec lequel les lexicographes chargés de dresser la liste des mots ou les grammairiens qui ont changé la formulation des règles de grammaire pour faciliter l’apprentissage de la langue qui sévissent depuis une quarantaine d'années. Le goût du néologisme, pas toujours nécessaire, pas toujours approprié; les pédagogues qui considèrent uniquement l’aspect utilitaire et fonctionnel de la langue, enfin les producteurs culturels qui fuient le style comme une marque d’élitisme et de verbiage inutiles pour exprimer l’essentiel des sentiments plus que des pensées, cette misère du langage est différente de celle que la loi 101 du Québec avait pour but de cibler et de combattre. La platitude des bavardages radiophoniques, télévisuels et des média sociaux montre que l’analphabétisme se perpétue à travers le manque de soins avec lequel la langue est maniée. Il en va de même de l’anglais - sauf chez les francophones du Québec qui, toujours désireux d’être plus catholiques que le pape, écrivent mieux l’anglais que le français. Comme marque d’aliénation bourgeoise, on ne pensait pouvoir trouver mieux que le joual des prolétaires, pourtant on a inventé pire grâce aux «protecteurs» de la langue française!

Qu’est-ce que tout cela nous enseigne. D’abord, qu’il n’y a pas un essentialisme linguistique au peuple québécois, et par corollaire, pour aucun peuple. Les Irlandais ont abandonné le gaélique pour l’anglais. Le latin a disparu avec l’empire romain (comme le remarquait déjà Tacite en son temps) et n’a survécu que comme une lingua franca de la catholicité et la diplomatie pendant une longue période sur le modèle de fossile-vivant. La plupart des gens ignorent l’étymologie des mots qu’ils emploient. Les métissages ne donnent pas toujours des chefs d’œuvre de création originale. Le cajun des anciens français de la Louisiane, la langue acadienne (que l’on justifie par sa proximité avec la langue de Rabelais) ne sont pas comparables au baroque mexicain qui a évolué pour donner un art national émancipé à la fois de ses racines nahuatl et espagnole sans les renier. Voyez Frida Khalo. Si le succès n’a jamais été démenti au Québec de Zachary Richard et d’Antonine Maillet et de sa Sagouine, c’est qu’il y a là des formes expressives qui rassurent pour une langue québécoise prompte à s’angliciser et que même le jour où elle sera rendue tellement métissée d’anglais et d’expressions anglaises qui dénoteront que nous sommes des francophones pensant en anglais, nous pourrons encore nous convaincre que la culture québécoise est encore pleinement vivante! Encore une fois, c’est une démonstration que les Québécois ne sont pas plus essentiellement francophones qu’ils n’étaient catholiques comme on le croyait naguère.

Cet essentialisme culturel, qui sort de la même boîte à malices que le «dessein intelligent» ou autres formulations conservatrices réactionnaires à la modernité, satisfait cette paresse mentale. Il invite, par son aspect tragique et fataliste, à baisser la garde. Il suppose des mondes fixes, comme le croyait Cuvier avant que Darwin confirme certaines hypothèses de Laplace sur le transformisme des espèces. Et comme la culture est le prolongement des facultés d’adaptation des espèces organiques, celle-ci ne peut, à son tour, que choisir des voies dans lesquelles elle se transformera pour devenir autre de ce qu’elle est présentement. Les cultures qui refuseront de s’adapter, comme les espèces qui n’ont pu le faire par le passé, se fossiliseront jusqu’à leur extinction. Ceux qui auront navigué vers la transformation survivront, mais autres : métissés ou sur le modèle décadent de fossiles-vivants. Voilà les options devant lesquels se trouve confrontée l’existence des cultures. Adapte-toi ou meurt. Aucune essence transcendante ne soutien les cultures. Les valeurs comme les symboles également sont soumis à variations de normes et de sens. En partant de ce constat, la vigilance s’impose d’urgence contre la paresse et la dépréciation des valeurs et des symboles qui soutiennent une certaine unité québécoise dans l’espace et dans le temps possibles. Pour l’unité d’intrigue, nous aurons à agir ou à réagir constamment aux nouveaux défis que l’Histoire dressera devant nous. Enfin, l’unité de corps de la collectivité doit apprendre une «hygiène» et une «diète» qui imposeront des remèdes de cheval contre le conservatisme régressif et une médication alternée de «jeûnes» et de «purges» qu’il faudra bien s’imposer devant les bactéries mangeuses de cultures et les virus nécrophages qui phagocytent notre corps collectif.

