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lundi 2 décembre 2013

Gab Roy et l'opacité de l'aveu

Gab Roy, son portable et son narcissisme

GAB ROY OU L’OPACITÉ DE L’AVEU

À Daniel Tremblay









Et sa chronique quotidienne
 d’anniversaires de vedettes sur son site FB

Dimanche soir 1er décembre. Depuis le début de la saison je n'avais pas regardé un Tout le monde en parle. Mais comme ce soir-là, on ne présentait que des reprises à CTV et à Global, je me suis donc rabattu sur ce vieux talk-show. Après dix ans,  Tout le monde en parle n'a pas changé d'un ton, sauf si on concède que l'humour a cédé progressivement le pas aux leçons de morale du dimanche soir parsemées de farces à double-sens. La structure de l'émission reste telle que je l'ai décrite dans un texte précédent.

Côté «préparation à Sotchi», le commentateur sportif Dany Dubé et l'animatrice France Beaudouin. Rien d'intéressant. Côté divertissement, l'excellent magicien et plutôt mignon, ce qui nous change des Monsieur Loyal à moustaches que sont habituellement le lot des magiciens de fêtes foraines, Luc Langevin. Côté human interest, trois femmes qui ont perdu leurs enfants assassinés par leur père, mort également par suicide. Je sais, pour l'avoir vue en bande annonce, qu'une semaine auparavant Tout le monde en parle recevait l'impayable Isabelle Gaston, habituée du show de chaises, qui vient toujours nous rejouer le même numéro en répondant toujours aux mêmes questions que le cœur de père de Guy A. Lepage ne cesse de lui reposer. Ces trois femmes, Marie-Paule McInnis, Marie-Hélène Guimont et Martine Bélanger m’apparaissent plus authentiques, moins portées à une dramatisation vengeresse qu’Isabelle Gaston. Pourtant, elles ont subi des souffrances aussi douloureuses et travaillent à surmonter leur drame plutôt que d’en vivre comme un vampire qui siphonnerait le sang de ses victimes. Côté plogue, le comédien, compositeur-interprète Émile Proulx-Cloutier que j'aime bien. Émile Proulx-Cloutier, c'est une sensibilité à fleur de peau, un véritable poète qui mérite de se rattacher à la longue tradition de la création poétique québécoise. Son impétuosité naturelle qui fait qu'il s'embrouille dans ses paroles lorsqu'il doit répondre à des questions, son humilité à reconnaître ses imperfections, sa capacité de distinguer ce qui est l'alimentaire de l'essentiel, font que j’espère qu'il n'ira jamais vendre l'une de ses chansons rebelles à une compagnie de burger comme le fit le regretter Claude Léveillé. Avec son épouse, il vient de réaliser un documentaire sur un groupe d'élèves en préparation d'une pièce de théâtre. Pour une fois que ce n'était pas l'insupportable Éric Lapointe et ses mille et une rechutes dans l'alcoolisme, ça donnait un vent de fraîcheur et d'authenticité à ce mal nécessaire qu'est la plogue d'un produit dans un show de chaises. Côté actualité, on rappelait la journée internationale du SIDA avec le docteur Réjean Thomas. Réjean Thomas ne sera pas le chercheur qui donnera au monde le vaccin définitif contre le SIDA, mais il a été, depuis le tout début, le médecin en ligne de combat du nouveau virus qui faisait son apparition au cours des années 1980. Toute sa vie, il aura côtoyé les différentes espérances et les nombreuses déceptions qui auront animé les victimes atteintes du VIH. Déjà à l’époque, je refusais la fatalité de la maladie, disant qu’il avait fallu des siècles avant d'identifier le bacille de la peste (Yercin, fin XIXe siècle), puis de créer un vaccin pour en faire un lointain souvenir. En 1985, l’identification du virus avait suivi de près l’apparition de l’épidémie, la recherche s’était activée à cause de la gravité foudroyante de la maladie, et que le jour où une thérapie serait trouvée n'était qu’une question de courte durée. Contre ceux qui s’intoxiquaient au nihilisme, je m’inspirais de l’histoire de la médecine pour deviner (et non prédire) que ce n’était pas là la maladie apocalyptique que les conservateurs de Reagan voyaient, mais un défi nouveau lancé par la vie au génie de l’homme. Entre temps, toutefois, des gens en étaient atteint. Ils s’étiolaient longuement avant de mourir dans des conditions abjectes, comme celles de la peste au Moyen Âge. Maintenant, même s’il est encore trop tôt pour crier victoire, le fait que quelques patients aient été guéris du SIDA montre que j’avais vu juste à l’époque (J’ai bien le droit de me ploguer moi aussi quelquefois, non?). Enfin, pour couronner le tout, côte scandale, un trio de blogueurs/vlogueurs Gab Roy, Mathieu St-Onge et Simon Jodoin. L’entrevue visait surtout Gab Roy qui tient un blogue personnel tout en étant participant de l’édition Web du journal branché Voir.

