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mercredi 17 novembre 2010

Une couille peut cacher une grenade

Radiographie d'une tumeur testiculaire


UNE COUILLE PEUT CACHER UNE GRENADE

C’est embarassant. Gênant même. Les voyageurs américains sont exaspérés des fouilles, rayons X et autres examens ou les mains des agents de sécurité des aéroports semblent s’égarer ou s’attarder plus particulièrement à certains endroits du corps. On frôle le film porno - un X toutefois -, mais c’est gênant, en effet, de se laisser tripoter par n’importe qui au nom de la sécurité, surtout lorsqu’on sait qu’en soi, on est pas une menace pour l’avion et que l’on y va sans une certaine appréhension d’être victime d’un éventuel détournement, ou d’un attentat terroriste qui pourrait échapper à la surveillance des limiers. Les aéroports sont donc transformés en ce vieux rêve architectural de Bentham du panoptikon.

Le panoptikon, c’est la version dix-neuvièmiste de Big Brother. Certes, il n’y avait pas de caméra Web du temps de l’économiste compulsif qui calculait tout et rien. Panoptikon, c’était l’organisation pénitentiaire où le screw, le gardien était placé au centre d’un système en étoile, chaque branche logeant des cellules où vivaient les prisonniers qu’il était ainsi facile de surveiller. Les hôpitaux ont repris ce modèle tant il permet de localiser les problèmes d’un rapide coup d’œil et d’y intervenir le plus vite possible.

Le régime panoptikon est un corollaire. C’est le corollaire de la complexification des lieux géométriques confondus avec les lieux géographiques. Bien avant Bentham, le problème était apparu dans l’art fantastique qui élaborait des labyrinthes insolubles où pouvaient se perdre des individus. Ces labyrinthes, sortis tout droit de l’esprit de l’illustrateur Piranèse, à la fin du XVIIIe siècle, annonçaient les constructions effarantes d’Escher deux siècles plus tard. Des escaliers sans fins, droits ou en vis, tournants et tournoyants vers le néant, reproduit dans le film du cinéaste belge Harry Kumel dans Malpertuis. Escaliers sans fin, angoissants, vertigineux, véritables descentes ou montées aux Enfers. Comme dans les films d’Hitchcook, on se demande quelle horreur nous attend au sommet, à la dernière marche. La figure de la Mère-phallique au couteau, comme dans Psycho? Un molosse castrateur chargé de protéger la vie d’un maître qu’on est venu assassiner, comme dans Strangers on a train (L’Inconnu du Nord-Express)? Entre Piranèse et Escher, les labyrinthes tentent d’échapper au climat d’angoisse des Occidentaux pour s’en rapporter seulement à des fantaisies formelles ou ludiques. Des jeux comme les enfants font lorsqu’ils découpent aux ciseaux des poissons ou des oiseaux dans du papier. Mais l’effet cathartique est douteux. La torsion de la ligne d’horizon dans la célèbre lithographie d'Escher de 1956, où l’extérieur et l’intérieur s’interpénètrent dans une visite de galerie à Venise, fait passer le canal dans le prolongement du corridor intérieur, et là où se trouve ordinairement le point de fuite dans la peinture occidentale, on retrouve une formule équivalente au célèbre e = mc2 de Einstein, tant Escher inscrit notre espace aux apparences immuables dans une relativité étourdissante qui abolit toute stabilité.

Là où les escaliers sans fin de Piranèse étaient désertés, les places publiques torrides de Chirico à peine traversée par la petite fille au cerceau ou l’ombre d’une statue géante, dans Escher, des individus escaladent les tours et se perdent dans une première dimension molle, non pas fondante comme les figures de bacon dégoulinant de graisses de Dali, mais comme un sol qui, sous l’effet d’un séïsme, se soulève, se courbe, s’affaise ou se fracture sous nos pieds. Rien n’est plus stable dans notre monde assoiffé de sécurité et de garanties à vie. Telle est la réalité que la vision d’Escher nous renvoie.

