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dimanche 13 mai 2012

Que s'est-il réellement passé à Victo?



QUE S’EST-IL RÉELLEMENT PASSÉ À VICTO?

À quoi avons-nous assisté, le soir du vendredi 4 mai 2012, dans le petit bled de Victoriaville, dans le comté de Nicolet, là où, devant un hôtel où se réunissait le conseil général du Parti Libéral, des étudiants en grève se sont emballés contre le gouvernement et forcés la Sûreté du Québec à employer la force physique pour juguler leur enthousiasme? Tout cela, retransmis en direct sur les différentes chaînes de télévision du Québec, par les media sociaux qui se passaient les plans séquences de la charge des policiers, les étudiants forcés de se couvrir le visage de mouchoirs pour empêcher que la fumée des bombes lacrymogènes leur irrite les voies respiratoires (ensuite, celui qu’on appelle le maire de Montréal pense interdire le port des masques durant les manifestations!), enfin des scènes plus sanglantes de blessés, manifestants comme policiers, menés aux ambulances en attente, toute cette violence déployée, donc, a créé un émoi qu’on avait plus vu depuis trente ans. Car ces scènes, plus courantes dans les pays d’Europe et d’Asie, et ne parlons pas des pays arabes, restent toutefois exceptionnelles au Québec, d’où la commotion qu’elles causèrent dans l'esprit des spectateurs.

Cette «désobéissance civile» de masse a soulevé, à la grandeur du Canada, des commentaires aussi inappropriés qu’inutiles pour éclairer les événements qui se déroulaient sous nos yeux. La parole journaliste, égale à elle-même, répétait ce que nos yeux voyaient, sans y ajouter le moindre descriptif stratégique ou tactique de l’affrontement. Nous voyons des manifestants s’emparer d’une clôture et la projeter dans les airs; Patrice Roy nous dit que des manifestants se sont emparés d’une clôture et l’ont projetée dans les airs. Lui et ses invités n’en diront pas plus. Et ce sera ainsi toute la soirée. Heureusement, Sherlock et Grimm sont venus nous distraire de ce bavardage itératif.

Au Canada anglais, un mégaimbécile du nom d’Andrew Coyne, panelliste à CBC’s The National "At Issue", conservateur de la bande à Harper, compare la résistance étudiante aux maffiosocorrupteurs du Parti Libéral. L’un comme l’autre, à ses yeux, tiennent le gouvernement Charest entre leurs mains et le font danser comme un vulgaire pantin, l'un par l'intimidation violente, l'autre par l'argent sale. Cette manière d’amalgamer des groupes qui n’ont rien en commun; de présenter un gouvernement québécois à la remorque des partis civils; bref d’entretenir le stéréotype des Québécois éternels corrompus et révoltés sanguinaires par un porte-parole conservateur - qui ne demanderait qu’à se laver les mains dans le sang de ceux qu’il déteste, à l’exemple des rêves les plus fous des Tea Parties américains -, montre, une fois de plus s’il était nécessaire, l’incompatibilité entre les spécificités culturelles québécoises et celles des Canadiens Anglais. L’esprit britannique, qui anime encore plus les Canadiens Anglais des Américains (qui ont subi l’influence des groupes millénaristes ou utopistes venus d’Europe au XIXe siècle), possède de la démocratie une pure vision de l’esprit, aussi est-il incapable de concevoir que la démocratie directe soit aussi légitime que la démocratie électorale. Comme Napoléon traitait l'Angleterre de pays de boutiquiers, la démocratie britannique est une «démocratie de boutiques», avec une colonne pour les gains et une autre pour les pertes. C'est-à-dire qu'elle fait passer la mesure avant l'esprit même du concept de demos kratos (pouvoir du peuple). Comme le peuple ne cesse pas d'exister aux lendemains d'une élection, il est normal que de fortes minorités réagissent à une action gouvernementale qu'un parti ne peut imposer sur le simple fait qu'il ait la majorité en Chambre pour le légitimer. C'est ainsi que les démocraties finissent par sombrer dans la tyrannie et le totalitarisme. Quand une minorité imposante s'élève contre une mesure votée en parlement et qui ne fait pas l'unanimité, elle a toute légitimité de se rebeller,  de refuser et de résister si elle juge que son bon droit a été bafoué; d'autre part, le gouvernement se doit alors de négocier, de mettre son pouvoir en jeu s'il le faut. Ainsi, la démocratie devient «proactive» - pour employer un terme de langue de bois qu'emploie le maire de Montréal - et cesse d'être une bête ovine que l'on tond avant d'envoyer à l'abattoir.

