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mardi 16 novembre 2010

Quand le vent souffle à droite sur un Québec désorienté

Le mythe de la caverne de Platon, 1999.


QUAND LE VENT SOUFFLE À DROITE SUR UN QUÉBEC DÉSORIENTÉ

Liberté Québec, le groupe d’études Lucide, l’A.D.Q., l’aile droite du P.Q., le Parti Libéral du Québec: voilà le spectre droitiste de la politique québécoise. À gauche? l’aile gauche du P.Q. (plutôt amincie) et Québec Solidaire concentré autour de la République du Plateau Mont-Royal, à Montréal. D’un côté, les influences étrangères: le Tea Party américain (anti-masturbation, créationniste, peine de mort et N.R.A.), les politiques Sarkozy, etc. De l’autre? Obama? Au Yes, we can… je préférerais, au préalable, un Yes, we must, qui renforcerait le we can. Bref, on joue à la chaise musicale à droite et personne ne veut perdre la sienne; à gauche on essaie de sauver sa chaise qui s’éreinte morceau par morceau. Voilà le spectre politique québécois actuel, qui n’est pas si différent de celui de l’ensemble de l’Occident.

Pourquoi tout ce conservatisme politique, moral, social? Les abus de l’État providence? Son incapacité à gérer la société post-moderne? Son incurie à créer de la richesse? Le fardeau fiscal? Une taxation qui ronge les revenus? Les menaces d’un chaos environnemental versus la nécessité du développement économique? La crainte de la perte des libertés individuelles dépecées par un État toujours de plus en plus envahissant? La propagande des grandes entreprises néo-libérales qui veulent un champ d’investissement dégagé de toutes contraintes sociales? Le dérapage de la bureaucratie devant le virage technologique qui, dans une société où les revenus individuels sont toujours liés au salariat, voit la valeur des actions montée en proportion avec le congédiement des travailleurs? La jalousie des entrepreneurs privés et des salariés qui voient accroître leur vulnérabilité face aux fonctionnaires et aux syndiqués protégés par des conventions collectives garanties par les lois? Il y va un peu de tout cela. D’une part, l’accumulation de frustrations sociales (et personnelles) qui motivent la droite; d’autre part, l’incapacité du discours de gauche à générer un ordre de priorités en se privant de toutes praxis de pressions (violentes) voire même non-violentes (la désobéissance civile). Une droite qui cherche entre le capitalisme sauvage néo-libéral et un néo-libéralisme à visage humain (celui des deux Bernards: mélange de la philosophie de Bernard-Henri Lévy et de pensée économique de Bernard Landry). Voilà, tracé, à grands coups de crayons, une esquisse du problème politique en ce début de XXIe siècle.

Cette situation, comme je l’ai dit, ne touche pas que le Québec mais bien l’ensemble du monde occidental. D’une part, on s’amuse des délires hystériques des partisans de la droite. Le Tea Party américain avec sa vieille marotte religio-sexuelle; les jérémiades de Jeff Filion porte-parole du poujadisme québécois qui carbure aux ressentiments; la campagne de Maxime Bernier qui parcourt le Canada d’un océan à l’autre, afin de professer le credo des entrepreneurs de la Beauce qu’il tenait pour une bande d’imbéciles devant son ancienne maîtresse qui a médiatisé le tout. D’autre part, on meurt d’ennuie à écouter les discours de la gauche, pleins de vertus mais n’ayant aucune stratégie ni tactique afin de les acheminer au pouvoir. Entre les deux: le cynisme d’une population, cynisme cultivé par «l’industrie de la corruption», selon un lapsus du Premier-Ministre Charest déposant devant la commission Bastarache. Bref, la droite donne l’impression d’avoir la solution à tous les problèmes posés par l’actualité, alors que la gauche ressasse des vieux principes de Karl Marx qui, tout en conservant la validité de l’analyse, toujours actuelle, renvoie ses solutions aux calendes grecques. La droite est gravitas, lucide, austère même, fait front au réel. La gauche est capricieuse, veut le beurre et l’argent du beurre, dilapidatrice des fonds publics (c’est-à-dire des classes moyennes bourgeoises travaillantes et sur-exploitées). Robin des Bois n’a plus la cote et on préfère s’en remettre au «gros bon sens» du petit entrepreneur.

Si nous soulevons la pelure de tous ces discours, ces projets de réaction ou de conservatisme socio-politique, ces collections de revendications gauchistes, que trouvons-nous de commun? D’abord, l’anxiété. Anxiété face aux annonces les plus sensationnelles: d’abord l’environnement. Anxiété devant les effets du réchauffement climatique, car nous ne savons pas encore, concrètement, ce que seront ces effets. Les prédictions des uns contredisent les prédictions des autres: tantôt c’est le retour à la chaleur jurassique, tantôt c’est la cinquième glaciation qui est en voie de s’amorcer. Tantôt, c’est le dégagement du méthane du perlégisol qui va augmenter les effets de serre, tantôt c’est la fonte des glaciers, véritables réservoir d’eau douce qui irait se mêler à l’eau salée des mers du globe. Tantôt c’est la panne de la circulation du courrant océanique, tantôt c’est la désertification accélérée des zones agricoles. L’anxiété provient moins du fait de la catastrophe imminente annoncée que de l’ignorance des effets concrets qui nous permettraient de nous pré-adapter aux situations à venir. Un effet déjà présent toutefois: l’anomie environnementale. Greenpeace et autre Équiterre ont plus de facilité (à leur corps défendant) à entretenir cette anxiété plutôt qu’à faire passer les analyses techniques de l’écosystème planétaire.