Le scandale était connu, mais je ne le connaissais pas. Et je n’avais rien manqué. Gab Roy est présenté - et se présente - comme un humoriste. Il est suivi par des milliers d’internautes dont j’ai pu vérifier la grande subtilité. Des vedettes lui répondent comme à un égal. Certes, on l’entarte, mais on aime bien qu’il crée un peu de remous dans l’univers ronflant des Échos vedettes. Avec le même ton outrageant qu’il emploie, on le présente («Son humour est très deuxième degrée [sic!] et ca [sic!] parfois les matantes sont trop conne [re-sic!] pour le comprendre». Bref, c’est un trasher comme le sont tous les poubellistes de la province et de Radio X, à la différence qu’il se veut de gauche tout en faisant la promotion des discours de droite les plus fonds de taverne. Gab Roy, c’est l’une des nombreuses fistules des réseaux sociaux, et le monde aime bien ça!

Gab Roy s’était fait connaître par son entrevue avec un autre de ses semblables d’extrême-droite, porteur de tous les mépris contre les immigrants, les femmes, les homosexuels et tutti quanti. Le monsieur avait vite créé un malaise parmi l’auditoire, car son langage cru en faisait un package deal de toutes les immondices qu’on peut trouver dans ce type de discours et qui aurait fait rougir jusqu’aux oreilles de Marine Le Pen si elle l’avait entendu. C’est tout dire! Ce monsieur, un certain Dominic Pelletier, grâce à Gab Roy, épanche sa bile devant un kodak. Le controversé blogueur peut toujours se défendre en arguant qu’il voulait montrer à son publique que de tels hommes existent (comme si nous ne les entendions pas suffisamment aux différentes Radio X pour ne pas le savoir!), qu’il essayait de l’interrompre pour le mettre en contradiction (ce qu’il essayait plus qu’il n’y parvenait) et qu’enfin, il faut bien se l’avouer, de tels gens existent et il faut bien apprendre à les domestiquer. Tout cela relève d'une démagogie simpliste pour les gniochons.

Mais le scandale de la soirée relevait de la lettre, Shotgun sur Mariloup Wolfe, qui était au cœur de l’animosité des autres invités et de l’animateur. Ce qu’il y avait de vicieux sur ce tribunal improvisé, c’était que ce n’était pas tout le monde, appelé à entendre et juger de la cause, qui avait lu ou entendu la dite lettre. De sorte qu’il y avait un traitement en lui-même assez injuste de l’affaire. Il s’agissait de conditionner le publique à l’indignation, au scandale et à la vindicte. En fait, comme toujours, on a applaudi Gab Roy et personne n’a poussé des «Ooonnn!» scandalisés dans l’assistance lorsqu'il a pris place parmi les invités. Les zombies assis sur les gradins sont plus faciles à émouvoir qu’à scandaliser. Bref, on jugeait un individu sur une lettre qu’on avait pas lue. Que je n’avais pas lue. Et, à la décharge de cet ignoble individu, je dois dire que cette injustice éveillait le maître Vergez qui sommeille en moi. Aussi, je me suis rendu sur le Web et j’ai facilement retracé la dite lettre, même si Gab Roy dit qu’il l’a retirée de son blogue.

