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mercredi 5 septembre 2012

Backfire au Métropolis


BACKFIRE AU MÉTROPOLIS

La soirée électorale s’achevait lorsqu’un incident à première vue mineur s’est transformé en tragédie. Il était peu avant minuit lorsque Pauline Marois, élue première Premier ministre du Québec pour le Parti Québécois, prononçait un discours interminable de remerciements, d’«amour réciproque» avec ses partisans, lorsque, côté jardin et côté cour, deux gardes du corps s’emparèrent de la Bienveillante pour la tirer hors de l’objectif de la caméra. Spectateur stupéfait, j'attendis voir ce qui se passait. Au début, on parla qu’une balle assourdissante qui aurait éclaté dans l'enceinte de la salle de spectacle, le Métropolis; puis, un peu plus tard, c'était devenue une bombe fumigène. Bref, on ne savait pas.

On commença par un appel à une évacuation de la salle du Métropolis, salle de spectacle de la rue Sainte-Catherine à Montréal, où les partisans péquistes s’étaient rassemblés pour suivre la soirée électorale. Puis, la «dame de Béton» a ressaisi le tumulte et revenir au lutrin où le gringalet d’Yves Desgagnés demandait d’évacuer la salle lentement et avec calme. Là, elle continua son discours en appelant les candidats élus à venir la rejoindre sur scène. L’ordre et le calme revenaient progressivement. Tout apparaissait comme un incident sans conséquence. En fait, le baldaquin suspendu au-dessus de l’escalier qui conduit à l’entrée des artistes était en feu tandis qu’il y avait déjà un mort, une personne blessée, une autre en état de choc et un tireur terrorisait la ruelle attenante au Métropolis. Lorsque les policiers parvinrent à maîtriser le forcené, c’est alors qu’on donna ordre d'évacuation de ce qui était maintenant rien d’autre qu’une «scène de crime».

Un caméraman et un preneur de son de Radio-Canada arrivèrent les premiers sur les lieux. L’un filma une masse informe étendue par terre, maîtrisée par la police, dont ne dépassait que les deux jambes nues et les pieds dans les sandales. Un autre ramassait une arme de poing et une arme d’épaule (certains disent un A-K 47, ce qui reste à être confirmé). Le second enregistra les paroles de ce quidam menottes au poignet, cagoule sur la tête, vêtu à la «chienne à Jacques» (pélagre) répétant dans un mock french: «Les Anglais se réveillent! Les Anglais se réveillent!». Durant les heures qui suivirent, les réseaux sociaux ne cessèrent de transmettre l’information …et la désinformation! On parla d’un camion rempli d’armes à feu. Tantôt la victime était un chauffeur d’autobus des journalistes, et pour rendre l’effet encore plus dramatique, on disait qu’il était de remplacement! Tantôt, et ça devait se confirmer, il s’agissait d’un technicien du Métropolis. Le forcené, apprend-t-on ce matin, proviendrait de Mont-Tremblant, en région, et s’appellerait Richard Henry Bain, 62 ans. Cet homme avait le comportement d’un déséquilibré mental criant des ressentiments ethniques et politiques partagés par certains «esprits chagrins» au Québec, …et pas seulement parmi les anglophones.

Je ne reviendrai pas sur l’analyse que j'ai faite de la tuerie de l'île d’Utøya, j’y renvois le lecteur. Mais la réaction «à chaud», hier soir au Québec, à été à peu près ce qu’elle fut en Norvège l'an dernier. Certes, on déplora que «l’exercice de la démocratie» ait été sali par un tel acte de violence. «Le Québec est blessé» lança l’une des membres du Club des Ex à Radio-Canada. Le membre péquiste de la triade, visiblement très affecté, visage assombri, commença à questionner sur la source des appels à la haine des Indépendantistes qui aurait pu motiver l’action du forcené; aussitôt, on vit le trio de femmes qui l’accompagnait, se sentant happées hors de leur «zone de confort démocratique», se coaliser pour répliquer à cette avancée audacieuse : «C’est un déséquilibré. Il ne faut pas chercher plus loin. Ce n’est pas une action revendiquée par la communauté anglophone du Québec, etc.» L’important, en effet, c’était surtout ne pas quitter sa zone de confort démocratique, ce qui a pour coût un déni de toutes les activités anti-démocratiques qui proviennent de l’extérieur comme de l’intérieur des organisations politiques.

