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samedi 22 septembre 2012

Du téléroman à la téléréalité

Logo de Loft Story
DU TÉLÉROMAN À LA TÉLÉRÉALITÉ

Depuis une dizaine d’années, sinon un peu plus en Europe et aux États-Unis, qu’existe la téléréalité. Au Québec, celle-ci est apparue à Quatre-Saisons (l’ancien V-télé pour ceux qui auraient la mémoire courte) avec une importation française, Loft Story. Qui ne pense à cet œil géant dont la pupille et l’iris se promènent comme l’œil de Big Brother sur les spectateurs? Issu de l’empire Cloutier - avant que ses anciens minouchages passés avec la petite Simard ne défraient la chronique judiciaire -, Loft Story est une série quotidienne et hebdomadaire à la fois, où le tandem pervers voyeurisme/exhibitionnisme donne rendez-vous à la population. Associée au Web, les addicts de la série peuvent y suivre l'«action» des lofteurs, 24 heures sur 24. On y recrute généralement des BB (beaux bodies) qui correspondent à un étalage d’avantages physiques qui contrastent avec l’étalage intellectuel ou mental. Je me souviendrai toujours de ce grand blond de 18 ou 19 ans qui faisait de l’escrime mais ne savait pas articuler deux mots l’un à la suite de l’autre tant il n’avait ni diction, ni vocabulaire, ni expressions dépassant celles de la préadolescence! Les filles sont des pitounes à fesses et/ou à tétons, selon les préférences des membres du comité de sélection. Tous ces jeunes sont patronnés par leurs amis et leurs parents. Papa-maman n’éprouvent plus guère de gêne, aujourd'hui, à voir leur progéniture s’exposer quasi à poil ou pratiquer des jeux sexuels pervers devant le regard de millions de téléspectateurs, dans des lits fournis par Brault et Martineau ou des Jacuzzi commandités par Montréal-les-Bains.

Au tandem voyeurisme/exhibitionnisme s’ajoute le tandem sadisme/masochisme. Le sadisme, c’est l’élimination que les producteurs quémandent au grand public. «Votez pour Élisabetta ou Gabriella», seulement $1.75 l'appel! (Quelle aubaine, devinez la hausse des tarifs s'il s'agissait, comme dans une corrida, d'une mise à mort réelle?) Qui, dimanche, sera forcé de quitter le loft? (Comme l'empereur romain devant les gladiateurs, madame Tout-le-monde se retrouve, soudain, avec le «pouvoir» de lever ou d'abaisser le pouce… sur un chiffre de son cadran téléphonique!) Et, comme si l'horreur ne suffisait pas, vous avez, en prime, une table ronde sur le plateau constituée de journalistes à potins, Michel Girouard et ses caniches, et même une «psy» qui vous explique (il y a quand même un volet «éducationnel» à l'entreprise) les comportements des lofteurs durant la semaine, enfin, les lofteurs déjà expulsés nous disent où Élisabetta a «fauté» (elle s’est levée, mercredi matin, en «babounant») ou pourquoi Gabriella a gagné des points en «frenchant» avec Matthieu. Car, il y a des épreuves à la téléréalité. Les filles habillées en collégiennes réalisent, non les fantasmes des jeunes cerfs déjà bandés, mais des vieux producteurs qui regardent des films cochons le soir en se «crossant» avant de s’endormir dans leurs draps de satin. Au-delà du misérabilisme des Québécois des classes moyennes, ce sont les fantasmes pervers des grands bourgeois qui transpirent des «mises en scène» de séries telles Loft Story. Là est le masochisme complémentaire au sadisme de l’élimination. Pour rester dans le loft et passer à travers les 15 semaines de séquestrations, il faut sauter à travers des cerceaux : faire des lasagnes, se tenir sur un pied dans la pose bouddhiste de luxe pendant 2 heures, faire monter les hormones des téléspectateurs en se promenant en bobettes, enfin, le top du top, baiser à mi-couvert afin d’empocher la maison Bonneville à Boucherville en prime d’une illusion publique du grand amour et de la vie de couple. Mais ça ne s'arrête pas là. Des journaux à potins, un «numéro spécial», la séparation, après six mois, du couple vainqueur, tout cela continue de nourrir les fantasmes débiles de femmes esseulées qui pensaient que la «vie matrimoniale du jeune couple» serait meilleure que la leur! La perversion, contrairement aux leçons des moralistes, conduit directement à la vie rangée, bourgeoise et familiale. Ce que Buñuel avait déjà finement compris dans ses films!

