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jeudi 1 novembre 2012

La bibliothèque d'Élise

Unité 9 : Micheline Lanctôt et Mariloup Wolfe visitent la Grande Bibliothèque nationale

LA BIBLIOTHÈQUE D’ÉLISE
À mon ami libraire, Bruno Lalonde









Ce que présente la télévision me laisse relativement indifférent. Les bulletins d’information m’ennuient et le grand cirque extraordinaire de la commission Charbonneau sur les liens entre les partis politiques, les contracteurs, le monde interlope conduit assez vite à l’écœurement tant nous apprenons les détails obscènes de secrets de Polichinelle. Mais si on est masochiste, on peut toujours jouir de s’ébaubir devant chaque révélation de sous-fifres qui voient des portes de coffre-fort incapables de se refermer à cause d’un surplus de billets de $1000, $100 et $50; les subites maladies qui frappent le maire Vaillancourt de Laval et Pierre Bibeau de Loto-Québec; des fonctionnaires corrompus incapables de trouver manière à dépenser le fruit de leur corruption; des chaussettes remplies de liasses d’argent, des rembourrages d’argent qui étouffent les argentiers des partis politiques, enfin les mafieux eux-mêmes qui font scrupules de la manière dont ils soutirent l’argent des contribuables! Et puis, cet ignoble petit maire de Montréal qui, à l’exemple de Louis XVI, toujours nie et toujours ment, effrontément, jusqu’à oser impudemment augmenter les taxes municipales lors du dépôt du budget de la ville! Alors qu’on est rendu au moment où s'impose le revenu minimum universel comme base de l’économie politique de la société, nous laissons toute la place, à tous les paliers de gouvernements, à des crapules de la pire espèce les moyens d’appauvrir la société et d’entretenir une pauvreté indigne pour un pays aussi riche, où l’argent se cache dans les poches des profiteurs financiers, politiques et économiques.

Ce jeu avec des abcès collectifs infectés se prête bien au mode télévisuel. Les spectacles sportifs sont, pour moi, sans intérêt. Les longues journées de bavardages sur tout et sur rien? On n’y perd pas un temps si précieux de sa vie. Les séries télé, à moins d’être britanniques, sont sans intrigues. Les séries québécoises vont entre l’excellence (rarissime) et la banalité (plus qu’abondante). À moins d’avoir une sensibilité excessive, sinon névrotique, on rit peu et on est encore moins ému devant les mécanismes vaudevillesques ou mélodramatiques qui datent du XVIIIe siècle finissant que reproduit la machine télévisuelle.

Pourtant, j’avoue que j’ai été ému par un épisode de la série Unité 9. Au départ, je craignais cette série. Écrite par Danielle Trottier, journaliste, universitaire et auteure de l’insupportable téléroman tvaesque La Promesse, tout, en effet, était à craindre. Mais, est-ce l’association avec Fabienne Larouche - qui aurait resserré les intrigues et les personnages - qui fait qu’Unité 9 est une série consistante. L’interprétation des actrices est tout en nuance, débouchant sur des éruptions du refoulé qui nous rendent la vie en milieu carcéral difficilement supportable. Mais la scène la plus touchante, c’est dans l’épisode présenté le 30 octobre que je l’ai vue. Libérée de la prison de Lietteville pour une journée, en préparation à sa remise en liberté après 24 ans de détention pour avoir tué un policier au cours d’un vol de banque, Élise Beaupré, jouée par Micheline Lanctôt, se promène avec son chaperon - la gardienne du pénitencier, jouée par Mariloup Wolfe - dans le cœur de la ville de Montréal qu’elle n’a pas revue depuis 24 ans. Élise s’occupe de la bibliothèque à l’intérieur des murs de Lietteville. Aussi, le clou de sa sortie, le réserve-t-elle pour une visite de la grande Bibliothèque nationale de Montréal.

