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mardi 15 janvier 2013

La forclusion de la civilisation occidentale


Forclusion du Cri d'Edward Munch
 
LA FORCLUSION DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE

Un sentiment de panique règne sur l’ensemble du monde occidental. Ce sentiment de panique provient des incertitudes de l’actualité et d’une vision inquiète de l’avenir. Comme si le passé présentait depuis toujours un gage de stabilité et d’harmonie pour le monde. Quoi qu’il en soit, le sentiment de panique propre aux mammifères échappe à tout raisonnement. Et l'homme appartient toujours à cette espèce. L’ego cogito sum est impuissant devant son état de panique, ce qui explique certains de ses comportements aberrants. S’il en va ainsi de l’individu, imaginez l’ampleur qu’il prend lorsqu’il s’agit d’une culture, d’une civilisation!

Les autorités françaises sous Sarkozy (2010) ont fait rire d’elles en envahissant un petit café à Tarnac, dans le Corrèze, qu’on soupçonnait être le lieu caché où complotaient des terroristes de «l’Ultra Gauche», nouvelle marque de savon déposée par le parti de l’UMP. Du containment et de la provocation, méthodes Adolphe Thiers qui ont fait leurs preuves lors de la Commune de Paris, la stratégie consistait à pousser la gauche «violente» a réagir. Or, il n’y eut aucune réaction, preuve que cette Ultra Gauche en complot permanent n’était qu’une «vision d’un esprit dérangé», et la tentative du ministère s’est avérée un fiasco. Ainsi donc, tout s’est achevé dans un immense éclat de rire, le parquet n’ayant rien de sérieux à déposer aux dossiers des jeunes suspects qui avaient été arrêtés, amenés à Paris et quelques temps détenus. M. Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa (puisque le grossier est noble maintenant en France), l’auteur du grand dérangement des Roms, le terroriste d’État  protecteur de la grande bourgeoisie d’affaires de France, aspergé de parfum «Fiscal» de l’entreprise Bettencourt, a prouvé, pour ceux qui n’étaient pas encore convaincus, que le ridicule en politique ne tue pas. Lorsque l’Ultra Gauche se réduit à quelques paysans du Corrèze et à quelques jeunes gens sortis des facultés de sciences po et désireux de mettre en pratique ce qu’ils ont appris en théorie, s’il n’y a que cela pour s'énerver le poil des jambes, c’est dire combien l’état de panique des minorités dominantes occidentales est à vif. Pourtant, jamais elles n’ont été aussi «sécurisées» de tout ce qui pourrait leur paraître menaçant : le terrorisme anarchiste, la montée d’un totalitarisme stalinien, le protectionnisme d’un État interventionniste, une coalition de nations extérieures ou même une guerre civile semblable à la Seconde Guerre de Trente Ans (1914-1945). À cette seule farce, nous ne pouvons que tirer un diagnostic : l’état de panique actuel est pathologique et les réactions politiques et judiciaires sont des moyens d’intimidation d’un ennemi fantasmatique qui grouillerait, grenouillerait et scribouillerait uniquement dans les neurones bourgeoises.

Guillaume Ier en chevalier teutonique
Le discours de la décadence est la réponse inversée du discours sur le progrès. Là où certains voient une «évolution» quantitative et qualitative, d’autres pressentent une «dévolution», un appauvrissement, une usure irréversible. Alors que le progrès nous projette vers une assomption, la décadence nous engage dans la voie de la décomposition. Voilà pourquoi la sensibilité de droite est portée vers le discours réactionnaire qui apparaît comme la pied sur le frein de la décadence. Son paradoxe consiste à poursuivre dans la voie du progrès tout en maintenant ou en ramenant les tendances qui s’écartent vers la décadence. Le futurisme et l’archaïsme, comme solutions à l'irrésistible désagrégation de la civilisation sont, nous le
Guillaume II futuriste
savons depuis Toynbee, des solutions de protection qui visent à s’extraire du temps actuel pour se projeter soit vers l’avant, (dans cinquante ans avec un budget national équilibré et la dette payée alors qu’il est impossible aux ministères des Finances d’équilibrer le budget annuel); soit vers l’arrière (retourner à des solutions ayant fait leurs preuves par le passé : un New Deal modéré, un soft-fascism, une censure contrôlante). Dans le premier cas, l’idée de progrès devient une pathologie de «la fuite en avant», onirique, fantasmatique, mythomaniaque. Dans le second, l’idée de décadence devient une pathologie de la régression, nostalgique, fétichiste, forclusive.