Dans la mesure où la vérité ne se confond pas avec le nombre, la désobéissance civile et les manifestations populaires sont des souffles, des signes d’une respiration collective saine. Aussi, à l’ère de Harper, c’est au Québec que les Canadiens Anglais devraient prendre une leçon de démocratie. Une fois cette digression fermée, revenons à ce qui s’est réellement passé ce soir-là à Victoriaville. Ce que nous voyons d’abord, c’est à quel point, pour les manifestants, ce qui se passait était totalement déconnecté des négociations en cours à Québec, entre trois ministres et les représentants des groupements étudiants, des recteurs d’universités et des chefs des centrales syndicales. Les leaders étudiants eux-mêmes se sont sentis dépassés par les émeutes violentes de Victoriaville au point que l’un d’eux, tenu pour le chef du plus radical des mouvements, est venu en appeler à la condamnation de la violence - ce dont il s’était toujours évité de faire - et inviter à trouver une solution négociée auquel, malheureusement, le gouvernement libéral se refusait toujours. La manifestation étudiante était donc totalement indépendante du processus de négociation qui se déroulait à Québec au même instant. Ce n’est donc pas de Québec que sont venus les mots d’ordre de faire sauter les barrières et de s’en prendre à l’hôtel Le Victorin, où le conseil libéral, en présence du Premier Ministre Charest, s’était réuni.

Il y avait, à Victoriaville, des étudiants en provenance de tous les coins du Québec mais de la région de Montréal en particulier. Engagés depuis treize semaines dans une grève où s’affrontent deux partis-pris opposés sur la hausse de 75% des frais de scolarité, ces jeunes gens, policiers comme étudiants, avaient grandi dans un Québec paisible jusqu’à l’ennui depuis l’époque où Robert Bourassa en avait appelé à «la maturité» des syndicats et des contestataires. Cette stratégie psychologique avait pour but de faire taire et cesser des manifestations populaires jugées inutiles et nuisibles à la «paix sociale» et au commerce. Ce faisant, l'habile politicien établissait une  «barrière mentale» qui séparait l'action permise parce que «mature» de manifestations associées au vandalisme et au terrorisme. Aussi, l’enthousiasme suscité par la résistance étudiante apparut-elle comme si un sang nouveau s’était propulsé dans les artères sclérosées d’un peuple entretenu dans un état léthargique par une succession de gouvernements des deux partis politiques qui en ont profité pour se corrompre et se compromettre de diverses façons et dans différents secteurs. Des vieux de la vieille en ont même appelé à Mai 68, ce qui est nettement exagéré. Mais, pour un soir, il était permis de croire que ce conseil du Parti Libéral ne serait pas le congrès du Parti Démocrate d’août 1968, qui avait vu la fin de l’élan du mouvement contestataire aux États-Unis. En manifestant tous les soirs à Montréal, sous des températures souvent inclémentes, la maturité - la vraie - était revenue dans le camp des manifestants. Les mouvements d’Indignés, lancés en Italie d’abord, puis s’imposant à New York,  retransplantés à Montréal en 2011, dissolvaient la fausse maturité de Bourassa, agissant comme une transgression psychologique de l’ordre établi. Oui, il était devenu possible de transgresser l’ordre sans que la société ne s’effondre comme un château de carte. Si elle avait pu résister à l’écœurante débâcle financière des Bourses en 2008, qu’avait-elle à perdre à refuser de se laisser flouer par des financiers crapuleux et entériner des plans d'austérité commandés par ceux-là même qui dépouillaient les populations de leurs biens.