Dans une scène muette, accompagnée par la musique, Élise se promène dans les longues allées que bordent les rayons remplis de la bibliothèque. Elle ne cesse de les arpenter. Les yeux gros d’ébahissement, comme le sont ceux d’un petit enfant qui découvre le monde. Elle va, vient, s'arrête devant les rayons, les ordinateurs, les tables de lecture et les grandes fenêtres ouvrant sur la liberté. La jeune gardienne l’initie déjà à la recherche sur support informatique. Cette scène est insérée dans un ensemble plus vaste qui commence avec la première visite d’Élise, celle à la tombe de ses parents pour leur demander pardon. Pardon de les avoir déçus, de ne pas avoir été la bonne fille qu’ils attendaient d'elle, pardon pour le meurtre dont elle ne peut se pardonner. Un long retour intime avec son passé, sa famille disparue, ses gestes qui l’ont amenée à voir sa vie lui être séquestrée et être rangée, comme une mauvaise chose, dans un établissement d’isolement carcéral. Lorsque la jeune gardienne l’initie à la manipulation des ordinateurs, Élise lui demande la une du journal du lendemain du jour où elle a tué le policier, elle regarde, avec émotions, la figure d’un jeune homme en uniforme. De même, elle apprendra que l’aumônier de la prison est le fils d’une femme qui a été exécutée aux États-Unis sur la chaise électrique pour un crime semblable en 1962. Dans l'antre de toutes bibliothèques se cachent des secrets intimes, des secrets inouïs de joie comme de douleurs.

Ce qui m’émeut dans cette scène, c’est ce qui m’émouvait jadis, à la fin du film Birdman of Alcatraz (1962), de John Frankenheimer racontant l’histoire «véridique» de Robert Stroud, prisonnier à vie pour un meurtre de policier. Dans l’univers carcéral masculin, de l’ère du Président Wilson à celle de Kennedy, Stroud se passionne pour les oiseaux qu’il apprend à élever puis à soigner, ce qui fait de lui un ornithologue réputé. La scène finale nous montre Burt Lancaster, qui interprète Stroud de sa jeunesse à sa vieillesse, encore sur le quai de la prison, qui lève la tête pour voir passer au-dessus de lui un des avions les plus perfectionnés de l’époque et en donner la description détaillée. L’ornithologie, pour Stroud, était le moyen de se garder en vie, de garder en liberté une partie de lui-même, sans doute la meilleure, contre la nécessité des lois humaines. Il est absurde de discuter à savoir si Stroud était vraiment comme l’interprétait Lancaster. Ce que Frankenheimer a voulu faire, c’est un film humaniste, nous montrant combien la liberté réside d’abord en soi, et malgré les contraintes que la société ou les institutions peuvent ériger pour l’enfermer, elle restera toujours vivante en tant que sujet. Aussi, est-ce à chacun de nous de lui donner le souffle à partir duquel elle pourra «s’envoler» vers des cieux meilleurs. La leçon de Frankenheimer est l’alternative à la solution déprimante offerte par Pierre Falardeau dans son film Le Party, où les deux seuls moyens d’évasion pour le cinéaste sont, soit se travestir en femme et commencer une vie de poursuites et de caches, soit se suicider. Devant cette alternative pleurnicharde et misérabiliste, Frankenheimer montre que la dignité de l’homme ne se laisse pas réduire si facilement, pour autant que son détenteur soit capable de lui fournir l’espace intérieur nécessaire pour qu’elle puisse s’accomplir.