La forclusion est incontestablement la dynamique que la Psyché occidentale use présentement pour se protéger du «temps qui court». Désignée par le terme Verwerlung par Freud, Lacan l’a identifiée comme un véritable mécanisme de défense propre à la psychose et qui en serait même à l’origine. Grosso modo, la forclusion consiste à transposer sur le signifiant la négativité du signifié. Prenons les signifiants qui «terrorisent» le plus les minorités dominantes occidentales : le gouffre budgétaire, la décomposition des familles, la licence sexuelle, la menace écosystémique, les manifestations populaires. Voilà autant de signifiants qu’il s’agit d’«isoler» avec la ferme intention de les combattre comme des dangers qui sont, en fait, amplifiés par l’orientation psychotique prise par la représentation sociale. Derrière tous ces signifiants, un seul et même signifié : l’échec du projet libéral de mener au bonheur l’ensemble de la société. Voilà ce qu’il faut forclore : il faut pallier coûte que coûte au déficit et à la dette, légaliser un simulacre de familles traditionnelles, encadrer la permissivité des mœurs, apaiser l’angoisse vitale devant les dérèglements géo-climatiques, réprimer les manifestations contestataires. Tout cela doit se résorber en tant que signifiants pour faire disparaître le signifié maudit : il y aura toujours une solution économique ou politique à la dette inimaginable de l’État; la famille demeure car il faut un papa et une maman pour faire un enfant; le sexe, c’est sain à condition qu’il respecte le code criminel; l’industrie écologiste trouvera les moyens techniques pour venir à bout des effets secondaires du réchauffement planétaire; les manifestations ne sont pas des contestations politiques mais des délinquants qui se sont laissés entraîner par le charisme d’un chef trublion voire même déséquilibré. Tout cela est extrait de la sphère du Symbolique, donc exclue de l’inconscient collectif, aussi faut-il normaliser le tout de manière à ce que la rhétorique agisse comme une formule magique et fasse disparaître le signifié latent. Dans un processus de négation de la conscience historique, cette forclusion a déjà fait «s’évanouir» les rivalités meurtrières entre les sectes des premiers chrétiens, la Révolution anglaise de 1640 derrière celle de 1688, la Constitution de l’an II derrière celle de 1789 qui «sacralisait» la propriété, les stratégies provocatrices d’un Louis-Napoléon Bonaparte, d’un Adolphe Thiers, d’un Otto von Bismarck et autres usurpateurs du pouvoir aux XIXe et XXe siècles et, en ce moment, travaille à «revaloriser» certains pans du fascisme, n’hésitant pas à dissimuler derrière la seule Shoah qui devient une traite de l’Occident à l’égard du petit État d’Israël, l’extermination de toutes les autres catégories de prisonniers des camps. Tout cela, ce n’est pas de la realpolitik mais bien du délire, du déni et des professionnels - historiens, politologues, journalistes, analystes, etc. - s’associent à l’entreprise de forclusion sociale pour la confirmer par des thèses et des publications. La désinformation devient ainsi stratégie de forclusion du savoir objectif et engage l’ensemble de la civilisation à partager les délires psychotiques de ses minorités dominantes.

Pollution à Pékin, 2013
En face de la forclusion, il y a bien sûr le refoulement qui conserve le langage symbolique et qui doit être soumis à l’analyse. Le gouffre budgétaire comme résultat d’un choix politico-militaire inévitable; la décomposition des familles pour résultat de l’individualisme atomistique, la licence sexuelle comme accomplissement politique de l’isolisme sadien, la pollution comme rançon de l’industrialisation et de l’urbanisation, les manifestations populaires comme résultats nécessaires d’une société structurée sur l’inégalité des revenus. La névrose n’interdit pas la reconnaissance de la responsabilité sociale de sa condition, elle rend ainsi possible l’accès à des solutions aux problèmes en rectifiant les déviances de ses aspirations. Au contraire, la forclusion refuse l’interprétation des symboles du refoulé dans l’inconscient donc la responsabilité (coupable) des effets secondaires des politiques décidées, votées, et appliquées. Aussi, il n’y a aucune conscience critique possible de la part des décideurs. Alors, les minorités dominantes s’évadent par la logorrhée délirante, les hallucinations terroristes, les menaces extérieures non-identifiées auxquelles le cinéma d’effets spéciaux, les romans en série et les descriptions gores vont prêter une «reproduction».