Qu’est-ce que la «zone de confort démocratique»? C’est un comportement conditionné par l’idée tenue pour évidente que le processus électoral s’identifie avec la démocratie comme seule manifestation légitime et légale d’expression populaire. Pour être méchant, comme il m’arrive quelque fois de l'être, c’est l'indépassement du jeu de la chaise musicale qui permet à des partis, aux programmes assez identiques, de s’asseoir, «selon l’alternance», au siège du gouvernement. Le résultat en est un centrisme qui exclut tous les extrêmes, et par le fait même devient inefficace tant au point de vue idéologique qu'au point de vue administratif. Bien au contraire, le centrisme se révèle ce qu'autrefois on appelait une «Ploutocratie», une clique du Parlement qui s'y installe à demeure, pour des décennies, en s'échangeant régulièrement leur position par rapport au Président de la Chambre grâce à des élections. Au moment où se produisit l’attentat - car fou ou pas, le forcené a bien tiré en direction de la scène, même si c’était pour abattre deux techniciens de spectacles -, la cheftaine nouvellement élue, Pauline Marois, placée dans une position minoritaire au Parlement, ce qui en fait ce que politiquement on appelle un lame duck, un canard boiteux, s’engageait dans un laborieux plaidoyer appelant, suppliant, l’opposition à travailler avec elle. Aucun aspect important de son programme ne pourra être réalisé dans ce mandat déjà condamné à une élection prématurée, qui aura lieu probablement dans la prochaine année, tant la situation apparaît impossible à gouverner. Il y a des minorités utiles; celle-ci est inepte puisque l’écart entre les trois partis est trop mince.

Le consensus devient alors la stratégie du «confort démocratique». Exigé en période de gouvernement minoritaire, il est plus ou moins bafoué, comme l’a montré le précédent gouvernement libéral, lorsqu’il est majoritaire. Cet appel au «consensus» maintient le déni de la réalité politique qui est l’affrontement entre des aspirations et des contraintes liées à des groupes d’intérêts dont la dynamique est celle de la société même. Certains de ces groupes ont des aspirations strictement égoïstes, partisans, avec un mépris du reste de la population; d’autres élargissent leurs aspirations individuelles à une cause commune. L’image de l’Union Sacrée durant la Grande Guerre de 1914-1918, où les partis acceptaient de mettre sous le boisseau leurs intérêts partisans pour s’élever à un intérêt supérieur : la défense de la Patrie, est la première image de ce que peut être un consensus en politique. Il s’agit de mettre un intérêt supérieur au-dessus des intérêts particuliers, individuels ou corporatistes. En fait, ce type de consensus mécontente généralement tout le monde et ne satisfait personne, de sorte que ce n’est qu’un déplacement dans le temps d’un problème structurel à résoudre. Ainsi, l’Union Sacrée parvint difficilement à se maintenir tout au long des cinq années de guerre.