C’est un peu cette leçon que Mme Trottier, dans Unité 9 veut nous rappeler. Le personnage d’Élise, figure de la bonne Mère pour les autres détenues de l’unité, est en même temps celle qui tient la clé des rêves d’évasion (elle confie un livre de Freud à la prisonnière souffrant d’un déséquilibre psychique dans le groupe). Comme une vraie libraire, une vraie bibliothécaire, elle conseille les lectures aux prisonnières, elle range, classifie, s’occupe des emprunts et des retours, apprend à maîtriser la bibliothéconomie par des manières empiriques et désuètes (il n’y a pas d’ordinateurs en prison). Aussi, lorsqu’elle se retrouve dans la Grande Bibliothèque, redevient-elle comme un enfant dans un magasin de jouets ou de bonbons. Elle parcourt l’espace entre les rayons comme une fugueuse surveillée car là, pour elle, réside pour toujours la vraie liberté; celle qu’elle a commencé à se forger en détention. Contre les fonctionnaires à l’esprit borné, une administration opportuniste baignant d’un faux idéalisme d’ordre et de bonnes conduites, parmi des femmes hystériques, névrosées, parfois violentes, Élise trouve dans les livres la liberté qui lui permet de fuir sans qu’elle n’ait à briser les barreaux - c'est-à-dire sans qu'elle n'ait à briser son rapport avec le monde objectif -, sinon ceux qui sont, comme le dit Suzanne (interprétée par la toujours excellente Céline Bonnier), «posés dans nos têtes».

Cette anecdote télévisuelle nous amène à nous poser la question : quel est l’avenir des livres à l’heure des blogues sur le WEB et des tablettes de livre électronique? Dans l’univers carcéral d’Unité 9, les livres sont un moyen d’évasion, un moyen d’instruction aussi, un moyen de penser. Comme l’usage de l’ordinateur est interdit aux prisonnières de Lietteville, celles-ci sont ramenées presque vingt ans en arrière, quand, pour toute la société, le livre était par sa forme, le médium dont le message était un objet issu du traitement du bois, cousu ou collé feuillet par feuillet (et on oublie le temps où il fallait trancher les in-folio), de tailles variables, illustrés ou non, s’emportant sous le bras ou dans une poche de veston. Les livres étaient là, comme ils le sont dans toutes les bibliothèques encore, rangés sur des rayons, comme des soldats prêts à répondre à ce que nous attendons d’eux. Comme des corps d’armée, ils sont en effet «spécialisés», non selon leur forme mais plutôt leur contenu. Des systèmes - le Dewey, le classement de la Library of Congress - permettent de saisir la logique avec laquelle ces différents corps d’armée sont regroupés. Le livre est le meilleur ami de l’homme, mieux que le chien qu’il a détrôné. Non seulement il l’informe sur le monde, mais il l’accompagne dans sa quête. Quelle quête? Celle-ci peut varier autant que les individus qui s'engagent dans des combats. Guerre contre l’analphabétisme. Guerre contre les propagandes mensongères. Guerre contre l’ignorance crasse. Guerre contre la paresse intellectuelle. Guerre contre la tentation à préférer les a priori, les préjugés aux analyses critiques. Guerre à la complaisance ou la satisfaction d’une culture de pacotilles. Les livres sont l’armée de fantassins en marche contre la barbarie. Voilà pourquoi les nazis les arrosaient d'essence avant de les brûler. Voilà pourquoi la fabrique du «livre de poche», démocratisation de la lecture et de l’édition, a vite été dépassée par l’esprit consumériste qui a réduit le livre à un objet dont le destin est de passer d’une première main jusqu'à finir dans un Colisée du Livre. Contre la démocratie, la consommation a fait perdre au livre la spécificité de l’objet dans sa multiplication et son indifférenciation dans la masse des produits standardisés où il y a de moins en moins d'occasions de trouver des guides - des vrais libraires, des vrais bibliothécaires - qui peuvent ouvrir l’esprit du lecteur vers une amélioration de sa culture et, en définitive de la qualité de son Être. Aujourd’hui, un tel guide est pris pour un salaud qui veut imposer son goût au lecteur, alors que le lecteur ne veut que le livre qui fait la manchette d’une pub racoleuse!