Nous savons aujourd’hui comment derrière une apparence d’improvisation, de hasards et de spontanéités, il y a toute une mise en scène savante de la téléréalité. Nous savons quels sont les critères par lesquels sont sélectionnés les premiers concurrents. Nous savons également que ces critères focalisent sur l’apparence physique et le comportement désinhibé des candidats. Il faut des candidats qui soient capables de répondre aux probabilités des mises en situation; des narcissistes, des calculateurs d'intérêts bien compris. Les épreuves choisies le sont en fonction des objectifs pervers fixés par les producteurs : voyeurisme/exhibitionnisme, sadisme/masochisme, mais aussi banalité du candidat, son insignifiance qui en fait un «homme sans qualité», son inconscience, son absence d'esprit critique, sa passivité malléable, son ambition paresseuse pour les gains faciles, ses habiletés physiques à des exercices plus ou moins violents. Le jumelage paraît plus facile qu'il ne l'est, car il faut savoir équilibrer ces différents aspects. Si, par exemple, on jumelle deux mâles alpha, il y a des risques pour que tout dégénère en cassage de gueules. Il faut donc qu'on pressente qu'elle hiérarchie s'établira entre les concurrents masculins. Même chose pour les filles.  Une blonde, une brunette, une noiraude, quelques exotiques… Enfin, la capacité du candidat à passer pour le fils ou la fille que tous les papas et toutes les mamans du Québec aimeraient avoir comme siens. Contrairement au théâtre où l’on essaie de montrer l’idéal d’élévation d’un personnage devant des situations de défi, les défis proposés aux candidats sont d’une banalité désarmante qui ne fait que souligner et surtout encourager l’auto-satisfaction dans l'imbécilité de la masse.

Après Loft Story et son loft plutôt cheap, le réseau TVA a inventé Occupation double, où les participants sont définitivement top shape. Ici, les candidats misérables de Quatre-Saisons sont remplacés par un choix plus raffiné dans la hiérarchie sociale : les garçons comme les filles sortent de milieux bourgeois plutôt cossus, s'expriment bien, ont des look d'enfer, se prêtent à vendre des garde-robe de choix. Bref, le chic et le bon goût, même dans les épreuves qui se déroulent partout dans le monde (occasion de faire la publicité pour des agences de voyage, des compagnies d’aviation, des hôtels de luxe, des croisières). Évidemment, les intrigues amoureuses sortent du loft et sont projetées dans des endroits exotiques; dans les pays chauds où tout le monde peut se promener en bedaine devant une piscine remplie de gens riches et célèbres, ou encore flirter sur les plages de Los Angeles, d’Hawaï ou de la Méditerranée. On ajoute du dépaysement au décor ennuyeux du loft, mais en même temps, on referme des enclos. Les garçons seront désormais séparés des filles, ce qui permet de voir les mauvais côtés de la personne humaine s’afficher plus librement : jalousie maladive qui porte à dire ou faire des vacheries, violence manifeste, retenue et exprimée (dans le confessionnal, en tête à tête avec les spectateurs à l’insu des autres participants), occasions de confrontations autour d'un tiers, crises d’hystéries et de larmoiements. Occupation double, c'est aussi occupations troubles. Les tandems exhibitionnisme/voyeurisme et sadisme/masochisme sont maintenus, voire poussés à leur extrême limite. De la fraternité entre les membres du groupe, on passe à la rivalité, enfin aux accusations les plus dérisoires. À l'arrivée, le fin vernis d'enfants bien éduqués éclate pour laisser ressortir les mêmes attitudes que celles des miséreux de Loft Story : vulgarité, Blanche-Neige qui se transforme en pétasse, Prince Charmant qui n'est qu'un grossier personnage, sans dignité ni tenue.

