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vendredi 20 juillet 2012

Le festival des tueries d'été

Christian Bale : Batman : l'ascension du Chevalier Noir

LE FESTIVAL DES TUERIES D’ÉTÉ

Chaque été semble apporter, depuis quelques années - deux au moins -, une vague de tueries qui permet de parler d’autres choses que de la canicule. L’année passée, c’était en Norvège avec le massacre des jeunes socialistes sur l’île d’Utøya; cette année, c’est la fusillade dans un cinéma d’Aurora, un bled en banlieue de Denver, au Colorado, qui fournit ses émotions fortes aux agences de presse. Le site internet de Radio-Canada nous rend compte des éléments suivants.

Un individu est entré dans une salle du cinéma Century, à Aurora, où l’on projetait la première du dernier film de la série des Batman, L’Ascension du Chevalier Noir, et a ouvert le feu sur des spectateurs venus assister à la projection. Encore une fois, comme le tueur d’Utøya, l’assassin avait pénétré dans la salle, blindé et armé jusqu’aux dents. Il avait un couteau, un fusil d’assaut de type AK, un fusil de chasse et deux pistolets. Selon les récits des témoins, il serait entré peu après minuit dans le cinéma situé dans un centre commercial, le visage couvert d’un masque à gaz et arborant un gilet pare-balles. Il se serait dressé devant l’écran, laissant croire aux spectateurs que son apparition faisait partie du spectacle. Au moment d’une scène d’action où des coups de feu étaient échangés dans le film, le tireur a lancé une bombe lacrymogène puis s’est mis à tirer sur la foule de spectateurs : «Il s'est avancé et il a lancé une bombe de gaz et, à ce moment, j'ai su que c'était pour vrai», a déclaré une jeune femme qui assistait à la représentation. «Il a tiré au plafond et tout de suite après il a pointé son fusil directement sur moi. J'ai tout de suite plongé dans l'allée. Et, j'ai été chanceuse, il ne m'a pas tirée dessus». Sur les ondes de CNN, un témoin a raconté avoir vu «un type qui montait lentement les marches et a ouvert le feu au hasard». «Nous avons entendu 10 à 20 tirs et de petites explosions venant de partout. Nous avons entendu des gens hurler peu après. Puis on nous a dit d'évacuer les lieux par haut-parleur. Dès que nous sommes sortis, nous avons vu les gens courir partout en hurlant». Tous ces témoignages ne sont pas clair : a-t-il tiré une fois rendu sur scène ou en montant les marches pour s’y rendre? Tout, évidemment, est une question de «plans-séquences» où les témoins n’étaient pas tous au même endroit au moment où ils se sont aperçus qu’un déchaîné faisait feu sur eux. Le drame n’en est pas moins tragique : 12 personnes tuées par balle et au moins 38 autres blessées, dont des enfants parmi lesquels un bébé de 3 mois (ses parents ont dû penser qu’une pré-formation cinématographique en matière de psychopathes et de violence convenait déjà à son âge). Dix personnes ont été tuées sur place et deux sont mortes au moment de leur transport à l’hôpital.

Le plus étrange est sans doute la manière dont s’est déroulée l’arrestation du «suspect», un étudiant de 24 ans, James Holmes, candidat au doctorat en neurosciences à l’Université du Colorado. Il s’est laissé arrêter dans les minutes suivant la fusillade. «Il n’a pas résisté», a déclaré Frank Fania, porte-parole de la police. «Il ne s’est pas débattu». «Venez et cueillez-moi», pourrait-on lui faire dire. Comme la plupart des tueurs, Holmes est narcissique, et son site Facebook le laisse complaisamment voir. Amateur de tatous, il aurait quitté l’université un mois plus tôt. Mieux encore : «Son appartement est piégé», a déclaré le chef de police d'Aurora, Dan Oates. «Nous tentons de trouver comment neutraliser l'engin inflammable ou explosif. Nous pourrions être sur place pour plusieurs heures ou quelques jours. Les images sont dérangeantes. Ça semble très sophistiqué, la façon dont son appartement est piégé. Ça pourrait être une longue attente». Ce qui a obligé les policiers a étendre un périmètre de sécurité à l'extérieur du bâtiment et ils ont demandé aux agents à l'extérieur de revêtir leurs casques et leur équipement de protection. Juchés sur une nacelle montée jusqu’à la fenêtre de l’appartement de Holmes, les artificiers essaient de comprendre le labyrinthe d’enchevêtrement des pièges que leurs a tendu Holmes.