Dans Unité 9, Élise ne tient pas un «Jean-Coutu du livre», elle sait évaluer les capacités de lecture de ses codétenues par rapport au choix qu’elles font. Elle ne fait pas la propagande, elle conseille. Un bon roman, un essai pertinent. Elle ne fait pas que de la bibliothéconomie administrative. Elle est une source de référence dans un univers qu’elle considère bien petit à côté de ce palace qui lui apparaît à travers la Bibliothèque nationale. Pour elle, les histoires de dépassement de coûts, de plaques de verres qui tombent des étages sur le parvis, des clochards qui, l’hiver, vont y trouver un bon fauteuil pour s’y caler avant de retourner à la rue glaciale : tout cela disparaît devant la transcendance qu'enferme cet édifice, cette «caserne» de bons et vaillants soldats. Pour elle, le livre en tant qu’objet est un fétiche. Il possède en soi un passage obligé de l’ignorance vers moins d’ignorance. Une ouverture sur un monde qui lui est physiquement inaccessible. Un dépassement d’elle-même que la nécessité carcérale ne peut lui empêcher d’accomplir. En ce sens, chaque livre ouvre une voie différente de l’autre, et chaque voie est libératrice.

Car comme de bons soldats, chaque livre a sa spécialité, ses capacités, ses spécificités uniques dans ses relations avec chaque lecteur. Comme dans toute bonne armée, il y a d'abord les fantassins. Des livres de combat terre-à-terre : des ensembles encyclopédiques, des livres de méthode, des livres de données de base, des dictionnaires, des ouvrages de référence qui contiennent l’histoire universelle, la géographie planétaire, l’astronomie interstellaire, la biologie moléculaire, végétale, animale et humaine, les abc de philosophie, de psychologie, de sociologie, des glossaires spécialisés. Ces bons soldats font la première ligne de combats contre le vide intellectuel.

Puis vient l’artillerie. Les livres plus spécialisés, plus détaillés, dont les informations suivent des cibles à distance. Cibles mouvantes parfois, car la connaissance humaine avance souvent plus vite que la mise à jour des dernières parutions. Mais ils chassent sur les différents terrains des objets plus spécifiques, des objets qui exigent une logistique d'approche particulière afin de permettre au lecteur de trouver l’information pertinente entre des informations brouillées, incomplètes, voire fausses. Le danger de la désinformation ne date pas d’hier et sans un guide honnêtement formé, le fantassin pourrait très bien se laisser égarer par les mirages de savoirs. Parmi les meilleurs livres du monde se cachent des livres imbéciles, qui insultent à l’intelligence humaine, qui flattent les gros sentiments pour faire avaler des mensonges éhontés.

Il ne faut pas négliger l’aviation dans cette stratégie militaire du livre. La bibliothéconomie exige un survol des connaissances afin de repérer les littératures éparses cherchées par le lecteur. Comment distinguer un livre critique d’histoire d'un roman historique? Pour qui est fait le livre critique et pour qui le roman? Comment, d’autre part, le critique peut-il se servir du roman et le lecteur de roman accéder au livre critique? Il faut parfois faire de grandes enjambées : entre les sciences dites pures, les sciences dites humaines, les grands laboratoires de la connaissance théorique que sont l’histoire, la philosophie. Micheline Lanctôt, l’interprète d’Élise, dans une entrevue, répondait à l’animatrice qu’elle se passionnait à lire Spinoza. On arrive pas à Spinoza par hasard. Spinoza se cache dans un courant très précis de la philosophie occidentale. Il faut donc survoler cette philosophie pour débusquer où se cache Baruch. Il n’est pas isolé comme un électron libre. Il est saisi entre la tradition de la synagogue qu’il répudie, le courant de philosophie qui va de la Renaissance au siècle des Lumières, s'inspire de l’une et annonce l’autre. On ne peut le détacher de la révolution des Provinces-Unies au XVIIe siècle, contemporain de Locke et de Bayle. Qu’il est contemporain également de la grande peinture des Rembrandt, Vermeer et autres Franz Hals. Que son proche voisin Van Leeuwenhoek perfectionnait au même moment le microscope afin d’observer les infiniments petits, alors que de son métier, Baruch Spinoza était tailleur de lentilles optiques! Pour situer la pensée de Spinoza, il faut râtisser large, en amont et en aval, sur tout un terrain dont l’aire n’apparaît «qu’à vol d’oiseau». La différence entre la vue à vol d’oiseau du livre et celle qu’offre l’informatique est comparable avec la différence d’une observation à partir d’un avion ou d’un hélicoptère et celle d’un satellite. L’avion râtisse près le sol, suffisament élevé pour surplomber l’aire, mais aussi suffisament à ras le sol pour en distinguer les anfractuosités et les détails. Le satellite, lui, peut cibler, mais il se laisse vite prendre par des mirages, obstruer par des obstacles visuels, synthétiser sans profondeur, résumer sans organiser.