C’est dans cette transgression mondiale que s’inscrit la résistance étudiante à l’ordre libéral commandé par les Harper et Charest du Canada. Si Charest manifeste un côté plus «vert» que son vis-à-vis canadien qui mijote dans la merde boueuse de son Alberta jusqu’aux oreille comme un bébé dans sa merde verdâtre, Jean Charest apparaît comme une sorte d’Hippolyte Lafontaine du XXIe siècle. Ancien conservateur fédéral, sa «conversion» au Parti Libéral du Québec a coûté très cher au Parti. Ce mercenaire des milieux financiers et entrepreneurial aime fricoter avec des hommes d’affaires et des politiciens aussi peu recommandables que Paul Desmarais et Nicolas Sarkozy. Sa lubie du Plan Nord, comme je l’ai exposé ailleurs, est une immense vente aux enchères, de préférence à l’étranger, du potentiel hydraulique, minier et forestier du Nord québécois. Ce serve yourself traditionnel, propre au développement du colonialisme au Québec, nous ramène aux pires heures des dilapidations sous le régime libéral de Taschereau et celui de l’Union nationale de Duplessis. La hausse annoncée des redevances pétrolières, gazières ou minières; les promesses d’en finir avec les coupes à blanc dans les forêts du Québec; l’harmonisation du développement économique avec le milieu humain autochtone (dont on annonce la participation active dans les différents projets), tout cela n’est qu’un autre miroir aux allouettes sur lequel, tant de fois, les Québécois se sont brisés le bec.

La transgression effectuée, le châtiment a été trop doux au goût des conservateurs qui auraient voulu voir les manifestants d’Occupons Montréal condamnés à l’amende, à la prison, au casier judiciaire et autres mesures répressives sévères. Or la municipalité de Montréal a laissé faire, au nom de l’expression démocratique. Le maire Tremblay, pour se distinguer de ses vis-à-vis red neck de Toronto et de Québec, s'en est tenu à l’insoutenable légèreté qui le caractérise, jusqu’à ce que sa politique commence à coûter de l’argent à l’industrie touristique et aux petits commerces du Square Victoria. L’interminable grève étudiante en a rajouté avant même que le soleil précoce du mois de mars encourage la mobilisation quasi permanente des étudiants, niveaux universitaire et collégial, de la grande région montréalaise. Psychologiquement, une collectivité, à la suite de sa civilisation, abattait le tabou de l’obéissance passive. Désormais, il suffisait de savoir jusqu’où il serait permis, sinon possible d’aller, sans que le backlash n’entraîne de pertes de vie et la manière avec laquelle ramener la paix sociale à l’état léthargique ante bellum.

L’épreuve de force du vendredi soir 4 mai appartient à ce mouvement de transgression qui cherche son point limite. En ce sens, il y a une dimension de la grève étudiante qui appartient, depuis le fameux printemps arabe de 2011, à un défi des populations contre des gouvernements qui abusent des prérogatives démocratiques aussi bien que des dictatures. Ces pouvoirs travaillent contre leurs populations afin d’imposer des politiques économiques orientées vers les intérêts stricts des milieux d’affaires internationaux, représentés par les corporations connues comme le F.M.I. et la Banque mondiale. C’est dans la suite de ces politiques dites d’«austérité», pratiquées sans retenue depuis vingt-cinq ans, que s’inscrit la hausse décrétée par le Parti Libéral du Québec. Car, dans ce jeu de la transgression, il faut savoir que les puissances politiques se prêtent au défi toujours les premières : jusqu’où les populations accepteront-elles les décisions qui peuvent parfois équivaloir à des ruines personnelles, à des détournements de fonds publiques ou aboutir à des dépenses inutiles au détriment de l’accessibilité démocratique à un pouvoir d’achat capable de subvenir aux besoins de base. La résistance étudiante, que le gouvernement évaluait comme un mouvement temporaire qui s’essoufflerait, s’est vite radicalisée. Le non du mouvement étudiant affrontait le non de la ministre de l’Éducation. Dans la mesure où le mouvement s’est maintenu, le gouvernement s’est confronté à la limite. Chaque avancée des étudiants était un recul du gouvernement dans ses derniers retranchements, dont le moratoire jusqu’à la prochaine élection semble être la solution vers laquelle la grève se dirige. Comme le gouvernement de Gaulle en 1968 voulut sortir du marasme où avait germé les événements de mai par un référendum, le gouvernement Charest n’a d’autre choix que d’aller en élection, et de se faire battre, ou, ce qu’il peut espérer de mieux, revenir minoritaire, où il sera forcé de reculer sur sa position s’il tient à sauver son Plan Nord. Comme de Gaulle démissionna après qu'il eût perdu son référendum, il est possible que le Parti Libéral se débarrasse de son mulet qui sera nommé ambassadeur ou juge Petaud, comme Lafontaine jadis, voire même, peut-être, lieutenant-gouverneur d'où il perpétuera l’esprit de celle qui l’a précédé à ce poste, Lise Thibaud (elle-même citée à procès pour fausses déclarations de dépenses), la chaise roulante en moins. De toute façon, le dauphin, Jean-Marc Fournier se tient loin, en réserve du conflit, alors que les Beauchamp, Dutil, Courchesne, Bachand se mouillent par des déclarations grotesques ou dérisoires.

