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vendredi 22 mars 2013

Une visite au Musée de Cire Ville-Marie, 1966

La Belle au bois dormant
UNE VISITE AU MUSÉE DE CIRE VILLE-MARIE, 1966

Nous sommes en pleine belle saison. Il pleut. Je dois avoir dix ou onze ans tout au plus. On venait d’annoncer l’ouverture d’un musée de cire à Montréal. Non pas le mausolée exécrable devant l’Oratoire Saint-Joseph, mais un vrai musée de cire de la chaîne de Joséphine Tussaud. Au début, lors de ma première visite, j’y allai seul avec mon père. On devait se rendre à Montréal par train, de la gare du Canadien-Pacifique, rue Foch, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Ce sera mon premier voyage en train. Nous sommes en 1966, nous utiliserons donc le métro pour nous rendre visiter le Jardin des Merveilles, au Parc Lafontaine. Pas idéal pour une visite d’un petit zoo, sous la pluie. Mais le clou de notre voyage, ce sera bien de visiter le Musée Tussaud, au 1198 rue Sainte-Catherine ouest, à l’angle Drummond. Ce musée de Cire Ville Marie Ltée loge dans un édifice assez étroit. L’entrée est remarquable par une cage de verre dans laquelle dort la Belle au Bois Dormant, véritable princesse dont la poitrine se soulève légèrement. Bien qu’admirable, le premier étonnement sera au comptoir où deux préposées aux billets nous attendent. L’une est celle qui manipule le tiroir-caisse, l’autre n’est qu’une réplique de cire. Vraiment extraordinaire, c'est à s’y méprendre!

Assurez-vous, s’il vous apparaît que ma mémoire est trop détaillée pour être sincère, c’est que j’ai, sous les yeux, le guide-souvenir que j’ai conservé. C’est grâce à lui que je vous amènerai, avec moi, faire la visite de ce musée, voilà près de quarante-cinq ans en arrière. C’était la première, et la dernière fois, que la multinationale Tussaud de Londres allait tenter l’expérience au Québec, car ce musée sera un échec et fermera quelques années plus tard, alors qu’on conservera l’horreur de Côte-des-Neiges encore pendant des années. Ici, contrairement aux statues Tussaud, c'étaient des mannequins recyclés qui étaient attifés de toutes sortes de manières pour laisser croire que c’était le général de Gaulle ou Pierre Elliott Trudeau que nous avions devant nos yeux. Des scènes où s’entassaient des mannequins qui ne ressemblaient en rien aux individus qu’ils étaient censés représenter. Au sous-sol, c'était la foire au péplum. Dans les catacombes, des lions empaillés s’apprêtaient à dévorer des chrétiennes tout aussi empaillées. Une scène d’histoire du Canada : Mère Marguerite d’Youville dissimulant un soldat anglais, dont on ne voyait que les bottes qui sortaient dessous un lit, afin de le soustraire à la furie d’un Indien. Ce qui faisait rire la foule, c’était que le pleutre portait deux bottes du même pied!

Rien de ces niaiseries au Musée Ville Marie. En page 4 du guide, on nous présente la fabrication des statues.
«LA CIRE utilisée est une cire d’abeille ordinaire, mélangée à un produit chimique secret qui durcit le matériel et augmente sa résistance aux températures extrêmes. La Cire tout comme la peau est quelque peu translucide; la couleur est imprégnée sous la couche finale, expliquant ainsi la mystérieuse ressemblance avec la peau humaine.

LES CHEVEUX sont des cheveux d’êtres humains, importés d’Italie, chaque mèche est insérée séparément avec une aiguille spéciale, ce n’est seulement qu’avec ce procédé laborieux, que nous pouvons obtenir ce réalisme tant recherché. Tous les visages d’hommes ont de la barbe; si vous regardez attentivement les visages frais rasés, vous verrez une faible couche de duvet sur leur peau.

LES YEUX sont des yeux de verre médical de la plus haute qualité. Ils sont importés d’Allemagne, un pays depuis longtemps reconnu par sa suprématie dans la fabrication du verre optique.

