mercredi 15 août 2012

La CAQ et l'anti-intellectualisme primaire des Québécois


LA CAQ ET L’ANTI-INTELLECTUALISME PRIMAIRE DES QUÉBÉCOIS

En souvenir d'Ève Cournoyer, décédée tragiquement













Tout ce qui est exagéré est insignifiant.
Talleyrand 

Il n’y a plus aucune limite à ce que peuvent dire les partis politiques dans la campagne électorale québécoise; voilà ce qui encourage le cynisme des électeurs, car pour les partis autorisés, le manque de participation des esprits libres aux élections encourage le maintien de vieux partis ou de vieilles idées en selle. Le thème vide de l’économie, par exemple, se résout facilement : si nous ne sommes pas plus riche aujourd’hui, après neuf ans de gouvernement libéral, nous ne le serons pas plus dans quatre ans. De même le thème souverainiste : si nous n’y sommes pas parvenus après deux référendums, je ne vois pas comment ni pourquoi un troisième donnerait quelque chose de plus. Pour le reste - c’est-à-dire la CAQ -, c’est l’esprit de province le plus rétrograde et le plus arriéré que nous puissions trouver à travers tout ce déballage de fausses positions de principes qui s’étalent, sans pudeur, sous nos yeux.

Passons outre les obéséquiosités du docteur Barrette et les accusations sans preuves sur table de l'enquêteur Duchesneau. Enlevons donc ce cirque médiatique autour de deux esprits corporatistes, et cessons de croire à la magie que la technocratie pourrait réaliser; ce que le parti, depuis Mario Dumont, ne cesse de qualifier de «gros bon sens», la chose la moins bien présente à la CAQ : «Là, on va se dire les vraies affaires». Ce leitmotiv bidochon, nous l’entendons répéter depuis vingt ans, pour s’apercevoir que les «vraies affaires» sont les petits intérêts calculés derrière l’esprit rétrograde petit-bourgeois des gens de province qui tiennent leurs préjugés pour la réalité. Qu’on appelle ça «le mystère de Québec», «l’esprit d’entrepreneur des Beaucerons», ou quelques autres formules avec lesquelles les chauvinismes locaux se flattent le bédaine, il n’y a de substantiels dans tout cela que des monceaux de ressentiments mal digérés. Une vision paranoïaque de bons citoyens trop bêtes qui se laissent arnaquer par des filous, des escrocs, des assistés sociaux paresseux, des immigrants envahissants, des fonctionnaires parasites et des étudiants révolutionnaires. Il ne reste que l'imago du Bon Enfant-Peuple dupé qui paie ses impôts, qui paie ses taxes, qui mène une petite vie rangée, avec sa femme et ses enfants, mais dont de sombres actions de la part des gouvernements ne cessent de menacer ce bonheur intime. Si les impôts et les taxes ne cessent d’élever le coût de la vie alors que son pouvoir d’achat, à l’inverse, ne cesse de diminuer, c’est, bien entendu, à cause des gouvernements, des fonctionnaires, des parasites (BS, immigrants, étudiants), bref, le résultat symbolique d'une association, d'un complot de la figure du Mauvais Père-État et du Mauvais Enfant-Peuple, ces gens qui ne travaillent pas, alors qu’eux ont passé toute leur vie de labeur à la peine et à la tâche. Et c’est vrai.

Usine Papiers White Birch de Stadacona, Québec
En fait, c’est là la seule vérité qui peut leur être attribuée. Pour le reste, ce n’est pas très éclatant, et nous en avons fait le procès ailleurs. Avant que des individus se retrouvent sur l’assistance sociale, des régions entières ont ressassé cette culture de dépendance économique. En méprisant les BS, c’est eux-mêmes que ces chauvins de provinces méprisent. La façon dont, au départ, ils se sont inféodés passivement aux entreprises économiques de développement, aux multinationales étrangères, britanniques ou américaines, et lorsque celles-ci les menaçaient de les déserter, ils se sont rendus combien de fois pleurnicher en quêtant auprès des partis politiques et de l’État des subventions afin de gaver ces oies multinationales qui, une fois la subvention touchée, n’hésitaient pas à prendre quand même leur envol, parfois même avec les fonds de pension des pleurnicheurs, laissant un État impuissant à les leur faire cracher devant les tribunaux : mise sous la protection des lois de faillites, transferts de noms corporatifs, évasions fiscales dans des pays où n’existe aucune entente d’échange de criminels. Sans oublier que les crimes économiques sont les moins biens encadrés selon le principe même du libéralisme économique. Ce que l'après-crise de 2008 a clairement démontré. La contradiction à l’issue de cette culture ou de cette mentalité régionale d’assistés sociaux est la suivante : nous méprisons l’État, nous demandons le congédiement massif des fonctionnaires, nous exigeons que tout le monde soit mis au pas : travail ou crève selon la loi de saint Paul, nous exigeons la fin de l’impunité pour les députés pris en fraude ou en incompétence… D’autre part, nous exigeons du même État qu’il subventionne, sans regards (légaux, écologiques, conventions de travail), ceux qui veulent investir dans la région pour créer des jobs; nous exigeons des entreprises qu’ils engagent les fils et les filles «du boutte» pour maintenir le corset économique et moral de la petite famille, de la petite propriété; nous voulons des services de santé et des services scolaires dont la disponibilité sera immédiate, gratuite et de grandes qualités, enfin, nous voulons des programmes «sociaux» pour l’aide aux familles prises en difficultés avec de vieux parents, des enfants handicapés, des problèmes de violence conjugale, des solutions aux problématiques de délinquance juvénile que des instituts carcérales, par des lois punitives et des règles de rigueurs, imposeront à ces déviants. Cette sociologie de la réaction chauvine régionale, avec la CAQ, a trouvé une voix pour s’exprimer vers le pouvoir, à l'image du Parti Conservateur de Stephen Harper pour le reste du Canada. Voilà de quoi nous devrions être fiers? Non, merci.