Voilà ce que signifie, en substance, l’idée de décadence qui anime présentement les régimes conservateurs et réactionnaires du monde occidental. Il s’agit bien d’un «état limite» dans la mesure où, pour les minorités dominantes, «ça passe ou ça casse», même s’il n’y a pas de menaces réelles en soi. Le déni des sources du problème (l’échec du projet bourgeois libéral) conduit au clivage du Moi civilisationnel hors du champ objectif du réel. C’est dans le fantasme d’une vérité subjective pathologique que se joue la confrontation, entre des forces malignes imaginaires et des détachements de polices et de soldats; des attentats sans conséquences et des sentences judiciaires rigoureuses; des persécutions des idées non conformistes, la chasse aux réseaux sociaux (l’affaire WikiLeaks) et la désinformation journalistique, etc. La paranoïa étant une pathologie mentale contagieuse, bientôt la société entière retrouvera ce qu’elle a tant dénoncé jadis de la société soviétique : le climat de terreur et de suspicion omniprésent; les chuchotements ne seront plus le monopole de la nomenklatura soviétique devenue poutinienne.

La régression apparaît sous les traits d’une nostalgie d’un passé imaginé plus que vécu; une aspiration à un âge d’or qui n’a jamais existé mais qui serait l’idéal de cette stabilité, de cette sécurité que les minorités dominantes sentent glisser sous leurs pieds. Ainsi, les bourgeoisies voudraient revenir au «capitalisme sauvage», au capitalisme sans entraves. Mais elles ignorent que ce capitalisme a vécu seulement à certains moments fugitifs de l’Histoire - la dernière décennie de l’Angleterre du XVIIIe siècle, sous le gouvernement Pitt le Jeune et aux États-Unis entre la Guerre de Sécession et la Guerre hispano-américaine (1870-1890). C’étaient des périodes d’anarchie et de violence tant la concurrence ne trouvait nulle règle contraignante. Très vite, pour tout le monde y compris les capitalistes, la situation devenait insupportable. D’où l’échec historique d’un système rêvé aujourd’hui par des institutions économiques et politiques qui ne sauraient comment en assurer l’ordre! Il en va ainsi de la famille nucléaire, qui n’est pas la famille traditionnelle, mais la famille née de la politique malthusienne du XVIIIe siècle. Rien de sacré là où on voudrait que la tradition s’impose comme règle de conduite. La sexualité liée à la reproduction plus qu’à la notion de plaisir? C’est le vieil argument de Pétain contre les Français vaincus de 1940 : «l’appétit de jouissance» dont il n’était, lui-même, jamais suffisamment rassasié! Ce mythe de la virginité et de l’asexualisme est une rengaine liée au puritanisme pharisien des discours religieux. Là aussi, c’est une nostalgie inventée de toute pièce dans le délire forclos de la psychose. La banalisation de la condition écosystémique de la planète renvoie à une existence dans un Disneyland édénique qu’on pourrait exploiter indéfiniment sans entraîner d’effets délétères pour les espèces vivantes. Enfin, les manifestations populaires sont des interventions de groupuscules secrets, de sociétés secrètes pratiquant le complot en vue de déstabiliser nos valeurs et notre ordre social. Rien de réel dans ces manifestations, aucune grogne populaire, seulement des illuminés «infectés» par des esprits pervers qu’on ne peut accuser d’être des «opposants politiques», puisque la société est unanime dans son désir d’ordre libéral et démocratique seul garant de la stabilité. La nostalgie dresse devant l’incompatibilité de la réalité et de la psychose les fétiches habituels : la nature généreuse, l’ordre social et moral, la loi, la religion, la famille, la répression (des déviances sexuelles ou politiques), l’internement, la propagande missionnaire comme la pratique l’ACDI (l’Aide Canadien au Développement International) actuellement, en finançant de préférence les organismes d’aide de secours international à vocation religieuse plutôt que laïque (qui prône le contrôle des naissances et même l’avortement). Acheter nos mensonges religieux, notre bêtise superstitieuse pour obtenir à manger et à boire, à se vêtir et un toit sous lequel habiter, même les anciens missionnaires n’ont jamais eu le cynisme de pousser aussi loin leurs «vocations oblatives». Seuls des États réactionnaires en état de panique peuvent s’engager dans une telle déchéance morale.