Pour sa part, le F.B.I. confirme que rien ne rattache Holmes a un possible mouvement terroriste. Évidemment, pour le Colorado, la tuerie du cinéma Century rappelle les pénibles souvenirs de Columbine de 1999, lorsque deux étudiants avaient ouvert le feu dans leur école secondaire, tuant 12 élèves et un professeur. En tournée en Floride, le président Obama a fait un discours de circonstances à Fort Myers. «Ce matin, nous avons appris en nous réveillant la nouvelle d'une tragédie qui nous rappelle à tous ce qui nous unit en tant qu'Américains», a-t-il déclaré après quelques salutations d'usage. «Tant de violence, tant de mal, est insensé, mais si nous ne saurons jamais vraiment ce qui conduit quelqu'un à prendre la vie de quelqu'un d'autre, nous savons ce qui fait que la vie vaut d'être vécue». Il a ajouté que «s'il y a quelque enseignement à tirer de cette tragédie, c'est qu'elle nous rappelle que la vie est très fragile». En campagne électorale pour sa réélection, Obama a conclut qu’«il y aura d’autres jours pour la politique. Aujourd’hui est une journée de prière et de réflexion pour les victimes et leurs proches». Puis il a demandé à tous un moment de silence et de prières, puis s’en est retourné à Washington.

À l’opposée, ce matin, à 9 h. 20, la National Rifle Association (le lobby des armes à feu aux États-Unis) a twitté le message suivant : «Bonjour, tireurs. Bon vendredi! Avez-vous des plans ce week-end?». «Ce message, poursuit Radio-Can, qui pourrait avoir été programmé à l'avance, a provoqué un tollé des internautes puisqu'il a été envoyé après la fusillade au Colorado. Il a depuis été effacé». Ce qui devait être le blockbuster de l’été, avec un déploiement d’effets spéciaux violents, le film de Chris Nolan, mettant en vedette une série de personnages psychologiquement dérangés (de Batman lui-même au méchant Black Knight), s’est rétroprojeté de l’écran sur la scène même d’un cinéma de banlieue. L’émoi est autrement plus grand dans le public que chez les chauds partisans des armes à feu. À New York, les autorités ont accru la surveillance policière des cinémas où se projetait le film maudit. La première parisienne a été annulée en raison de la fusillade. Les acteurs Christian Bale, Anne Hathaway, Morgan Freeman et la Française Manon Cotillard étaient attendus pour cette projection de prestige. Comme après une tuerie dans une école ou une université, la crainte d’un copy cat entraîne les propriétaires de salles de cinéma, y compris au Québec, à resserrer la surveillance pour les prochains jours. Maintenant, que penser de tout cela?

Si la tuerie d’Aurora est spectaculaire, il faut
Jessica Redfield, miraculée de Toronto, assassinée à Aurora
bien se rappeler qu’ici, au Canada, depuis le début de l’été, trois fusillades entre bandes rivales de gangs de rues - dont la dernière en fin de semaine passée - a fait déjà plusieurs morts. L’ironie, selon la presse, serait que l’une des victimes de la tuerie d’Aurora aurait déjà échappé, il y a de cela un mois, à une fusillade survenue au Eaton Center à Toronto! Décidément, quand le destin s’acharne!… L’enfer des scénari de jeux vidéos où le chasseur devient la proie et vice versa est en train de se transposer du monde virtuel au monde réel. Et c’est là toute la mise en scène de Holmes devant l’écran, attendant que le bruit de mitrailles filmiques résonne dans la salle de cinéma pour commencer à tirer et abattre ses victimes comme des lapins. La carte géo-criminologique que présente le site de Radio-Can est éloquente en elle-même. Nous pouvons y observer la diffusion des scènes de crimes de masse depuis Columbine. Une dizaine en douze ans, avec des nombres de morts qui varient de 32 (Virginia Tec) à 9 victimes par tuerie. Du célèbre serial killer, nous passons carrément au mass murder.