D’abord, le personnage aime se présenter d'une manière assez grossière. Il aime se photographier en bedaine pour laisser ses pectoraux épater la galerie, mais lorsqu'on le voit à la télé, c'est un assez piètre narcisse. Devant ses juges au tribunal improvisé, il jouait le penaud en s’excusant. Il admettait que sa lettre était une maladresse et qu’il regrettait de l’avoir publiée. Il s’excusait deux fois plutôt qu’aucune auprès de Mme Wolfe. Bref, le taureau est un taureau castré. Il fourbit ses cornes, souffle du museau, laisse tomber une bouse et se sauve. De fait, quoiqu’il ait écrit dans cette lettre, ce ne peut être quelque chose de véritablement révolutionnaire. De l’ordure, de l’outrageous, de l’ignominie, mais en pure gratuité. Voilà pourquoi j’ai tenu à lire cette lettre. Pourquoi se scandalisait-on d'un tel écrit : par son contenu ou pour d’autres raisons. Certes, une matante à la psyché peu développée comme Lise Ravary peut se permettre de qualifier Roy d'horrible (surtout lorsqu'on le voit avec un tampax sanguinolent dans la bouche). Ça fait partie du show et personne ne s'en offusquera. Le monsieur en question, qui prétend faire de l’humour au deuxième degré alors qu’il ne s’en tient qu’au premier, présente par son texte même une psyché particulièrement trouble, plus intéressante que celle de la convertie Mme Ravary, et sur laquelle il y a mérite à se pencher. Ce que nous dit sa lettre sur Mariloup Wolfe est sans intérêt, ce qu'elle nous dit de lui, par contre, est fort intéressant. Shotgun sur Mariloup Wolfe est en fait parti d’un canular selon lequel elle et son mari, Guillaume Lemay-Thivierge, étaient en rupture. Dans le contexte de ce canular, Gab Roy écrit à Mariloup Wolfe une lettre contre Guillaume Lemay-Thivierge, dont il n’a pas été fait mention de la soirée à Tout le monde en parle, ce qui veut dire que personne n’a pris le temps de lire «au deuxième degré» la lettre de Roy. La lettre commence donc ainsi :
Chère Mariloup,
Commençons par mettre ceci au clair: je n’ai jamais aimé Guillaume. Quand on est dans la trentaine, on a l’impression que Guillaume nous a harcelé télévisuellement toute notre vie. Nos mères le préféraient à nous quand elles le voyaient dans le Matou, rendu ado, il nous brisait les oreilles avec ses tounes de marde à MusiquePlus, et si on tentait de changer de poste, on tombait probablement sur lui et son frère horriblement laid qui faisaient des acrobaties dans un téléthon. Devenu adulte, on doit encore se taper sur toutes les plate-formes les aventures de ce fucking nain de jardin qui se prend pour un badass. Ô combien souvent j’ai rêvé de le swingner dans face avec une pelle pendant qu’il faisait des flip-flaps.
Flip-flap-flip-flap-flip-flap-PING!!!1! …..Mmmmm…
C’est assez direct, vous en conviendrez. Ce paragraphe, motivé par la haine d’un individu «virtuel», puisqu’il ne l’a pas rencontré en personne, est riche d’un aveu pénible. La non reconnaissance de l’enfant par la mère. Guillaume était la némésis de Gabriel, et sa mère le préférait à lui qui était le produit de ses entrailles. «L’impression que Guillaume nous a harcelé télévisuellement toute notre vie» est une impression féminine. Guillaume reste «le matou» et Gabriel se perçoit castré, enculé, jeté hors de la tétonnière par le fantôme hertzien de Guillaume. Tout le reste vise à prendre sa revanche sur l’enfant-vedette en dévalorisant les capacités de Guillaume. Voilà où le narcissisme du personnage Gab Roy entend prendre une revanche personnelle. On le comprend déjà que tout au long de ce qui suit, Mariloup Wolfe n’est qu’un prétexte pour provoquer et insulter sa némésis, Guillaume Lemay-Thivierge. La suite prouvera toutefois qu’elle va revêtir une étoffe inattendue :
Assez parlé de lui. Il est maintenant du passé. Dieu Merci.
La vérité, c’est qu’il t’a volé ta jeunesse. Pas en étant abusif ou négligeant, mais bien en étant un ostie de fag, durant presque une décennie alors que tu avais besoin d’un vrai homme.
C’est pourquoi je t’offre mes services de rebound.
Oui Mariloup, je serai celui qui te fera rattraper toutes ces années perdues avec Guillaume Lemay-P’tite-Verge. Je serai celui qui te fourrera sur un comptoir sans avoir besoin d’être sur la pointe des pieds comme ton ex à la con. Je suis ce vrai mâle, Mariloup, ce vide qui hantait ton existence tout ce temps.
«Assez parlé de lui…» Pourtant, il ne fait que cela, parler de lui. En l’appelant Guillaume Lemay-P’tite-Verge, il entend confronter sa némésis virtuelle au jeu puérile de qui a la plus longue verge. Lui, Gab Roy, est le vrai mâle, et tout le reste des obscénités qui suivent visent à opposer le vrai mâle au faux (au virtuel). C’est-à-dire aux mâles par procuration tels qu’en présentent la télévision ou le cinéma. Pour Gab Roy, le vrai mâle n’est pas un mâle rose, plus proche de l’homosexuel. C’est le stéréotype du butor, du violent, du sadique :
On embarre nos kids dans une pièce avec des Ipads pis on reprend les années perdues, beubé! Fini le missionnaire plate, place au fourrage contre des murs à moitié déshabillé. Pis si on se dirige vers le lit, ce sera simplement pour te fourrer à 4 pattes de façon rude et impersonnelle. Bang, bang, claque sur tes fesses. Bang, bang, écartiller tes fesses pour cracher dans ton cul.
Laisse les enfants courir dans le passage avec des ciseaux, ne vois-tu pas que je suis occupé à te faire du dirtytalk en t’appelant ma Marichienne? Toi et moi savons que malgré tes grimaces, tu adores quand je te surprends avec un doigt dans le cul. Guillaume n’allait pas là, n’est-ce pas?
Ne t’en fais pas pour les enfants, je leurs ai acheté 3 hamsters pis des guns à plombs, on a au moins deux heures de crisse de paix devant nous. On a le temps d’expérimenter plein de choses que tu n’as jamais essayé avec ton Hobbit. Genre combien de mes énormes doigts je peux enfoncer dans ta plotte ou combien de gag reflex tu peux avoir avant de puke.
Laisse moi être ton vrai mâle alpha, Mariloup. Celui qui va s’endormir à côté de toi, bin saoul, après être venu dans ta face en te traitant de salope. Celui qui va te harceler pour faire un trip à 3 avec ta meilleure amie. Celui qui te fera sucer sa graine même s’il n’a pas pris de douche depuis 24 heures.
Émoustillée? C’est normal!
Est-ce là un fantasme de Gab Roy sur Mariloup Wolfe? Absolument pas. C'est la description vulgaire d'un film pornographique comme il y en a tant sur le Web. Un copié/collé qui montre même le manque d'imagination érotique de l'auteur. L'incapacité de se débarrasser du fantôme virtuel de Guillaume le condamne à l'impuissance, d'où ce  besoin d'amplifier la violence sur les enfants (qui sont probablement ceux de Guillaume et qu'il appelle «nos kids» comme s'ils étaient les siens!) Gab Roy, comme dans une structure psychotique issue du refoulement homosexuel, ne pense pas à Mariloup Wolfe, il pense à sa mère. C'est une vengeance qu'il prend sur sa mère en condensant l'actrice et l'image qu'il se fait de celle qui l'a privé (selon ses impressions) de l'amour qu'elle reportait sur un enfant «virtuel». L'homme qui se sert du virtuel pour exprimer ses rancunes, ses envies, ses jalousies, sa violence est un homme castré par le virtuel depuis le temps où, jeune encore, il voyait sa mère préférer, idéaliser, une image qu'il n'était pas, qu'il ne pouvait pas être. Ce fut pour lui l'apprentissage de la déception du réel devant l'onirisme suscité par le virtuel. L'existence de réseaux sociaux lui permet maintenant de se défouler, de prendre sa revanche et essayer de réussir là où, dans le réel, il s'est montré incapable de prendre sa place. Voilà une dimension de la personnalité nouvelle que permet de déchiffrer l'usage des réseaux sociaux comme des vox pop des radios-poubelles.