Généralement, l’intérêt supérieur devant lequel les partis sont appelés à mettre en sourdine leurs intérêts particuliers est purement abstrait et symbolique. Nous avons entendu souvent parler des «intérêts supérieurs du Québec», expression valise dans laquelle peut rentrer à peu près tout et n’importe quoi. Pour les Libéraux, c’est le développement économique et le maintien de l'ordre. Pour les Péquistes, c’est la souveraineté nationale et la sauvegarde de la langue française. Pour les Caquistes, c’est la fin des chicanes auQuébec pour un meilleur monde incestueux. Pour Québec Solidaire, c'est la solidarité sociale. Au nom de cet «intérêt supérieur», quel qu’il soit, on demande de négocier avec «modération», de privilégier une stratégie de conciliation qui ramassera les points communs entre tous les partis en jeu contre les spécifications de chacun. C’est ce qui s’appelle l’art du possible, ou la gouvernance par le centre (à peine teintée ici d’un peu de droite conservatrice, là d’un peu de gauche progressiste). Cette zone confortable a pour but surtout d’éviter le recours à la violence, associée au pouvoir, que l’on s’empresse de dissimuler sous le droit et la force légale, façon toute hypocrite d'exercer le pouvoir sans responsabilité. Tôt ou tard, cependant, le jeu machiavélique du pouvoir refait surface et l’on est bien forcé de constater qu’il y a des zones grises qui s’élargissent en périphérie de ce consensus confortable. Ces zones grises peuvent être de différentes natures : une trop grande discrétion des fonctionnaires dans l’application des lois et des règlements; la corruption des organisateurs de partis politiques; les privilèges réclamés par des fractions de la population au nom d’une «identité» ethnique, religieuse, culturelle qui, tout en heurtant les sensibilités de la majorité de la population, ont entièrement le droit d’être respectés; enfin la violence individuelle.

Il en était ainsi, en Norvège, d’Anders Behring Breivik qui, déguisé en policier, se rendit à un rassemblement de jeunes socialistes qui se tenait dans l’île d’Utøya, «leur zone de confort démocratique», et opéra un tel carnage qu’il défie même les actes terroristes des années 1970 en Allemagne et en Italie! Breivik était-il vraiment fou? Son comportement, lors du procès, montra un narcissiste paranoïaque prêt à assumer sa responsabilité : c’est-à-dire la responsabilité politique de son acte. Or, pour maintenir la zone de confort démocratique, l’aspect politique devait être exclu du procès afin de ne pas faire du procès d'un psychopathe un véritable «procès politique», ce que le rusé Breivik désirait, d’où qu’il pouvait clamer à la fois sa responsabilité politique et son innocence criminelle tout à la fois. Étant rejeté du procès politique, Breivik n’était plus qu’un exalté, un fanatique, bref un «fou» qu’il suffisait d’enfermer comme meurtrier de masse et de l'abandonner à l'oubli. La population vivrait son deuil et le gouvernement socialiste pouvait retourner vaguer à ses affaires courantes comme s’il n’y avait rien de vraiment socialement grave dans ce qui s’était passé.

Il en avait été de même, quelques mois plus tôt, après l’attentat de Tucson qui faillit coûter la vie à la représentante de l’Arizona, la démocrate Gabrielle Giffords. Jared Lee Loughner, le jeune tireur fou de 22 ans, tenait sur son site Web des propos délirants, associant le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels à côté de citations d’Adolf Hitler tirées de Mein Kampf. De plus, Loughner avait une liste de personnalités à abattre, ce qui en faisait un potentiel tueur de masse. Là aussi, les autorités politiques s’empressèrent de retrouver leur «zone de confort démocratique», d’isoler l’assaillant en partant de son état mental déficient. Ce ne sont que des fous, et qu’ils soient hantés par des textes politiques ou mieux encore de la propagande sur la Toile, l’important est de ne pas en faire des «accusés politiques». Paradoxalement, la «zone de confort démocratique» exclut le politique de son univers!