Une particularité à noter cependant avec Holmes. Outre son narcissisme et sa confusion du réel et du virtuel, il était étudiant en neurosciences à l’université. Ce tueur de masse se spécialisait en étude du système nerveux. La tuerie du cinéma Century ne serait-elle qu’un «travail pratique» d’un apprenti docteur Mabuse? Il est vrai également, s’empresserait de nous rappeler le recteur de l’université, qu’il avait quitté son programme voilà plus d’un mois! Ne serions-nous pas également en face d’un savant-fou prêt à s’immoler, offrant son «cerveau dérangé» à la science expérimentale - d’où son arrestation passive -, afin que les limiers de Quantico (de Silence of the lambs jusqu’à Criminal Minds) puissent tester sur lui les «lois du comportement humain»? Tout cela est dément, me direz-vous, mais tout cela reste possible, dans la mesure où lorsqu’on perd le sens de la distinction du réel de la fiction; qu’on l’inverse et qu’on se projette dans le principe de plaisir comme si c’était le principe de réalité, plus rien alors ne peut empêcher un psychopathe de réaliser une telle tuerie.

La destrudo domine la libido lorsque l’érotisme s’ajoute au crime et accroit l’effet d’horreur. Il est fort peu de ces films ou de ces séries qui n’en appellent à la libido du public pour augmenter la «jouissance» de l’acte destructeur et le goût des perversions morbides. Nul besoin d’ailleurs de scènes érotiques explicites qui tomberaient sous le couteau de la censure. La suggestion est même plus efficace puisqu’elle élargit le champ des possibles. Des femmes, des enfants, sont toujours les victimes privilégiées de ces tueurs de fiction, en général masculins. Lorsque les victimes sont masculines, le criminel est ou une femme névrosée, hystérique ou nymphomane, ou un «inverti» névropathe. Des spectateurs passifs, des passants, des adolescents vaguant à leurs affaires se prêtent en holocauste aux agresseurs, ordinairement tenus par l’impuissance, soudainement devenir les objets de déchaînements hormonaux. À Aurora, les gaz lacrymogènes remplaçaient les effluves du rut; les tirs de balles, les éjaculats. La mort se répandait à l’image de la vie dans l’acte sexuel. La tuerie en est un ersatz inversé. L’incapacité des neurosciences, c’est de parvenir à circonscrire, précisément, les structures neuronales qui permettraient d’identifier un «tueur» potentiel capable de passer de la latence qui est en tous et l’arrêter avant qu’il passe à l’acte concret. Cet appel à la chimie du cerveau, à la transmission neuronale, au rôle des protéïnes et des graisses dans la circulation des influx nerveux, s’inscrit dans la pensée mécaniste de l’homme-machine où l’agressivité violente, surtout physique, serait une dysfonction mécanique du «système» nerveux. On tient à l’écart le fait qu’un ensemble de barrières sociales et d’interdits inhibés par le sur-moi neutralisent l’acte criminel chez le commun des mortels. Les neurosciences ont deux buts idéologiques : d’abord remplacer la métaphysique démonique des anciennes religions (la damnation) et d’extraire la pensée et le geste criminels de sa matrice sociale (la liberté de l’individu qui commet une action mauvaise est hors contexte). En fait, les neurosciences sont impuissantes à dégager un quelconque processus neurologique qui associerait un comportement particulier à un processus précis. D’autre part, la biochimie a une capacité limitée dans la connaissance des pathologies psychologiques. Voilà pourquoi il ne faut pas prendre le behaviorisme des explications des films et des séries télés pour de la science. Tout reste en surface et la magie du «gars des vues» fait le reste.

Prenons l’exemple de la séance de profilage des épisodes de Criminal Minds. C’est l’acmé de la série. Avant, on ignore tout du criminel, après, on se laisse guider jusqu’à son arrestation (ou sa mort). Les spécialistes des sciences du comportement (essentiellement criminel, mais tous les comportements humains ne sont pas que criminels!), rassemblent les policiers (et les spectateurs), dans un huis-clos, comme dans un Agatha Christie, pour nous dresser le profil du psychopathe ou du sociopathe. L’un nous dit que c’est «un homme entre 30 et 45 ans, blanc et nouvellement arrivé dans la région». Vous croyez avoir appris quelque chose, mais quoi? Que ce n’est pas un enfant ni un vieillard, qu’entre 20 et 30 et 45 et 55 ans, il pourrait tout aussi bien s’insérer dans le profil; que ce n’est pas une femme; qu'il n'est pas noir; qu’il est nouveau dans une région d’un pays où les habitants sont reconnus pour leur grande mobilité. Le savoir n’est ici qu’un savoir négatif. Donc rien de vraiment positif sinon un échantillonnage très large et imprécis au sein d’un bassin énorme de population.