La mise en scène du fantasme pornographique vise à montrer combien sa personnalité est du néant (ce vide qui hantait ton existence), vile (par l'emploi du dirtytalk ), sale et puante (il n'a pas pris sa douche depuis 24 heures). Ce n'est pas d'un mâle humain dont il parle mais d'un mâle bestial (ton mâle alpha) qui opère froidement le rapt de la femelle. Avec la complicité de la femelle. Qu'est-ce qui fait donc accéder l'angélique blonde Mariloup à cette image de marichienne sinon la présence de la figure de la Mère incarnée dans le personnage télévisuel. C'est la mère qui le considérait comme un néant devant la vedette-enfant; c'est elle qui le trouvait vile comparé aux prouesses acrobatiques de Guillaume Lemay-Thivierge. C'est elle, enfin, qui le pomponnait pour qu'il puisse ressembler à la vedette, dissimulant sa saleté et sa puanteur derrière les soins de toilette qu'elle lui prodiguait. Bref, Gab Roy n'a jamais supporté cette déchéance d'un enfant réel devant les prouesses d'un enfant-vedette, «virtuel», qui n'a, dans le fond, jamais existé. La puissance du narcissisme de l'un l'emporte toujours sur l'impuissance du narcissisme de l'autre, même dans l'accomplissement du fantasme. À chaque nouvel outrage ressurgit le fantôme de la némésis : Fini le missionnaire platte…, Guillaume n’allait pas là… On a le temps d’expérimenter plein de choses que tu n’as jamais essayé avec ton Hobbit… Pas une obscénité qui ne s’adresse avant tout à Guillaume Lemay-Thivierge. L’inconscient ne saurait être plus bavard.