Nous savons présentement peu de choses de Richard Henry Bain, le présumé auteur de l’attentat qui visait le Parti Québécois et sa cheftaine. Les seules déclarations que les micros purent capter sont «Les Anglais se réveillent! Les Anglais se réveillent!»  Cet homme de soixante-deux ans, sans antécédent judiciaire connu, est sans doute un déséquilibré. Première question, comment un tel individu a-t-il pu se procurer une arme de poing et une arme semi-automatique? Quand on sait que les Conservateurs du Québec sont contre la tenue d’un registre des armes à feu (à l’épaule) au Québec, on voit déjà une première faille entaillée à partir de l’une de ces zones grises de la «zone de confort démocratique». Le discours «red neck», devenu «collier rouge» dans la région de Québec durant la campagne électorale, commanditée par une station de radio poubelle de banlieue, désigne une première filière entre l’extrémisme de droite et l’action isolée de Bain.

Ensuite, tout au long de la campagne électorale, autant les postes de radio que de télévision anglophones ont démonisé à l’excès la figure de Pauline Marois, faisant ressortir l’épouvantail du référendum et de la séparation du Québec du reste du Canada. Là, nous ne sommes plus dans la radio poubelle ni dans la télé vidange. CBC et CTV sont quand même des réseaux respectables, mais nombre de leurs invités et certains de leurs journalistes le sont moins. Il faut toujours rappeler aux anglophones du Québec cette phrase de Camil Laurin, phrase qu'ils se refusent toujours, pour la plupart, d’avaler : «que les anglophones du Québec doivent apprendre qu’ils sont une minorité au Québec», ce qui veut dire que même s’ils sont une majorité au Canada, ils ne peuvent nier le fait que sur le territoire québécois ils ne sont qu’une minorité, qu'ils ne peuvent plus, avec ou sans les groupes ethniques, imposer leur agenda au reste de la population québécoise, et qu’ils devront se «résilier» à s’en remettre à la civilité de celle-ci le jour où la population québécoise décidera - si jamais elle trouve le courage de le faire - de prendre son destin en main et de quitter la galère canadienne. Qu’il soit fou ou non, M. Bain exprime ce refus et les moyens dont certains rêveraient d’utiliser pour extirper l’indépendantisme et le communisme du Québec! En ce sens, radios poubelles francophones et anglophones se tendent la main par-dessus les différences ethniques pour entretenir des haines féroces et allumer des actes de violence dont ils n’attendent plus qu’un détraqué, tel M. Bain, passe à l’action pour réaliser leurs fantasmes agressifs sans revendiquer la moindre responsabilité dans la commission de l’acte. C'est ce que voulait dire Jean-Pierre Charbonneau, au Club des Ex, lorsque la triade féminine décida de l'étouffer dans sa stupeur.

Mais il y a un autre responsable derrière cet acte d’agression meurtrier, et c’est l’ex-Premier ministre Charest. Il a été le premier à miser sur la violence pour venir à bout de la contestation étudiante. Il a été le premier à user des forces violentes de la loi et de la police pour casser les reins des étudiants qui s'opposaient à son diktat. Ce faisant, il a permis aux télévisions de diffuser des scènes de forces entre policiers et manifestants qu’il devenait possible d’interpréter exagérément, comme les comptes-rendus venant des observateurs étrangers nous l’ont montré. Des actes localisés, quand ils n’étaient pas provoqués par des agents infiltrés de la police ou des casseurs de la petite pègre, servaient à généraliser un quasi État-de-siège à Montréal. La propagande libérale d'un Jean Charest sauvegarde de l'ordre et de la loi, pensait s'attirer des votes de tous ces pleins-de-ressentiments qui s'abreuvent au poison des radio-poubelles. Jean Charest a attisé la fermentation de la violence publique sans penser qu’il levait du même coup la censure psychologique chez des êtres faibles d’esprit, inhibant jusque-là leur violence et leurs ressentiments refoulés, pour les confirmer dans la validité d’user d’armes à feu pour parvenir à leurs fins. À force de jouer avec des allumettes, on finit par se brûler, et c’est un innocent technicien de spectacle qui a payé de sa vie ce jeu pervers et subversif en même temps d’un gouvernement qui pensait monter sa réélection sur sa capacité à intimider par des lois scélérates et des forces policières la population québécoise. Faut-il croire que ce soir là, il a manqué à sa tâche? Nul, jusqu'à s'en lécher les doigts de sang.