Cette régression, je l’ai souvent dit, se manifeste au Canada mieux que dans aucun autre pays occidental et en cela, il trace déjà la voie en servant d’exemple aux autres membres de la civilisation. La réanimation des symboles du vieux colonialisme anglais par un culte fétichiste de la reine d’Angleterre (dite du Canada, comme un doublet de la même fonction), des épisodes d’une guerre oubliée (celle de 1812 entre Britanniques et Américains et auxquels les Canadiens ne furent que les prétextes : la vache de Laura Secord et le tronc d’arbre de Salaberry), le fétichisme des parades et cérémonies militaires qui célébreront le premier centenaire de la Grande Guerre de 1914 en préparation; tous ces fétiches, donc, ont la spécificité de créer une mémoire historique artificielle d’un Canada heureux entre 1800 et 1930, un Canada impérialiste britannique, jingo, colonisé. Bref, un «bourrage de crâne» déjà mis en pratique en 1914!

La reconnaissance récente par la Cour Suprême du peuple métis comme relevant du groupe des autochtones apparaît comme une victoire des intérêts métis qui pourront bénéficier désormais des avantages que leur donne le statut d’autochtone dans la loi canadienne. Or, d’une part, il n’est pas dit que le gouvernement ne changera pas sa loi, considérant l’entrée en grand nombre de métis, vrais ou faux, qui pourraient réclamer les mêmes «privilèges» accordés aux membres des premières nations, mais de plus le fait d’être métis exclu la part occidentale de ces gens pour ne les camper que dans la situation autochtone qui, il faut bien se l’avouer, est la situation la plus aliénée qui soit au Canada présentement. Derrière une revendication obtenue se cache un cadeau empoisonné qui risque d’avilir ceux qui pouvaient encore échapper à la condition misérable et sous-humaine qui est présentement celle des «Indiens du Canada». Je ne peux dire ici qui a vraiment gagné à cette décision de la Cour Suprême.

Stephen Harper, en tous cas, n’a rien à perdre. Bien au contraire, en additionnant le nombre des Amérindiens avec celui des Métis, il ramène l’Ouest canadien au niveau constitutionnel de ce qu’il était du temps où cet immense territoire et ses populations appartenaient à la Compagnie de la Baie d’Hudson qui exploitaient sans limites les richesses naturelles et le travail de la population autochtone. Il ne reste plus à Winnipeg qu’à reprendre son nom ancien de Fort Garry. Plus profondément, il en va des politiques militaires (l’aide au Mali ressemble à l’aide apportée par Laurier à l’Angleterre lors de l’expédition du Nil à la fin du XIXe siècle), économiques (la réforme de l’assurance-chômage qui équivaut, quoi qu’en dise cet hypocrite d’Alain Dubuc dans La Presse) à l’abolition de tout aide gouvernementale au nom de l’efficacité magique de la main invisible du marché. Comme une caricature d'aborigènes débiles, Stephen Harper et son ministère de morons s’agenouillent devant des fétiches ineptes et dont l’in-signifiance n’a d’égale que les torts et les souffrances qu’ils peuvent faire supporter à leurs populations. Car aucune portion, aucune classe ne peut échapper aux solutions psychotiques d’une société engagée dans la réaction à l’idée de décadence. Nous l’avons vue à la fin du XIXe siècle, lorsque cette idée de déclin, de dégénérescence et de décadence finit par envoyer les fils de bourgeois aussi bien que les fils de prolétaires en première ligne des tranchées pour sauver, qui de la marine britannique, qui de la marine allemande, qui des intérêts français, qui des territoires autrichiens, l’emporterait dans une guerre de positions et d’épuisement.