En ce sens, la récente déclaration de Justin Trudeau à des électeurs ontariens affirmant «cette facette importante de l'identité canadienne qu'est la possession d'une arme à feu», a fait bondir tous ceux qui se distinguent des Américains dans leur identité de Canadiens. Évidemment, à une semaine de l’anniversaire du massacre de Polytechnique de 1989, c’était plutôt navrant, c’est le moindre qu’on puisse dire. Certes, M. Trudeau pourra toujours nuancer en disant qu’il y a une marge entre la possession et l’utilisation d’une arme à feu. Cela s’entend, et à ce titre, tous les pays du monde peuvent affirmer, depuis le rappel des arbalètes, que «la possession d’une arme à feu» est importante pour leur identité! On ne peut raisonner plus creux. Une fois de plus, preuve est faite qu’un trou noir habite le crâne de Justin Trudeau. Les plus perspicaces ont répondu que la formulation était juste pour nos voisins Américains, que la possession d’armes à feu était garantie par la Constitution - en fait par le Bill of Rights, rajoutés par Jefferson - les fameux amendements constitutionnels -, dont le deuxième stipule qu’«une milice bien ordonnée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas enfreint». En fait, Jefferson, qui disait que l’Arbre de la Liberté avait parfois besoin d’être arrosé du sang des patriotes, soupçonnait que tout gouvernement tend à la tyrannie et qu’il est parfois du devoir des citoyens de se rebeller contre leur
Massacre de la Saint-Valentin, 1929
propre État s’il enfreint les libertés fondamentales, les garanties de l’existence et du droit à la poursuite du bonheur. C’était déjà la désobéissance civile en potentiel dans la Charte des Droits ajoutée à la Constitution. Bien sûr, dans l’esprit de Jefferson, il ne s’agissait pas de canarder tout le monde sous un prétexte quelconque! En ce sens, la libre possession des armes à feu peut apparaître comme une réaction de la liberté contre la tentation de la tyrannie de la majorité, lorsque cette majorité est précisément dévoyée par une minorité dominante. La possession des armes à titre individuel fait donc bien partie d’une structure (mais non d’une essence - un autre amendement pouvant, un jour, abolir le premier) de l’histoire américaine, avec l’effet pernicieux que cet amendement constitutionnel a nourri la violence politique (quatre présidents assassinés en moins d’un siècle, sans compter les tentatives manquées, c’est ce qui peut être qualifié d’une «bonne moyenne au canon»), la criminalité de gangs, les tueries de masse et les meurtres en série de psychopathes.

Ledit Justin avait bien voté contre l’abolition du registre des armes à feu, il y a pas six mois de cela en Chambre des Communes. Les Conservateurs ont déjà beau jeu pour le ridiculiser et montrer qu’il n’y a aucune cohérence entre ce qu’il fait et ce qu’il dit. Sur ce point, il faut reconnaître qu’en terme de «cohérence», Stephen Harper est logique entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, même si nous répugnons à ce qu’il fait et médisons sur ce qu’il dit. Carpette du lobby israélien au Canada, il favorise ainsi ce sale petit État d’Israël qui vient de voler les retours d’impôt des Palestiniens pour bouder le vote fortement majoritaire des pays membres de l’O.N.U. qui ont reconnu un statut d’État observateur à l’État palestinien lors des assemblées générales de l’organisme. Un État bandit, c’est ce qu’on disait déjà de l’État hitlérien dans les années 1930. On voit qui en a hérité le titre, l’esprit et le modus operandi.