Ensuite, un autre vous dira qu’il est narcissique, qu’il aime séduire ses victimes, qu’il a eu une enfance perturbée. Lorsqu’on sait qu’il nous faut à tous une dose minimum de narcissisme pour nous apprécier et que des professions exigent une dose plus forte, l’appel au narcissisme ne veut plus rien signifier. Holmes répond à ce profil, mais combien d’autres se font tatouer le corps entier sans pour autant dire qu’ils sont des criminels ou des assassins potentiels. Le fait de séduire les victimes, dans un «marché de la séduction» où tout le monde est en compétition entre séducteurs et séduits ne rîme à rien non plus. Autant arrêter tous ceux qui fréquentent les cruising bars. Ensuite le lien avec l’enfance perturbée. Mais qu’est-ce qu’une enfance perturbée? Maltraitance des parents? Indifférence des parents? Sentiments de possessivités pathologiques de la mère? Conflits œdipiens avec le père? Jalousies fraternelles? Au lieu de se resserrer, le lasso tend à s’étendre. Bref, là encore, nous n’en savons pas plus sur le criminel que des indices générales.

Un troisième ajoutera qu’il a une tendance au sadisme, qu’il a une signature car on la retrouve dans tous les crimes qu’on lui attribue, et qu’il est extrêmement dangereux. Évidemment, lorsqu’il y a crime, il y a une agression porteuse de sadisme qui se manifeste. C’est une vérité de La Palisse. En ce qui a trait à la signature, elle révèle certaines choses, il est vrai. Elle nous parle des fantasmes du criminel dont les actions en sont les réalisations. Mais, isolée, la signature ne nous conduira pas nécessairement au criminel. Ainsi, le célèbre tueur de San Francisco des années 1970, le Zodiaque, était une véritable pie bavarde. Il faisait parvenir des lettres, des énigmes, des insolences à l’exemple de Jack l’Éventreur, puis, comme celui-ci, il a tout simplement cessé de tuer. Jamais la police, avec tous ces renseignements, n’est parvenue à l’identifier! A regarder son portrait-robot, on comprend toute l’illusion de parvenir à cerner un quelconque suspect en partant de détails aussi vagues, puisque tant de visages pourraient se rapprocher un peu ou beaucoup de celui qui est dessiné. Pourtant, beaucoup des victimes du Zodiaque survécurent et purent donner une description de leur agresseur.

Croire en une criminologie parfaitement scientifique où les enquêteurs, guidés par la psychologie behavioriste pourraient parvenir à saisir les assassins véritables ou prévenir la commission d’actes horrifiques est une pure vision de l’esprit. D’ailleurs, malgré les spécialistes-conseils consultés pour l’écriture des scénari de ces différentes séries ou films, il faut recourir aux effets dramatiques pour parvenir à ce que les «bons» finissent par identifier puis capturer le «méchant». Ces séries convergent dans le sens des neurosciences, dans la mesure où ils laissent finalement les spectateurs conclurent à la vieille métaphysique démonique (le tueur est fatalement un criminel-né, un psychopathe mû par des pulsions qu’il ne peut contrôler), ou un être perverti par un milieu, une éducation, une famille dysfonctionnelle, un événement-traumatique (le futur docteur Lecter témoin des nazis qui dévorent sa sœur; le Clyde Barrow de la chanson de Gainsbourg [il faut croire que c’est la société, qui m’a définitivement abimé], etc.). Déterminismes métaphysiques ou morale contre-nature, la seule liberté du tueur est de tuer, voilà le mot final de la psychologie behavioriste sur laquelle les solutions répressives des Harper, des Rob Ford (maire de Toronto) et autres George W. Bush se fondent. Du même souffle, ils encouragent la violence par la permissivité des armes d’épaules, souvent utilisées dans la commission de mass murders puisqu’ils sont parfaitement appropriés à ce genre de crimes. Qu’ils en parlent aux bisons des prairies qu’elles ont carrément détruits au cours du second XIXe siècle! Le cercle vicieux de la violence se referme ainsi sur les esprits assoiffés d’ordre moral. Telle est la perversité puritaine dont parle Dany-Robert Dufour.