Mais, nous l’avons dit plus haut, le paradoxe actuel consiste à poursuivre dans la voie du progrès tout en maintenant ou en ramenant les tendances qui s’écartent vers la décadence. Qu’est-ce à dire? En même temps que la psychose use de la nostalgie, du fétichisme et de la régression délirante, il s’agit, pour maintenir le niveau de vie des minorités dominantes, de poursuivre l’avancée vers le progrès; c’est la pathologie de «la fuite en avant». Prise intrinsè-quement, cette «fuite vers l’avant» est d’abord onirique, comme elle s’exprime à travers la science-fiction ou les projets de recherche visant à améliorer la condition des êtres humains pour dans dix, vingt ou cinquante ans : le prolongement de la vie, la manipulation des gènes défectueux, l’automatisation de toutes les tâches désagréables et avilissantes (vieux rêve d’Aristote alors confié aux esclaves), l’abolition des pannes surprises, etc. Comment pourrait-on être alors contre le progrès en effet, lorsqu’il s’agit de sauver des vies humaines ou améliorer les conditions d’existence, même en se fermant les yeux sur ses effets pervers : l’accroissement de la dépendance des humains envers les machines et les psychotropes, la perte de contrôle sur les effets polluants qui détruisent la nature, la sélection artificielle, etc. «On rêve d’un avenir meilleur» dit une publicité; en effet, ce n’est qu’un rêve.

Plus précisément, un fantasme. Le bonheur. On oublie qu’à l’origine, le mot bonheur a été mis par Thomas Jefferson dans la Déclaration d’Indépendance pour le substituer à celui, jugé sans doute trop borné, de propriété que l’on retrouvait dans une formule identique de la Déclaration d’indépendance de l’État de Virginie, déclaration à laquelle lui-même avait participé. Depuis, la notion de bonheur a pris un sens large et vague qui se ramène généralement à l’égoïsme et à l’hédonisme le plus étroit. La notion de plaisir, plus qu’un principe, devient une nécessité absolue où la jouissance départie les vivants des morts. Ce qui au départ était libération des contraintes parentales et familiales et progrès de l’affirmation du plaisir sur les convenances, est maintenant devenu aliénation et régression. La sexualité a fait un tour de 360º en revenant à l’endroit d’où elle était partie, c’est-à-dire au mariage (même gay), à la famille (même reconstituée), au cérémonial religieux (même ésotérique). La soumission dans la réciprocité et la réciprocité dans la soumission; la famille étroitement unie, tricotée serrée; bonheur assuré ou argent remis.  Un rêve infantile soudainement domine une décision et une action d’adultes, car le mariage d’aujourd’hui ne peut avoir ni la même signification ni la même portée que jadis (exunt la fidélité, l’exclusivité sexuelle, pour le meilleur et surtout pour le pire).

La projection dans l’avenir devient mythomanie qui n’a plus raison de ne pas avoir lieu. C’est le cas de la spéculation boursière et cette incroyable stratégie des produits dérivés qui sont des consolidations de dettes que l’on espère transformer en actif boursier par un tour de passe-passe! Oui, le bonheur existe, je l’ai rencontré chez mon courtier! Les revenus spéculatifs sont sans limites. Une bulle rapporte tant qu’elle n’éclatera pas. Mais nous savons tous qu’un jour ou l’autre, elle va éclater, mais il y en aura toujours une autre pour se former par après et l’État épongera les dégâts. La privatisation des profits et la socialisation des pertes, c'est plus qu'une formule; on n’a jamais rien imaginé de plus «magique» en économie. Nous pourrions rire de cette mythomanie exploitée par les agences de publicité, comme nous sourions aujourd’hui à la lecture du traité de Condorcet, Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain (1794) qui annonçait le triomphe de la raison humaine sur la mort. Mais la naïveté de Condorcet reposait sur un futurisme qui mettait sa foi dans le dépassement d’une société jusqu’alors limitée par les caprices des mœurs et les lois désuètes de l’Ancien Régime. Aujourd’hui, cette «fuite en avant» est d’une nature toute différente.