Lorsqu’on parcourt le tarmac d’un aéroport, il est possible d’éprouver ce même vertige entre l’insécurité de la hauteur et la gélatine qui grouille sous nos pas. Dans les nouvelles tours à bureaux, on monte et on descend dans des ascenseurs bondés. Nous oublions l’errance dans les salles de pas-perdus et les escaliers de Piranèse pour préférer la promiscuïté des ascenceurs étroits avec musique feutrée d'accompagnement. Pourtant, un agoraphobique ne s’y sentira pas pour autant apaisé. Là même, une caméra de surveillance nous observe. L’œil du Panoptikon témoigne donc de la présence discrète mais certaine d’un agent de sécurité. Mais pas si discrète que ça, car tout le monde peut la voir, et certaine, encore moins, car qui peut nous garantir que cette caméra est opérationnelle? Qu’elle est reliée à un poste d’observation où un gardien ne perd jamais contact avec l’intérieur de la cage d’ascenseur? Le réconfort l’emporte donc sur la certitude, sur la garantie. On y voit rien, car il n’y a rien à voir. D’une part, le passager de l’ascenseur ne sait pas, avec certitude, s’Il y a quelqu’un au poste de garde qui l’observe; d’autre part, le gardien, l’endurance succombant devant l’inaction, s’endort ou se divertit en regardant un autre poste télé qui lui offre un spectacle plus «entraînant» (entertainment). Si, après les attentats du 11 septembre 2001, personne ne se posait la question, dix ans plus tard, la poussière des tours étant retombée, les échecs des attentats terroristes rendent le poids de cette surveillance, hier exigée, devient désormais lourde à porter.

Voilà pourquoi les illustrations d’Escher nous inquiètent encore, car il se plaît à jouer à ce que Dali appelait la paranoïa critique, c'est-à-dire qu'une image en cache une autre, est constituée en partie par une autre. Critiques, nous le sommes devant les agents qui nous fouillent, mais paranoïaques nous le devenons encore plus quand nous nous demandons à quoi bien peuvent servir ces fouilles sur des êtres aussi innocents que nous? À quoi donc, en vérité, et à qui donc doivent-elles, peuvent-elles servir? La sécurité se trouve ainsi confrontée à l’intimité. Se faire palper les fesses ou les seins afin de voir s’ils ne dissimuleraient pas des matières plastiques dangereuses dans un avion en vol, c’est le comble de la bêtise! Même si un terroriste a déjà caché une matière explosive dans ses souliers. Une fois n’est pas coutume, et combien de paires de souliers faudra-t-il inspecter avant d’en trouver une vraiment menaçante? Les rayon X et autres scanners ultra-sophistiqués révèlent nos discrétions corporelles; doit-on risquer de les voir imprimées sur des clichés dont on ne sait pas où ils aboutiront? Là aussi , il y a paranoïa; aussi sûr que la peur du terrorisme se transforme en angoisse lorsqu’il n’y a pas de terroriste à cent milles à la ronde. Faire l’objet d’un porno sur You Tube à notre insu équivaut à ce commerce interlope des photos anthropométriques policières de cadavres prises sur des scènes de crime. Alors que nombre d’Américains se passionnent pour les C.S.I., Criminal Minds et autres Dexter, notre corps, bien vivant lui, risque de se trouver exposer, à notre insu, au grand plaisir des voyeurs habitués à surfer sur le net.