D’où vient cette mise en scène perverse qui fascine à peu près tous les peuples du monde? Elle provient de ces études en éthologie qui étaient pratiquées depuis les années 50, en particulier dans les centres de recherche du comportement animal. Le célèbre film québécois Ratopolis de Gilles Thérien (1973), montrait déjà des rats enfermés dans une cage (un loft) où ils parvenaient à s’accommoder jusqu’à ce que la population commence à croître. Le tout s’achevait dans un carnage sanglant. Les luttes pour la nourriture, les femelles, les progénitures dévorées par leur mère, anticipaient déjà ce que seraient les conflits dans le Loft comme dans les villas luxueuses d’Occupation double. L'étude éthologique passa rapidement à l'étude semblable du comportement humain. Rappelons les études tant décriées de Milgram sur les hiérarchies d'autorités. La téléréalité est une observation strictement éthologique des comportements humains comme si ceux-ci faisaient abstraction des traits spécifiques de l’humanité qui échappent à l’animalité. Notre plaisir honteux à regarder ces exhibitions animales exécutées par des humains est l'aboutissement du téléroman réaliste qui, depuis les années 1970, a envahi peu à peu la programmation télévisuelle.

La réalité et la fiction ne font pas toujours bon ménage. Lorsque dans les années 1950 et 1960, la télévision en était encore au stade expérimental, et cela aussi bien aux États-Unis qu’au Canada, au Québec qu’en France ou en Angleterre, les scripteurs de téléromans étaient recrutés parmi le monde littéraire. Des Ray Bradbury, John Fante, Geneviève Guèvremont ou autres grandes plumes transposaient leur univers romanesque ou poétique devant les caméras de télévision. On s’y battaient moins mais on savait que la langue pouvait servir à autre chose qu’à «frencher»; entre autres, à parler, à dire. Dire le monde, dire l’humanité, dire la vie. Avec les années 70, une nouvelle génération de scripteurs est apparue qui trouvait les mots dérisoires et s’en tenaient à l’expression de la «petite vie» de tous les jours. Jeannette Bertrand, les sœurs Riddez, Marcel Gamache (avec son humour sorti tout droit du burlesque) remplaçaient les Robert Choquette, Claude-Henri Grignon et Germaine Guèvremont. Les séries télés se recouvrirent d'un voile moralisateur écrasant sous couvert du divertissement léger. On y présentait les problèmes osés de l’heure avec une pudeur d’Ursuline : les conflits de générations, l’amour libre, la violence conjugale, l’homosexualité. Ces séries devinrent vite ennuyeuses et généralement manquèrent leur but. Ainsi, la matrone, Jeannette Bertrand, répétait, comme Huguette Proulx ou Solange Harvey, qu’il fallait parler, parler, parler. Que tout commençait par le dialogue et que par le dialogue, tout problème trouvait sa solution. Parler pour parler succédait à Parle, parle, jase, jase au lénifiant canal 10 (TVA). Animé par la même Jeannette, elle recevait sur une banquette, rassemblés autour d'elle, toutes sortes de psychologues populaires, de spécialistes médicaux, de vedettes et de trisomiques qui parlaient de leur trisomie… Le téléroman de la féministe Lise Payette, Les dames de cœur où le «mâle» maudit - le macho, le séducteur, le trompeur, le tricheur, le fourbe, le lâche, le véhicule de maladies vénériennes, etc. - se retourna en sex symbol des femmes du Québec, reste un exemple de l’échec de la télévision prédicatrice des années 80. Les dames de cœur, c'est le retour des Yvettes dans la vie fantasmatique de Lise Payette!  Conclusion : parler n’est pas dire.

Le bavardage poussé jusqu’à l’absurde donna la génération des humoristes des années 90 et 2000. La série La Petite Vie de Claude Meunier obtint des records de téléspectateurs qui dépassaient les 3 millions. Cette série sadique, où le bavardage des personnages hirsutes servait à exprimer la haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres d’appartenir à une famille de tarés (le nom de la famille était Paré), survenait dans une mauvaise passe morale des Québécois qui venaient de dire «non», par deux fois, à leur propre souveraineté collective. Des séries prétendaient, encore une fois, transposer la réalité à travers des situations problématiques quotidiennes : les aléas d’une femme de ménage, des enseignants du secondaire et les élèves-problèmes auxquels finirent par s'ajouter des pastiches de séries criminelles américaines (C.S.I.) dans des décors de carton (Fortier)… Qu'importe, le spectateur restait affligé de longues heures de parlottage sans diction ni intérêt. Conclusion : la réalité est banale, il faut donc que la banalité domine les scénari de téléromans. Pourtant, il est bien reconnu que la réalité dépasse la fiction, alors pourquoi cette impuissance dans le dire?