De l’environnement, nous passons à la condition d’existence des humains, qui est le point central de toute interrogation sur l’avenir de la Terre. Surpopulation et sous-alimentation est l’équation anxieuse qui se pose aux populations occidentales (les pays tiers-mondistes ayant toujours souffert de crise alimentaire depuis que l’impérialisme des producteurs d’agriculture intensive orientée vers l’exportation occidentale ont pulvérisé les cultures d’auto-suffisances locales). Nous sentons la présence du fantôme de Malthus hanter les esprits. Car c’était déjà l’anxiété qui animait le pasteur anglais à la fin du XVIIIe siècle. Celui-ci, comme son adversaire Bentham, s’apaisait par une maîtrise magique de la compulsion mathématique: la progression arithmétique et la progression géométrique lui donnaient l’impression de maîtriser le problème qui le tourmentait. Elle asseoyait ses thèses sur une idéologie libérale tout en suscitant une praxis qui devait faire ses preuves après la Seconde Guerre mondiale: limitation volontaire des naissances et consommation réservée aux producteurs seuls. Jeff Filion est décidément un apôtre du pasteur, mort depuis deux siècles au moins.

Cette condition d’existence souffre de la séparation entre les mégapoles et les régions. À mesure que les villes s’enflaient de populations (autochtones ou migrantes), les régions se sont dépeuplées, leurs terres maraîchères ont été converties en banlieues urbaines et le gonflement des exportations alimentaires a créé une situation de dépendance vitale envers ces fournisseurs étrangers. Qu’un gros village comme Montréal (3 millions d’habitants avec sa périphérie) se voit soudainement privée d’approvisionnement en poulets, et c’est déjà la crise. Les rôtisseries ferment leurs portes, congédient leurs employés, poussent la clientèle vers un autre type de consommation. Et ce n’est là que le premier des dominos qui tombe, car les autres viandes, céréales, légumes ou fruits vont, à leur tour d’abord augmenter de prix, puis s’épuiser à un rythme accéléré. La vielle anxiété des famines saisonnières va devenir l’angoisse vitale par excellence: la survie de l’espèce en danger. N’ayant plus les campagnes régionales pour les approvisionnier, dépendant d’un commerce extérieur soumis aux caprices des crises de productivité, la catastrophe appréhendée prend un visage de Soleil Vert.

L’anxiété énergétique pourrait résumer tout cela, car qu'est l’alimentation, sinon la réserve d’énergie de l’organisme humain. Mais celle-ci dépend de l’énergie naturelle: le soleil, la qualité du sol, la coopération des espèces biologiques. Pour les grandes villes, le mot énergie est devenu synonyme de «pétrole». Ou de toute énergie fossile, cadavres déshydratés des membres des espèces vivantes qui se sont succédées tout au long des 4 milliards d’années de l’existence préhistorique. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, son destin ne s’inscrit plus dans la chronologie humaine, mais bien dans la chronologie planétaire. Le carbonifère et le jurassique se tendent la main dans le fait que pour se rendre au muséum d’histoire naturelle admirer les squelettes reconstituées du Ty-rex, il a fallu une dépense d’énergie fossile en carburant produit par la décomposition des plantes qui dominaient il y a des millions d’années dans les vertes régions du Pennsylvanien et du Mississipien. L’agrément, le divertissement dépendent fortement des moyens de déplacement. Après le charbon, c’est son alter ego organique, le pétrole, qui rend possible le passage d’une révolution industrielle primitive à une autre plus performante. La recherche des énergies renouvelables, non-polluantes, propres (le vent, l’eau, le rayonnement solaire, le dégagement de l’énergie humaine, etc.) sont généralement des solutions proposées par ce qui reste de la pensée de gauche. À cela, rien n’obstrue un éventuel ralliement de la droite. Pour autant qu’il y a de l’argent à faire à se convertir du gaz aux vents, du pétrole à l’électricité ou du charbon au rayonnement solaire, la rivalité se déplace vers la compétition entre des compagnies pétrolières établies et aux richesses inommables et des compagnies émergentes, aux revenus limités et sans véritable défense sur les marchés. Face à ces compétitions inégales, le progrès se retrouve paralysé, comme au temps des traditions vétustes des antiques manières de faire; face aux découvertes de l’agronomie scientifique, la jachère traditionnelle.