Dans la lithographie déjà mentionnée d’Escher, tandis qu’un jeune homme regarde, dans un musée, par la fenêtre, de l’autre côté, une jeune fille l’observe. Si nous déroulions le labyrinthe d’Escher, nous verrions qu’ils sont en fait dans une même continuité. Le panoptikon ne fonctionne pas dans l’ignorance des citoyens. Il ne peut y avoir d’effet panoptikon que si tout le monde, surveillants comme surveillés, savent que, mutuellement, ils s’observent. Le regard des uns renvoie au regard des autres. Il y a là un double jeu sadique où la vue perce l’esprit de l’autre, prétend déchiffrer ses pensées les plus intimes, découvrir les secrets les plus coupables, devancer les actions les plus répréhensibles. Le regard de Dieu, dans l’ancienne religion chrétienne, avait seul ce pouvoir. Comme dans un univers dostoïevskien qui aurait perdu toute mémoire de ses racines orthodoxes, l'Occidental moderne tient tout le monde à la fois suspect et coupable. Suspect de quel crime? Coupable de quel méfait? L'objet du délit, en fin de compte à peu à voir. Maintenant, les institutions humaines relaient l'œil inquisiteur de Dieu et n'attendent pas que Caïn soit dans sa tombe pour prétendre s'approprier l’examen corporel des suspects. Des médecins, puis des agents de surveillance, rendent cet examen intime bien réel et immédiat. Le Panoptikon de Bentham apparaît alors bien simpliste devant ces réseaux de caméras qui surveillent chaque coin de rue même les plus désertées de New York. Les services de sécurité policière ou militaire donneront pour arguments qu’il s’agit de surveiller les échanges de drogue ou les attentats de viol. La vertu mise au service du vice, car on sait très bien que les revendeurs de drogues ont déjà détecté les caméras et que les viols ne se commettent pas aux coins des rues. Nous nous racontons tous des histoires, pour écarter la gêne ou refouler une indignation. Mais la sécurité collective est à ce prix. La vertu mise au service du vice, car que regardent finalement ces fins limiers gelés devant leurs écrans? Des badauds qui vont et viennent. Des rendez-vous galants au coin d’une rue à 7 heures le soir? Des gamins qui jouent au foot? Bref, la vie quotidienne des individus remplie tout ce temps vide de l’attente d’un acte criminel ou d’un attentat terroriste. La banalité anticipe le trauma. Le spectacle du 11 septembre était si bien orchestré qu’il a remporté le prix toute-catégorie des ratings télévisuels. Ce plaisir solitaire d’observer la vie banale et insignifiante de tout un chacun des anonymes qui constituent la foule doit supposer un scénario infantile pervers qui n’est pas lié exclusivement à la copulation parentale. Que pouvons-nous bien apprendre à regarder se promener et vagabonder les gens le long des trottoirs ou dans les grandes surfaces? Tout le mystère est là.

La compulsion de répétition de Bentham, qui obtenait sa delecto morosa à échaffauder des tables arithmétiques et économiques, doit être notre point de départ. De cette compulsion de calculs aux inspections fouillées dans les aéroports et ailleurs, un lien émerge aussi direct que la nécessité de la sécurité des passagers après le 11 septembre. En fait, cet attentat a réanimé cette structure psychique déficiente, lui donnant une justification irréprochable alors que la haute surveillance était un phénomène en suspensions depuis la fin de la Guerre Froide.

Dans notre étude, La cité assiégée sur l’angoisse paranoïde dans la civilisation occidentale depuis les deux prises de Constantinople (par les Francs en 1204, par les Turcs en 1453, avec effet psychologique de condensation des deux événements et de souvenir-écran), nous savons que les Occidentaux ont l’angoisse double de l’invasion étrangère et des traitres conspirateurs sécrétés dans leur propre sein: c'est la régression obsidionale. L’angoisse vitale condense les effets destructeurs de l’homme sur la nature et la «revanche» de la Nature sur l’organisme humain; l’angoisse psychologique associe l’hystérie sexuelle avec les assauts tentateurs d’un démon extérieur; l’angoisse historique condense les ambitions étrangères et les complicités traitresse de certains groupes cibles; l’angoisse existentielle origine de la confusion entre la légitimité et une légalité qui en trahit l’esprit sinon les mots, tandis que l’angoisse métaphysique oppose un Néant insondable à un Absolu total(itaire). Toute la structure haineuse de la civilisation occidentale gravite autour, se tisse à partir de cette angoisse multiformelle paranoïde. L’effet panoptikon a pour but de prolonger les solutions de surveillance dont les racines se retrouvaient déjà dans la civilisation hellénique. Les murs d’Hadrien et d’Antonin, les limes germaines, les assauts intérieurs menés par des rites orientaux à la fois séduisants et menaçants pour le culte impérial, enfin le christianisme finissant par s’ériger en religion supérieure de la nouvelle romanité, avaient tracé la voie à ce qui deviendra, entre le XIIIe et le XVe siècle, les solutions occidentales à son angoisse: forteresses érigées en plein désert, cordons sanitaires, lieux de renfermement, lignes Maginot et autres Murs de l’Atlantique, l’Inquisition et la chasse aux sorcières, les génocides et les sacrifices sublimatoires tachent toutes les pages de l’histoire de l’Occident, et il est douteux, à moins d’un transfert impérialiste, que les autres civilisations aient développé une telle organisation psychique collective d’une telle ampleur.