C’est donc dans la période antérieure à la crise étudiante qu’il faut chercher les éléments qui l’ont rendue possible. Cette longue période de léthargie politique et sociale, «la petite noirceur» de Jean Larose, se vivait sur le mode de l’angoisse psychique ou psychologique. Qu’est-ce à dire? Dans la typologie des angoisses à partir desquelles se structurent les confrontations porteuses de radicalisme haineux, et dont Paul Ricœur en a ébauché la liste voilà plus d’un demi-siècle, on peut d’abord noter une angoisse vitale qui motive l'agressivité des populations lorsque celles-ci restent soumises aux impératifs de la nature : l’approvisionnement en nourriture pour écarter de la famine, la sédentarisation d'où naît la notion de propriété, le besoin de sécurité satisfait contre d’éventuels invasions étragères, les soins de santé capables de dominer les vieilles maladies épidémiologiques, la capacité de récupérer d’une catastrophe naturelle, l’urbanisation enfin qui assure un rassemblement des individus et une division technique du travail social, abolissent l’objet de l’angoisse mais non l’angoisse elle-même. Celle-ci se déplacera alors du niveau «vital» vers le niveau «pschologique».

Au Québec, les dernières épidémies de fièvres typhoïdes datent de l’entre-deux-guerres; les maladies infantiles ont régressé à partir de l’usage des antibiotiques aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale; il en a été de même de la tuberculose et de la syphilis, maladies à la fois honteuses et fantasmatiques. La baisse démographique a permis aux individus d’avoir de meilleures conditions de vie, un pouvoir d’achat plus grand, le goût d’une vie urbaine basée sur la sécurité matérielle et le confort dans le courant des années 1960. Avec l’aide de l’État-providence, les vœux de paix et de prospérité se sont réalisés à partir de la Révolution tranquille. Or, c’est à ce moment que l’angoisse psychique a pris de l’ampleur dans la vie quotidienne des Québécois. Si la peur du démon ou des superstitions rurales se sont effacées, nous avons vu naître de nouvelles légendes urbaines qui, de la crise d’Octobre 1970 jusqu’aux attentats terroristes de 2001, sont passées de l’anticipation à la réalité. D’autre part, le bovarysme n’a pas atteint que les femmes. L’ennui, la lassitude, la dépression mineure, l’acédie issues d’une permissivité licencieuse d’une sexualité jusque-là réprimée, n’ont cessé de torturer la Psyché individuelle. Le développement de la société du spectacle, à travers les rassemblements de foule autour d’un événement sportif ou culturel, en particulier ces festivals qui, de la seule saison estivale, s’étendent maintenant à l’année longue, montre cette soif de «divertissements» inaltérable qu’implore une population qui n’a plus de réel défi à relever. La vie par procuration à travers la littérature rose, les téléromans, les recettes minceurs pour les femmes, ou les sports extrêmes (pratiqués ou consommés), les tournois de sports où des vedettes sont payés par contrats de millions de dollars, les divertissements genre truckosaurus forts populaires en Amérique du Nord pour les hommes, cette vie par procuration donc permet de compulser une dépense d’adrénaline qui ne trouve d’autres exutoires. Les violences domestiques qu’on croyait appartenir à une mentalité primitive, contrastent avec le décor électro-ménager dans lequel elles se produisent. Les maladies mentales sont en croissance au même rythme que les troubles physiologiques liés à la sédentarité et au prolongement de la vie. La solitude se développe malgré la multiplication des réseaux sociaux; l’ennui dévore les imaginations limitées; enfin, l’auto-mutilation, les pathologies sexuelles, le meurtre et le suicide, sont autant de dérivés des membres d’une société dont la morale est essentiellement sadienne, consumériste et polluante. L’anticipation de la «fin d’un cycle» (l’ère du Verseau); la fin de l’Histoire (pour les technocrates); la fin du monde (pour les spiritualités de consommation), bref l’Apocalypse, s'exprime dans une orgie d'effets spéciaux à travers le cinéma, les jeux vidéos, les spectacles trash ou gore.