L’anxiété technologique. La virage de la «révolution technologique» annoncé par le défunt Robert Bourassa, les Québécois l’ont véritablement manqué. Il ne suffit pas d’avoir des cerveaux qui savent manier les ordinateurs pour crier victoire. Le génie conceptuel des Québécois ne manque pas pour créer des logiciels, savoir s’en servir pour les adapter à différentes productions, les exploiter au meilleur de leur rendement et de leurs bénéfices. La «révolution technologique» ne se situe pas là. Elle se situe dans l’adaptation humaine et sociale à la progression et à la diversification de cet outillage sans précédent: automatisme, démocratisation, accordage des logiciels les uns aux autres, rapidité d’exécution, performance sans cesse croisssante; bref cet outillage bouleverse, révolutionne, aboli l’organisation du travail humain. La mécanisation qui, depuis le XVIIIe siècle, avait commencé à transformer les relations de travail, atteint de nos jours un climax qui rend possible le vieux rêve de l’aristocratie grecque qui trouvait que l’homme était un animal trop noble pour s’astreindre aux basses besognes et laissait cela aux esclaves. Maintenant, démocratie oblige, les esclaves sont des robots et plus ces robots seront munis d’intelligence artificielle, même des tâches aussi abstraites que concrètes seront accomplies sans recourir aux compétences humaines. La robotique est là pour remplacer l’humain dans ses tâches déplaisantes et lui laisser le temps de créer, de rêver, de consommer. Le projet s’élabore moitié consciemment (on parle du progrès technologique) moitié inconsciemment (le désir de voir la fin du travail). Mais dans une société où le revenu des individus reste encore lié à l’organisation du travail, comment susciter des créations d’emplois quand virements financiers et développement technologique visent précisément à éteindre le marché de l’emploi? Les États s’entêtent, à ne pas établir un revenu-citoyen qui, passé comme loi, astreindrait les gouvernements à financer la vie des membres de la société (une société qui n’existait pas, selon le mot de Margaret Thatcher), alors que les revenus de l’État proviendraient des seules transactions commerciales et des services aux citoyens puisqu’on ne pourrait percevoir des impôts sur des robots qui n’ont pas de salaires. Le cinéma qui jumelle effets d’animation avec présence d’acteurs traduit assez bien les sources de cette anxiété petite-bourgeoise.

Une autre anxiété provient de l’évolution des mœurs. Et comme les mœurs font les lois, pour simplifier une analyse de Montesquieu, les mœurs d’aujourd’hui commanderont les lois de demain. Les mœurs d’abord. Celles-ci n’ont plus de ces antiques paramètres que fournissait la religion établie. La sexualité, la conduite morale, les relations familiales, le comportement individuel et collectif, tout cela est soumis à la «révolution technologique» à côté des transferts du travail de l’humain au robot. Depuis l’invention de la pillule, la sexualité est définitivement séparée de ses fins reproductrices. À partir de ce moment, la sexualité est devenue les sexualités: variations, fréquences, dysfonctions, diversités, pathologies, etc. enseignent que derrière chaque plaisir se cache une inquiétante étrangeté qui pourrait se traduire en sadisme, masochisme, fétichisme et autres perversions qui n’entraînent que le plaisir d’un(e) seul(e) contre sa ou son partenaire. Les conduites morales deviennent aléatoires, réglées moins selon des conventions de bienséance que vers les caprices individuels: je fais ce qui me plaît, où ça me plaît, quand ça me plaît. Les relations familiales ont vu s’abolir les vieilles dépendances: le père devient l’«ami» de son fils, la mère la «conseillère» de sa fille, les époux sont des conjoints de faits ou légaux, les liens se dissolvant et se recréant à volonté. Les enfants ont de plus en plus de noms à pentures qui ouvrent de-ci comme de-là. Enfin le comportement, individuel comme collectif, se voit soumis à des contingences qui abolissent tous principes. Il n’y a plus de trahison, de fidélité, d’association, de réciprocité, de gratuité et de rectitudes qui tiennent devant les tentations et les suggestions. L’effet psychologique est terrible, car au fond, l’humanité est conduite par une conscience morale. C’est son instrument d’adaptation: la nécessité de vivre en société pour survivre aussi bien en tant qu’espèce qu’en tant qu’individus. Des psy squad munis de thèses behavioristes et de nounours et toutous en peluches débarquent dans les écoles, les entreprises, les bureaux du gouvernement pour consoler et réconforter; ils consolident la résillance de chômeurs comme ils accompagnent les endeuillés ou les victimes d’un acte criminel.

Toutes ces anxiétés - et bien d’autres encore qui ne me viennent à l’esprit mais qui surgiront peut-être du vôtre - tournent autour de chacun d’entre nous. En ce moment, nous les voyons se cristalliser, c’est-à-dire se structurer en véritables angoisses. Indépendamment des menaces réelles, elles se constituent en structures psychiques collectives. Alors que dans les années 50 et 60 du vingtième siècle, l’anxiété face à la bombe atomique, à la Guerre Froide et ses avatars de Corée et du Vietnam, aux conflits de génération, à la sexualité libre, à la consommation ouverte, l’angoisse avait été écartée pour s’engager dans l’action politique et militante; en 2010, la confiance en soi n’y est plus et la cristallisation en structures d’angoisses semble dicter l’orientation future du XXIe siècle.

Reprenons ces angoisses telles qu’élaborées par Paul Ricœur dans Histoire et Vérité, thèse qui nous a été si profitable dans notre propre étude sur le développement de la structure régressive (haineuse) de la civilisation occidentale, La Cité assiégée.