Et la marine? Les utilisateurs de la Toile utilisent des expressions telles : «naviguer» sur le WEB, «surfer» sur le NET. Malgré la fibre optique, l’opérateur d’ordinateur se sent porter par des «ondes» qu’il peut sauter d’un clic de souris à l’autre. Le médium, c’est le message. L’informatique et ses dérivés (dont la tablette de lecture) nous suggèrent que la connaissance se doit d’être superficielle et interchangeable. Qu’est-ce à dire? D’une part, il est impossible de penser qu’une encyclopédie, même Universalis, peut traiter aujourd’hui de tous les savoirs que nous avons acquis, ne serait-ce qu’au cours du dernier demi-siècle. Le rêve des esprits encyclopédiques est bien dépassé. Seule l’intelligence artificielle peut permettre de compiler des sommes de données fantastiques de savoirs. Le hic, c’est que l’intelligence artificielle n’est pas …intelligente. Elle livre une accumulation exposée rapidement, entassée dans des séries souvent arbitrairement classifiées qui exclues toujours le sujet apprenant, s'en tenant à l’objet in se, comme s’il pouvait se justifier par son existence seule. D'autre part, les entrées de recherches peuvent conduire n'importe où, aussi loin possible de l'objet recherché par le sujet. Finalement, le résultat donne de la relation privilégiée du sujet avec les objets recherchés une approche interchangeable : des suites de définitions, de savoirs, d’informations distincts en apparence mais, comme dans un centre d'achat, identiques les uns aux autres, rendant impossible toutes sélections entre des réponses qualitativement distinctes. Vous pouvez avoir une définition d'un mot tiré de quantités de sites internets qui donneront tous le même contenu, les mêmes exemples littéraires, les mêmes illustrations standardisées. Or, les sujets ont des attentes ou des exigences précises et différentes : un devoir d’école, une recherche de thèse, des tableaux statistiques, synchroniques, mathématiques ou autres, des schémas d’opérations techniques, et surtout des analyses et des interprétations que les sites informatiques abrègent toujours à l'essentiel finissent par confondre les chercheurs. Une fois l’objet livré, le médium informatique a livré son message, et ce message n'est pas l'objet ou l'information recherchée, mais les valeurs de rapidité, d'efficacité, de rétrécissement des exigences intellectuelles, analytiques, herméneutiques. On niaise pas avec le puck sur le WEB. Ce médium n’a donc rien d'essentiel à voir ni avec l’objet d’information qu'il est sensé livrer, ni avec le sujet qui en disposera à sa façon. En ce sens, la tablette, qui permet certes le grossissement des caractères pour les personnes dotées d’une vision déficiente, s’adresse, comme les caractères chiffrés grossis d’un téléphone adaptés pour des personnes âgées, au pragmatisme de la lecture et non à son approfondissement. L'informatique nous informe que nous sommes à l'ère du superficiel associé à un roulement d'enfer quantitatif inépuisable d'informations répétées à l'identique.  Aussi, ne deviendra-t-elle jamais une bibliothèque mais un colombarium de livres achetés et accumulés qui disparaîtraient du coup si la tablette devenait inutilisable.