Le système panoptikon à un double regard, à l’image du dieu Janus. Un œil tourné vers l’extérieur: et ce sont les satellites, les photographies aériennes, les systèmes d’espionnage militaro-industriel, les interventions accomplies sous couvert d’organismes internationaux et d’aide au développement ou d'aide international. L’autre œil est tourné vers l’intérieur: et ce sont les caméras de surveillance, les enquêtes policières sur les individus liés à des groupes politiques ou mafieux - la ligne de démarcation est facile à franchir -; les services de revenu nationaux et les recettes et pertes des individus grâce à un système financier auquel l'État est intrinsèquement lié; les psy squad d’intervention sur le comportements dans les groupes-problèmes (enfance avec la pédopsychiatrie; les milieux scolaires où se développe la délinquance, les groupes ciblés: ethniques, religieux, politiques, syndicaux, etc.) et même les groupes d’affaires, car pour la sécurité même du système, personne - pas même le président des États-Unis ni les grands noms de la finance mondiale - ne doit échapper au système panoptikon.

Si le regard du régime panoptikon est à l’image du dieu Janus, il peut donc s’avérer aussi une arme à double tranchant, tout dépendant entre les mains de qui les informations recueillies se retrouvent. Les passagers de nos aéroports ont peur de voir leurs fessiers ou leurs tétons sur des sites You Tube ou Google. Ce serait là un moindre mal, puisque ces révélations banales ne se lèveraient pas de l’anonymat. C’est différent entre les mains des États et des corporations internationales de finances. La corruption, si évidente, se prolonge en (menace de) chantage. L’influence indue de groupes de financements sur les élus nationaux; les groupes de pression ou lobbies pourraient fort bien s’en servir pour élargir leur pouvoir, etc. Enfin, aucune information n’est à l’abri d’un quelconque filtrage de sorte que, comme dans le film célèbre de 1973 de Francis Ford Coppola, avec Gene Hackman, The Conversation, l’œil du panoptikon se sent lui-même surveillé par un autre œil, et la paranoïa s’empare de lui, avec les conséquences psychotiques qu’on devine.

Car il y a une distance entre les informations perçues par notre œil paranoïaque et l’interprétation qu’il peut en tirer. Si une image vaut mille mots, il y a des chances que certains de ces mots n’aient aucun rapport avec le contenu de l’image analysée. Des méprises sont plus qu’inévitables. Elles sont mêmes sollicitées par un esprit déjà programmé à chercher ce qu’il a déjà trouvé. Chercher la vérité à travers ces images imposent, et c’était déjà la pathologie de Bentham, de produire plus d’images. Des chiffres appellent plus de chiffres encore, des opérations arithmétiques des opérations algébriques. Du concret de la quantité on passe à l’exponentiel abstrait, c’est-à-dire des quantités qui n’ont aucune représentation réelle sauf dans un cosmos infini, ce qui n’est pas le cas du cosmos humain. Notre soi-disant quête du réel nous entraîne dans la spéculation fantasmagorique. Tantôt fantaisistes (les armes de destruction massive de Saddam Hussein au regard de George W. Bush); tantôt fantasmatique (le potinage sur les vedettes dans les journaux de week-end); tantôt tout simplement fantastique (les légendes urbaines de psychopathes cannibales comme des aliens tout aussi affamés de chair humaine). Tandis qu’un Ben Laden menace l’Occident de toutes les foudres d’Allah et de ses kamikazes musulmans, des pédophiles à la démarche douteuse longent les clôtures de la cours d’école du quartier, attendant le moment propice pour se jeter sur leur innocente proie. Les deux menaces se condensent l’une dans l’autre, se prolongent l’une l’autre, et de la peur propre à l’instinct se développe une angoisse au niveau de la Psyché. Le Socius, pour sa part, parvient à joindre, en recourant aux informations et aux fictions que les modernes techniques de communication lui permettent, les menaces collectives aux menaces familiales. Rien n'est plus facile, aujourd'hui, d'atténuer la frontière du réel, celle-ci étant souvent effacée à travers les documentaires «dramatisés» où on nous présente une fiction comme étant la reconstitution de la réalité. Or, nous qui travaillons et interprétons l’histoire, savons que rien n’est plus maléable que notre interprétation du réel.