Il est vrai qu’on ne pourra jamais prévenir la commission de telles horreurs. Que la tuerie du cinéma Century se soit produite à la première représentation d’un véritable film noir, sombre, pathologique, n’est pas un hasard. Le dernier volet de la série des Batman présente un héros malade, décrépit, ruiné, que seul un mégalomaniaque doté de la muselière du docteur Lecter parvient à tirer de son apathie. Batman est un héros sombre, tourmenté, sociopathe, vivant, comme une chauve-souris, dans les tréfonds obscurs d’une ville encore plus noire et dont le nom, Gotham, est autant une invocation de Dieu qu’un envoie au Diable, est issu du puritanisme des contes de Washington Irving. Il s’agit de New York, bien entendu, tout le monde la reconnaît par ses gratte-ciel aux nombres d’étages incalculables, obstruant la luminosité du soleil tant ils sont entassés les uns sur les autres. C’est la cité-souricière dont le prince est un homme fait chauve-souris. D’une telle atmosphère ne peut naître que des déficients mentaux, des brutes, des mégalomanes toxiques, brefs des sauvages inaccessibles à la civilisation. Les individus se prennent dans les pièges de la cité, les mensonges, le goût du pouvoir et de la richesse. Qui ne se souvient pas du premier film Batman où Jack Nicholson, personnifiant le Joker, mutilait des toiles de grands maîtres avec une vaporisateur de peinture - le même que les graffitistes utilisent pour saloper les murs extérieurs des édifices -, or comment s’étonner qu’un autre fou s’en prenne à La Ronde de Nuit de Rembrandt pour la lacérer de la lame de son couteau, ou un autre donner un coup de masse sur le talon de la Piéta de Michel-Ange? Les transgressions fantasmatiques véhiculées par la culture perverse finissent par s’imposer, dans les esprits psychotiques, comme des actes rendus possibles. Ce saut de la psychose à la psychopathie chez les individus est encouragé par cette culture qui se complait dans la destrudo. Détruire ce que les hommes ont fait de plus beaux. S’en prendre à la création attribuée à Dieu, avec l’humain comme chef-d’œuvre, conduit directement à l’assassinat. Pour des millions de dollars ramassés au box-office (quelle publicité Holmes ne vient-il pas de faire-là à un film déjà peu apprécié des critiques!), la culture se fait perverse, utilise les motivations profondes des hommes, cachées bien en deçà des règles de comportements behavioristes, pour se retrouver dans des situations extrêmes. Franchir le borderline du comportement moral et social qui sépare la vie de la mort est attrayant, c’est la seule zone d’ombre qui semble s’offrir encore à nos aventuriers. Autrefois, seulement, il était possible de massacrer des Zoulous ou des Indiens sans en éprouver le moindre remords, au nom du progrès et de la civilisation puisqu’ils n’étaient que des untermenschen; aujourd’hui, ce sont des quidams, des badauds trop inutiles ou fabriqués en trop grand nombre pour qu’on accepte pas d’en sacrifier quelques-uns pour les profits de la société du spectacle. And the show must go on!

Avec le Batman de Christopher Nolan, nous ne retrouvons plus le «bon» des anciens films (y compris de la série Batman). Dans le cinéma noir américain traditionnel, si nous prenons les films d’Hitchcock et de Welles par exemple, les «bons» sont toujours des êtres innocents, à l’âme pure, aimables, polis, gentils, aimants, qui ne réalisent jamais à quel point le mal est le moteur de l’Histoire. Ils sont menés par les événements, passifs, masochistes souvent. Le complot est étalé là, en plein devant leur figure, et ils ne le voient pas. De plus, ils sont aussi sourds qu’ils sont aveugles. Manipulés traitreusement par la femme-vampire de la littérature du roman noir du XIXe siècle, la succube, la garce, ils ne gagnent que parce que le «méchant» échoue. Et le «méchant» échoue moins à cause de l’action du «bon» que parce qu’il s’est lui-même intoxiqué de sa propre méchanceté, de son propre pouvoir. Psycho de Hitchcock est le meilleur exemple de l’inutilité du «bon» et l’intoxication du «méchant» dans la résolution du crime. Or, clairement, ce «bon» n’existe plus dans le cinéma américain.