Mais le banditisme n’est pas un essentialisme de la culture juive, pas plus que de la culture italienne ou de la culture québécoise. Il y a des mœurs qui peuvent se prêter à contourner des lois, certaines plus faciles que d’autres, mais, en général, l’illégalité fait partie de la structure même de la légalité dans les comportements collectifs. Le tout consiste à voir comment les structures illégales sont «harmonisées» avec les structures légales. Si les premières dominent les secondes, alors nous sombrons dans un système sauvage, de capitalisme, de communisme ou de dictature qu’importe son nom. Si les secondes parviennent quand même à faire prédominer la loi sur l’illégalité, alors il y a un système de double standard qui décrit assez bien l’état de nos mœurs que l’actuelle commission gouvernementale d’enquête présidée par la juge Charbonneau rapporte. Ce qu’elle nous dit, c’est que les structures légales sont fortement rongées par le cancer de l’illégalité dans les plus hautes instances du fonction-nement insti-tutionnel. Centrée sur l’octroi des permis de construction, de la façon dont les coûts sont estimés et chargés, enfin des ristournes politiques qui aboutissent des urinoirs aux fonds des coffres des partis politiques municipaux et provinciaux, la Commission Charbonneau pourrait voir surgir à côté d'elle, des tas de petites sœurs qui retrouveraient le même processus dans le milieu universitaire, le milieu médical et hospitalier, le milieu des services publics, etc. C’est dire que, malgré les réserves douteuses du Parti Libéral et du gouvernement Charest, il était temps de crever l’abcès. La question demeure : quand un autre système d’illégalité viendra-t-il prendre la relève de celui qui vient de crever? S'il n'est pas déjà installé…

Comme l’illégalité est structurelle à nos mœurs, la tentation est vive de crier là à un essentialisme de la culture québécoise, et tous les maffieux s’avoueront victimes de l’essentialisme qui n’est pas un humanisme! Cette négation du transformisme et de l’évolutionnisme est une façon de pétrifier les institutions, les mœurs et les règles normatives d’une société. Aucun anthropologue sérieux ne peut donner son aval à ce type de thèses qui contient davantage de racismes et de ségrégationnismes que d’observations objectives des conduites et des mœurs des sociétés. Ce fondamentalisme post-moderne, qui fait fi des connaissances pour s’ancrer dans des doxa unaires, s’en prend aux libertés individuelles sous le couvert de la «raison raisonnante», de «l’évidence», de la «loi naturelle» revue et corrigée par un scientisme religieux de droite. Fils bâtard de l’idéologie catholique et du triomphe du capitalisme qui s’empressait, après la chute du mur de Berlin, de s’écrier qu’enfin étaient arrivées la fin de l’histoire et l’affirmation du dernier homme, cette vision apocalyptique, catastrophiste encore-là héritée de Cuvier, où le Déluge biblique est ramené à l’égal de la comète de Xixulub, conduit logiquement à dire que l’image de la petite famille américaine de 1950 était déjà présente dans la famille Flintstone qui vivait dans une caverne avec cuisinière alimentée au feu d’un dragon et trompe d’éléphant comme aspirateur. Avec les thrills que l’annonce du calendrier maya leur fournit pour une éventuelle fin du monde le 21 décembre 2012, on s’apperçoit qu’il s’agit bien là d’un goût d’apocalypse sans eschatologie, c’est-à-dire une fin du monde ouverte sur le néant et non sur une signification ou une moralisation riche des anciens millénarismes aux discours sur les fins dernières.

Si l’essentialisme est une vision d’un esprit pathologique lié à la désagrégation de la civilisation occidentale, comment expliquer ce rapport dialectique entre les nécessités qui sont celles à laquelle le principe de réalité et les contraintes nous astreignent à accepter et la possibilité fructifiante du principe de plaisir et des aspirations qui nous motivent toujours à aller de l’avant dans l’Histoire?

J’ai analysé ailleurs la philosophie de l’histoire du thème de la Préhistoire. Des premiers discours occidentaux qui remontent à la Renaissance jusqu’aux découvertes les plus récentes (de l’époque, la célèbre petite Lucy), les grandes thèses exposées dans l’étude de G. G. Simpson, les rivalités entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, entre Darwin et Russell, entre les Leakey et Dart, permettent de saisir l’historicité (ce qui se rapproche le plus de ce que les essentialistes considèrent comme une permanence transcendante) entre l’orthogénèse et les opportunités afin de rendre l’adaptation comme solution, à la fois organique et culturel, d'une continuité capable de se moduler aux facteurs internes et externes qui défient les espèces.