Ces accumulations d’images et d’informations recueillies par les outils du panoptikon sont trop lourdes, trop chargées pour la capacité des individus, experts ou consultants, de pouvoir toutes les interprétées au-delà de toute erreur justifiable. On en vient à oublier qu’elles existent pour nous informer alors que de plus en plus, elles trouvent leur justification dans leur accumulation même. La statistique devient le seul mode de lectures et d’interprétation, avalisant ainsi l'épistémologie de l'observation scientifique. Et les résultats sont plutôt décevants. Comme chez Bentham, le quantiatif triomphe du qualitatif. La compulsion exige la répétition inlassable des regards, des enregistrements, des analyses, des rapports publiés ou tablettés. Sous les apparences de la sécurité et de la liberté, nous nous recouvrons du voile de l’absence et de l’indifférence. Absence à nous mêmes, dans la mesure où aucune promesse d’aucune institution ne peut nous garantir de la mort (douce ou violente) qui est notre fin commune; indifférence à nous-mêmes dans notre liberté, dans notre dignité, dans nos responsabilités collectives qu’on abandonne aux institutions afin que notre bonheur bourgeois ne soit point tourmenté par quels que soucis que ce soient. Tout cela contribue à l’isolisme si cher au marquis de Sade et qu’il tenait pour l’ontologie de l’Homme-Machine. On torture et on tue parce qu’on est fondamentalement seul et que le seul plaisir qu’on peut tirer de l’autre, c’est d’en jouir, d’en tirer le maximum de profits et enfin de s'en départir, selon le jus romain de la propriété. Cet isolisme conduit également à la compulsion, car l’un après l’autre, les objets s’épuisent et, finalement, l’être supérieur et isolé finit par se suicider en tuant le dernier homme. Le paradoxe de cet isolisme, c’est qu’il multiplie les occasions de soucis que l'on cherchait au départ à fuir. Le besoin de sécurité, même si ce n’est que celui de notre sécurité personnelle, est un souci constant. L’isolé ne se trouve jamais assez de liberté. Il supporte mal la conséquence de son besoin de sécurité qui exige qu’on le surveille, qu'on le protège même contre lui-même. La tyrannie de la majorité que Tocqueville avait dégagée de ses observations de la démocratie jacksonienne rencontre le despotisme éclairé qui serait la solution idéale, à condition que chacun soit son propre despote ainsi que le despote des autres. C’est la leçon que Juliette donne à Noirceuil.