Il y a, toutefois, l’exception des téléromans de Victor-Lévy Beaulieu, qui s’était fait le critique acerbe de la télévision et de son côté insipide. Il essaya, en particulier avec L’Héritage, à donner un téléroman avec de la verve littéraire. Les deux premières saisons, l’émission eut un tel succès (à tort ou à raison) qu’on lui commanda une troisième année. Très vite, on vit le téléroman s’étioler, perdre de sa direction, où le dire se diluait à son tour dans un bavardage onctueux. Preuve qu’on peut aussi bien bavarder en récitant du Racine! Les personnages hors normes de Beaulieu devenaient tous des projections de la personnalité de l’auteur et finalement là où il aurait fallu des variations dans les tonalités des dialogues, on en arriva à une tonalité monocorde. Jaser avec une intonation de Kipling que mes patates ont collé, ce n’est pas un atterrissage en douceur, c’est un crash!

Pousser à l’extrême du réalisme, voire du vérisme, les téléromans québécois, lorsqu’ils échappaient au pastiche des séries américaines reproduites avec des budgets moindres, se sont épuisés au point de laisser la porte toute large ouverte à la téléréalité. En fait, l’évolution est assez simple. À partir du moment où les auteurs et les réalisateurs s’entre-échangeaient des bavardages niaiseux, où ils acceptaient de montrer le cul de leurs actrices et acteurs pour faire saliver le voyeurisme publicitaire, où ils couvraient le tout d’une leçon morale insipide, où ils défendaient des scripts médiocres, sans imagination et sans talent qui transposaient des thèses de sociologie dans des scénari de «vie quotidienne», pour les producteurs toujours avides de publicité et de faible coût de production, il n’y avait plus qu’à prendre nos bénets de quartiers et les envoyés dans le loft ou la maison Bonneville et les filmer comme on filme des rats en cage. Ce sont les contradictions même du monde des auteurs, des scénaristes, des réalisateurs, des acteurs des téléromans qui ont conduit, certes sans le savoir, sans le vouloir, à la raison des téléréalités. L’éthologie animale évinçait la morale humaine dont les spectateurs avaient marre. Tant qu’à se comporter comme des animaux et en faire la règle de conduite de nos comportements, pourquoi ne pas nous abaisser à un regard non plus anthropologique mais purement zoologique sur l'espèce.

Il restait à élever d’un cran la sophistication des téléréalités. On décida alors de faire des compétitions «professionnelles». La série Les Chefs, piquée au réseau CTV, nous montre des apprentis chefs cuisiniers confrontés à des défis et à l’élimination par des juges qui ont a évalué leur «performance», préparant les plats les plus exotiques, sinon les plus farfelus! L'«épice» nouvelle ajoutée à l'horreur? Le stress des concurrents. La Voix, repiquage de The Voice, nous amène des figures masquées qui vont chanter pour la première fois devant un grand public et participer à une sélection opérée par des chanteurs-vedettes, et ici, à défaut de gagner le premier prix, les vaincus pourront partir avec quelques conseils avisés des «professionnels» du showbiznest… plus un autographe. Un air de famille nous annonce des soirées canadiennes made in 2012, avec des familles qui vont reproduire sur scène leurs soirées du Jour de l’An. Au moins, on a pas encore pensé à faire un repiquage de The Biggest Loser, préférant diffuser intégralement la série américaine en y juxtaposant des traductions françaises. Mais, le plus important de tous : Star Académie, éclipse toutes les écoles de chants, d’humour ou d’acteur professionnels après que les candidats aient passé entre les mains de Michel Rivard, Denise Bombardier, Denise Filiatrault et autres. Là aussi on invite des supporteurs enthousiastes qui assistent, silencieusement, à l’annonce que leur candidat vient d’être évincé de l’académie. En extirpant la réalité des téléromans, les téléréalités ont épuisé le flux du bavardage sur lequel ils s’étaient inscrits depuis plus de 30 ans.