Les étudiants qui manifestent aujourd’hui dans les rues de Montréal ont vécu cette période où l’angoisse psychique dominait les motivations négatives et régressives de leur personnalité. Comme les autres membres de la civilisation occidentale, les Québécois n’ont pas échappé à cette phase dite des Trentes glorieuses qui se sont prolongées jusqu’à nos jours, malgré des soubresauts dans le monde financier et des guerres portées à l’étranger, prolongement des anciennes guerres coloniales, mais sans le charme romantique que contenaient la conquête de l’ouest ou de l’Afrique noire. Avec la Beat Generation, lorsque Jack Kérouac atteignait le mur de l’Océan Pacifique, il ne restait plus aux jeunes occidentaux qu’à revenir sur leurs pas. De même, les courses climatisées autour du monde ne contiennent plus rien des risques périlleux et extraordinaires qu’affrontaient les Alexandra David-Néel ou Isabel Eberhard au siècle précédent.  À tel point que les concepteurs de l'émission doivent inventer eux-mêmes des situations périlleuses pour mettre un peu de piquant dans le voyage! En devenant le «village global», la planète s’est rapidement rétrécie, et les flots d’images se déversant sur les écrans plasmas ne laissent plus grand place au travail de l’imagination, d’où ce déplacement de l’exotisme vers le temps.

Car l’exotisme est une des solutions apportées à la culture de l’ennui qui caractérise le délire érotique de l’angoisse psychique. L’hystérie commande de nouveaux objets transitionnels sur lesquels reporter l’amour, l’amitié, l’affection. Tout ce qu’on retrouvait dans la littérature d’aventures de notre jeunesse ou dans les romans roses de la pornographie féminine apparaissent obsolètes au nouveau goût de dépassement. Notre rapport aux objets étant généralement dénaturés, puisque nous tendons à les détourner de leurs buts, fait en sorte que pour toutes sortes de raisons perverses, nous les utilisons dans l’application de buts qui ne sont pas le leur. Ainsi, la sexualité cesse d’être la rencontre de l’Autre pour devenir une simple manipulation technique d'un système organique du corps humain; le travail comme lieu d’accomplissement est devenu un moyen de passer le temps en faisant de l’argent; les enfants des poupées bout-d’choux sont «élevés» comme des animaux domestiques, etc. Face à ce rapetissement de la condition humaine, l’idée qu’un «ailleurs», dans l’espace et maintenant dans le temps, puisse satisfaire à la fois la quête de grands idéaux et des fantasmes qui invitent à dépasser les interdits, se réalise. Combien de manifestations populaires s’inspirant des grands mouvements de contestations des années 60, se font encore sur les airs des Beattles, de C.C.R. ou des Stones? S’inspirant du Yes, we can! lancé par le président Obama lors de sa première campagne à la présidence, le mot est resté, mais dans un esprit différent de celui avec lequel l’employait le futur président des États-Unis.