D’abord, l’angoisse vitale. Celle-ci suscite un délire d’indignité, et commande un sens de l’honneur. L’angoisse vitale, nous la voyons se structurer autour du discours environnementaliste. Sauver la planète, c’est se sauver soi-même par l’entremise de mesures collectives qui réduiront l’émanation des gaz à effet de serres, aménageront une production agricole adaptée, changeront les mœurs alimentaires, obligeront les gouvernements à surveiller et à établir des paramètres dans les exploitations des ressources naturelles (sol comme sous-sol). Le nouveau sens de l’honneur se définit par le rapport de l’individu avec la nature, nature extra-humaine comme nature humaine. «Si cette planète vous tient à cœur». Mais sommes-nous dignes de survivre en tant qu’individus et en tant qu’espèce devant tant de bêtises que nous commettons? Nous voilà plongés jusqu’au cou dans les sables bitumineux qui transforment l’aspect de l’Alberta, province agricole, en fraction de sol lunaire. Nous nous sentons prêts à respirer les gaz de schiste, les boyaux dans les narines, si cela peut créer des emplois sous-payés. Nous barrageons les fleuves et détournons les cours d’eau pour assumer notre rôle durhamien de porteurs d’eau, désormais par pylônes jusqu’aux États-Unis, pylônes dont certains ont montré leur résistance durant la crise du verglas en 1998! Décidément, la dilapidation des ressources naturelles du Québec, la pollution mal encadrée et mal pénalisée, la justification d’emplois (condamnés à plus ou moins longue échéance de toute façon) dans des entreprises douteuses ou des multinationales parasites nous renvoient une image négative de nous-mêmes. C’est elle plus que la menace réelle, la peur des dangers du réchauffement climatique ou de la crise alimentaire, qui structure l’angoisse vitale actuelle. Voilà ce qui bloque les solutions «progressistes». La haine de soi (et de l’autre) les condamne à crever d’obésité, d’aérophagie, de diabète, de crise cardiaque comme dans le film La Grande Bouffe. C’est le destin inéluctable d’une société amorale, bourgeoise et consumériste. La solution préconisée par la droite ne sera donc pas de recourir à la coopération dans le but d’établir un nouvel ordre mondial, mais à une solution individualiste chargée de restaurer un ancien ordre établi (plus ou moins fantasmatique). La désertion sera individuelle (chacun se pourvoiera de son masque à gaz, mangera à satiété sans culpabilité pour les inéquités de répartition des ressources alimentaires, hydratera à volonté l'asphalte de son entrée de garage, etc.), tandis que la résistance s’exprimera par des mesures dites de responsabilités individuelles: les services de santé ne seront plus gratuits pour ceux qui auront un cancer de poumon suite à une consommation de cigarettes; même chose pour les victimes d’obésité pour avoir paressé et surfréquenté les McDo; les avortements seront renvoyés aux broches à tricoter puisque les frais et la publicité rendront ces actes suprêmement honteux; les sidéens ne mériteront aucune pitié puisqu’ils se seront abandonnés à une sexualité perverse, et les drogués finiront comme ils le mériteront: dans les ruelles, la seringue piquée au bras, victimes d’une overdose fatale qui est l’aboutissement, comme dirait un docteur Diafoirus, de leur délinquance immodérée.

L’angoisse psychologique est liée aux délires érotiques (pris dans un sens large) et cherche le sens du sacré afin de réconcilier ce que la Renaissance appelait l’amour sacré et l’amour profane. Nous retrouvons ici les anxiétés qui frappent les mœurs, les comportements, les liens sociaux et familiaux. Les violences sexuelles, les agressions contre les enfants par leurs parents (et maintenant des enfants sur leurs parents), les meurtres entre conjoints, la pédophilie et les psychopathies de tous ordres (de la psychopathologie des enfants à celle des adultes), apparaissent parmi les problèmes dont les solutions sont les plus difficiles à trouver. Si les mæurs commandent les lois, l’inverse est moins évident. Les lois finissent bien par contraindre les mœurs, mais ces dernières, plus proches des délires autant que les lois sont près du raisonnement, se soumettent difficilement. La mélancolie est dans la nature de l’Occident. le post-orgasmique tristatur (la tristesse post-orgasmique) est encore plus présente que cet épanouissement du bonheur promis par les sexologues des années 1960. En fait un romantisme adolescent perdure entre ce Roméo qui cherche sa Juliette et cette Manon qui cherche un sugar-daddy. La prostitution est devenue un commerce comme les autres pour bien des adolescents qui n’ont plus cette vieille culpabilité envers leur corps comme temple de l’âme et qui ne font que le voir comme une machine sur laquelle ils ont un contrôle absolu et qui peut rapporter l'indispensable argent. (Perversion inattendue du discours féministe.) Dans ce contexte historique, le sens du sacré s’est déplacé. Il ne repose plus dans une conception métaphysique du corps, mais dans son rendement et son efficacité. Un corps sain dans un processus dynamique. La gymnastique, la diététique, la thérapeutique, la pharmacopée deviennent les sources des modernes examens de conscience. D’un côté, comme le dit l’adage, il faut souffrir pour être beau. Le jugging, les diètes, le végétarisme (et encore pire le végétalisme), les thérapies de tous ordres, les suppléments protéiniques ou autres, les chirurgies esthétiques non-nécessaires, les jeûnes et autres tortions du corps sont des supplices que l’on s’inflige au-delà des soins de santé pour parvenir à l’éternelle jeunesse, à la longévité sans déficience ou à un idéal conditionné de beauté physique et de sex-appeal. détourner enfin la mort, ils pallient également à la mélancolie, aux plaisirs solitaires, aux dépressions. Pour éviter ces souffrances sans nom, on s’impose des souffrances à effet cathartique. Lorsque certains porte-paroles du Tea Pary en reviennent à condamner la masturbation, la sexualité pré-nuptiale, les diversités sexuelles, c’est précisément à ce self-containment qu’ils entendent revenir. Une nostalgie des années cinquante où l’on voulait croire encore que les enfants n’avaient pas de sexualité et où les garçons et les filles ne se masturbaient pas encore. Et si les supplices s’avèrent impossible à redonner un sens du sacré, alors il ne reste plus que le suicide. La mort de soi contient toujours, potentiellement, celle de l’autre, il faut donc prendre le terme de suicide dans un sens de comportement collectif. Les suicides des jeunes québécois est un phénomène d’ordre historique, c’est-à-dire une tendance lourde. Mais le suicide consiste également dans le fait de rompre les liens. C’est ainsi que de l’individualisme d’un Locke, on est passé à l’isolisme d’un marquis de Sade. C’est à celui-ci qu’aboutit finalement le discours de la droite moderne, qu’elle soit conservatrice ou néo-libérale. Les moyens de communications permettent d’avoir du cybersex, d’avoir une faune d’amis facebook, de communiquer par internet avec les coins les plus reculés de la planète: tout se passe entre individus isolés devant leur écran. Rien ne se déroule plus en groupe, en communauté, en présence des uns des autres. À ce compte, les rapprochements apparaissent sources potentielles de souffrances intolérables; mieux vaut garder une certaine distance sans se priver d’une p’tite gêne. L’angoisse psychique enferme la Psyché dans une bulle technologique que le Socius entretient par son ordre technologique. Certes, la mélancolie demeure la même, si elle n’est pas renforcée en plus dans sa delectatio morosa.