Le livre a succédé à la parole. De l’auditus qui était le mode sensoriel de transmission des informations jusqu’à la fin du Moyen Âge, nous sommes passés au visus avec «l’apparition du livre», dans le second XVe siècle. Son message n’était ni la Bible de Gutenberg, ni les traductions d’Aldo Manuce de Platon, ni même les livres de la bibliothèque bleue. Le livre était un médium entre un objet, le savoir humain et ce dans tous les domaines, et le sujet doué de la raison et de la liberté de pensée qui rendait possible une relation intime avec ce médium. Le savoir prenait une dimension personnelle, immanente très souvent (d’où ces pamphlets qui ne cessent de se répondre, les fameux placards qui allaient entretenir les rivalités entre catholiques et luthériens), opposant sans intermédiaires (sans lecteurs ni interprètes), l’auteur (l’écrit) et son lecteur. En ce sens, Burckhardt avait raison de voir la Renaissance comme l’apprentissage de l’individualité. Le livre est le grand témoin de la pensée critique du lecteur en dialogue avec celle de l’auteur. La tablette informatique n’abolit pas ce rapport, mais elle le standardise, alors que le livre, à l’image de son auteur et celle de son lecteur, restait un objet hors de toutes standardisations, même si le livre-objet-fabriqué avait un moule universel. Le livre, en ce sens, est anthropomorphique : unique dans son contenu, il est universel dans sa forme. D’un côté, il ouvre sur la bibliothèque, celle décrite par Alberto Manguel; de l’autre sur la relation particulière du lecteur avec CE livre et nul autre. Bref, une relation particulière entre le lecteur et chaque livre de sa bibliothèque. Une confraternité qui abolit la ligne de démarcation entre le vivant et le mort.

La bibliothèque est un milieu spatio-temporel. Dans l’épisode d’Unité 9, elle prolonge le cimetière où sont enterrés les parents d’Élise - les jeunes ne désignaient-ils pas souvent, jadis, la bibliothèque comme un «cimetière à bouquins» -, car la plupart des auteurs des livres qui y sont conservés sont morts. Chaque livre est une pierre tombale avec un nom inscrit dessus, un titre qui nous dit ce qu'était ce nom. Mais au lieu d’être un bloc de ciment ou de granite, c’est un objet organique où la vie s’infiltre à travers les cellules vivantes du papier. Le livre vit, se dessèche et meurt. Le livre soldat de plomb? Non. Soldat de pulpe et d’encre. Nul autre que Marcel Proust, parlant de la mort de l’écrivain Bergotte dans La Prisonnière, n’a su mieux décrire le rapport qui existe entre l’auteur (et sa condition de mortel) et le livre qui en est le prolongement dans l'immortalité : «…Il était mort. Mort à jamais? Qui peut le dire? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n'apportent de preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure; il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées - ces lois dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement - et encore! - pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance. On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection» (M. Proust. La Prisonnière, Paris, Gallimard, Col. Livre de poche, # 2126, 1954, pp. 199-200). Selon Alberto Manguel, Proust n’aurait rien inventé là. Il s’agirait d’un rituel qui remonterait à la Renaissance, lorsque les humanistes, qui assistaient aux funérailles du grand éditeur vénitien Aldo Manuce, en 1515, «dressèrent autour de son cercueil telles d’érudites sentinelles, les livres qu’il avait avec tant d’amour choisi d’imprimer» (A. Manguel. Histoire de la lecture, Montréal, Actes Sud/Léméac, 1998, p. 170). Je doute qu’à la mort des auteurs de l’avenir, on installe des tablettes électroniques autour de l’urne dans laquelle reposeront leurs cendres.