L’EXCELLENCE de ces têtes sculptées crée une ressemblance frappante des personnages actuels, décrits, comme l’histoire l’a enregistrée, et comme seule l’habileté humaine peut reproduire. C’est notre politique de présenter ces fameux personnages comme ils apparaissent au temps de leur apogée dans ce monde, un fait qu’il faut se rappeler; le portrait de ces personnages dans ce musée vieilliront, mais les figures de cire, non! Des recherches ont été faites, afin que les traits des figures soient d’une conformité et d’une exactitude absolues. Quelquefois les gens sont étonnés des menus détails dans ces figures. Cependant, malgré que leur immobilité semble donner une certaine illusion, on doit se rappeler que la race humaine ait gagné en taille durant l’histoire, les plus gros progrès ont été enregistrés durant le dernier siècle.

Depuis plusieurs siècles déjà, l’humanité a émerveillé les gens avec la mystérieuse magie du Musée de Cire. Dans l’ancien Babylone, les figures de cire étaient connues; Alexandre le Grand avait à son service son propre sculpteur de cire, trois cents ans avant Jésus-Christ, et les romains pratiquaient aussi cet art. Aucune foire de l’Europe médiévale n’était complète sans sa collection de figures de cire. Nous croyons que le Musée de Cire Ville-Marie, d’une conception nouvelle dans ce nouveau monde, est un successeur digne de cette tradition longue et bien enracinée».

La guide présente ensuite chaque scène avec une photo encadrée de la statue, accompagnée d’un bref historique. On ne rappelle pas seulement le conte de la Belle au Bois Dormant, mais aussi que le conte est des frères Grimm et date de 1812. Une fois passé l’étroit guichet, nous entrons par la droite dans un corridor étroit où alternent les différentes scènes historiques ou actuelles. Suivons-les par numéro, quitte à revenir sur nos pas (côté chiffres pairs d'abord, puis impairs ensuite) La scène 2 présente «la Cour de France», c’est-à-dire François Ier recevant Jacques Cartier et l’Indien Donnacona. Même en noir et blanc, la reproduction montre toute la différence entre la qualité esthétique de la reproduction scénique où l'on voit que la statue de François est inspirée du tableau célèbre de Clouet, et l'aspect frustre et peu esthétique de la scène de la rencontre de Cartier et de Donnacona reproduite sur une carte postale couleur du musée de Côte-des-Neiges.


La scène 3, tout à l’opposé, est une scène de Gigi, film de Vincent Minelli de 1958, avec Leslie Caron et Maurice Chevalier. La scène 4 présente les communistes célèbres de l’heure : Nikita Krouchtchev, Fidel Castro et Mao Tsé-Tung. Vient ensuite la scène 5 avec des vedettes «nationales» : le gouverneur-général Georges-Philias Vanier et son épouse accueillent la reine Elizabeth II et le prince Philip en présence du Premier Ministre canadien de l’époque Lester B. Pearson. Toute différente est la scène 6 qui présente la Conférence de Casablanca à laquelle participaient (14 au 26 janvier 1943) le Président Franklin D. Roosevelt, le Général de Gaulle et le Général Giraud, enfin Sir Winston Churchill. Vingt-trois ans après les événements, la Conférence de Casablanca évoquait encore un souvenir pour ceux intéressés par la Libération de la France.

La scène 7 présente des «femmes en vedette», des stars. Elizabeth Taylor, Marlene Dietrich et, s’apprêtant à entrer sous la douche, Brigitte Bardot : du temps où elle était belle et se fermait la trappe pour ne l'ouvrir que pour ses répliques bêtes. La scène 8 par contre, est exclusivement réservée à Marilyn Monroe dans sa très célèbre scène du métro de The Seven Year Itch (Sept Ans de Réflexion), film de Billy Wilder de 1955. Enfin, la scène 9, qui nous conduit à l’entrée de l’escalier étroit qui doit nous mener au sous-sol - la chambre des horreurs - se termine par l’assassinat de Lincoln (en présence de sa femme, Mary Todd et de l’assassin, John Wilkes Booth), scène sombre, comme si nous étions dans la loge, derrière le président assassiné.