De sorte que nous assistons à la confrontation du pot de terre et du pot de fer. Une nouvelle génération d’auteurs de téléromans ou de téléséries sont engagés à offrir des scénari nouveaux. Nous en avons déjà touché un mot ailleurs. On pousse les intrigues psychologiques jusqu’à l’invraisemblable. Les problèmes de familles ne sont pas sortis des cercles vicieux où ils étaient déjà implantés dans les téléromans de Jeannette Bertrand. Le chien Macaire en moins, ils n'ont fait que s'adapter à l'évolution de la famille post-moderne. Les cours de scénarisation qu'ont suivi les mêmes scripteurs, font qu'ils développent des patterns de création identiques : Ramassage des dialogues; forme de tournage en vidéo-clips soudainement interrompue par une longue chaîne de publicités brèves; des effets mécaniques qui ne font que relancer l’intrigue sans l’enrichir participent à la dégradation du genre plutôt qu'à son relèvement. À TVA, les séries sont construites comme des cercles roulant en spirales. Chaque cercle est composé de deux personnages, de sexe opposé généralement. Mettons AB, CD, EF… Évidemment chaque cercle est centré sur une histoire de cul (ne parlons plus d'amour). Nous passons ainsi de AB à CD, puis à EF, pour revenir à AB, etc. Parfois les cycles interfèrent. AD, BC, etc. Mais c'est pour finir par voir les cercles originaux AB, CD, EF se reconstituer. De sorte qu'après deux ou trois ans, la série est épuisée dans ses intrigues, les personnages n'évoluent plus, les spectateurs ont fait du surplace, se lassent, tout ça à partir d'un plot lancé pour démarrer la série. Puis, plus rien. Pourtant, plus que jamais, les auteurs voudraient faire «dire quelque chose» à leurs personnages, mais ceux-ci sont incapables d'articuler. Ils ont régressés au niveau de l'apprentissage du langage comme l'illustrait Claude Gauvreau avec sa poésie sonore. Ils sont incapables de «dire»; seulement de bredouiller, de bégayer, de chuinter ou plus intelligemment, de rester muet, ce qui revient à un bavardage où le cynisme des intérêts finit par détruire les aspirations idéalisées des personnages. L’incapacité de «dire» n’est pas un problème de fiction télévisuelle, il est un problème de génération que l’on a laissé parler sans l’interrompre plutôt que de lui dire de se fermer la gueule et écouter. Écouter, pour mieux apprendre à dire; à savoir saisir, s'emparer, se donner une emprise sur son langage comme expression d’une pensée, d'un sentiment. La rupture entre le langage et la pensée est un problème psychologique majeur, surtout pour une collectivité. Le refoulement ne s'évade plus par la sublimation, comme dans l'art, mais par l’hystérie et la violence des gestes et des paroles. Le paradoxe des êtres qui bavardent inlassablement et qui ne disent mots ressemble à une fable sortie tout droit de La Fontaine! Les bavards rendus muets par excès de langage.

De sorte que les téléromans sont rendus à l’âge du recyclage. Après Les enfants de la télé (repiqué d'une série française), où l’on fait parler des comédiens sur des émissions des années 50 à nos jours et auxquelles ils ont participé dans une conversation étriquée qui ressemble plus, encore-là, à un bavardage dont le but est de susciter des émotions: des gênes, des éclats de rire, des coulées de larmes, nous en arrivons à La télé sur le divan où une psychologue style Ursuline défroquée nous donne des leçons de psycho-pop à partir de scènes éparses de téléromans du passé. Là encore, nous avons fait le tour et sommes revenus à… Parler pour parler. Ici aussi, des vedettes de la télé nous montrent toute leur platitude à énoncer des lieux communs. Claude Meunier récidive avec Adam et Ève avec des dialogues repiqués (encore) de la Petite Vie. Le réalisateur à la mode, Podz, nous promettait dans la publicité de la série Tu m’aimes-tu? que ce serait «un vent de fraîcheur dans la télé». On l’attendait avec impatience. Malheureusement, en deux épisodes (2/15), nous voyons un type pleurnicher sur son amour perdu (amour qui n’a probablement existé que dans sa tête); une voisine pour qui le sexe est définitivement séparé de l’amour puisqu’elle n'a aucune idée de ce que c’est; un ami dont le couple sombre dans la routine des amours qui s’usent. Et tout ça présenté sous le couvert d’une «comédie». L’incapacité de «dire» est l’essentiel de cette série, comme elle l’est dans les téléséries de Fabienne Larouche ou les autres feuilletons hebdomadaires.