Le «Oui, il est possible de résister à l’augmentation des frais de scolarité» est passé au «oui, il est possible de renverser le gouvernement corrompu de Jean Charest». C’est ainsi que l’angoisse psychique a évolué vers l’angoisse historique, c’est-à-dire par une sorte de délire de persécutions qui entend faire passer la crise du niveau individuel au niveau collectif. Contre l’arbitrarité et le despotisme, c’est vers un grand dessein, une réalisation qui exige la contribution de tous et chacun, précisément pour sortir de la léthargie dans laquelle plongeait l’angoisse psychique, que l’action est désormais entretenue. Si, pour les hommes d’affaires derrière le gouvernement libéral, le Plan Nord apparaît comme la réincarnation des grands chantiers de construction des barrages des années 1950-1970, tant il y a encore des fortunes à puiser du fond des entrailles du territoire québécois, à l’opposé, trouvant ces projets trop matérialistes, trop mesquins, trop opportunistes, l’idéalisme déjà déployé dans le fantasme individuel se transpose en projet collectif utopique: la renaissance, la reconstruction du tissus social, la purification des valeurs collectives, une recherche de l’authenticité dans les relations sociales comme dans les liens interpersonnels. Un «homme» nouveau, une «femme» nouvelle, une société régénérée avec ou sans ses fondements. L’occasion est alors donnée, saisissant parfois des iniquités mineures ou des effronteries gouvernementales, d’amplifier la révolte, et les moyens techniques aidant, c’est autour à la résistance de monter la barre de la transgression. Après tant de manifestations pacifiques à Montréal ou ailleurs en province, l’affrontement de Victoriaville a dégénéré en combats de rue ou, de part et d’autres, tous les coups se voyaient permis.

Ce passage de l’angoisse psychique à l’angoisse historique montre à quel point les individus ne sont pas préparés au dépassement auxquels ils participent, activement ou passivement. Dans une foulée de témoignages, un jeune policier de la SPVM, le service de police de Montréal, déclare ainsi (tel que rapporté dans Le Devoir) :
«Les policiers lancent donc un avis d’éviction que les manifestants semblent se crisser en grande majorité. Des autobus de la STM étaient prêts à recevoir plusieurs militants suite à leurs arrestations. D’un seul coup, l’anti-émeute s’est mise en branle sous mes yeux et ont foncé dans le tas en sacrant littéralement des volées à des gens quittant la manif qui vire un peu trop violente. Puis, je vis carrément un carnage. Comment mes collègues pouvaient-ils rentrer dans le tas de cette façon? Comment pouvaient-ils blesser des jeunes innocents alors qu’ils savaient pertinemment que ce n’étaient pas ceux-ci qui foutent la marde lors des manifestations? Ce que j’ai vu m’a franchement dégoûté. Je n’ai pas été à l’école pour ça, j’y ai été pour défendre et protéger les droits des citoyens de ma province.

Par la suite, arrestations de masse, encore du gaz et des cris perçants provenant de manifestants blessés à qui je ne peux même pas porter assistance parce que c’est l’ordre que j’ai reçu. Puis, la manif se termine et en quittant je constate qu’on laisse derrière nous un véritable champ de bataille. Ce soir-là, je n’ai pas fermé l’œil. Ça m’a fait réfléchir, ça m’a fait vomir. Quelques jours plus tard, on m’a renvoyé sur une de ces manifs. C’était simplement la reprise de ce qui s’était passé quelques jours auparavant. Comme si ça avait été dans un film…

Pour avoir discuté avec des policiers et certains faisant partie de l’anti-émeute, une grande partie sont derrières les étudiants. Ça leur fend le cœur de devoir agir comme des sauvages avec ces derniers, ils exécutent les ordres. Bien sûr, d’autres s’en donnent à cœur joie dans ça. C’est probablement ce qui me dégoûte le plus dans mon métier, certains y passent leurs frustrations personnelles avant d’agir pour leur communauté».