Le «bon» est désormais un être aussi tourmenté que l’était le «méchant» jadis. Ce qu’était autrefois le «méchant», dans les films policiers inspirés de Boileau-Narcejac ou de Simenon, c’est lui maintenant, le «bon», qui est habité par un sentiment de culpabilité indéfini. Il aurait beau mettre tous les criminels de la terre en prison qu’il serait encore dévoré par ce sentiment qui le condamne à une vie triste et désabusée. Entre la dépression et l’anxiété, le «bon» n’est plus qu’une loque humaine, alors que le «méchant», en véritable transformer, est une machine à produire le mal, comme un moulin est une machine à moudre les grains. Le «bon» développe des manies, s’enferme dans des cloîtres bétonnés, se fustige auprès de ses proches, se sent animé d’une force incontrôlable qui lui donne une capacité de détruire (rien ne sépare, sinon la raison morale, un Hulk d’un Dark Knight). Parce que le «bon» est déjà si dégradé dans sa personnalité, les concepteurs doivent alors faire un effort  d'imagination inouï afin d’inventer des monstres, tellement surproportionnés dans la forme et dans l’esprit, qu’un sadique du type Gilles de Rais apparaît comme un bon garçon à qui l’on confierait volontiers une garderie!

Cette amplification des perversions sexuelles et destructrices est la «signature» du criminel psychotique. Il doit enlaidir, mutiler, profaner la beauté désirée sous toutes ses formes et par tous les moyens. Car pour lui, contrairement aux individus de la grande normalité, la beauté a encore un sens,  et ce sens le fait souffrir, alors que le «bon», dans sa névrose, ne parvient plus à la distinguer. Voilà pourquoi les monstres de la science-fiction des bandes dessinées, du cinéma et des jeux vidéo, conservent une part d’«humanité» qui semble échapper au «bon», car cette «part d’humanité» est la part la plus mauvaise de l’être humain. L’effet idéologique se concentre uniquement à l’exigence de la censure qui en appelle à une fin «morale» parce que, comme disait Foucault, il faut sauver la société. Comme Hitler fut le destructeur de la beauté allemande, tant dans son esthétique corporelle des Allemands que dans sa psychologie intellectuelle et artistique, le psychopathe, par son jeu de massacre, détruit l’art cinématographique avec un plaisir que les techniques numériques lui rendent possible. Car, si le médium c'est le message, c’est bien contre le cinéma que la vague de destrudo s’abat depuis plus de trente ans, jouant d’une «esthétique du sang» pour banaliser les scènes d’horreur et les faire accepter «dans la vraie vie», comme la fatalité de l'existence. C’est dans l’expression des sensations perverses que le sentiment, ou l’absence de sentiment, ou l’indifférence au sort des autres, se cultivent de manière pathologique qui fait que de l’assassin Holmes, nous remontons à la culture américaine et de là à la civilisation occidentale pour situer l’origine de la pathologie criminelle qui n’a plus rien à voir avec le célèbre malaise dans la civilisation décrit par Freud. De la réalité au virtuel, le virtuel ne fait que nous renvoyer à notre propre réalité, et c’est en la matérialisant par la tuerie de masse que James Holmes pourrait dire à Sherlock : je suis un psychopathe de haut niveau. Car, mieux que les autres mass murders, il me semble, il a compris quelque chose des mécanismes dont il se reconnaît lui-même n’être qu’un boulon parmi d’autres dans l’immense mécanisme culturel de la société de consommation et de communication de masse.