L’angoisse historique, se nourrit du délire de persécution et appelle à un nouveau sens du cosmos. Certaines anxiétés que nous avons reconnues tournent autour d’un thème: la mondialisation, et sa gérence, la globalisation. Pour ceux qui croiraient encore que c’est là un phénomène nouveau, il faut leur rappeler qu’il s’est amorcé dès le XVe siècle, avec la poussée des Grandes Découvertes occidentales des mondes non-occidentaux. De l’Amérique à l’Asie, en passant par les rivages (et non encore l’intérieur) de l’Afrique. Cette «économie-monde» comme l’appelle Immanuel Wallerstein, inspirée de la vision baroque du monde de Fernand Braudel, valait tant que le centre était occupé par l’Europe et l’Amérique du Nord, mais depuis que le cours de la monnaie chinoise peut faire fluctuer la valeur du dollar américain et déprécier celle de l’euro et du dollar canadien, le déplacement du centre mondial de l’«économie-monde» risque de l’écarter de la civilisation occidentale pour l’emmener vers l'ancienne périphérie, vers la civilisation extrême-orientale. Concrètement, cela se traduit, au Québec, à la fois par le déplacement des industries manufacturières vers la Chine, entraînant fermetures d'usines et chômage, le tout accompagné par une migration d’Orientaux fortunés qui viennent acheter leurs nouvelles propriétés à Brassard, tandis que circule la rumeur d’éventuels acheteurs de terres agricoles québécoises qui serviraient exclusivement à nourrir la surpopulation de la Chine continentale. Cette version moderne du vieux Péril Jaune est déjà potentiellement porteuse de violences raciales, de guerres internationales qu’elles soient économiques ou manu militari. Autre exemple de ces anxiétés: le libre passage du nord-ouest canadien, désormais réclamé également par le Canada, le Danemark, les États-Unis et la Russie. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper prend la chose au sérieux. Il y a là le détournement de la mine d’or que représentait le canal de Panama qui se retrouverait sur les côtes de l’Arctique. Si la construction du canal de Panama nécessita jadis une guerre civile en Colombie pour la création de l’État du Panama, entièrement abandonné entre les mains des Américains, il y a facilité à parier que cette course à l’Arctique suscitera des remous entre les pays, comme à l’intérieur même du Canada. Entre le désordre que représente l’explosion économique des «puissances émergentes» et l’ordre occidental - la pax americana depuis 1945 -, une partie de bras de fer est déjà prévisible pour la prochaine décennie. La consolidation des archipels économiques autour d'États-force en Amérique, en Europe (avec l’Afrique du Nord), en Asie (tantôt avec l’Inde, tantôt avec la Chine) est une solution d’ordre en vue d’un désordre éminent. D’autre part, les désordres causés par les groupes de pressions populaires, les minorités contestataires, les O.N.G. et autres soi-disant empêcheurs du développement économique stipendiés par la droite, visent à miner cet ordre d’un cosmos néo-libéral toujours érigé sur la doxa de la raison du plus fort.