J’ai toujours pensé que François Legault, péquiste ou caquiste, était un imbécile, un esprit simple (pour ne pas user de l’oxymoron). Son accointance avec les Lucides de Lucien Bouchard le démontrait assez bien. Que Jean Charest le traite de «comptable qui ne sait pas compter» ou que les vieilles confidences faites jadis à Pauline Marois refassent surface par celle-ci contre celui qui est devenu son adversaire, ne me gênent donc pas pour l’écrire et le dire ouvertement : François Legault est un imbécile. Mais cette imbécilité-là est la caisse de résonance des humeurs pleines de récriminations de province. En lui-même, c’est un insignifiant. Dans la mesure où il représente une vaste étendue de chauvins régionaux ulcérés, c’est une menace pour «l’avenir du Québec». Sa démagogie peut facilement rallier l’ensemble des Québécois, même ceux qui ne voteront pas pour la CAQ. D'autres voix de même espèce se font entendre; ainsi celle de l’ex-ministre Bellemare, dans son duel stérile avec Jean Charest, représente une aile minoritaire de libéraux excédés des corruptions ouvertes et indécentes du Parti Libéral. Des souverainistes de province, plus intéressés par l’association en définitive que par la souveraineté du Québec, associent étroitement indépendance nationale et esprit régional. C’est ainsi que la cheftaine, Pauline Marois, du même souffle, peut promouvoir la laïcité des institutions publiques et le maintien du crucifix à l’assemblée nationale, sous prétexte qu’il ne représente plus un signe religieux mais un symbole culturel du passé national des Québécois. Si ce crucifix avait été placé à l’origine du Parlement, en 1791, par les Orateurs de la Chambre, Panet ou Papineau, ça passerait. Avec l’usage idéologique que le réactionnaire Duplessis en faisait, ce crucifix imposait une soumission aux institutions au nom d’une auctoritas transcendante. Il exerçait un lourd terrorisme moral anti-protestant, anti-Témoins de Jéhovah, anti-communiste, anti-syndicaliste, anti-libéral (au sens des mœurs et non de l’économie bien entendu), anti-souverainiste, comme sa police, avec ses matraques et ses agents provocateurs, terrorisait les syndiqués et les libre-penseurs. Encore aujourd'hui, sa présence symbolise l'utilisation de Jésus-Christ comme caution aux lois - comme la loi scélérate 78 - et d'autres, pires encore. Mais il mérite de rester là, afin que le Christ soit torturé quotidiennement, à l'image des victimes de ces bourreaux pornocrates, par l'écoute des mensonges impudiques des politiciens, l'héroïsation d'heureux innocents enguirlandés comme des sapins de Noël, les crosses et les escroqueries faites pour sauver la propriété au détriment des individus, bref, des rhétoriques et des votes qui ne reculent devant aucune indécence législative. À chaque jour de l'année, c'est le Christ que les députés québécois recrucifient, non comme des Ponce Pilate asservis à la fonction, mais comme des porteurs d'intérêts privés qui s'enflent au détriment de l'appauvrissement de la population. Sa présence est moins une reconnaissance des services de l’Église apportés au Québec qu’une inféodation à tout ce qui a enchaîné et enchaîne encore les Québécois dans la marche vers l’affranchissement, aussi bien des maîtres coloniaux que des mentalités de rétrécissement aliénantes. C’est dans cette perspective que crève l’abcès de l’anti-intellectualisme actuel.

On pourrait mettre cela sur le dos de la crise étudiante, mais on aurait tort. L’anti-intellectualisme a toujours été profondément enraciné dans le Québec des régions, depuis la résistance, encouragée par le si dévot clergé catholique, contre les commissions scolaires laïques élues, la réforme du docteur Meilleur, qui comprenait une taxe scolaire que les Québécois d'alors refusèrent de payer. C'est alors qu'on vit des écoles incendiées par des cultivateurs dans des régions comme Nicolet (La guerre des éteignoirs, 1845). Les prédicateurs catholiques, suivant l’esprit contre-révolutionnaire véhiculé par le pape Pie IX dans la foulée de son encyclique Quanta cura (1864) et le Syllabus qui listait le libéralisme, le socialisme, la démocratie, la liberté de conscience, etc comme des péchés mortels, enseignaient aux ouailles québécois, toujours à plat-ventre devant Rome, qu’il valait mieux avoir la foi que la connaissance. Tout cela n’a cessé de retarder le développement des institutions et d’un système d’éducation québécois adaptés aux contingences modernes du temps.