Le point de chute de tant d’obscénités est déconcertant :
J’attends de tes nouvelles sous peu, babe. Je suis libre dès vendredi (je dois passer les deux prochains jours à défoncer le cul de l’ex-bitch à Jean Airoldi).
Bestialement,
Gab.
HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA c’est drole en criss.
Évidemment, ce n’était qu’une farce. Une farce de mauvais goût, sans doute, mais rien qu’une farce. L’humour avoue l’impuissance de l’humoriste. Il ne cherche pas à la dissimuler, voilà pourquoi nous pouvons en faire une analyse sans recourir aux subtilités de la psychanalyse. Et qui ne dit que c’est pas cette impuissance  bien plus que le ton ordurier de la lettre de Gab Roy qui faisait tant réagir les invités de Tout le monde en parle? L’humour qu’on présente comme une dénonciation critique, une option de consensus social et moral, un instrument contre la dépression, le cynisme, l’ennui et les basses sottises de ce monde, est en fait un éclat de poudre aux yeux jeté à la figure d’une foule déjà pré-conditionnée à rire à n’importe quoi et de n’importe qui, surtout d’elle-même. Et là, c’est loin d’être drôle en criss.

Gab Roy appartient à la même morale sadienne qui investit toute l’industrie du spectacle et où l’on retrouve aussi bien Guillaume Lemay-Thivierge que Gab Roy. Ce Guillaume Lemay-Thivierge qui fut, dès l’enfance, cette chose que l’on nous brandissait comme enfant-vedette spécimen unique. Or, si Guillaume et son frère faisaient des tours d’acrobatie pour épater le bourgeois, on a appris plus tard qu’il était resté quasi analphabète jusqu’à assez tard dans sa vie adulte. Que Fabienne Larouche l’ait engagé pour jouer un rôle de professeur d’histoire est assez paradoxale par rapport aux rôles stéréotypés qu’il joue ordinairement et qui n’épatent plus autant les spectateurs. Aujourd’hui, chaque nouvelle saison de télévision nous amène son lot d’enfants-vedettes et rien n’est plus ordinaire que de se retrouver à auditionner selon des critères qui sont sélectionnés à partir de ces stéréotypes mêmes.

Aussi, parce qu’il entend bien dépasser sa némésis, Gab Roy plonge dans le sadisme le plus cru. Un sadisme de Sade bien tassé, mais sans la préciosité du talent littéraire du Divin Marquis. Car tout est froid dans le fantasme pornographique de Gab Roy. De la froideur sadique? Ça reste à voir.

Dans une entrevue pour Philosophie magazine, l’écrivaine Annie Le Brun revient, une fois de plus, sur Sade. Elle y décrit le parcours qui l’a menée à la découverte de l’œuvre du Divin Marquis. Selon Le Brun, la nuit sexuelle est propice à la co-naissance du désir et de la pensée. Ils surgissent ensemble et demeurent indissociables. «On déclame contre les passions, sans songer que c’est à leur flamme que la philosophie allume le sien», nous dit Sade. C’est l’enracinement passionnel de la pensée. Mais si on ne pense jamais à froid chez Sade, si Sade utilise l’échauffement du dialogue philosophique pour entraîner la théâtralisation du désir, on ne saurait concevoir qu’il jouisse à chaud. Là où les autres philosophes pensent à froid et jouissent à chaud - c’est-à-dire qu’ils pensent constamment à éduquer et à dominer les passions -, Sade pense à chaud et jouit à froid. Il échauffe les passions pour finir par un coïtus glacial - glacial comme le fut la Révolution vers sa fin, selon Saint-Just -, conventionnel même dans sa non-orthodoxie biologique, voire sa dimension criminelle. Comme disait Freud, il érotise la pensée comme la pensée intellectualise l’Éros. Gab Roy reprend Sade. Son érotisme vulgaire, parce que vulgaire, est froid et il n’y a aucune poussée flamboyante du désir dans sa lettre adressée à la comédienne, sinon la frustration, la vengeance, la jalousie ou l’envie. Le délire érotique y est dominant sous sa forme psychotique : au lieu de dire : J'aime Guillaume, je voudrais le posséder et je voudrais être possédé par lui, le refoulé fait exulter la haine : Je ne l'aime pas lui, donc j'aime sa femme, ici Mariloup, qui se renverse en projection : cela finit par elle m'aime en se disant convaincu qu'il saura mieux la satisfaire et qu'elle sera plus satisfaite qu'avec son ex-partenaire. Telle est l'intrigue amoureuse de l'envoi épistolaire de Gab Roy.