Ce témoignage, sobre dans sa simplicité, comporte également une dose d’«innocence» qui montre à quel point la politique de «maturité» de Robert Bourassa avait conduit cette génération à une infantilisation de la réalité historique. Ce jeune policier, qui avoue candidement «ne pas avoir été engagé pour ça», pensait-il encore qu'être policier se limitait à jouer aux gendarmes et aux voleurs? Les Québécois ne forment pas une population plus pacifique qu'une autre, mais seulement plus passive : ce n'est pas la même chose. Croit-on que les sauvageries policières du temps des grèves d'Asbestos (1949) et de Louiseville (1952) sont dépassées, comme l'usage de la guillotine ou du peloton d'exécution? C'est le prix à payer pour s’être cantonné hors de l'Histoire pendant toute cette génération. Et lorsqu'on invoque la Vieille, celle-ci revient avec ce qui en fait sa réalité : la violence des confrontations. On ne peut choisir son camp sans créer l’embryon d’une guerre civile.

Il n'y a pas eu de morts à Victo mais il aurait pu y en avoir. L'état des blessés confine à l'attentat contre la vie des personnes, et le nombre des victimes est bien «ordinaire» pour une (mini, toute mini) émeute. Les flics sont armés jusqu'aux dents et les manifestants n'ont que des armes rudimentaires. On s'est scandalisé à la vue des boules de billard ou des morceaux de pavés utilisés par les manifestants contre les policiers, qui ont montré des scènes désolantes de manque de tenu et de courage. Ces flics, aussi bien formés soient-ils contre les manifestations populaires, n'en restent quand même pas moins des mammifères humains, et devant la montée de la «horde», la panique s'est emparée d'eux, qu'importe les démentis du p.r. Ainsi, le blessé à l'œil crevé a-t-il été atteint avant 19 h., heure à laquelle a été ordonné de tirer à coups de balles de plastiques. Le tireur était donc déjà en état de panique devant la manif avant même d'en avoir reçu l’ordre! S'il en a été de ce côté des clôtures, il en était également de l'autre.

Une foule potentiellement agressive est «massée» par un mouvement centripète : le rassemblement avec cris de guerre (slogans), «masques», agitation du poing levé, agglutination de sous-groupes (soupçons de complots). À l'intérieur du corps policier, devant la menace personnelle que représente la foule pour chaque policier, l'état obsidional (d'encerclement), de paranoïa et d'agressivité (passant du défensif à l'offensif) s'installe. C'est là que la «charge» énergétique négative est la plus forte. Le premier cri, le premier pétard inoffensif, la première barrière qui saute, suffit pour allumer la mèche, déclencher l'affrontement. Et c'est ce qu'on a vu à Victo, en direct sur nos écrans télé. L'effet centrifuge suit, comme dans une dialectique simple. Les manifestants reculent, mais la panique qui en est le moteur psychologique se dégage à son tour de la paranoïa, de l'état d'encerclement et du sentiment d'infériorité en armement défensif contre l'agression  des forces policières. Et tout devient bon pour se défendre. Si les boules de billard étaient déjà dans les poches des manifestants armés, c'est sur place que d’autres ont arraché des morceaux de pavé. La panique est le mouvement inverse de la foule, et une foule qui se dissous en état de panique, c'est comme des mammifères fuyant, éperdus, devant la progression d'un incendie de forêt. Ils regardent devant eux sans rien voir et se précipitent, tête baissée, souvent devant un danger plus grand. C’est l’effet connu des moutons de Panurge. Il n'y a que les juristes, les avocats et les cours de justice qui sont assez bêtes pour croire possible que le respect des forces de l'ordre doit l’emporter sur la défense instinctive des organismes humains.