Évidemment, on ne fera pas de Richard Henry Bain un «accusé politique». Comme le répètent des politiciens confortablement assis, comme le maire de Montréal Gérald Tremblay, ce n’est là qu’un geste isolé qu’on a vu se répéter partout ailleurs, en Norvège et aux États-Unis. Fin de la discussion. Pourtant, de toutes les provinces du Canada, le Québec commence à disposer d’une tradition assez solide de meurtres politiques de masse, contrairement aux fusillades de mobsters de Toronto. Ne parlons pas de l’assassinat de Pierre Laporte, qui fut un crime politique dans le contexte d’une confrontation terroriste armée de part (du FLQ) et d’autre (des États québécois et canadien).

Le premier meurtre de masse de l’histoire politique du Québec, c’est l’attentat contre le gouvernement de René Lévesque de la part d’un soldat de l’armée canadienne, le caporal Denis Lortie qui, le 8 mai 1984, était entré à l’Assemblée nationale revêtu de son uniforme et portant avec lui une mitrailleuse et des armes. Dès le départ, il tue une secrétaire, un messager plus une autre personne et en blesse huit autres. Le sergent d’armes et directeur de la sécurité à l’Assemblée nationale René Jalbert, lui-même ex-militaire, le convainc de se rendre alors qu’il a poivré le salon bleu (là où se tient l’assemblée parlementaire) de balles de mitrailleuse. Incapable de se remettre d'un divorce, il avait voulu abattre le gouvernement péquiste dirigé encore par René Lévesque. Bien sûr, là aussi, de part et d’autre de la frontière (l’armée canadienne et le gouvernement souverainiste québécois) refusèrent d’insister sur la dimension politique du crime pour juger le malheureux sur une base strictement de délire psychotique. «Selon le psychiatre Pierre Mailloux, expert au dossier, Denis Lortie souffrait alors de schizophrénie paranoïde. Il aurait donc organisé son crime suite à un délire psychotique. Denis Lortie croyait agir selon la volonté de Dieu et il disait suivre une lumière. Plutôt qu'utiliser sa montre, son signal de départ était le moment où l'animateur de radio André Arthur arrêterait de parler. Par un heureux hasard, André Arthur a terminé son émission à 9h40 plutôt qu'à 10h00. Denis Lortie fut donc « en avance » et, puisqu'il n'y avait pas encore foule au salon bleu, le nombre de victimes fut moindre». (Wikipedia) Lorsqu’on sait quel genre d’animateur est André Arthur, adaptateur au Québec de la radio-poubelle américaine pour qui tous les gouvernements sont les suppôts du mal, il est difficile de ne pas constater une certaine motivation politique dans le crime de Lortie. Était-il vraiment schizophrène paranoïde? C’est là une maladie dont on guérit rarement. En tous cas, on le juge assez sain d'esprit pour le libérer en 1995. Il pourra même se remarier et ouvrir un dépaneur dans la région de l’Outaouais. La psychiatrie, au Québec, opère des miracles à nul autre pareille au monde!

L’attentat de Polytechnique où un déchaîné, Marc Lépine, assassinant 14 jeunes femmes et en blessant quatorze autres le 6 décembre 1989, portait sur lui une liste de femmes à abattre qui représentaient les militantes féministes les plus en vue de la société québécoise. Le suicide de Lépine mit fin à ce traumatisme qui n’est pas encore cicatrisé.

Le 23 août 1992, un professeur de mathématiques frustré, Valery Fabrikant, tua 4 personnes et en blessa 3 autres à l’Université Concorda, à Montréal, pour des raisons de jalousies professionnelles. Les victimes étaient des enseignants, mais trois ans après Polytechnique, l’attentat ranima des plaies encore vives.