L’angoisse existentielle nourrit du délire de jalousie en appelle à un sens de la Justice. Ce sens de la Justice peut reposer sur une libre répartition des biens et des richesses, c’est là l’acte de foi de toutes gauches. Tous ont droit à la vie, à la sécurité, à la liberté (malgré la contradiction entre ces deux derniers) et aux moyens d’épanouir cette vie. Que certains aient plus d’avantages, de protection et de permissivité que d’autres, voilà l’insupportable des sociétés qui se disent résolument démocratiques. Lorsque la démocratie économique n’accompagne pas la démocratie politique, il y a déjà là un écart inacceptable par principe. Certes, une certaine jalousie des non-possédants vis-à-vis des possédants ronge la légitimité de l’acte de Justice, qui, d’autre part, se drape dans la légalilté pour affirmer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il n’y aura jamais assez de justice sur terre, bien entendue, mais la justice est elle-même une vision de l’esprit, vision toute relative va sans dire. Un millionnaire ne sera jamais assez millionnaire face à un multimillionnaire, et ainsi de suite. La vieille maxime communiste, à chacun selon ses besoins, laissait en suspens qui définirait les besoins de chacun, et les résultats ont été ce que l’on sait! Voilà pourquoi l’homme, la société, l’État, l’Économie sont toujours en procès. D’une part les défenseurs, généralement mais pas toujours, de la droite; de l’autre les accusateurs, généralement mais pas toujours, de la gauche. Les idéologies sont mouvantes. Les plaques idéologiques fonctionnent comme les plaques tectoniques. Elles roulent les unes sous les autres, entraînées par les mouvements, les forces «telluriques» des cultures et des sociétés. Quel politicien se couche un soir à gauche du lit parlementaire ne risquerait pas de se réveiller le lendemain matin, sans s’en être aperçu, qu'il avait roulé à droite? Mais le mouvement inverse est plutôt rare. La gauche qui défendait les droits individuels devant les incursions des États totalitaires, défend maintenant l’État providence, comme si le fait de faire d’une population entière une dépendante adicte de l’État ne risquait pas de créditer un pouvoir absolu à cet État. La droite qui défendait le protectionnisme contre le libre-échange parle peu de protection économique mais plutôt de laisser tout un chacun libre de faire tout ce qui lui est possible (tout en exigeant de l’État qu’il élargisse légalement ces possibles), c’est-à-dire lever toutes les restrictions (ce qui veut dire sans opposition ni du droit, ni des syndicats, ni des groupes de pression locaux). Bref un pays des merveilles qui se transformerait en pays de Cocagne pour tout le monde! L’idée de justice débouche inévitablement sur le Paradis terrestre, comme s’il y avait corollaire en ce bas-monde entre les deux notions

L’angoisse métaphysique, entretenue par le délire des grandeurs en appelle à un sens de la transcendance. D’un côté, le Néant. L’abîme, la bureaucratie de Kafka pour en appeler à ce que la droite dénonce résolument. C’est la Nef des Fous qui navigue sur une mer de formulaires à remplir, de tables d’imposition abscones, de restrictions absurdes, de dialogues avec le citoyens tirés directement d’une pièce d’Ionesco. C’est tout le non-sens que ces personnes au «gros bon sens» se sentent personnellement affectés lorsqu’ils rencontrent les porte-paroles de l’État. De l’autre, il y a le Sublime. La Terreur que toute perfection esthétique et éthique fait sentir aux handicapés et aux corrompus de ce monde. La crise éthique que traverse le monde québécois, l’éloigne de la transcendance qui fut, durant plus d’un siècle, son objectif métaphysique le plus clairement défini. On pouvait commettre les pires corruptions en ce bas-monde dans la mesure où l’on faisait contrition à l’extrême-onction, d’où l’on était pardonné et en mesure ainsi d’atteindre le Ciel en bout de route. Aujourd’hui la corruption, surtout celle que l’on attribue aux plus vulnérables de la société - alors que la corruption pour créer de la richesse est excusée par des «circonstances atténuantes» -, est la pire des fautes éthiques. Sa laideur morale correspond à la laideur plastique des œuvres d’art subventionnées auxquelles le «gros bon sens» ne reconnaît rien, contrairement aux paysages de Marc-Aurèle Fortin. Ces critiques, munis du «gros bon sens» - dont on peut voir maintenant le visage dans une publicité automobile -, préfèrent le kitsch des cartes-postales et des images de calendriers. Mais il est vrai qu’il y a des sémioticiens pour justifier «scientifiquement» ces productions légitimes et, par le fait même, équivalant à toute démarche créatrice. Néant et Sublime partagent les étapes finales de la crise, nouant l’angoisse au bord du gouffre ou la libérant selon une sotériologie précise (le néo-libéralisme, la social-démocratie, le conservatisme, le communautarisme). Cette sotériologie oppose deux voies qui s’expriment consciemment et inconsciemment dans les discours de droite et de gauche. Le Néant appelle la parthénogénèse (comme la Vierge Marie conçue sans avoir péché, la société se reproduirait d’elle-même) alors que le Sublime suggère la palingénésie (c’est-à-dire le rêve d’un homme nouveau dans/pour une société nouvelle).