L’orthogénèse n’est pas une «essence». L’orthogénèse désigne l’idée d’une direction dans le processus évolutif. Ainsi, de l’apparition des premiers chordés (c’est-à-dire de poissons munis de colonnes vertébrales) lors de la lointaine période cambrienne jusqu’à l’être humain, il y a bien une ligne directrice de l’évolution. Il y a toujours, dans la nature, des êtres organiques dénués d’ossatures internes liées à la colonne vertébrale, des exosquelettes (les requins), des mollusques, en plus des insectes et des arachnoïdes. Aussi, l’orthogénèse des chordés n’est-elle pas la seule qui chemine et perdure dans l’histoire de la terre. Pourtant, ce qui marque la force de ce phylum vivant, c’est sa capacité à surmonter les grandes extinctions préhistoriques (au tournant du permien et du trias, au tournant du crétacé et du cénozoïque) pour s’adapter aux situations externes «catastrophiques» nouvelles et poursuivre une évolution qui tout en «perfectionnant» les nouveaux modèles de chordés (qui finissent par dominer les mers, les terres et les airs), trouvent toujours les opportunités organiques ou culturels pour survivre à des situations extrêmes qui se présentent comme de véritables défis existentiels.  L’adaptation est donc le produit de la dialectique de l’orthogénèse et des opportunités, de la structure organique d’un long phylum multimillénaire et les variations expérimentales diverses et contradictoires qui se sont présentées à travers différents défis existentiels. On le voit, comme disait Laplace de «l’hypothèse Dieu» dans l’explication de la nature, l’essentialisme en est une autre qui est permis de ne pas retenir.

Préférera-t-on des observations de cultures et de civilisations pour essayer de sauver cette poupée gonflée à l’hélium réactionnaire? L’égyptologue américain Breasted, au début du siècle précédent, est l’un des seuls à avoir reconnu qu’il existait autant de différences entre l’Égypte de Manès ou de Chéops avec celle de Ramsès II ou de Cléopâtre, qu’il y en avait entre l’Angleterre de la reine Elizabeth et de Shakespeare et la sienne. C’est donc dire que l’image d’une civilisation considérée au XIXe siècle comme immuable pendant 4000 ans avait quand même connu bien des opportunités afin de s’adapter aux crues du Nil, à la poussée du désert, à la menace des Nubiens comme des peuples du Moyen-Orient. Elle avait connu une révolution religieuse majeure, éphémère, la révolution amarnienne, le premier monothéisme d’État, celui d’Akhenaton; elle avait connu l’occupation perse; la piraterie grecque, la conquête d’Alexandre le Grand et le métissage de la civilisation égyptienne avec la civilisation hellénique et qui produisit la cosmopolitaine culture hellénistique dont le cœur rayonnant resta Alexandrie. On chercherait en vain «l’essence» de la culture égyptienne dans tout cela, sinon de dire qu’elle a su s’adapter à toutes les situations. Ce qui n’en fait pas une essence pour autant spécifique mais plutôt une tautologie. Inutile de penser à l’Empire céleste, qui a subi unifications sur démembrements les uns après les autres au cours des millénaires… Ne pensons qu’au christianisme : celui de Benoît XVI, malgré son conservatisme d’esprit, n’a plus grand chose à voir avec celui pratiqué à l’époque de saint Augustin et encore moins avec celui fondé par les Actes des Apôtres. Conclusion, le «concept» d’essence culturelle est une blague pour les simples d’esprit qui se piquent de haute philosophie.