On a dit que la création du ministère de l’Éducation, avec la Révolution tranquille, était une correction salutaire à cette position anachronique. En fait, pour vendre cette correction, les ténors libéraux ont inventé un mythe auquel ont mordu les parents des années 1960 : Qui s’instruit s’enrichit. Ce qui d’abord n’est pas vrai, puisque ce n’est pas un automatisme; ensuite cette maxime unit deux choses appartenant à deux échelles ontologiques différentes : l’instruction et la richesse, ou plus simplement, l'être et l'avoir. L’instruction s’adresse à la qualité de l’esprit des hommes; la richesse à leurs propriétés, leurs biens matériels. Jamais, dans le passé, à moins d’être issus d’un milieu préalablement disposé à les entretenir toute leur vie, les intellectuels n’ont fait de l’argent avec leur esprit. Le cas célèbre de Friedrich Engels, dont les usines de son père en Allemagne et en Angleterre ont permis de l’entretenir pendant qu’il jouait au journaliste révolutionnaire et de même subvenir sans réserve à la famille Marx, est un exemple connu de la règle. Voltaire s’est enrichi par son habileté de courtisan auprès de Mme de Pompadour, du roi de Prusse et de quelques autres bonnes poires, tout en profitant de la représentation de mauvaises pièces de théâtre ou la publication de mauvais romans. Shakespeare, Molière, Cervantès, Racine n’auraient survécu s’ils n’avaient bénéficié du soutien de monarques ou de mécènes. Descartes lui-même est mort après avoir pris une vilaine grippe en se levant à six heures du matin pour donner son cours de mathématiques à la capricieuse reine détrônée de Suède, Christine. Pascal n’était pas qu’un savant ingénieux, ni un janséniste acerbe, c’était aussi un homme qui savait utiliser les statistiques pour placer des investissements, dans une entreprise de «taxis» avant la lettre par exemple, ce qui n’en a pas fait un homme particulièrement riche pour autant. Donc, le Qui s’instruit s’enrichit, si nous comprenons bien cette maxime véhiculée du temps de la Révolution tranquille, appartenait en fait au Québec traditionnel, celui où l’instruction était liée aux carrières privilégiées de prêtres, notaires et médecins, bref des gens à l'abri du besoin. Transportée dans le contexte de la Révolution tranquille, avec l’extension des programmes aussi bien professionnels que les programmes longs (qui conduisent à l’université), la maxime en question plaçait l’instruction et l’éducation au service du développement économique. C’est-à-dire : pour avoir une job, faut avoir son secondaire V, ou son DEC, ou un BAC, etc.

Or nous ne sommes plus là dans une affaire intellectuelle, morale ou spirituelle, mais strictement dans une affaire économique : c’est l’insertion dans le marché du travail libéral qui définit le contour des programmes enseignés. D’où cet investissement disproportionné en temps et en leçons, dès l’époque du rapport Parent, pour les mathématiques et les sciences. Le français et l’anglais comme langue des affaires. L’éducation physique afin de dépenser le surplus d’énergie lié au développement hormonal et éventuellement la formation d’équipes sportives régionales. Le reste, lié à la culture générale, paufinait l’esprit des élèves en leur apprenant des règles de conduites (véhiculées par l’enseignement religieux ou moral), ou tout simplement de culture savante (l’histoire, la géographie, les arts). Bref, plus la discipline nourrissait l’esprit, plus son temps d’enseignement, son importance dans le cursus, sa valeur dans la diplomation diminuait. Plus elle s'orientait vers des objectifs pragmatiques et pécuniaires, plus elle s'imposait comme la ligne de démarcation entre ceux qui «réussiraient» et ceux qui «échoueraient». Et c'est ainsi que le libéralisme économique tua la liberté naturelle des motivations.

Marc-Aurèle Fortin. Voie ferrée à Hochelaga-Maisonneuve
Selon que la connaissance ouvrait sur un métier ou une profession hautement valorisés, la discipline académique était acceptée ou marginalisée. Les mathématiques et les sciences donnaient des comptables, des logiciens, des ingénieurs, des gens de laboratoires, des techniciens et, plus loin, des médecins, des astronomes (ou astronautes), des chimistes, des physiciens, des architectes, etc. Le français et l’anglais n’étaient pas enseignés pour des raisons littéraires, mais pour travailler dans l’administration privée ou publique, la traduction, les nouvelles sciences des communications, la linguistique imbue fortement de modèles mathématiques, de plus, le notariat, le droit et ses différentes spécialités en pleine explosion, la diplomatie, avaient besoin, à l'époque, de personnel hautement versé dans les écritures. L’éducation physique, au nom de la bonne santé, cherchait des champions sportifs pour la vanité des petites élites comme elle sert encore aujourd’hui la vanité des grandes fédérations sportives. Après cela, se dressait la ligne de démarcation. Celle qui, comme une voie ferrée, marque la nette séparation entre les quartiers huppés et les quartiers pauvres. C'est-à-dire que tout le reste appartenait aux secteurs incertains, flottants de la société. La religion et la morale, à une époque de décléricalisation, voire d’agnosticisme et d’athéisme, étaient mal partis. L’histoire, la géographie semblaient n’ouvrir sur aucune discipline sauf celles déjà investies par une bonne dose de sciences pures ou de sciences exactes (l’archivistique et l’archéologie dans un cas; la géographie économique, sociale, les nouvelles sciences de la terre de l’autre), sinon que par sa reproduction interne à travers l'enseignement. En ce qui avait trait aux arts, il fallait même pas y penser, on était à un doigt de tomber dans les formations professionnelles tout au mieux, sinon sombrer dans la délinquance au pire! C’est ainsi que la devise Qui s’instruit s’enrichit, devise qui est encore celle des Jean Charest, des Pauline Marois et des François Legault, est une idée reçue, une idée tordue, diffusant l’anti-intellectualisme de régions et entièrement achetée et payée cash & carry par les partis politiques. Dans leur esprit, investir en éducation, c’est suivre le modèle décrit précédemment. Voilà pourquoi, si jamais se tiennent des États Généraux sur l’Éducation, pour qu’ils les prennent au sérieux, il faudra que ces États se tiennent sous la bannière de cette devise. Or, précisément, tout le mal-être des étudiants à l'école, du primaire à l'université, tient dans cette maxime de petits boutiquiers.