Conduite au bord du gouffre, la solution conservatrice, la parthénogénèse comme utopie néo-libérale, fera faire à la société un «grand bond» en avant. C’est-à-dire qu’elle consacrera la régression obsidionale. L’angoisse perd tout aspect fantasmatique délirant pour devenir une peur face à un danger imminent, sinon déjà présent. Pour que le sens de l’honneur se restaure, il faut régresser jusqu’à atteindre des valeurs efficaces dans un autre mode d’organisation sociétale ou mondiale qui n’est plus celui qui se présente comme le nouveau défi. La fuite en arrière, l’archaïsme, la régression infantile aux stades 2 puis 1 de Kohlberg font de cette société «lucide» une société qui a tué toute lumière pour réintégrer l’étape ultime de la désintégration organique, celle de la fission intra-utérine du spermatozoïde et de l’ovule. C’est l’isolisme sadien des cellules reproductrices. La fusion est renversée en fission, d’où l’analogie avec la parthénogénèse: ici des producteurs indépendants, entièrement autonomes, vivent dans une matrice qui isole l’individu des siens (de ses proches en partant), de son milieu, du monde. Un Jeff Filion, isolé dans son studio, livre au public son délire paranoïaque sur son émetteur radio personnel et s’adresse à des individus qui, peut-être sans le connaître, identifient leurs angoisses aux siennes. Ses amis facebook lui évitent d’avoir à développer ses thématiques. Même chose pour Liberté Québec qui associe la maturité avec le chacun-pour-soi, négligeant le fait que l’autonomie est une mise en relation avec les autres et que l’auto-détermination est la capacité de décider pour soi sans influence indue. Si l’État exerce tant une influence négative sur les particuliers, n'est-ce pas parce qu’il est lui-même, également victime d’influences indues provenant d’un marché sur lequel pratiquement aucun État moderne n’a de véritable contrôle et ne bénéficie plus, par cela même, d’auto-détermination? La Banque Mondiale, le F.M.I., l’Organisation mondiale du Commerce et autres corporations financières paranationales dressent désormais les échéanciers financiers et économiques de chaque nation, de chaque État. Le poids de ces États, même réunis - ce qui par définition est impossible vu l’isolisme latent contenu dans la philosophie néo-libérale -, ne tient pas devant le contrôle des monnaies et des fluctuations financières.

Il en va de même du sens du sacré. La parthénogénèse applaudit à la sanctification du Frère André, image de l’idéal de renoncement et de résillance à la fatalité. Elle fait appel à la vieille hypocrisie bourgeoise, victorienne, au self-control de la sexualité, à l’austérité morale, à la culpabilité mortifère. Ses valeurs sont proprement archaïques, sans prises sur le développement irréversible des mœurs, sanf à les contenir par des appareils légaux: la loi, la punition, le châtiment, la mort morale avant la mort physique. Le political correctness, en créant une nouvelle censure, nous fait regretter la liberté de parole des années 1960. Après avoir étouffés sous les chaudes soutannes et la correction physique des Sœurs Grises ou des Notre-Dame, nous étouffons maintenant sous le jacassement insupportable de Denise Bombardier.

Le sens du cosmos également choisit la parthénogénèse car devant le libre-échange, il ne semble plus rester que le choix du protectionnisme. Mais derrière tout libre-échance se cachent déjà, toujours, des mesures protectionnistes. Le cas des États-Unis est flagrant qui jouent (quand ils se sentent défaits devant un tribunal international du commerce) la pureté libre-échangiste contre les interventions des États étrangers dans leurs affaires économiques alors qu'eux-mêmes subventionnent leurs propres entreprises par toutes sortes de moyens directs et indirects. De l’hypocrisie morale on passe tout simplement à l’hypocrisie économique, tant le mode d’être de l’esprit bourgeois reste la duplicité et le «double standard».

Le sens de la justice est visiblement dépassé lorsque la loi ne suffit plus à accréditer une légitimité. Du scandale des commandites (au gouvernement fédéral) aux scandales dans le monde de la construction (au gouvernement provincial) qui aboutit à l’influence indue dans la nomination des juges par le Premier-Ministre, ce n’est là que la pointe d’un iceberg qui veut qu’en régime capitaliste, toute démocratie n’est possible qu’au prix de la corruption du citoyen. Le sens de la justice est celui d’une Thémis aux yeux bandés, non pas en vue d’équilibrer son jugement selon les témoignages, mais afin de ne pas voir circuler les enveloppes brunes qui passent sous son péplum. Plutôt que de croire en l’amélioration d’une Justice qui rendrait la palingénésie possible, la solution archaïste vise à ramener les châtiments à la mesure des crimes. La loi du Tallion remplace le soufflet sur la joue; la vengeance décapite l'équité. Le défoulement des frustrations et des ressentiments sur le dos des condamnés est le mode soft du lynchage, et comme il concerne une population châtré de sa testostérone par le confort petit-bourgeois, tout se passe en paroles et on oublie que l’État, maudit pour ses dépenses, devra toujours débourser davantage pour entretenir cette population carcérale jusqu’à faire, comme aux États-Unis, un partenariat privé/publique dans la gestion des lieux de détention. D’où, retour à la case départ du cycle corrupteur. Il n’y a pas jusqu’au sénateur Boismenu qui, après s’être porté à la défense des victimes contre les droits exagérés concédés aux condamnés, se fait conservateur, avec Stephen Harper, et doit voter l’abolition du régistre des armes à feu, régistre sans cesse réclamé par les forces policières et les parents des victimes de crimes contre la personne. Dans un tel sac, une chatte n’y retrouve plus les siens.

Enfin, la parthénogénèse du sens de la transcendance annonce l’ultime triomphe de la régression capitaliste dans la pensée magique. Le Néant est présenté comme la Jérusalem céleste enfin advenue sur terre. L'ère du vide dont parlait Lipovitsky se met en scène grâce à l'abondance et à l'appétit insatiable de divertissements. Dans ce show, les bons seront récompensés par le rendement économique et les méchants punis par l’une ou l’autre de ces solutions soulevées plus haut de containment moral et de contraintes sociales. Telle est la morale de l'histoire de ce triste chapitre de l'Histoire du Québec.