De l’autre côté du mur, nous retrouvons la scène 10, celle de l’Empereur et de l’Impératrice, c’est-à-dire Napoléon Bonaparte et Joséphine. La scène la plus majestueuse reste sans contredit la reproduction de la dernière Cène par Léonard de Vinci, qui couvre tout le mur permettant au visiteur de tourner la galerie pour se rendre vers la porte donnant au sous-sol. À coté, la scène 12, présente le nouveau pape Paul VI, tandis que la scène 13 nous montre la statue de Léonard de Vinci, le peintre du chef-d’œuvre.


La scène 14 s’intitule La librairie hantée où quatre personnages sans liens entre eux se retrouvent sur fond d’étagères de livres : Albert Einstein, le physicien; le peintre Toulouse-Lautrec; le compositeur Jacques Offenbach, enfin Louis Pasteur. La scène 15 nous offre une «scène de deuil», l’une des plus célèbres sans doute, Jacqueline Bouvier Kennedy et se deux enfants devant le cercueil du Président assassiné. La scène 16 présente 4 explorateurs le Français Samuel de Champlain, le Viking Lief Ericson, les Italiens Christophe Colomb (pour l’Espagne) et John Cabot (pour l’Angleterre). Étant au Québec, hockey oblige et une scène nous montre le Rocket, Maurice Richard du Canadien affrontant le joueur Glen Hall des Blawk Hawks, le musée s’adressant aux deux «peuples fondateurs», il en fallait pour tous les goûts!

La scène 18 présent le Président actuel, Lyndon Baines Johnson, et son épouse - Lady Bird -, sur le ranch au Texas en train de faire rôtisserie. La scène 19 par contre, est un épisode du conte de Lewis Carroll, Alice au pays des Merveilles, qui se situe au chapitre 6 : Dans une cuisine en désordre, Alice trouve un cuisinier qui tourne du poivre dans un pot, un bébé changé en petit cochon, une monstrueuse duchesse qui étonne Alice en lui chantant cette tendre berceuse :
Parlez rudement à votre petit garçon, et battez-le quand il éternue;
Il ne le fait que pour taquiner, car il sait que cela nous ennuie.
Je parle sévèrement à mon fils, je le bats quand il éternue;
Car il peut se régaler du poivre quand il veut. 
Décidément, on ne saurait omettre le mathématicien Dodgson parmi les précurseurs du surréalisme!

Une fois le tour du rez-de-chaussé effectué, nous sommes invités à descendre dans la Chambre des horreurs. Un panneau d’avertissement nous informe : «Attention aux marches. Elles sont étroites, elle ne sont pas raides. Ces quelques marches vous conduiront aux profondeurs de l’inhumanité de l’homme à l’égard de son semblable. Donc, attention aux marches, et tâchez d’avoir le cœur solide». En effet, les têtes des femmes de Barbe-Bleue nous accompagnent le long de la descente, mais, quand nous sommes retournés une deuxième fois au Musée Ville-Marie, l’année suivante, accompagnés de ma mère et de ma grand-mère, celles-ci avaient davantages peur pour leurs sacoches que pour leur cœur!

La scène 1c présente La torture des fourmis, un individu immobilisé sur une fourmilière, le corps enduit de sirop ou de miel est dévoré vivant. La scène 2c montre Marie-Antoinette devant la guillotine. scène héroïque qui contraste avec la scène 3c qui présente le heurt d’une automobile avec une motocyclette. À la scène 4c, c'est Jeanne d’Arc sur son bûcher et la scène 5c «Le croc algérien», utilisé par les pirates barbaresques, qui suspendaient leurs victimes à un crochet qui s’enfonçait dans leur corps.

La scène 6c, une des plus macabres, nous montre les voleurs de cadavres William Burke et William Hare déterrant les cadavres pour les vendre à l’école de médecine. Ils finiront par être submergés de demandes au point qu’ils «précipitèrent» la mort de certains clochards pour les envoyer plus vite à la table de dissection. La scène 7c s'intitule «Vengeance fanatique», qui n'est que la reprise de la scène captée en directe par les caméras de télévision du meurtre de Lee Harvey Oswald par Jack Ruby.