Car, dans l’intrication des pulsions, c’est la pathologie de la régression qui l’emporte sur celle du progrès. Ce sont les pulsions de mort qui mènent le bal et la «fuite en avant», onirique, fantasmatique, mythomaniaque, se fait coiffer de la nostalgie, du fétichisme et de la régression. La forclusion décrite plus haut, engage toute la civilisation vers une «fuite en avant» qui n’a pas plus à rêver que d’avoir toujours davantage à consommer, comme un Pays de Cocagne inépuisable de nouveaux fétiches, de jouets électroniques superflus auxquels notre bonheur semble désormais nécessairement associé. De même, les fantasmes ne sont que des volontés archaïques infantiles de toute-puissance, le Citoyen-Roi se voit dans une position impériale. Il a son sérail, ses eunuques, et ses charmeurs de serpents; un harem qui se renouvelle et avec lui entretient un désir inépuisable où la séduction se rassasie d’elle-même. Tantôt Tibère, tantôt Caligula, tantôt Néron, il puise ses jouissances stériles auprès de vierges déflorées, de puceaux sodomisés, de jeux pervers et assassins qui lui apparaissent désormais à porter de mains, ne serait-ce que virtuellement et, avec l’affaire Magnotta, on sait qu’il est toujours possible de transgresser du virtuel au réel, dans ce domaine comme dans bien d’autres. Les passions sont renvoyées à la sauvagerie, les désirs disparaissent pour laisser place à des plaisirs sur commandes et la régression n’a plus de limites. Après la régression sadique-anale (1860-1945) et la régression sadique-orale (1945-20…), nous acheminons-nous vers l’étape ultime de la régression utérine?


C’est ce que nous donne à penser le comportement politique du gouvernement conservateur canadien de Stephen Harper. Le retour au sein de la matrice britannique, même en se présentant comme le premier défenseur des intérêts du Commonwealth dans le monde, ramène la conscience des citoyens Canadiens dans un état d’infantilisme colonial qui lie un Peuple-Enfant à une figure de Mère-Empire (de Victoria à Elizabeth) et de Père-État (où, lui, Stephen, assure cette tâche «ingrate») qui pourvoie à la fois aux biens de l’Empire et celui de «ses sujets». On ne peut imaginer régression œdipienne plus pathologique. Il en va de même de l’Europe-unie qui est un retour à l’ancien Empire carolingien où France et Allemagne jouent la double figure du Père-État de la coopération européenne, les autres États, selon leur importance dans l’échelle du système, apparaissent comme des Peuples-Enfants toujours à un doigt de la tutelle. Le cas de la Grèce, mauvais enfant qui dilapide ses avoirs, punie par la marâtre allemande et le paternel français bonasse, rejoue assez bien un scénario à la Dickens. La Mère-Europe, entre Méditerranée et Baltique, est une Mère aux seins bien gorgés, mais comme une truie, en a-t-elle pour tous ses porcelets?

Aux États-Unis, c’est par la tête que le poisson pourri, c’est-à-dire par des idéologies peu subtiles qui lient régressions politiques et mythomanies religieuses : le Créationnisme, le Dessein Intelligent, le Parti Républicain, les télé-évangélistes, les grands financiers pourvoyeurs de subventions entretiennent des aliénations de domination et de soumission aussi fanatiques que celles prêtées aux islamistes ou aux hindoux. Dans la mesure où les minorités dominantes américaines peuvent influencer de leurs deniers et de leurs rhétoriques un gouvernement, le plus puissant du monde à ce qu’il paraît, les solutions palliatives à une insécurité maladive risquent d’entraîner encore plus loin la régression sur des voies auto-destructrices. Les récentes tueries de masse accomplies dans ce pays ne sont qu’un symptôme parmi d’autres de l’incapacité morale des Américains de se redresser entre des culpabilités inouïes et un sentiment d’entraînement fatal vers une voie sans issue. La culture cinématographique ou bédéiste américaine peut bien projeter vers l’avant des satellites, des planètes, des vaisseaux spatiaux futuristes, phalanstères déjà usés d’un mode idéal d’organisation sociale par la force et l'hypertechnologie; elle ne fait que répéter une nostalgie du «capitalisme sauvage» du temps où les territoires annexés étaient des satellites, les États latino-américains des planètes, les trains des vaisseaux spatiaux et quand l’Ouest pouvait encore tenir le rôle d'un espace infini.