La crise étudiante a mis une génération en face de la réalité, une génération qui comprend très bien que cette maxime n’est en rien une vérité. Non seulement elle n'est pas une promesse, mais ce qui est encore plus grave, c'est qu'il n'y a pas de promesse au bout des programmes d'éducation. Disons-le, le Québec, la société québécoise n'a rien à offrir à ses enfants sinon que d'être les concierges des développeurs trop souvent étrangers. Combien de ces jeunes gens ont vu leurs parents, maintenant instruits, perdre leurs bons emplois en cours de carrière subitement avortée, seulement parce que l’évolution des nouvelles technologies les dépassait et les remisait au rancart. La vraie crise de la dette ne repose pas sur les épaules des créditeurs qui ne se font pas rembourser, mais sur celles des débiteurs qui, en empruntant pour maintenir un niveau de vie qu’ils ne parviennent pas à rattraper, voient s’effondrer le mythe du Qui s'instruit s'enrichit devant eux, entraînant des dommages matériels et familiaux. La crainte de Jean Chrétien devant «l'exode des cerveaux» repose dans l'incapacité du Canada à mettre à profit ses meilleurs esprits, ne cherchant que ceux qui seront employables dans des entreprises de haute technologie qui ne nécessitent, en fait, rien de beaucoup plus que des singes savants bien entraînés. En attendant,  des familles ont divorcé, des enfants ont été traînés de couples reconstitués à d’autres, quand ce n'étaient pas de foyers d'accueil à d'autres. Des identités se sont perdues dans la multiplicité des parents d’emprunts. Ni la morale, ni la religion ne purent consoler les victimes de cette fraude scolaire! Passer de l’enseignement privé à l’enseignement public parce que son père ou sa mère a perdu son emploi, c’est déjà inscrire une démotion sociale dans l’esprit des jeunes élèves. Ce qui était moins fréquent dans les années précédant la Révolution tranquille. Des générations entière d'étudiants devraient s'engager dans un recours collectif contre cette fraude éducationnelle pilotée par les gouvernements, les milieux d'affaires, les institutions scolaires…

La crise étudiante repose en partie sur ce constat : la toute simple inutilité de la formation intellectuelle (scolaire ou universitaire). Des frères aînés ont décroché d’un milieu scolaire où ils n’étaient que des prétextes à faire vivre des directions, des professorats, du personnel non enseignant, de soutien et des secrétariats. Leur situation, leurs besoins n'inquiétaient sérieusement personne. Les plus jeunes ont vite été conscientisés des raisons du décrochage scolaire de leurs aînés, confirmant dans leur esprit qu’il n’avait rien à attendre là sinon qu'une vie d'insécurité, d'endettement et de contrats peu rémunérés pour des travaux exigeant toujours des «mises à jour». François Legault perçoit cette réalité comme une simple paresse, ou un goût pour la jouissance et les plaisirs de la vie. À l'heure où tant de retraités commencent à angoisser sur le soutien de vieillesse, on devine comment son manichéisme oppose deux générations : la travaillante et la paresseuse. Dans le passé, les réformes institutionnelles ont fait appel à des palliatifs singuliers : on a proposé aux jeunes de faire plus de sports (manger plus de bananes, non anarchistes toutefois!), on les a bourré de ritalin pour les assommer, tranquilles sur leur chaise. On n’a cessé d’espionner leurs comportements alimentaires, vestimentaires, ornementaux, pour discerner l'origine de leur manque de concentration; et sous de faux prétextes diététiques, de gendarmerie ou tout simplement afin de modeler des contre-stéréotypes tirés de l’âge des collèges classiques (le pantalon gris à la place du jean), le vieux recours à la culpabilisation a été employé sous le formule de la «responsabilisation» de l'élève. D'autre part, les mêmes instances s’apercevaient que l’apprentissage exigeait certains impondérables : le déjeuner du matin, la bonne mise en forme, la tenue vestimentaire, le respect des hiérarchies, un équipement adéquat. Toutes ces solutions vantées par des prospectus tirés à des milliers d'exemplaires et diffusés dans les CLSC. les écoles, les commissions scolaires, ont entraîné des inquiétudes parentales qui, pour s'apaiser,  ont suscité des coûts de plus en plus élevés au moment où des budgets familiaux déclaraient forfaits. Des parents en région, certes, mais aussi des parents dans les quartiers défavorisés des grandes villes. Régler ce problème, ou plus exactement donner l'apparence que le problème pourrait passer sous contrôle ou devenir en voie de se résorber, fait partie des projets de François Legault, mais non sûrement pour former des élèves dans les «sciences molles», mais de futurs comptables à son image (sic!), des ingénieurs, des astronautes, des avocats, des traducteurs parfaits bilingues, des champions olympiques, et pour les arts, d'autres Cirques du Soleil et des Celine Dion à profusion, comme des modèles de réussite qu’on pourrait reproduire ad nauseam.