Bien sûr, les corps sont présents dans le fantasme délirant de Roy. Mais ce sont les corps virtuels de la pornographie, ni celui de Roy, ni même celui de Mariloup Wolfe. Le cul, les deux doigts, la fellation,, la bestialité, tout ça, c’est du copié/collé de la pornographie virtuelle. Le corps réel (comme celui de l’enfant Roy [sic!] était frustré par celui de l’enfant-vedette), cède la place au corps virtuel (celui de la porno). Roy reproduit tous les schémas qui se sont dégagés au cours des analyses de l’écrivain Sade. Parle-t-on du philosophe de la négation selon Blanchot? Eh bien Roy est le pornocrate du non-jouir comme de la non-pensée. «J’attends de tes nouvelles sous peu». Qu’est-ce à dire, sinon qu’il laisse le choix à Mariloup Wolfe de le laisser ou de le tirer du néant. Évidemment, il sait qu’elle va le laisser dans le néant, d’où ce chantage puérile de créer un sentiment de jalousie en se vantant qu’il irait défoncer le cul de l’ex-bitch à Jean Airoldi… Comme Barthes reconnaît dans l’écriture la clé de l’univers sadien, c’est dans l’écriture, brutale, vulgaire, insipide de Gab Roy qu’on connaît son univers, un univers où le narcissisme renvoie au solipsisme, persistant même à travers l’écho de ses détracteurs aussi bien que ses adulateurs. Ainsi, de la confrontation qui a eu lieu sur le plateau de Tout le monde en parle, où rien de significatif n’est ressorti. Enfin, si Foucault fait de Sade un écrivain de l’enfermement, l’enfermement de Roy passe par sa propre psychose dont il pense se libérer en exultant ses frustrations et en insultant des vedettes du petit-écran. Vaine stratégie puisque Roy reste prisonnier de son personnage né de son narcissisme et de ses rancœurs d’hier. Il ne s’agit pas là, bien au contraire, de neutraliser sa façon de penser, car Roy n’est pas Sade, il n’a pas atteint à la liberté que le Divin Marquis trouvait dans son enfermement pour, qu’une fois libéré, il puisse la porter au monde et se montrer compatissant pour ceux qui l’avaient personnellement persécuté lorsqu’il se retrouva leur juge durant les quelques jours du tribunal populaire qui se traîna de prison en prison lors de la première semaine de septembre 1792.

Le monde virtuel étant un monde désincarné, il apparaît que l’expérience de la vie devient l’équivalent d’un indépassable enfermement qui utilise la pensée et le désir pour essayer de s’en évader. Des pensées extrêmes pour des désirs incandescents qui incinère le corps avec l'esprit. Voilà pourquoi, utilisant le virtuel contre le virtuel, Roy dresse les images pornographiques contre l’angélisme de l’enfant-vedette du Matou. C’est la profonde misère humaine qui se déchaîne dans cet exercice épistolaire. C’est sa façon à lui de payer le prix fort de la désincarnation. L’exercice de l’aveu, au commencement de l’entrevue, est une façon d’amoindrir le prix, un peu comme Sade se défendant d’avoir publié ni même écrit les ouvrages obscènes dont les tribunaux lui attribuaient la paternité! Roy refuse d’assumer la lettre qu’il a écrite, non tant à cause des menaces de poursuite de l’actrice, mais à cause du scénario vrai, non virtuel, dont elle est tirée. C'est de l’inconscient que provient la lettre que tout le monde a vue mais dont personne n’a lue. Si Sade s’abandonnait aux pensées criminelles comme enflammant les passions les plus glaciales, Gab Roy n’a pas la maîtrise de Sade pour le compétitionner. Ses pensées resteront ordurières mais sa passion reculera devant l'affront criminel. Elles n’enflammeront que des ressentiments régurgités. Gab Roy n’est sûrement pas un bloc d’abîme, mais plutôt un blogue d’occultations. Là où Sade révélait l’inhumanité qui se tient en nous - et dont parlait un peu plus tôt Émile Proulx-Cloutier lorsqu’il expliquait pourquoi il avait intitulé son disque Aimer les monstres -, Gab Roy refoule son inhumanité et nous joue le jeu de l’enfant honteux et repenti. Bref, il avoue ne pas avoir suffisamment penser avant d’écrire sa lettre. Ou d'avoir suffisamment de couilles pour se mesurer à une image virtuelle. Aussi, la violence obscène dont sa lettre fait preuve s’effrite devant les menaces de poursuites et la crainte de passer pour un monstre d’impudicité devant la foule qui ne comprend pas ce qui se passe sous ses yeux. Gab Roy ne veut pas quitter le studio sans obtenir sinon l'amour du moins le pardon et la pitié de la foule.