Après Auschwitz, il était possible de considérer l’horreur pour ce qu’elle était. Un interdit non transgressable. Or, la shoah, par la série Holocauste et tous les avatars, bons ou mauvais, qui ont suivie est devenue un «divertissement pour toute la famille». Puis avec Roots, ce fut autour de l’esclavage des Noirs. Toutes les aliénations de l’Histoire ont ainsi été passées en revue sur le mode du divertissement par les communications de masse. Les guerres, les révolutions, l’exploitation ouvrière, les génocides autochtones, la pauvreté des villes tiersmondistes, usaient et abusaient de l'apitoiement, de la sensibilité et de la compassion pour tout ceux qui avaient soufferts au cours de l'Histoire et avec lesquels se creusait, par le fait même, une distance qui éloignait d'eux les Occidentaux. Qu’une fatigue compassionnelle découle de cette surabondance d’images des souffrances humaines, vraies (dans les reportages des séries d’information) ou fictives (les fictions historico-télévisuelles), rien de plus normale. Au niveau de la conscience historique toutefois, cela crée une sorte de conscience euphorique qui nous présente l'horreur extra-occidentale comme un monde autre, situé sur une «planète» autre; une horreur qui, en aucun temps, ne pourrait revenir sur notre monde occidental postmoderne qui se laisse bercer par une certaine idée de la douceur de vivre, comme les nobles à la veille de la Révolution française. Cette apathie procède donc d'une excitation trop souvent stimulée et répétée; les sens émoussés ne captent plus les stimuli qui devraient nous insérer dans le monde réel et non pas favoriser notre fuite dans l'univers du divertissement par procuration. À force de voir l’horreur, confondue entre le vrai et le spectaculaire, l’insensibilité participe de l’atonie des impulsions naturelles. Alors qu’autrefois - disons avant les années 1950 -, il était possible par la critique de distinguer l’aliénation de la conscience du réel, le monde dans lequel est né, a grandi et est devenu homme James Holmes, ce n’est plus le réel qui se fait aliénation, mais bien l’aliénation qui se fait réalité, et la lutte menée à la pensée critique par les minorités dominantes est si bien avancée qu’il est devenu impossible aux institutions de restaurer la Psyché des membres d’un Socius, machine à consommer et à communiquer l’insignifiance⌛

Montréal
20 juillet 2012

2 commentaires:

  1. Bonjour Jean-Paul,
    Très bon travail, vous êtes le seul à penser aux effets mentaux possibles de ses études en neurosciences. Et je pense à une œuvre de Robert Louis Stevenson: "L'étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde."
    Je retiens aussi votre phrase à la fin:
    James Holmes, ce n’est plus le réel qui se fait aliénation, mais bien l’aliénation qui se fait réalité.
    Hyde est un Alien, un "autre" total qu'il ne faut pas tenter de reconstruire avec des éléments du réel identifiables et socialement
    répertoriés. Cela vient de plus loin, comme d'un gouffre, ou d'une autre galaxie.
    Et nous oblige à l'humilité devant l'irruption
    du Mal. Pas besoin d'y rajouter le mot "absolu".

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  2. Merci Jean-Michel,

    J'apprécie vivement ton commentaire. Sans doute es-tu informé que le roman de Stevenson est né d'un cauchemar de l'auteur. Holmes (contrairement au cas Magnota) est bien une sorte de schizophrène, bon élève sur le campus, mais une fois retiré dans son «antre», il se teint les cheveux en Joker, son Hyde à lui et auquel il s'identifie, jusqu'à ce que Holmes revienne à lui après le carnage. Au lieu de laisser les policiers exploser avec son minutieux dispositif, comme l'aurait fait le Joker du film, il les informe du traquenard qui aurait pu doubler le nombre des victimes.

    Ce qui devrait être le but des neurosciences et de la psychologie behavioriste, i.e. connaître un peu mieux les multiples énergies et leurs circulations qui permettent de saisir l'action et le comportement humains afin d'explorer cet «Alien» (qui n'est que la face sombre de notre narcissisme), se perd dans des intérêts commerciaux et politiques. Non pas d'une manière «paranoïaque» ou «maniaque», mais seulement dans la quête d'une unidimensionnalité de la personne humaine favorable au marché et à l'ordre social. (Dans le contexte de la lutte au terrorisme, les neurosciences peuvent servir d'auxiliaires aux policiers tortionnaires). Le bon côté des neurosciences toutefois, c'est la possibilité des régénérations neuronales, ce qui est aussi humanitaire que le traitement nucléaire des cancers et de certaines maladies hormonales. Nos connaissances, nous pouvons toujours les utiliser à faire le bien aussi bien que le mal, ce sont des outils, non des transcendances.

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