Voilà pourquoi il encense les enseignants tout en les astreignant manu militari à leur poste. Tout en vantant leur profession indispensable, il est prêt à les soumettre à une discipline qu'aucun syndicat, qu'aucune corporation (y compris l'ordre des comptables agréés) n'accepterait. C'est le même calcul aberrant lorsqu'il promet de réduire d’un certain pourcentage les niveaux de taxation des ménages qui gagnent moins de $ 100 000 par année lorsque, du même souffle, il annonce la réduction de la taille de la fonction publique par la perte de quelques milliers d’emplois (sans doute tous en dessous de $ 100 000 par année), l'abolition des Commissions scolaires (où, en deçà des commissaires, il y a du personnel administratif), et les agences de la santé. Pour le commun des mortels, la question qui se pose est toute simple : Est-il préférable de payer plus d’impôts ou perdre littéralement son emploi? La réponse m'apparaît évidente. Si la CAQ fait déjà une croix sur le vote urbain pour satisfaire aux humeurs de la droite régionale, du même coup elle amène de nouvelles justifications à l'inutilité de l'effort et de la concentration au travail dans un esprit de meilleures compétences, ou même d'un accroissement du taux de productivité. Il s'agit d'une stratégie bête et mensongère avec en retour une sottise aux effets incommensurables!

En ce sens, on comprend les avertissements menaçants lancés par Legault contre les étudiants en grève. Son refus d’entendre leurs dolléances. L’impératif catégorique qu’un étudiant étudie et ferme sa gueule. Ses professions de foi pour l'instruction, la culture, le droit d'assister au moins à un concert par année ou à une pièce de théâtre relèvent du tourisme le plus bête qui pollue les pyramides d'Égypte et les ruines d'Athènes. Elles relèvent tout droit de l'anti-intellectualisme primaire des régions. Plutôt que de se perdre en définition ou en explication, observons l'un de ses épigones, le maire de Saguenay, Jean Tremblay. Le voici devenu «speaker» à la télé-communautaire, contribuant à l'enrichissement intellectuel de ses administrés. Comment oserait-on parler d'anti-intellectualisme quand le maire d'une grande municipalité se voue à instruire ses propres commettants. Mais attention. M. le maire Tremblay va nous parler des tornades. «Pourquoi y a-t-il des tornades? Je ne le sais pas». Il peut nous entretenir ainsi des tremblements de terre ou des aurores boréales : «Je ne sais pas. C'est comme ça». Christ de sans dessein! Fais des recherches, va t'instruire, lis des livres, regarde Découverte où la voix sirupeuse de Charles Tisseyre va te l'expliquer. À quoi ça sert de faire des émissions d'information si c'est pour vanter la satisfaction d'être et de rester ignorants? Est-ce que je déforme les faits? Visionnez-les ces cassettes, et vous verrez par vous-mêmes. L'ignorance satisfaite, béate. La connaissance paresseuse comblée de peu. L'esprit rétréci de province qui s'étale comme un cuistre au milieu d'une foire d'aliénés mentaux. Cette attitude, qui tue toutes curiosités, tout enthousiasme devant l'inconnu, le mystère, les secrets de l'esprit et du monde, c'est, au-delà de l'anti-intellectualisme, une dégénérescence qui trouve son équivalence physiologique dans la reproduction endogamique.

Et lorsque François Legault compare les jeunes Québécois aux jeunes orientaux, c"est encore pour les opposer en tant que de simples jouisseurs à des jeunes gens qui portent bien haut l’éthique de la réussite, du travail et de la rigueur. Ce goût pour les Orientaux découle d’une ignorance crasse de ce qu’ils sont. C’est un archétype occidental du jeune oriental qu’il véhicule. Les jeunes Japonais qui se suicident parce qu’ils ont échoué un examen de passage et sont devenus ainsi la honte de leurs parents; les petites vietnamiennes insérées dans le milieu scolaire québécois et qui étudient presque autant d’heures le soir qu’ils en ont passées sur les bancs d’école le jour, etc. Une petite visite au Japon permettrait à M. Legault de constater qu'il ne pleut pas de jeunes Japonais sur Tokyo, comme il se l’imagine. Au contraire, les jeunes Japonais sont, plus que jamais par le passé, entièrement assimilés à la culture américaine et épousent ses vertus (qui ne comprennent pas l’assiduité scolaire) moins que ses vices (se teindre les cheveux en blond, se poser des lentilles correctrices qui donnent des yeux bleus, etc.). Bref, tandis que François Legault voudrait ressembler à un samouraï, les petits Japonais voudraient ressembler à …François Legault! C’est ça qu’on appelle un développement inégal.