Gab Roy appartient à ce qu’Annie Le Brun appelle l’une des multiples formes de “servitude volontaire” devenues les modèles d’incohérence politique, intellectuelle ou culturelle. S’il renie sa lettre, pourquoi alors l’a-t-il écrite? Pourquoi ce qui était acceptable à son jugement la veille est-il devenu, après un soulèvement d’indignation, une lettre qui n’était plus acceptable? Les erreurs n’existent pas en psychanalyse. Ce qui a été écrit reste écrit et ne change pas selon les humeurs de la foule. Aliéné jusqu’au trognon par son narcissisme malsain, Gab Roy se vautre dans les ordures avec des personnes ordurières et se sent, comme certains graffiteurs, le droit de mutiler les autres au nom de sa propre incomplétude à produire des œuvres. Si, comme la chasse à la pédophilie sert à couvrir le gigantesque détournement de mineurs avec lequel se confond la prise en otage de l’enfance par les marques et le racket des jeux vidéo, la censure des outrages de la Radio ou des blogues poubelles sert à masquer un gigantesque détournement de la brutalisation des mœurs sous le couvert du divertissement et de l’entertainment. En ce sens, nul n’est innocent de ce processus où les horions se distribuent à gauche et à droite. Contrairement à Sade, où il n’y a pas d’idées sans corps, pas plus qu’il n’y a de corps sans idée, la fausse conscience de Gab Roy comme de celle de ses détracteurs s’entendent pour maintenir une opacité des véritables enjeux de la lettre maudite.

Annie Le Brun considérerait sans doute les propos de Gab Roy comme obscènes, faisant de ceux-ci la némésis de la démarche du marquis de Sade. L’exhibitionnisme narcissique de Roy efface tout rapport d’objets autres que virtuels. Voilà pourquoi il reste enfermé dans son solipsisme où il fait lui-même les questions et les réponses (comme à travers Dominic Pelletier). Tout se dit, sans retenue, sans censure, sans critique, mais sans portée sur les faits. Car on présuppose que personne de tangible, de réel ou de concret n’en sera affecté. Pourtant, derrière le virtuel des écrans de télévision et d’ordinateur, il y a bien des personnes réelles, tangibles et concrètes qui peuvent souffrir de cette violence virtuelle. Certaines méritent le mépris, effectivement, car elles sont méprisables par leurs mensonges idéologiques. D’autres le sont par leur corruption. D’autres, enfin, par les crimes inhumains (ou trop humains) qu’ils commettent sur leurs semblables. Pour cacher cette part d’inhumanité, le spectacle aura recours aux spécialistes, médecins, psychiatres, juristes, sinon aux humoristes et aux mélodramaturges pour faire triompher l’idéologie rationnelle sur l’action (réelle ou virtuelle) spontanée, émotionnelle, inconsciente. Ce ne sera qu’une opération de récupération qui nous invite à consentir à l’opacité au nom de la transparence de la vérité. Qu’on l’accepte ou pas, la chose n’en reste pas moins que la licence avec laquelle Gab Roy a fait preuve dans son écrit épistolaire s’inscrit dans la liberté de penser et la liberté de parole. Le problème est que chez lui, cette liberté tourne à vide dans une fange de haine et de ressentiments et qu’elle a éclaboussé une actrice dont la jalousie psychotique du détracteur se portait contre son tchum

Montréal
2 décembre 2013

3 commentaires:

  1. Quand j’ai lu la fâmeuse lettre, j’ai eu plusieurs réflexions dans le même sens que les tiennes mais je n’ai pas poussé aussi loin l’analyse….surtout l’analyse de l’inconscient de Gab Roy qui s’ouvre à nous sans le savoir (le mot le dit : inconscient ).