Donc, que regardent tous ces agents de sécurité branchés devant leurs écrans d’ordinateurs? Un spectacle bien ennuyeux, à vrai dire. Comme dans le roman, et dans le film qui en a été tiré, Le désert des Tartares, l’homo occidentalis est placé en garnison dans ce que Bruno Bettelheim appelait une forteresse vide. Comme dans le film, le moderne agent de sécurité est affecté dans une garnison qui domine le désert des Tartares, c’est-à-dire des barbares, opposés aux civilisés qu’il est sensé protéger (mais quels civilisés, puisque tout le monde passe indistinctement sous la lentille du panoptikon?). Commence alors, pour tous ces agents, une longue attente et chacun y est lentement rongé par le temps et l’ennui, car les Tartares ne se présentent pas. L’ironie de l’histoire, à la manière toute hégélienne, c’est que le système de surveillance finira pas s’effondrer de lui-même au moment précis où les Tartares feront leur apparition. Tel était l’argument du roman de Buzzati, tel fut celui de l’adaptation qu’en fit Zurlini pour le cinéma (1976). Depuis, le désert s’étend à perte de vue et les Tartares restent profondément enfouis dans les grottes d’Afghanistan sans qu’on ait le courage d’aller les y chercher, ou de les enfumer comme les généraux de la coloniale française faisaient lors de leur conquête de l’Algérie au XIXe siècle. Il est vrai que nous nous sommes civilisés depuis ce temps-là. Alors pourquoi l’a-t-on fait à l’époque et ne le faisons-nous plus aujourd’hui, puisque nous sommes toujours la même bonne vieille civilisation angoissée par nos paranoïas? Je doute qu’il s’agisse là d’une amélioration de nos vertus, mais plutôt de l’état d’ennui et de décomposition morale qui fait qu’une caméra remplace l’œil humain, usé et exorbité de son nerf optique.
Alors, il nous reste à nous faire tâter. C’est plutôt agréable, quand on y pense bien, surtout à une époque où l’on se touche seulement revêtu de gants de caoutchouc ou de condoms aromatisés. La crise du Sida des années 80 a fait son œuvre et nous sommes devenus hyper-hygiéniques puisque les bacilles, bactéries, virus et autres vers sont autant d’ennemis intérieurs que les terroristes et les psychopathes sont des ennemis extérieurs. Au mieux, à force de crier aux loups, nous en venons à nous amuser à nous faire peur avec des films toujours plus gore les uns que les autres. À vrai dire, depuis trente ans, les séries télés du monde entier chassent le tueur psychopathe et mafieux, et même si la police triomphe à la fin de chaque épisode, on nous annonce que la semaine prochaine en paraîtra un toujours plus immonde, toujours plus ignoble, et ça depuis plus d’un demi-siècle. Je me plaignais dans le temps que les réalisateurs de la série Quincy ne nous montraient jamais les cadavres dont le sympathique médecin légiste devait tirer la vérité, puisque les cadavres nous parlent. Depuis dix ans, les C.S.I. ont répondu à mon attente! Nos yeux pénètrent, avec la lame du couteau, avec la balle meurtrière, avec le poison injecté dans les corps des victimes. Avec nos yeux habitués à surfer sur le net, nous suivons les artères jusqu’à l’aorte puis au cœur; nous pénétrons avec la fumée toxique dans les voies respiratoires jusqu’aux poumons; nous suivons la trajectoire du projectile à travers les muscles et les organes qui éclatent au point d'impact; nous nous infiltrons avec le poison dans les voies digestives jusqu'à provoquer le tétanos musculaire fatal. Nous voyons au-delà de tout ce qu’un œil humain peut voir grâce à l’infographie! Le temps des reconstitutions de visage par modelage de plasticine à partir d’un crâne n’épate plus personne.

Donc, les agents de surveillance verront toujours moins que ce que nous montrerons les fantaisies des réalisateurs de séries télés. Certes, nous frissonnerons toujours lorsque nous reverrons les policiers descendre le gros barils d’acide de l’appartement de Jeffrey Dahmer à Milwaukee qui y faisaient se décomposer les chairs qu’il ne mangeait pas de ses victimes homosexuelles. Nous ne cesserons d’être stupéfaits par le sang répandu sur les divans des Polanski à Ciello Drive après la tuerie accomplie par la famille Manson. Tout ce sang, c’est celui des animaux que l’on égorge pour vrai dans le film de Franju, Le sang des bêtes (1949), allégorie d’une guerre mondiale qui venait de se terminer vue à travers le regard de la caméra qui se promène dans les abattoirs de la Villette, aux portes de Paris. Notre instinct ne nous trompe pas. À un certain niveau, il est la meilleure antidote à nos angoisses qui se gorgent des crimes imaginés et imaginaires d’Hannibal Lecter. Nous savons distinguer le vrai du faux sang. Nous ne savons pas cependant distinguer le vrai terroriste du «voyageur sans bagage» qui erre d’aéroport en aéroport. Voilà pourquoi nous devons les tripoter après les avoir scruter jusqu’à l’intérieur de leurs organes. Le temps des condoms remplis de drogue avalés avant le départ pour égarer le sens affûtés des chiens renifleurs est passé. On ne s’étonnerait plus de découvrir qu’un faux sein est constitué en fait de matériaux plastiques explosifs ou qu’une couille peut cacher une grenade dont il ne suffirait plus qu'à prendre la goupille, puis la…⌛
17 novembre 2010

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