Il y a le cas des jeunes vietnamiens, plus visibles parce que nous les voyons vivre, entièrement québéciser pour la plupart. Là aussi le code déontologique est différent de ce qu’en pense M. Legault. Le Vietnam appartient à la tradition culturelle du bouddhisme Hinayana (le Petit Véhicule), c’est-à-dire la tradition qui est restée la plus fidèle à l’enseignement du Bouddha, plutôt que le Mahayana (le Grand Véhicule) que l’on retrouve en Chine, ou le tantrisme tibéthain qui ne produisent pas d'élèves supérieurs à ceux des institutions occidentales, sauf lorsqu'il a trait au recrutement pour la bureaucratie céleste. Comme l’ancienne gravitas romaine, les Orientaux du sud-est-asiatique prennent l’existence comme une nécessité d’où ne sont pas absents la fortune et la fatalité. L’homme se trouve donc confronté à la grandeur d’un monde naturel qu’il tient pour tout puissant. Qu’à cela se mêlent des visions issues du I Ching, du Taoïsme, du Yin et du Yang, de la complémentarité de la liberté et de la nécessité, de la liberté dans la nécessité et de la nécessité dans la liberté, une harmonisation des rapports du monde s’établit qui sert de guide aux comportements devant les défis de l'existence. Il ne s’agit pas d’apprendre seulement pour faire plaisir à sa famille ou décrocher un bon emploi, ce qui ne sont que gratifications au bout d'un parcours exigeant et semé d'embûches, mais plutôt d’apprendre parce que l’étude contient en soi un plaisir, ce qui n’est pas donné dans notre actuel système scolaire, entièrement orienté au service de l’économie. Ici, au contraire, comme le  montre Jean Tremblay, le plaisir se prend dans l'ignorance. De ce qu'on ignore, c'est parce que cela mérite d'être ignoré, et on s'en balance. Voilà pourquoi, arrivés sur les bancs d'université, les étudiants québécois contrastent tant avec leurs collègues étrangers, qui ont été habitués à aimer apprendre, à débattre, à critiquer, à considérer avec importance essentielle ce qui est offert avec amertume dans l'acte de connaissance.

Ainsi, que la jeune vietnamienne se trouve dans un laboratoire de médecine ou joue du violoncelle dans un orchestre, la médecine et la musique sont, pour elles, aussi exigeantes l’une que l’autre et chacune d’elles mesure ses capacités aux défis que lui lancent l’instrument et la pratique médicale. Elles ne font pas que glaner des savoirs pour «réussir dans la vie»; elles se forment elles-même, comme personnes, devant le défi que leur lancent médecine et musique. Si les vietnamiens ont résisté aux Américains avec tant de détermination et, certains diraient de fanatisme, ce n’est pas parce qu’ils étaient «marxistes». C’était parce qu’ils lisaient l’enseignement d’Ho-Chi Minh avec la même préparation qui avait servi à la nation vietnamienne pour résister durant mil ans à la domination chinoise, reproduisant le même sens de l’Histoire dans la lutte, d’abord contre l’impérialisme français puis contre l’impérialisme américain. Une fois tous ces défis écartés, le Vietnam est redevenu progressivement une nation libre et autonome, capable de décider de son destin sans tutuelle étrangère. Ce que le Québec des Charest, Legault et Marois est loin d’avoir accompli.

Le modèle asiatique idéalisé par Legault est donc, soit éculé, soit perçu hors-contexte de sa culture ou de sa civilisation. Il n’est vu que comme un modèle d'éducation abstraite orienté pour la production économique, production qui permettrait au Québec de s’enrichir au-delà de ses capacités à faire fructifier cette richesse au delà de la satisfaction de ses angoisses de dépendance. Personne, en province, ne voudrait vivre sous les principes éthiques orientaux, incompatibles avec cette mentalité de dépendance et de jouissances faciles qui, quand ce  n’est pas aux mains des développeurs étrangers, s’abandonne à la tutelle de l’État. Cette décharge publique qu’est la Coalition Avenir Québec, c’est le pas en avant que les créditistes de jadis annonçaient faire faire à la Province qui, cette fois-ci, aurait été menée par Charest, au bord du gouffre.