Il ne faut se faire d'illusions. Les premiers perdants du succès du repiquage de téléréalités, ce sont les artisans mêmes de la télévision : réalisateurs, acteurs et actrices, techniciens, etc. Ce sont eux qui perdent leurs emplois, qui ont moins de chance de faire connaître ou voir leurs talents, qui participent de moins en moins à l'édification de la culture québécoise autrement que dans des doublages de séries américaines. Réinventer la télésérie, le téléroman comme suite romanesque à un genre littéraire structuré, leur insuffler une poésie dont elles/ils sont totalement vidé(e)s, redonner des rôles dignes d'artistes qu'on a formé plutôt que de les abaisser à des caricatures appauvrissantes, c'est d'abord se confronter à la téléréalité. C'est lui abandonner la réalité la plus vulgaire, puisque c'est la seule qui l'intéresse, pour réinvestir une notion d'art que les premiers scripteurs télévisuels entendaient lui donner. Écrire des scripts qui donneront envie aux réalisateurs et aux acteurs de les prendre pour un défi constructif, s'échapper surtout de ces modèles préformatés, aliénants, sortis des cours d'écriture dramatique en fonction des impératifs commerciaux de la télévision. Il s'agit bien là d'un véritable défi qui ne concerne pas uniquement le monde de la télévision, mais également l'ensemble de la société, considérant que ce n'est plus ni le théâtre ni le cinéma qui sont les grands moteurs de l'art dramatique dans notre société.

D'autre part, «dire» exige une maîtrise des mots, seule habilitée à formuler une pensée puis à l’exprimer le plus clairement possible pour écarter déjà un bon nombre des ambiguïtés superflues de la parole. Si les personnages ne parviennent pas à «dire», malgré toutes les leçons de voix qu’on fait subir aux acteurs dans leur formation, c’est que les auteurs sont eux-mêmes incapables de «dire», mais seulement d’«exprimer», dans le sens où le cri primal est l’expression de base. Or, on dépasse rarement le niveau du cri primal à la télévision, aussi bien dans les téléromans que dans les téléréalités. Ce cri ouvre et ferme toutes discussions. Quand je / dis, j’expose ma pensée et par le fait même, je m’élève au-dessus du bavardage dont l’insignifiance n’est que l’absence de correspondance entre communicateurs. Si tu ne / dis / pas, il n’y a pas d’échanges possibles. On en reste aux banalités justifiées par des «secrets», de l’«intimité», de la «pudeur». Si s’exhiber le cul suffit à s’émanciper sexuellement, bavarder ne suffit pas à émanciper l’esprit de sa prison de chair et d’os où il est enfermé. Les émotions finissent par le noyer, les sensations par l’intoxiquer, les sentiments par le rendre cynique. Esclave de ses pulsions «éthologiques», le Moi devient un animal en cage qui tourne en rond et finit par devenir soit schizophrène (afin de s’inventer un Moi de substitution qui lui permettrait, mais en vain, une fuite du Moi original), psychopathe (il se centre sur la satisfaction de ses perversions), sociopathe (la collectivité lui devient étrangère puisque les réseaux de communications n’ont jamais été établis) ou bi-polaire (dans la mesure où l’antagonisme du «dire» muet et du bavardage abondant le font passer de la dépression à l’agitation maniaque). Ce qui commence comme un simple jeu théâtral s’achève dans l’éclatement du Moi et la psychose paranoïaque.

Si la psychologie collective est plus que la somme des psychologies individuelles, l’addition de psychologies individuelles mutilées, lobotomisées, excisées ou castrées, mériterait un réveil des forces vives de la société québécoise pour refuser qu’on l’abaisse à un tel point d’auto-génocide psychologique et morale⌛
Montréal
22 septembre 2012

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