La forclusion n’est pas un problème sans conséquences graves pour l’équilibre psychique du Socius occidental. Même si le Premier ministre Harper ne croît pas à la vertu nationale de la guerre de 1812 ou que l’Ultra Gauche est un pur délire du cabinet Sarkozy, leur utilisation a pour effet de supposer que tout cela est vrai alors que ce ne l’est pas. Voilà pourquoi des commentateurs aussi ineptes que le gros Bock-Côté sur les ondes de TVA peut délirer devant l’animateur simplet Mario Dumont et donner SON explication d’une Ultra Gauche qui n’existe manifestement pas. Tant nous déréalisons les signifiants pour obstruer l’accès à la conscience du signifié, nous créons un «monde parallèle» qui brouille toute analyse critique. Voilà pourquoi aucun discours de gauche ne peut espérer résoudre la forclusion des minorités dominantes. L’Ultra Gauche devient ainsi une bête fabuleuse dans le délire psychotique de la civilisation. Repris à la suite d’un incident traumatique historique, nous disposons avec un tel délire de tout ce qui peut entraîner un mouvement de panique des masses et conduire à un pogrom d’innocentes victimes.

La forclusion est un indice troublant d’une fin de civilisation. Nous la retrouvons, par exemple, à la fin de la civilisation hellénique, lorsque l’Empire romain s’est décomposé en essayant de se renouveler au dernier instant par une culture nouvelle inspirée du stoïcisme et du christianisme. L’Antiquité tardive n’est pas la réussite que les historiens en ont faite. C’est une tentative trop tard venue de résoudre les paradoxes internes de la civilisation hellénique entre son archaïsme du retour aux sources de la République romaine et son futurisme projeté dans des cultes importés de l’Orient : le culte d’Isis, celui de Sol Invictus sous l’empereur Aurélien, enfin le christianisme qui a le mieux su s’insérer dans les costumes de l’autorité impériale grâce à Théodose. La fin de la civilisation chinoise également porte une marque indélébile de forclusion sous la dynastie Ming lorsque la rénovation par le néo-bouddhisme et le néo-confusianisme ramenait des solutions archaïques qui rencontrèrent les apports futuristes occidentaux véhiculés par les Jésuites, le tout synthétisé par la dynastie mandchoue à partir de la conquête du XVIIe siècle. La forclusion forcée de la pax azteca sous les coups de l’invasion et de la conquête espagnoles est l’une de celle dont on peut mesurer le mieux les effets, par les abondants témoignages qui nous sont parvenus, des dérèglements psychologiques et moraux des peuples méso-américains. Il n’est donc pas raison pour que la forclusion occidentale ait des effets moins traumatisants au cours des prochaines décennies.

Tant que l’Occident résolvait ses contradictions par des solutions mitoyennes, capables d’adapter l’ancienneté à la nouveauté, la forclusion restait évitable. Lorsqu’après la Révolution française, les pays européens et nord-américains ont eut recours à des réactions radicales pour extirper la nouveauté politique (la démocratie) puis sociale (les révolutions ouvrières devant l’industrialisation), les partis se sont campés dans des attitudes de promotions et de rejets radicales. La bourgeoisie conservatrice a poussé jusqu’à la réaction fasciste tandis que le socialisme a poussé, dans son sens, jusqu’à la technocratie bureaucratique. La Guerre Froide fut la traduction historique de cet affrontement dont la forclusion s’est progressivement dégagée au cours du second XXe siècle. Déjà encline à la psychose par sa tendance à l'agressivité défensive, la civilisation occidentale se refusait la chance d’éviter l’ultime régression. Maintenant, aucun raisonnement idéologique, aucune critique rationnelle ne peut parvenir à convaincre les minorités dominantes occidentales de l’ampleur de sa pathologie. Et celles-ci le seraient-elles qu’il n’est pas évident qu’elles parviendraient à redresser l’Occident alors que la désagrégation s’accomplit au moment où la chronologie historique rencontre la chronologie géologique. Ayant brûlé la chandelle par les deux bouts en un espace de temps assez bref comparé aux autres civilisations du passé ou qui lui sont contemporaines, la civilisation occidentale en est maintenant à son heure de vérité⌛
Montréal
15 janvier 2013

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