Pourtant, cette régression ne touche pas seulement la pensée de droite. La palingénésie comme utopie qui définirait l’homme nouveau, l’action futuriste de l’économie-politique, ne fait plus partie du projet de la gauche. La social-démocratie et le communautarisme ne sont plus ces solutions sublimes qu’elles ont été par le passé. Elles ne suscitent plus aucune de ces «terreurs» devant la perfection de politiques mises au service du bonheur individuel et collectif. Moins avancés sur les lèvres du Néant, ils apparaissent comme des sotériologies usées ou limitées. Usée, la social-démocratie, dernier rempart de l’État providence, a perdu de sa crédibilité tant elle se laisse circonvenir par les intérêts capitalistes. Elle non plus n’est pas à l’écart des chutes dans la corruption comme l’ont montré les gouvernements socialistes de France, d’Allemagne ou même de Colombie britanniques (avec des scandales sur les bingos!). Limité est le communautarisme tant l’isolisme sadien et les impératifs de la société du spectacle ont éloigné le Politique de la politique. Les joutes oratoires n’ont plus rien de décisifs, les sondages sont préalablement «formatés» en fonction des réponses anticipées, l’entraide est mesurée à l’aune des obligations familiales, professionnelles, financières, etc. L’esprit de corvée a déserté depuis longtemps les organismes communautaires qui perdent de leur effet de conscientisation sociale pour une impuissance devant des forces autrement mieux structurées qui conditionnent autant les comportements individuels que les relations sociales. Alors que la droite est en quête d’une résurrection sublime où, à nouveau, elle pourra «terroriser» les membres de la société par son efficacité et sa lucidité, la gauche, elle, est en quête, d’une orientation qui serait adaptée à ces conditions issues de la «révolution technologique». Elle aussi semble tenir davantage à une parthénogénèse identifiée à l’État providence et aux mesures sociales qui ne parviennent jamais à combler le déficit des profits individuels par rapports aux coûts sociaux. Bref, elle se montre aussi impuissante à opposer une révolution à une tendance lourde de régression de la civilisation.

Comment soulever le pied qui écrase la pédale de frein et les deux mains crispés sur le volant tourné à droite? La régression est de l’ordre des entités organiques et l’humanité, individuellement et collectivement, reste une entité organique. Le fascisme a montré que la tendance lourde de désintégration était plus forte que ses seules expressions politiques. De même, le stalinisme a montré que sous les apparences d’un discours de gauche pouvait s’exercer une énergie d’auto-destruction de droite. Les étapes de la progression sont liées au développement, au mûrissement et à la maturité d’une entité organique collective et de ses membres qui la constituent. La Révolution française et l’aspect utilitaire de la Révolution industrielle ont porté aux sommets, l’une par la démocratie (à chaque individu sa responsabilité mais aussi sa liberté) et l’autre par l’enrichissement (individuel mesuré au collectif) la phase d’auto-détermination qui spécifie la civilisation occidentale. Pour le malheur du Québec, sa révolution française et sa révolution industrielle lui ont été imposées de l’extérieur, sous le colonialisme britannique (financement étranger de l’industrialisation et code civil modifié imposé de France). Tout cela a tué l'audace de la bourgeoisie d’affaires francophones qui y perdait l’opiniâtreté et la fierté des Habitants du régime français. Contrairement aux effets attendus de la Révolution tranquille de 1960, ces qualités ne lui ont pas été restituées malgré l’adaptation de la province aux conditions où en étaient rendus les autres pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale. Les petits pays, les populations restreintes, servent parfois de milieu expérimental pour préparer la voie de passage des plus grandes puissances. Notre régression obsidionale, nos peurs face au monde extérieur et aux traîtres corrompus que nourrit notre sein, animent aussi bien Liberté Québec que l’A.D.Q., tandis que les «Lucides» restent un amalgames d’intellectuels nourris d’économisme primaire à la Alain Dubuc, Joseph Facal et autres Legault petits entrepreneurs en colère. Tout le monde est pour la richesse, y compris ceux qui en sont privés par des corsets économiques qui ne relèvent pas de la loi fictive de l’offre et de la demande (qui est en fait, depuis la société de consommation, la loi de la demande et de l’offre). Nous ne sommes plus dans l’Angleterre d’Adam Smith. Nous savons, avec Steuart, qu’il faut que l’État remette constamment les pendules de la nature à l’heure. Il y a ceux qui veulent faire reculer les aiguilles du pendule jusqu’à ce que le temps se fige, en dehors de l’histoire, ce qui était la stratégie des clercs catholiques nationalistes et ultramontains à la fin du XIXe siècle. D’autres voudraient, dans un élan futuriste, avancer ces aiguilles jusqu’à ce que l’heure coïncide exactement avec le zénith solaire. Malheureusement, c’est toujours un zénith en mouvement et il est difficile d’accrocher le soleil à une aiguille statique. L’épuisement de la gauche paie aujourd’hui le prix de ses succès des années 70, lorsqu’elle crut qu’ayant atteint la parfaite synchronicité de l’heure québécoise avec le soleil nouveau, le temps s’était arrêté à gauche⌛

24 octobre 2010

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