Existe-t-il une essence préalable à toute existence? On peut verser de l’essence à la vanille ou de l’essence aux fraises dans un gâteau, cela lui donnera du goût, mais ne sera pas le gâteau qui est de farine, de lait, de sucre, de beurre… On peut faire même des gâteaux qui manqueront de l’un ou de l’autre de ces ingrédients. L’analogie est instructive. Elle nous dit que l’essence est un produit du goût, ou plus exactement de nos perceptions et de notre imaginaire. Nous pouvons définir n’importe quoi comme essence de l’existence. Dieu pour les croyants, les principes pour les métaphysiciens, les lois pour les scientistes et les juristes. Dans tous les cas, nous en revenons à une mise en cohérence des images qu’ont perçu nos sens et auxquels nous ajoutons une transcendance virtuelle issue d’une symbolique souvent ésotérique ou gnostique, ou d’une idéologie socio-politique - comme dans le cas de l’essentialisme culturel -, qui favorise une minorité dominante, qui se croie «élue», dotée du «droit de dominer», parce que riche ou puissante, ou les deux à la fois, tout ça au détriment de la majorité à partir d’une croyance articulée à un processus de désinformation. Donc, si l’essence existe (sic!), elle dépasse notre entendement, et comme nous ne pouvons rien en dire, mieux vaut alors ne pas s’y attarder car ce serait perdre à la fois son temps et son esprit.

Considérons cela comme une tentative désespérée d’un courant idéologique de figer humanités et espèces vivantes dans un état inamovible qui garantirait la sécurité sur la liberté, la certitude sur le mystère, l’ordre sur la création. Il y a des essences qui polluent l’atmosphère, matières fossiles ou biocarbures, les combustibles organiques sont de toutes manières polluants, que ces organismes soient fossiles ou vivants. L’usage de biocarbure, en plus, augmente la rareté des céréales entraînant du coup une augmentation des prix des denrées alimentaires sur le cours du marché, rien de bien édifiant, reconnaissons-le. Il en va de même des essences qui polluent l’esprit, idées anachroniques ou idéologies manipulatrices, les essences philosophiques réagissent à un univers matérialiste, utilitariste, fonctionnaliste, existentialiste sans apporter grand chose à la compréhension du monde telle que l’entendent les herméneutes depuis Dilthey. Nous pouvons bien entendre, avec Jean Grondin, que l'herméneutique est fondée sur l'universalité du verbe intérieur et que derrière tout discours, la compréhension vise un sens intérieur qui excède les termes du langage extérieur, ou plus précisément de l’explication objective. C’est supposer que cette «universalité du verbe intérieur» - l’essence - ramène à une foi cosmopolite, antérieure à toutes formes religieuses ou philosophiques. Alors, nous nous enfermons dans une expérience mystique de l'essence, et la réalité de l’essence n’est même plus un présupposé nécessaire à cette expérience. Avec Bataille, nous pouvons recourir à l’érotisme pour faire parler ce «verbe intérieur». On a déjà là la célèbre empoignade entre Foucault et Ricœur. L’herméneutique permet-il d’accéder au divin? Nous ne le pensons pas. Elle ne permet que d’accéder à l’inconscient et aux motivations pulsionnelles qui ont leur propre logique qui n’est pas nécessairement la logique critique de la philosophie ou de l’analyse scientifique. Ce qu’avait déjà saisi le sociologue Pareto lorsqu’il distinguait le logique/illogique comme distinct du couple rationnel/irrationnel. Elle borne alors l’herméneute à une approximation, avançant prudemment sur des charbons ardents, manipulant avec dextérité des témoignages et des révélations (des aveux) dont il est difficile d’extraire la vérité de la dissimulation. «Le verbe intérieur» de Grondin n’est pas plus honnête que le verbe extérieur qui dit, ment, se dédit, confesse, se récuse, brouille. Lui-même n’échappe pas à l’explication et, par le fait même, revient à l’étape de la connaissance, de l’explication et de l’analyse. Seule demeure le mystère qui échappe toujours à faire d’une interprétation une certitude, et si là réside le «verbe», le «principe», «Dieu», il y a des chances pour que son espace ne cesse de se retrécir avec l’exploration de la conscience humaine, qui ne fait, en vérité, que commencer.

Nous sommes rendus loin de l’essence culturelle avec laquelle Trudeau-le-petit nous baragouine que «la possession des armes» est une caractéristique de l’Être canadien. C’est dire combien la pensée canadienne aime se vautrer dans le purin de porcs sans nécessairement y chercher une perle⌛
Montréal
3 décembre 2012

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