La scène 8c exhibe «Le chevalet», où l’inquisiteur Torquemada soumettait Jacques Grivet à la torture. La scène est en fait tirer d’une pièce de théâtre. De même la scène 9, qui nous présente le monstre de Frankenstein, tel qu’incarné au cinéma par Boris Karloff, assit sur une grande chaise de bois plongée dans une pénombre verdâtre. C’est la dernière scène de la série des horreurs. Il ne nous reste plus alors qu’à revenir sur nos pas et remonter l’étroit escalier et sortir du musée.

Les musées de cire ont souvent inspiré des films d’horreur, présentant des sculpteurs fous qui, plutôt que de sculpter professionnellement la cire, préféraient tuer un ou une malheureuse et l’habiller pour lui permettre de reproduire une scène d’horreur quelconque. C’était le cas du film L'Homme au masque de cire (House of Wax), avec l’incontournable Vincent Price. L’histoire commençait à Londres, au début des années 1910, lorsqu’un artiste, sculpteur d’exception, présentait son musée de cire. Son chef-d'œuvre, c'était la reine Marie-Antoinette, envers laquelle il éprouvait un lien inquiétant. Son associé, trahissant sa confiance, mettait le feu à ses œuvres et à son musée, le malheureux geignant sur sa statue de la reine en train de fondre, semblait s'affaisser avec elle dans l'incendie. Dix ans plus tard, à New York, il réapparaissait, apparemment guéri de ses brûlures, inaugurant son deuxième musée centré sur l’horreur d’assassinats, d’exécutions publiques, de tortures célèbres ou d’actualités morbides. Le tout accompagné d’inquiétantes disparitions dans le quartier. Ce film américain réalisé par André De Toth en 1953, tourné en relief stéréoscopique, fut une des premières tentatives de faire un film 3D. Dans le genre, on y retrouvait l’assassinat de Marat dans son bain par Charlotte Corday, Jeanne d’Arc sur son bûcher, William Kemmler sur sa chaise électrique, etc. Le macabre et l’horreur ont ainsi toujours accompagné le fantasme réaliste du musée de cire, déjà même à travers le musée Grévin en France et le premier musée fondé par Mme Tussaud, au Palais-Royal à Paris, au moment même où la Révolution française se déroulait sous ses fenêtres. Ce n’est qu’après que l’artiste déménagea son musée en Angleterre où l’entreprise finit par devenir cette multinationale toujours en opération dans les grandes villes du monde.

Or, faut-il le croire? Montréal, en 1966, n’était pas encore une grande ville du monde, malgré les palabres de Jean Drapeau, son expo et ses Jeux Olympiques qui germaient déjà dans sa tête. Ce musée, de bon goût et de qualités incomparables mourut au bout de quelques années, les touristes et les Montréalais préférant se rendre encore voir ces scènes médiocres et mal faites du Musée face à l’Oratoire. Le bon goût, malheu-reusement, n’est pas ce qui qualifie le plus les Montréalais. Si les Américains ne sont guère mieux dotés en fait de goûts, leurs grandes villes peuvent au moins se targuer, avec raison, d’avoir de grands Musées d’art, d’histoire naturelle, d’anthropologie, etc. Ici, notre goût pour la «sainte Ignorance», la vulgarité, la grossièreté, est sans contre-poids. Nos musées sont pitoyables. Mal financés, ils ne peuvent payer ne serait-ce que les assurances pour faire venir des expositions de grandes œuvres et non seulement les restants des grands maîtres. De même, le monde du livre ne cesse de s’épuiser autour des best-sellers alors que le livre numérique annonce la disparition de millions de livres qui ne seront jamais «recyclés». On a parfois l’impression que le temps du grand cinéma québécois est derrière nous. Que nous n’avons plus rien à (nous) dire et qu’il faut aller chercher dans l’ailleurs, dans l’exotisme géographique ou temporel des histoires à se raconter qui, en fait, ne sont pas les nôtres. On nous bourre le crâne en nous répétant que les Québécois s’ouvrent au monde! En fait, ils s’entr'ouvraient au monde dans les années 1960, mais depuis 1980, il semblerait qu’ils aient refermés la porte sur eux-mêmes et leurs jeux interdits⌛
Montréal
22 mars 2013

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