Kimveer Gill dans la pose de Lee H. Oswald
Le 13 septembre 2006, une fusillade au collège Dawson de Montréal fait deux morts, dont l'auteur de la fusillade, et dix-neuf blessés. Kimveer Gill s'est suicidé après avoir été touché au bras par la police. Gill était un adepte des armes à feu dont il possédait un véritable arsenal chez lui. Adepte des jeux vidéos violents, il vivait son agressivité par procuration jusqu’à ce qu’il lui vienne à l’esprit de passer de l’univers virtuel à l’univers réel. Une jeune étudiante fut la victime de son dérèglement mental.

Est-ce suffisant pour dire qu’un esprit de crime politique s’installe sur le Québec? Sûrement pas. Il est vrai que, comparé au taux des mass murders américains, cet échantillon est relativement mince. Trois de ces crimes de masse se sont passés dans un collège ou des universités, lieux où s’enseignent normalement la pensée et la réflexion qui contribuent à ériger les barrières mentales inhiibant l’agressivité et la violence. La haine des femmes, la haine des étudiants, la haine enfin de cette démocratie confortable se tiennent dans une logique difficilement contestable. On ne peut pas tout attribuer au hasard.

La multiplication des radios-poubelles et des télé-vidanges au Québec, à l’exemple de celles des États-Unis; l’utilisation du Web et des média sociaux pour, sous la figure de l’anonymat, semer et cultiver des haines implacables visant des cibles particulières, politiques ou sociales, ou ces trolls encore qui tentent d'intimider les blogueurs, tout cela appartient à la face sombre de cette culture violente des zones grises du confort démocratique. Laissant dire, au nom de la liberté d’expression, les pires énormités contre tout un chacun, les démocraties actuelles ouvrent la place à la démagogie des forcenés. Ne prenant jamais le risque d’aucun procès politique au nom d’une consensualité imaginaire, le régime échappe à toute remise en question des dommages colatéraux engendrés par sa manipulation grossière de la violence (comme avec le gouvernement Charest) ou un besoin panique de se faire accroire qu’au moment de toucher aux intérêts corporatistes, «l’intérêt supérieur de la nation» va l’emporter. D’un côté, le siège du confort cultive l’impuissance même de l’État démocratique, laissant s’élargir de plus en plus les zones grises où mafia, fascisme, professionnels corrompus, schizophrènes finissent par agir avec impunité; de l’autre, la diffusion des discours paranoïaques entraîne des ralliements à des personnalités fortes mais déficientes intellectuellement, sinon mentalement, dont l’usage d’armes à feu ou de menaces se substitue à la conviction et au débat. Il n’est pas besoin d’être une Madame Soleil qui regarde dans la craque des fesses le destin de l’avenir pour savoir que Bain sera déclaré déficient mental et que le plus vite qu’on l’aura oublié, le plus vite la population récupérera son douillet siège de confort démocratique.

Pourtant, certains précédents devraient laisser songeur. D'abord, le gouvernement italien sous le libéral Giolitti au cours des deux premières décennies du XXe siècle était un gouvernement libéral où le siège du confort démocratique était bien creusé, et où le Président du Conseil gouvernait dans cette monarchie constitutionnelle comme un vrai dictateur contre les extrémistes socialistes et anarchistes. En 1922, le siège confortable de la démocratie sauta et laissa la place à la dictature fasciste de Mussolini, elle aussi abreuvée de ressentiments, de haines régionales et de frustrations petites bourgeoises. Entre 1919 et 1933, la douceâtre République de Weimar, en Allemagne, elle aussi s'installa dans un siège du confort démocratique. Très vite les forces conservatrices s'associèrent au populisme de la petite bourgeoisie exprimée par le Parti national-socialiste d'Adolf Hitler qui, élu minoritaire par une démocratie proportionnelle, finit chancelier et abolit la constitution démocratique. Pour qui, finalement, le siège du confort démocratique est-il réellement profitable?⌛
Montréal
5 septembre 2012

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