    Même si certainEs criaient au viol, ce n’était pas mon opinion. J’ai pensé pareil comme toi : juste la description d’un petit vidéo porno, même pas hard….même pas d’imagination. Juste une relation sexuelle quand un des deux partenaires prend le « lead » et que l’autre se soumet, sans que l’on appelle ça du sadomaso. Limite par contre. S’il avait de vrais fantasmes, elle lui aurait craché sur le pénis et pas juste lui cracher sur son cul. Dans son fantasme.

    Tu lis dans mes pensées en disant que c’est avant tout une lettre CONTRE Lemay-Thivierge. Ce petit enfant chéri de la télévision, autant que le petit Simard. Cet homme supposément rose alors que Gab serait une bête de sexe. Faudrait voir….

    Pour être aimé de sa maman il devait être gentil gentil car elle ne l’aimait pas inconditionnellement….non, il y avait sa Némésis (virtuelle), Guillaume toujours prêt à le remplacer dans l’esprit de sa mère….ou plutôt l’esprit de Gab , ce qui est une blessure narcissique difficile à guérir. Surtout que ce cher Guillaume, on l’a toujours dans ‘face, même si le plus souvent il est « dans les airs ». En fait on exclut la personne qui parle…..

    « Assez parlé de lui, il est maintenant du passé » …. Oh Gab l’a tué enfin ! Alors pourquoi continuer à le dénigrer et le rabaisser dans la suite du texte ?

    « Ce vide qui hantait ton existence tout ce temps » n’est-ce pas à son vide à lui que Gab fait référence ? Car avec cette mère qui préfère Guillaume l’enfant cute dans ses pensées, ne se sent-il pas comme une coquille vide ? Projection ? Déni ?

    Il parle ensuite « des » enfants. Il est possible qu’il inclut sa fille de 11 ans….une belle petite famille reconstituée, voler la petite femme de Guillaume, ce ne serait pas un pied de nez à faire à sa mère ? Lui montrer qu’il est encore mieux que Guillaume. Mais ça pourrait être de courte durée, les enfants de Guillaume étant dans le portrait, sa mère pourrait les préférer à Gab....(ici oui c'est mon inconscient qui parle).

    Maintenant Sade....bah je te le laisse, trop compliqué. Je peux seulement dire qu'on est loin de Sade qui même emprisonné continuait à crier haut et fort sa façon de penser alors que Gab pour sa défense s'est excusé, comme un petit chien piteux.

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  2. C'est en effet assez pathétique, et ce n'est là qu'un côté de l'affaire. C'est son aspect social qui m'intéresse. Combien de mamans intoxiquées par le virtuel et de papas abonnés aux sites douteux préfèrent des modèles virtuels aux réels. Tous les liens interpersonnels peuvent facilement se laisser standardiser par le virtuel, surtout avec la démocratisation de l'informatique. On nous propose des amants modèles, des couples irrésistibles, des enfants géniaux comme des chiens savants. Tous n'ont malheureusement pas la faculté de discerner le réel du virtuel tant le virtuel hante leur vie au détriment du réel.

    Tant que c'était la télé publique et le cinéma, on en restait au «Purple Rose of Cairo» de Woody Allen. On vivait sa vie par procuration. C'était encore le cas des journaux à vedettes. Et ça a donné le cas Gab Roy. Maintenant, la quantité de produits internautes permet des évasions mentales où les modèles varient dans tous les tons sans nécessairement être moralement et socialement plus acceptables. Le principe qui veut que des liens interpersonnelles on passe aux rapports sociaux nous dit que les utopies ne se vivent plus dans l'Histoire, mais dans le fantasme. On se crée des planètes fantaisistes à l'image des phalanstères de Fourier, et ensuite on les reporte dans le réel. C'est la voix du totalitarisme en attente. Si quelques livres ont pu causer les fantasmes des Hitler et des Staline, des Mao et autres sociopathes accomplis, en quoi serait donc prêt à s'attendre d'un monde qui aura vécu la vie entièrement sur le virtuel?

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    1. C'est épeurant .... quand on voit le nombre de "suiveux" de ces veudettes virtuelles (comme Gab Roy et al), si un jour ils descendaient tous dans la rue et si ce Gab Roy était un sociopathe (ce qu'il n'est pas, c'est un exemple), il pourrait y avoir des conséquences fâcheuses.

      C'est alarmant, on ne refait pas l'histoire, on continue, c'est tout.

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