La culture vietnamienne, comme l’ensemble de la civilisation Extrême-Orientale, n’est pas une culture anti-intellectuelle. Et c’est sans doute là sa force comme son mérite. Ouverte aux métissages des apports chinois, français et anglo-saxons, elle a su conserver sa langue, sa science, son esthétique et sa morale sans avoir besoin de loi 101 ou d'accommodements raisonnables. Tout cela montre la distance qui nous sépare d'elle de facto. La capacité de ses populations à endurer les pires souffrances n’a jamais été développé ici car nous n’avons jamais eu à souffrir le millième que ces populations ont souffert au cours du millénaire. Même en établissant un virage culturel pro-asiatique, ce ne sont pas les étudiants qui en supporteraient seuls les conséquences les plus graves, mais les entrepreneurs eux-mêmes, incapables de s’ajuster à un tel rythme de développement. Quand nous voyons au Québec, depuis des décennies, les employeurs, les universités, les collèges, la fonction publique, les syndicats et les corporations professionnelles se liguer pour abattre ceux ou celles qui dépassent d’une tête la médiocrité  ambiante du milieu québécois afin de maintenir l’état de colonisé et de dépendant d’État que nous cultivons depuis près de deux siècles, le pavé lancé par François Legault à la jeunesse devrait, dans le fond, atteindre tous ceux qui ont structuré la société québécoise telle qu’elle est présentement, valorisant l’ignorance et l’insignifiance contre les efforts, les investissements personnels et le travail de tant de Québécois passionnés ou maîtres dans leurs arts, leurs domaines. De ces jeunes, il en existe que M. Legault méprise avec ses généralisations. Ils sont en province comme dans la métropole. François Legault vit sur des lubies qui sont le produit même de son ignorance profonde, son manque d’instruction et de culture générale; son incapacité à l’esprit analytique est trop représentative du personnel politique québécois qui sous le couvert de préoccupations scolaires, cultivent amoureusement l'anti-intellectualisme. Mais, il est vrai que ceux-ci proviennent d'un monde condamné depuis plus d’un siècle par Maria : Au pays du Québec, rien ne doit changer⌛

Montréal
15 août 2012



P.S. J'ai d'abord pensé que ce n'était pas l'endroit. Puis, je me suis ravisé. Puisque je lui avais dédié ce texte qui parle de notre anti-intellectualisme, de notre fierté à affirmer nos ignorances et à les cultiver, je ne pouvais que dire de Ève Cournoyer qu'elle était tout le contraire de cette haine de soi dans laquelle nous nous réfugions par peur des grands efforts et de la réussite.

J'ai connu Ève, du moins si on peut vraiment connaître quelqu'un, lorsqu'elle est venue, un jour, au local du Groupe Ressource du Plateau-Mont-Royal, participer au groupe d'achat des premiers vendredis du mois. C'est côte à côte que nous avons trié des asperges, des betteraves, des carottes… C'était une belle grande jeune femme. Elle participait à nos activités car elle croyait au mouvement coopératif, à l'entraide citoyenne, à l'idéal que le monde pouvait être organisé autrement que celui qui nous «organise» présentement.

Elle s'y était engagée, jusqu'à être membre du Conseil d'administration au moment où j'en étais le président. Tout cela à but non lucratif, va sans dire. Comme toujours, dans les petits organismes qui tirent le diable par la queue, il fallait naviguer entre la tourmente et les écueils. Pourquoi s'est-elle enlevée la vie? Quelle montée de tristesse, quel sentiment de détresse l'y ont poussée? Je ne sais pas. Je ne la pressentais pas «suicidaire», et d'avance je récuse tout ce que diront les docteurs Marvin Monroe de ce monde qui ne cessent de râbacher la même vieille cassette usée des causes de suicide. Comme le disait M. Bruno Lalonde, «on ne se suicide pas parce qu'on a la joie de vivre». Cette «joie de vivre» que, sottement, M. Legault reproche à la jeunesse québécoise afin qu'elle soit plus productive et fasse remplir les cassettes des Harpagons nationaux.

Je me surprends à penser que Ève avait dû, au cours de ses nombreuses tournées, rencontrer de ces jeunes en province qui se sentent comme des résistants dans un milieu où se véhiculent tant de préjugés, de hargnes et de ressentiments contre ce qu'ils peuvent représenter : artistes gyrovagues, écologistes emmerdeurs, révoltés ingrats, semeurs de troubles. Combien de ces jeunes gens se sentent ostracisés dans ces milieux de francs collaborateurs de l'esprit de colonisé, endoctrinés par des portes-voix qui gueulent comme des petits Hitlers de village leurs haines et leurs mépris de ceux qui sortent du brouillard de l'inconnu? J'ai connu de ces jeunes gens courageux pour qui la lutte était leur pain quotidien dans un milieu qu'ils savaient leur être hostile. Par ses textes, par sa musique, j'ose croire qu'Ève leur apportait mieux qu'un bon spectacle, un encouragement ou une consolation.


Quoi qu'il en soit, la trajectoire de Ève fut tout le contraire des lubies asiatiques de Legault, de la rapacité économique de Charest, de l'opportunisme sans dessein de Marois, des hystéries de Québec Solidaire, de l'éternel-retour de Jean-Martin Aussant. Pour un monde pour lequel on chante beaucoup, à qui l'on parle abondamment, devant lequel on joue théâtre et cinéma, cela reste un public qui ne voit pas, qui n'écoute pas, qui, au contraire, se sert des efforts des artistes pour se donner bonne conscience, et s'amuser des compétitions auxquelles ces artistes sont obligés de se livrer comme des gladiateurs, entre producteurs de disques, de films, de pièces, ne serait-ce que comme dernier maillon au bout d'une longue chaîne par laquelle survivre ou périr est l'enjeu de la compétition.