Voilà pourquoi le livre appartient au monde de l’humanisme et non de l’efficacité technocratique. On peut blâmer les livres d’être souvent mal faits, tant au niveau de la reliure que du style de l’écriture. Ce sont en fait des défauts humains, non des défauts du médium. Nous leur pardonnons, comme à un bon soldat qui a eu un moment de faiblesse sur le champ de bataille. Tout cela fait de nous, commandant en chef d’une armée, des hommes ou des femmes qui assumons notre subjectivité, voire notre affectivité envers notre armée de bouquins. Manguel, après Barthes, rappelle ce type de relation que nous n’aurons jamais avec aucune tablette de lecture : «…un coup d’œil jeté sur les dos des livres que nous appelons nôtres, docilement à leurs postes le long des murs de notre chambre, prêts à nous parler, et à nous seulement, au moindre tournant d’une page, nous autorise à dire “tout cela m’appartient”, comme si leur simple présence nous remplissait de sagesse sans que nous ayons à faire l’effort de connaître réellement leur contenu» (A. Manguel. ibid. p. 289).

Les livres ressemblent trop aux hommes et aux femmes qui les ont écrits. Virginia Woolf, Fernand Braudel, Sigmund Freud, Victor Hugo, de même que leurs lecteurs, entretiennent des relations d’amour/haine souvent farouches avec les (leurs) livres. Mais au-delà de cette familiarité intime, que de secrets, que de mystères encore qui semblent justifier cette présence des livres non lus accolés sur le mur: «C'est un leurre que tous ces livres accolés et l'amour qu'on leur porte, semble penser Jean Roudaut (Les Dents de Bérénice, 1996), pour qui “une bibliothèque est une chambre secrète : ce qui se présente cache, ce qui se saisit détourne, ce qui est retenu incite à poursuivre. On pénètre avec fascination dans une pièce tapissée de livres; ce n'est pas de savoir qu'on ne lira jamais tous les livres qui désole, mais de comprendre que toute bibliothèque, présente, en interdit une autre, absente, que rien n'est offert qui ne laisse le désir intact”» (L. X. Polastron. Livres en feu, Paris, Gallimard, Col. Folio essais, # 519, 2004, p. 422).

Élise, dans Unité 9, instinctivement du moins, a saisi cette relation mystérieuse/mystique entre le lecteur et le livre. Elle, qui souffre de la culpabilité insurmontable d’avoir enlevé une vie humaine, cherche son absolution, sa rédemption dans son rapport entre les livres et ses codétenues, la seule façon acceptable de se vouer aux livres sans se détourner du monde. En ce sens, les libraires, les bibliothécaires, les lecteurs farouches dont je suis, les autres parfois ignorantins, les prisonniers de leurs corps, de l’étroitesse d’un monde incapable de s’élargir à la grandeur de leurs aspirations, nous tous, nous ne demandons rien de plus que ce qu’Alberto Manguel nous prophétise : «C’est par les livres que nous disons nôtres que nous serons jugés» (A. Manguel. La Bibliothèque, la nuit, Arles/Montréal, Actes Sud/Léméac, 2006, p. 180)⌛

Montréal
1er novembre 2012

2 commentaires:

  1. Beau texte percutant dans le genre encore une fois.
    Le commentaire qui va suivre n'aura que peu à voir avec le texte: Je suis quelque peu sonné. Gabriel-Nadeau-Dubois a été reconnu coupable d'outrage au tribunal. Je n'en reviens pas. Un juge se mêle d'un conflit de nature politique et somme une des parties de se taire. Ça n'a pas de sens. J'ai hâte de voir comment le ministre de la justice va réagir à cela. Il y a des limites à ce judiciarisme merdique. Tandis que des policiers nombreux ayant commis des actes de nature criminelle au cours des derniers mois au Québec, s'entireront sans même une accusation et la conscience tranquille.
    J'aime le Québec, mais je me rend compte qu'il est plein de petits salopards à l'esprit obtus. Des pauvres cons, des petites chemises brunes ignorante et surtout avec la volonté d'ignorance.

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    1. Cher ami, je ne peux que t'inviter à en suivre la suite, juste un peu plus haut.

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