Les attentats à la bombe fumigène dans plusieurs stations du métro de Montréal, accomplis par quatre jeunes écervelés le jeudi suivant, 10 mai - des étudiants, faut-il le reconnaître -, auraient pu également avoir des conséquences graves sur la foule de gens massés sur les quais à une heure de pointe. Heureusement, ce n'était que de la fumée. Et les gens ont conservé leur calme le temps de l'évacuation, tant ils sont habitués à voir ce maudit métro en panne. Mais si des explosifs (rien que des pétards) avaient accompagné les bombes fumigènes. Si des flammes élevées avaient été entrevues. Si quelques cris déchaînés avaient été lancés, la panique se diffusant comme une épidémie aurait pu entraîner des morts. A-t-on oublier la manière dont sont morts, asphyxiés, les enfants au théâtre Laurier Palace en 1927, s'entassant les uns sur les autres et se piétinant dans l'étroite porte de sortie au moment où l'incendie se propageait? Ce terrorisme à la noix, visant des victimes innocentes pour faire chier un gouvernement qui s'en crisse, montre jusqu’où l'ignorance et la bêtise se développent chez des individus qui, portés par l’angoisse historique, se «crinquent à bras» dans une atmosphère qui tire un peuple de sa léthargie volontaire.

Pourtant, rappelons-le, c’est de cette léthargie que sont nées les transgressions, de même que l’apathie des forces de l’ordre devant le mouvement populaire. La décomposition des structures sociales ne peut rien attendre du niveau politique, et un demi-siècle d’expériences ont montré qu’il n’y avait rien essentiellement que de mal qui pouvait jaillir de l’État abandonné à des individus dont les talents intellectuels et créatifs sont inférieurs à la tâche supposée. Les milieux économiques ont des intérêts limités, et par le fait même, si puissantes que soient leurs capacités, directes ou par voies tortueuses, ils ne font que dégénérer l’ensemble de la société lorsqu’ils ne forment plus que des minorités dominantes vidées de toute créativité. L’émergence de l’activité culturelle n’est que le résultat d’une compensation de l’activité créatrice qui profite de la corruption économique et de l’aplatissement politique pour apparaître comme le secteur le plus dynamique de la société. Mais il n’en ressort que le reflet du reste de l’abandon collectif. Voilà pourquoi, la voie «normale» consiste-t-elle à passer de l’angoisse historique à l’angoisse existentielle* où, à travers une catharsis juridique, la collectivité tente de retrouver des points de repères fixes : bien et mal, orthodoxie et hérésie. Par des délires de culpabilité, on essaie de rétablir la barrière de l’interdit et faire oublier qu’elle est si facile à franchir par des châtiments et des peines excessives.  Jusqu’à présent, l’incapacité de l’appareil juridique à faire respecter les injonctions émises par les différents tribunaux en faveur des étudiants contre la grève et des recteurs d’université ou des directeurs de collèges, montre que la barrière est levée et qu’on peut en venir à se demander si l’État existe toujours au Québec, comme se le demande le conservateur Coyne. L’angoisse historique, quelle que soit l’ampleur de sa confusion, appelle à restructurer le sens du Cosmos, retrouver l’ordre perdu de la société, apaiser les souffrances individuelles à travers les solutions collectives (sociales, nationales, etc.), bref, redonner un sens à l’Histoire là où Elle l’a perdue. Or, la résistance étudiante n’a été qu’un symptôme parmi d’autres de cette perte de sens suite à l’épaisseur de la crasse qui paralyse le fonctionnement politique et administratif de nos sociétés; la fatigue culturelle qui se déploie ici et là entre la prostitution des arts et des artistes et la consommation sans esprit des «produits» culturels dont on ne distingue plus lesquels sont le fruit d’un travail intensif de ceux qui sont des improvisations sans contenus ni valeurs; une régression accélérée vers une économie de prédation coloniale, avec notre propre bénédiction, sur ce qui est notre territoire propre, sont les sources profondes de cette angoisse historique, cultivée du temps où chacun se demandait comment vaincre l’ennui dans une société qui était approvisionnée en cochonneries et qui se demandait où était passée sa fureur de vivre?⌛

* Enfin s'ajoute l'angoisse métaphysique, nourrie du délire des grandeurs, de la mégalomanie, que l'on retrouve, entre l'Absolu et le Néant, dans des mouvements millénaristes ou des discours totalitaires.

Montréal
12 mai 2012

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