Offrir une admiration inconditionnée pour ensuite l'interrompre par lassitude; repousser dans un oubli celui ou celle que l'on félicitait, que l'on adulait encore la veille, comme si ce n'était là qu'une simple succession de goûts capricieux, c'est d'une cruauté sans nom. Que sont les artistes? Des paillasses? Non des paillassons. Et nous nous essuyons les pieds dessus avec un pragmatisme comparable au sentiment esthétique qui nous les ont fait admirer dans la vitrine du marchand. De ce que je peux être certain, c'est que si Ève s'est suicidée, c'est qu'elle ne trouvait plus dans la musique, dans la chanson, le baume qui apaisait ses souffrances intérieures et, par le fait même, ne rendait plus possible ni encouragement, ni consolation chez ceux qui l'appréciaient. C'est ainsi qu'elle a recouru à l'ultime geste de liberté qui nous reste quand on a épuisé tous les autres, celui de se départir volontairement de la vie.


Cette réalité de tant de jeunes, de tant d'artistes qui ne sont pas consacrés vedettes de l'heure, avec tout ce faux clinquant médiatique qui fait que, là aussi, à l'image du roi Midas, tout ce que le capitaliste touche il le transforme en merde, je ne peux que dénoncer cette morgue démocratique à la situation de ces jeunes gens qui refusent le confort et l'indifférence de la majorité silencieuse qui aurait trouvé en Jean Charest un défenseur de ses droits! Les vieillards ont des protecteurs; les enfants maltraités ont une DPJ, quoi qu'on pense d'elle; les malades ont également un organisme de défense de leurs droits; les prisonniers sont défendus contre les violences de la loi et de la détention; les immigrants victimes du byzantinisme des lois fédérales de l'immigration trouvent toujours des supporteurs actifs et généreux pour les défendre bec et ongle. Mais qui écoute, qui voit, qui veut entendre et voir, ce qu'est la condition de la jeunesse; cette crise qui veut que sur dix tables d'un café de la rue Saint-Denis, huit sont occupées, ici par un poète, là un musicien, une autre par une actrice? Tous, avec peu de possibilités de se faire reconnaître parce qu'ils ont crû ou bien au mythe de la rançon de la gloire, ou bien à la mission humaine et sociale de l'art. Voilà ceux sur lesquels crachent nos ignorants de province et que les candidats politiques essaient de récupérer par une fausse mansuétude pour mieux les persécuter une fois élus.

J'ai un ami qui est dans ce milieu. Je dis un ami, même si je ne pense pas que lui me prenne sincèrement pour un ami, mais enfin, cela n'enlève rien pour l'inquiétude que j'éprouve pour lui. C'est un comédien extrêmement talentueux. Il n'a pas encore eu le rôle qu'il mériterait. Je ne m'arrête pas à la célébrité qu'il a déjà atteinte, et je souhaiterais qu'il ne s'y laisse pas non plus prendre, car pour la somme de travail qu'il investit dans son art, pour le succès dont on ne peut jamais garantir la durée qu'il aura, je crains pour lui ce destin qui a frappé un André Paiement et une Ève Cournoyer, car c'est un choc psychologique terrible qu'on ne souhaiterait pas à ses propres enfants : la démotion d'un grand amour suivi d'une indifférente lassitude. C'est trop horrible et je prie du fond de mon cœur que cela jamais ne lui arrive.


Ève s'en est allée. Ses enregistrements la conserveront précieusement dans la mémoire de ceux qui l'ont connue et aimée. Moi, c'est surtout ces quelques moments à travailler côte à côte que je grave dans ma mémoire. Voilà pourquoi j'ai choisi cette image où nous la voyons, la guitare sur l'épaule, qui s'en va, paisiblement, sereinement, comme si elle partait pour une autre tournée en province. Rien de plus. Et c'est sur nous, pauvres survivants, pris dans une autre indécente campagne électorale, que je pleure⌛

J.-P. 


2 commentaires:

  1. Philippe de Bourg17 août 2012 07:35

    Merci, nous ne sommes donc pas seul.

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  2. Il ne faut pas surestimer les valeurs libérales de Montréal. Si la région a ses radio-poubelles, nous avons un poste de TV-poubelles, le canal V (pour vidanges sans doute). Nathalie Petrowski, dans un texte toujours fort bien écrit mais à double sens dit: «Faut-il qu'un artiste disparaisse pour qu'on s'intéresse à son sort, pour qu'on se penche sur son œuvre, pour qu'on ait envie de plonger dans son univers?» Elle avoue ne pas connaître l'œuvre de l'artiste, mais elle étale un requiem de bons sentiments sur ces artistes marginaux qui «ne se maquille(nt) pas», comme Ève, et par le fait même se mettent au ban de la colonie artistique. Il est vrai que je ne l'ai jamais vu maquillé, mais je la trouvais très belle, tant il y a de la beauté dans l'authentique. Mme Petrowski se maquille et ça ne lui donne pas pour autant une compétence en matière de critique, sinon cet abominable style Homier-Roy, j'aime ou j'aime pas, qui n'est que de l'appréciation (qu'on s'en torche) et non de la critique sérieuse, qui fait avancer l'œuvre au-delà de son dit. Non, nous sommes pas seuls, mais nous sommes minoritaires, et de cette confrontation nous devons tirer notre force.

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